Robert Linssen : Perception mystique des sons et de l’hyper-espace


29 Dec 2008
(Revue Être Libre, Numéro 313, Janvier-Mars 1988)

L’œil écoute…
L’oreille voit…

Paul Claudel

Au cours de notre évolution spirituelle des mutations se produisent dans l’art de notre écoute et dans la vision intérieure de l’espace. Nous devons nous préparer à en assumer les implications et les développements. Cette exigence résulte autant des enseignements de la sagesse antique que de l’évolution récente des sciences nouvelles qui en confirment le bien-fondé.

L’écoute mystique des sons et la vision intérieure de l’hyperespace sont très différentes de l’écoute et de la vision ordinaires.

Elles sont beaucoup plus complètes, vivantes et dépassent les limites familières de la conscience égoïste. Elles englobent des niveaux énergétiques de l’univers et de l’être humain échappant généralement aux sens physiques.

Nous commentons ici un processus d’écoute et de vision naturelles infiniment plus riches que celles révélées par les oreilles et les yeux. Il n’y a rien qui puisse être considéré ici de « surnaturel ».

Les aspects physiquement inaudibles et invisibles de l’univers sont aussi réels et substantiels que les objets que nous manipulons quotidiennement. Au seuil du IIIe millénaire, les sciences nouvelles, telle la physique de David Bohm, nous présentent un univers polydimensionnel dont celui qui nous est familier n’est que la partie la plus extérieure. Le Prix Nobel de Physique Abdus Salam postule l’existence d’un univers englobant sept ou onze dimensions.

Le monde physique n’est qu’une petite écorce de quelques millimètres à peine située à la surface du grand arbre de vie universel dont les profondeurs sont insondables.

La perception mystique des sons et la vision intérieure de l’hyper-espace impliquent le fonctionnement et l’union harmonieuse de tous les niveaux d’énergie et de toutes les dimensions auxquelles participe la structure complète de l’être humain.

Limiter celui-ci à un ensemble essentiellement physico-chimique et assimiler la conscience aux simples épiphénomènes d’un chimisme moléculaire est absurde.

Ainsi que le déclarait David Bohm à l’Université de Berkeley la conscience et l’intelligence sont antérieures au cerveau mais celui-ci est une structure permettant de les manifester et d’en exprimer les contenus. Cette opinion se trouve chaque jour davantage partagée par des savants appartenant à diverses disciplines tels les Prix Nobel John Eccles, R. Sperry, spécialistes de la neurophysiologie du cerveau.

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La plupart des traditions anciennes enseignaient l’existence d’un univers pluridimensionnel formé par différents niveaux d’énergie constituant les mondes physiques, psychiques et spirituels.

Ceux-ci se divisent en plusieurs couches s’interpénétrant mutuellement et réagissant entre elles. Chacune d’elle possède ses lois spécifiques souvent fort différentes de celles qui nous sont familières.

Les niveaux périphériques, proches du monde matériel, sont constitués par le psychisme. Ils possèdent leurs ondes, leurs formes, leurs couleurs et leurs sons.

Les niveaux profonds ainsi que le niveau central ultime sont entièrement libres des conditionnements de temps, d’espace, de formes. Ils échappent de ce fait aux possibilités habituelles de représentation mentale ou verbale.

Le Centre est le lieu privilégié de l’Unité fondamentale d’où émanent toutes les choses et les êtres. Les anciens le désignaient par le mot « Vide » (Sunyata en sanscrit). Mais ce « Vide » ne peut être confondu avec un néant. Il s’agit plus exactement du « Vide » ou de l’absence des qualités et propriétés habituelles. Pour les anciens ce « Vide » était une plénitude. La tradition indienne lui donne le nom sanscrit de « Sat-Chit-Ananda » ; Sat : l’Etre; Cit : la Conscience infinie; Ananda : la félicité ou « Etat d’amour suprême ».

Il n’est pas inutile de signaler ici la conclusion inattendue à laquelle sont arrivés récemment le célèbre physicien David Bohm et le Prof. R. Weber lors de leur dialogue. L’essence ultime de l’univers y était considérée comme « une énergie d’amour et un champ de conscience infini » (1)

Nous sommes ici au « cœur de l’Univers » correspondant à la « base unique du monde » évoquée dans les textes bouddhiques. C’est aussi l’Endroit unique de l’Univers dont les apparences extérieures familières ne sont qu’un « Envers multiforme » ainsi que l’évoquaient les « Gnostiques de Princeton » (2).

Ce Centre correspond également au « Brahman » de l’antique sagesse indienne. Le terme « Brahman » provient de la racine sanscrite « Brih » qui veut dire « création ». Or, les nouveaux physiciens gnostiques considèrent qu’à ce niveau ultime se trouve un « champ de création pure » intimement lié à une qualité de conscience infinie. Signalons toutefois qu’à ce niveau le mot « conscience » doit être dégagé de tout anthropomorphisme.

C’est de ces profondeurs lumineuses que s’est élevé le Son des sons, le Son primordial qui englobe et domine tous les autres.

Nous évoquons ici, le Son qu’entendent ceux qui, dépassant le vacarme des sons habituels, physiques ou psychiques, ont accédé au silence intérieur. En mourant à nous-mêmes se réalise la vision d’un hyper-espace infini. C’est de lui que surgit constamment renouvelé le Son primordial dont l’écoute permet à ce qui reste de nous de vivre la féerie de la plus glorieuse renaissance.

Le Son primordial est toujours présent. Il est « ici et maintenant », intensément vivant. II n’a pas résonné une fois pour toutes. Il ne s’écoute pas seulement par les oreilles. Il est une source claire perpétuellement neuve alimentant le cosmos depuis l’infiniment petit jusqu’à l’infiniment grand des lointaines galaxies. Si nous sommes attentifs et transparents nous pouvons être à l’écoute de son chant en toutes choses, dans le grain de sable, dans la jolie rose, dans les arbres séculaires, dans le brin herbe, dans la goutte de rosée, dans la transparence de l’espace qui se fond avec la nôtre. Au niveau des profondeurs originelles, le Son primordial est animé d’un mouvement intérieur étrange, inconnu, a-causal, intemporel.

C’est un mouvement intérieur véritablement magique, de vie et de mort constante, Phénix Universel renaissant perpétuellement de ses cendres.

Le Son primordial n’est pas seulement un son. Il englobe infiniment plus de richesses. La lumière nouménale et la supra-conscience de ce Son figurent parmi les trésors révélés dans la perception intérieure supra-mentale. A ce niveau l’écoute et la vision ne sont plus séparées. Les deux sont fondamentalement inséparables.

Aux niveaux profonds qu’elles explorent, le temps et l’espace ne sont plus dissociés. Sans l’intervention de la fragmentation arbitraire des sens humains, le temps et l’espace sont englobés dans l’unité naturelle d’un continuum insécable, parfaitement homogène.

Il est même inexact de présenter le temps et l’espace englobés dans un continuum. Ils sont le continuum. Il en est pareillement pour les facultés intellectuelles et affectives. Celles-ci sont séparées aux niveaux extérieurs mais unifiées aux niveaux intérieurs.

Chacun connaît le fameux « Koan » du Zen: « When I hear I see, When I see hear ». Quand j’entends je vois. Quand je vois j’entends. Nous en trouvons un écho dans la pensée de Paul Claudel mise en exergue « l’Œil écoute… l’Oreille voit ».

Les sagesses chinoises et japonaises évoquent l’unité d’une perception globale immédiate englobant non seulement la vision l’écoute mais la totalité des perceptions sensorielles dans la momentanéité de chaque instant. C’est dans une telle approche que toute circonstance peut être une occasion de « Satori » (Eveil intérieur).

La nature de la circonstance est secondaire. Ce peut être la chute d’une pierre, le chant d’un oiseau; la beauté du soleil couchant, le tonnerre grondant dans les cieux, un amour authentique. L’élément le plus important engendrant le déclic de l’éveil réside dans la qualité de notre écoute et de notre attention : parfaite momentanéité, présence au présent, affinement de notre sensibilité supérieure et, par dessus tout, un dépassement des limites habituelles de notre conscience égoïste.

Cet affinement résulte d’un transfert naturel de la conscience dans le plexus solaire et un centre psychique que les japonais appellent le « Hara ». L’évocation de la nécessité de ce transfert provoque l’étonnement de ceux qui en entendent l’énoncé pour la première fois.

Le transfert de la conscience dans les centres psychiques correspondant au plexus solaire ainsi qu’au « Hara » confère à la vie intérieure un élément affectif particulier. Celui-ci est non sentimental et quelque peu désanthropomorphisé. Il résulte d’un équilibre naturel entre les énergies intellectuelles et affectives. Il s’agit d’un penser-sentir transcendant l’état habituel de fragmentation psychique.

L’absence de fragmentation confère à la conscience de l’instant une acuité nouvelle. Lorsque Beethoven déclarait que l’écoute musicale peut « faire jaillir le feu de l’esprit » c’est une telle intensité d’attention qui se trouvait évoquée. Mais l’écoute qui fait l’objet de notre commentaire se situe à un autre niveau.

Le transfert de la conscience vers les centres psychiques du plexus solaire et du « Hara » entraîne un apaisement de l’agitation mentale. Une dévalorisation de l’excès d’intellectualité en résulte. Celle-ci se réalise parallèlement à une revalorisation de la vie végétative permettant la redécouverte de la sagesse du corps complètement perdue par l’homme moderne. L’importance de ce fait ne peut nous échapper. La redécouverte de la sagesse instinctive du corps humain est en effet un puissant auxiliaire de l’écoute mystique des sons et de la perception de l’hyper-espace.

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C’est ici qu’il convient de signaler l’importance de la pratique du yoga ou de tout autre exercice physique contribuant à la réalisation d’un parfait équilibre dans la santé. L’écoute mystique des sens et la vision de l’hyper-espace en sont fort aidées. Mais le pratiquant du yoga ne peut se fixer pour objectif essentiel la réalisation de cette sensibilité supérieure. Celle-ci doit se réaliser spontanément. Tout objectif spirituel ou tout pouvoir que l’on se propose d’atteindre par un acte de volonté nous enferme dans l’étau d’un processus d’auto-projection. Il ne peut en résulter qu’une situation d’auto-hypnose.

Il nous semble utile de préciser que la vision mystique est différente de ce que nous suggère le mot « vision » au sens habituel du terme. Elle s’approche davantage d’une perception globale impliquant une sensibilisation au potentiel d’énergie considérable de l’espace lui-même. La physique nouvelle nous enseigne d’ailleurs que l’espace est une forme d’énergie.

La pratique du yoga conduit à la maîtrise de la respiration.

Celle-ci est généralement incomplète. Elle doit être beaucoup plus profonde, lente et complète. Ces qualités contribuent à la réalisation d’un certain calme mental.

Il n’y a de pire obstacle à l’écoute parfaite, tant physique que psychique, que le vacarme mental.

L’agitation émotionnelle et mentale émousse notre sensibilité intérieure.

La pratique du yoga affine nos facultés supérieures de sensibilité. Celles-ci nous permettent de nous rendre disponibles aux énergies d’autres dimensions de l’univers dont la perception nous échappe généralement. Cette perception ne se fait pas au détriment de notre faculté d’attention aux circonstances du monde extérieur. Au contraire. Elles se situent d’elles-mêmes à la juste place qu’elles occupent dans une hiérarchie de niveaux en constante interaction.

Il convient de signaler un autre facteur d’enrichissement de notre écoute et de notre vision intérieure : la relaxation. La relaxation complète entraîne l’élimination des tensions physiques, psychiques et nerveuses. Très peu de personnes la réalisent en Occident. Son absence constitue la cause majeure de l’infarctus et de toutes les maladies cardio-vasculaires. Une pratique équilibrée du yoga nous délivre des contractures diminuant la qualité de notre écoute et de notre vision intérieure. Les contractures physiques et psychiques sont à l’origine d’une déperdition d’énergies nerveuses constantes. Or, les liens entre les énergies nerveuses et le psychisme ne sont plus à démontrer.

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Lors de l’écoute et la vision intérieures tous les sens s’unifient. Ils s’intègrent dans une perception globale immédiate intensément présente. Les messages habituels que nous livrent les sens sont toujours perçus physiquement mais ils ne sont plus exclusifs. Ils sont complétés et dépassés par d’autres niveaux plus fondamentaux. Ceci se réalise dans la clarté d’une supra-conscience fondamentale absente de toute rêverie imaginative.

Cette supra-conscience est exempte de tout processus de verbalisation. Contrastant aux richesses de la supra-conscience le langage verbal nous paraît incomplet, pauvre et superficiel. Les noms et les formes du langage verbal font obstacle à l’écoute du Son primordial.

Au niveau spirituel profond les éléments habituels du langage et de la conceptualisation sont dépassés. Le langage suprême est un contact direct, un toucher spirituel dont l’intensité confère une pré-éminence éclipsant les identifications excessives aux apparences matérielles. Nous sommes ici en présence d’un feu, d’un mouvement inconnu, d’une lumière nouménale conférant à la supra-conscience son caractère vivant, irremplaçable. L’impossibilité de formulation est ici évidente. L’obstination de toute tentative d’expression de ce domaine conduirait à la trahison. Ainsi que le suggère Krishnamurti, à ce niveau nous n’avons que faire du perpétuel « caquetage du cerveau, de ses mots, de ses images fixées une fois pour toutes ». Ces ensembles résiduels de nos auto-occupations font obstacle à la transparence de notre écoute et notre vision spirituelle.

Les mots et les images avaient été jusqu’à ce moment les supports indispensables conférant à notre conscience clarté et précision. Mais cette phase est provisoire. Elle n’est pas une fin en soi. Une fois atteinte elle doit être dépassée. L’itinéraire de l’évolution intérieure est vaste. Il englobe de constantes mutations dont il importe que nous assumions les exigences. Parmi celles-ci se révèle la nécessité d’un affranchissement de la tyrannie des noms, des formes et en général de tous les supports. Les éléments qui furent une aide et sans lesquelles, ni l’univers, ni nous-mêmes ne serions présents, deviennent une entrave. Ceci a été souligné par Sri Aurobindo.

Un moment arrive où nous n’avons plus besoin de « supports ». Parce qu’en un certain sens « nous » ne sommes plus là. La base ultime de notre être occupe soudain la place de priorité que, par nature et par droit, elle doit occuper.

La perception mystique de l’hyper-espace et du Son primordial nous révèle la nature fondamentale de l’univers. Au niveau de la Source dont il émane, il n’est nul besoin de support. La Source est elle-même le support.

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Au cours de toute écoute parfaite la personnalité se dissout instantanément. Il est normal, en fonction de notre éducation et des valeurs actuellement prédominantes, qu’une telle affirmation apparaisse pour le moins surprenante. En fait, et de façon paradoxale, le dépassement de la personnalité n’aboutit pas à l’incohérence. Au contraire. En l’absence d’ego, l’ordre suprême et la clarté se révèlent spontanément.

Au cours d’un dialogue intéressant avec le Professeur David Bohm le Dr. Renée Weber déclarait que « le dépassement de l’ego est un facteur de santé biologique et psychologique ». (3).

L’écoute mystique des sons est également évoquée au cours d’un dialogue entre Krishnamurti et P. Jayakar (4). L’auteur demande à Krishnamurti : « Qu’est-ce que le son pour vous ? » Il répond : « Vous écoutez le son des vagues, le son d’un vent violent, le son d’une personne avec laquelle vous avez vécu plusieurs années mais vous êtes habitué à tous ces sons. Si vous ne les écoutez pas (sous le signe de l’habitude), le son revêt une signification extraordinaire. Alors vous écoutez toutes choses à neuf… Puis-je écouter sans le son des mots ? Alors mon écoute est complète… ».

Lors de l’écoute parfaite; l’observateur et l’observé, l’écoutant et l’écouté, le spectateur et le spectacle interviennent à titre second et dérivé par rapport à la présence ineffable d’une Plénitude intérieure qui les englobe et les domine. C’est dans le ravissement et l’extase que se révèle la magie du Son primordial. Celui-ci résonne au cœur de tous les niveaux d’énergie et dans toutes les dimensions qu’il transpénètre en parfaite simultanéité.

Dans l’écoute mystique du son les niveaux d’énergie psychiques et physiques de l’ouïe perçoivent au-delà des ondes sonores de la matière la présence de tout un monde intérieur intensément vibrant. Que la source d’un son, soit une cloche lointaine, le chant d’un oiseau, une voix humaine ou le moteur d’un avion, toutes ces ondes sonores se profilent sur la toile de fond d’un monde intérieur, souterrain extraordinairement lumineux. Tout devient clair et transparent. Le monde de la matière est celui de la cristallisation des échos du passé. La matière elle-même n’est que l’ensemble des échos résiduels du grand Son primordial.

Mais la profondeur et l’intensité de notre écoute transpercent les épaisses couches formées par les sédiments du passé et dans la lumière du présent resurgit la gloire du Son primordial.

Au cours de l’audition parfaite, les molécules de l’air servant de support aux ondes sonores jusqu’à notre écoute sont transfigurées. Elles nous livrent ce qui, au plus profond d’elles-mêmes est, comme en nous-mêmes, l’ultime présence du Son primordial toujours vibrant dans l’étrange omnipénétrabilité. Finalement, notre cerveau recevant le message sonore initial et notre chair elle-même se dématérialisent simultanément à leur sensibilisation aux profondeurs des énergies spirituelles qui les forment essentiellement.

L’espace lui-même prend une tout autre signification. C’est ici qu’intervient notre commentaire sur la vision de l’hyper-espace. Notre perception de l’espace se transforme. Il ne se mesure plus seulement par la distance qui sépare les êtres et les choses. Lorsque notre regard se pose sur le ciel bleu celui-ci n’est plus seulement un spectacle extérieur uniforme, inerte et sans profondeur. L’énergie de l’espace devient un peu notre chair : chair spirituelle omniprésente, omnipénétrante car le Son primordial nous conduit dans les profondeurs insondables de l’omniprésence et de l’omnipénétration spirituelle.

L’espace se transfigure étrangement en chair de lumière, chair fluide claire, vivante comme l’eau jaillissante d’une source, car le Son primordial est en nous comme dans l’espace, la Source des sources.

C’est alors que se révèle en nous un sens nouveau du toucher. Une faculté tactile nouvelle nous permet de nous sensibiliser à la haute concentration d’énergie des dimensions spirituelles de l’Univers. Ceci nous conduit à la révélation soudaine, inattendue et véritablement explosive d’une communion incomparable. Le mot « communion » n’est peut être pas adéquat à ce niveau. Il implique la dualité du communiant et des énergies dans lesquelles il se trouve immergé. Le terme d’intégration serait plus à sa place. Toujours est-il que tout ici est éblouissement de lumière, de conscience infinie et d’amour. La conscience cosmique et la lumière nouménale se révèlent dans leur priorité absolue et leur antériorité par rapport au monde des apparences extérieures. Cette priorité confère à l’état d’être l’aspect incroyable d’une corporéité suprême, omniprésente et omnipénétrante.

La pleine valeur et l’authenticité de cet état excluent toute recherche ou toute attente préalable. Une élimination de tout hédonisme spirituel est évidemment requise. La recherche de l’extase par un acte de volonté, conscient ou inconscient, enferme le méditant dans une situation d’isolement et d’auto-hypnose s’apparentant aux paradis artificiels des drogues.

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A la lumière de l’écoute parfaite des sons et de la vision de l’hyper-espace, les contrastes existant entre l’opacité des objets matériels et les espaces qui les séparent tendent à se dégager de leur opposition tranchante. Ils s’effacent devant la présence d’une réalité beaucoup plus vivante et substantielle dont ils émanent et dans le tréfonds de laquelle vibrent les premiers échos du Son primordial. Une vigilance naturelle s’impose à nous, libre de toute coercition. Dès lors, tous les sons qui s’offrent à notre écoute apparaissent comme autant de rappels à l’ordre intimant d’être attentifs et disponibles à la présence souveraine dont la gloire nous a été révélée.

Sa présence en nous est prioritaire et suprêmement substantielle. Il est normal que lui soit accordée la pré-éminence de son rôle transcendantal quoiqu’en elle se fondent immanence et transcendance. Rappelons ici que la nouvelle physique quantique considère que « seuls les champs sont substantiels » et que chaque cm3 d’espace contient une énergie considérable.

Le vécu d’un toucher spirituel où se trouve évoqué le sens d’une substantialité suprême et d’une haute concentration d’énergie se trouve commenté par Krishnamurti dans son recueil de confidences intitulé « Krishnamurti’s Notebook ». Aux cours des paragraphes p. 39 et 76 Krishnamurti relate une expérience au cours de laquelle « soudain se révéla à lui l’essence, l’origine de toutes choses, par rapport à laquelle rien n’existe ». Il déclare « Cela revêtait l’aspect d’une incroyable solidité. Aucune matière ne possède une telle qualité de solidité ». Le mot « solidité » est cependant inadéquat.

Le poème de Ram Nirmayananda Dorje dans la « Divine féérie » tente d’évoquer la corporéité cosmique : (5).

« Au cœur de la pierre froide Je suis le Feu divin
d’un Amour inconnu.
Au-delà du visage glacial
des êtres où la mort a fait son œuvre
Je suis la Flamme de Vie divine Qui brille sans fin
Bien au-delà de tout ce qui naît et qui meurt !
Au cœur de la branche morte
Qui porta tant de sève, de fleurs et de fruits.
Je demeure la Lumière suprême d’un Eternel Printemps !
Au-delà du Royaume des ombres du Grand Jeu cosmique
Je suis l’unique acteur
au Corps de Feu et de Lumière ! l’Univers est mon Corps!
Mon seul Corps !
Corps de Lumière Divine
Corps de béatitude infinie
et d’amour !
»

Le poète belge Charles Van Lerberghe doit être considéré comme l’un des plus remarquables interprètes de la perception intégrale et de la communion cosmique.

(1) D. Bohm et R. Weber in « Paradigme Holographique    éd. Le Jour, Montréal.
(2) R. Ruyer, « La Gnose de Princeton », éd. Fayard, Paris 1974.
(3) « Le Temps aboli », Krishnamurti-David Bohm, éd. du Rocher. Paris 1988.
(4) « Krishnamurti », par P. Jayakar, éd. Harper, New-York, 1987, p. 459.
(5) R. Nirmayananda D., « Divine Féerie », Ed. Etre Libre, Bruxelles, 1980.