Yves Albert Dauge : Pour une anthropologie globale et opérative


28 Dec 2010

(Revue Epignôsis. No I, 1er cahier. Juin 1983)

Plan de l’article

— Prolégomènes.

Nécessité d’un renouvellement de l’anthropologie

« Epignôsis », la connaissance véritable et opérative

Qu’est-ce que l’anthropologie créationnelle?

— Trois caractéristiques essentielles de notre recherche.

I. Le maximalisme.

L’homme est fondamentalement relié au Divin

L’anthropologie, justement comprise, débouche sur une théogénèse

L’idéal universel de l’Homme Parfait

Le thème clef de l' »homme iconique »

La métaphysique de l’être à l’impératif

L’anthropologie exemplaire de Pic de la Mirandole

L’Homme de Gloire, ou l »‘Anthropocosme accompli »

II. Le globalisme.

La Gnose est une et indivisible

Contre tout réductionnisme

L’indispensable conversion du regard

Transparence des formes et unité de la vision

Inépuisable dynamique de la Gnose

Ouverture cohérente et libre sur la totalité du réel

III. Le créationnisme.

Pas de Je véritable sans puissance créatrice

Deus Artifex et Homo Artifex.

Actualiser en nous le principe-germe divin qui nous constitue.

Transmuer le monde .

Récapitulation et directions de recherche.

La néo-anthropologie et les impératifs de l’ »epignôsis »

A la découverte de la « Faculté Thêta »

Programme d’étude : la Voie fulgurante de la transfiguration

Quelques modalités de cette anthropologie.

Pour une définition précise de l’ésotérisme

Articulation dune triple Science:

la Science des Energies: dynamique universelle

la « Science de la Balance »: métamorphose universelle

la Science des Symboles : herméneutique universelle.

Eléments pour une discipline de travail.

La rigueur : de la logique à la métalogique

L’émerveillement : le constant renouvellement du regard

L’intégration : la poursuite indéfinie de la synthèse

— Conclusion: la dynamique propre à notre époque

Note sur les significations du Tétramorphe de Vatopédi

Illustrations.

Fig.l. « Le Christ en croix ». Heinrich KHUNRATH, Amphithéâtre de l’Éternelle Sapience (Milano, Arch, 1975. Collection Sebastiani), planche I de l’édition princeps de 1602.

Fig.2. « Le triple chrisme ». Mosaïque du baptistère d’Albenga (Ve/VIe s.), dessin de Jean PHAURE, p.66 de son ouvrage Le cycle de l’humanité adamique (Paris, Dervy-Livres, 1973).

Fig.3. « Saint Jean apercevant les sept chandeliers ». 2ème planche de L’Apocalypse ou Les Révélations de Saint Jean (1497-1498), par Albrecht Dürer (Les Gravures sur bois, Paris, Art & Culture, 1978, n° 13).

Fig.4. « Le mouvement créateur ». R.FLUDD, Utriusque Cosmi…Historia (Tome I, a; Oppenheim, 1617, p.49), et Serge HUTIN, Robert Fludd, alchimiste et philosophe  rosicrucien (Paris, « Omnium Littéraire », 1972)

Fig.5. « Hiérarchies ontologiques ». Jacques BREYER, Terre-Oméga (Paris, Édit. Robert Dumas, 1974), p.34 (avec l’aimable autorisation de l’auteur).

Fig.6. « L’Ange à la clef de l’abime et un autre Ange montrant la nouvelle Jérusalem à Saint Jean ». 15ème et dernière planche de L’Apocalypse de Dürer (supra, fig.3), dans Les Gravures sur bois, n° 26.

Fig.7. Le Tétramorphe de Vatopédi (Athos). Dessin de Bernard Gandet, tiré du Dictionnaire des Symboles (Paris, Seghers, 1974, vol.4).

Vignettes. — Hermès psychopompe (gemme d’une bague romaine), dans Ch.W.KING, The Gnostics and Their Remains, London, 1864 (fig.14), et C.G.JUNG, Psychologie  et Alchimie (tr.fr., Paris, Buchet/Chastel, 1970), p.134.

— Symbole de souveraineté. Bois dessiné et gravé par Andrée Karpels pour Les  Questions de Milinda (trad. Louis Finot, Paris, Édit. Bossard, 1923), p.15.

***

« Éveille-toi, lève-toi, et marche! » (d’après Mt. 9,5).

Il y a cent ans, Nietzsche lançait cet appel pathétique (Aurore. Fragments posthumes [1879-1881]) : « Un âge de barbarie commence, les sciences se mettront à son service! — Avisons aux moyens de conserver cependant nos valeurs suprêmes, la quintessence de notre connaissance actuelle : grâce à une communauté d’individus libres… Pour subsister malgré tout au sein de la barbarie, cette communauté devra être rude et intrépide — préparation ascétique ». Les temps ont-ils changé? Aujourd’hui, curieusement, une revue parisienne ésotérique, intitulée Aurores, diffuse un enseignement de qualité qui, pour être réaliste, n’en est pas moins optimiste, tandis que Jacques Breyer, l’Alchimiste, donne comme sous-titre à son ouvrage fondamental Terre-Oméga: « Clefs initiatiques pour survivre à l’Apocalypse », et le dédie aux « êtres libres »…

Témoins remarquables de l’enchevêtrement présent des courants, des idées, des perspectives. Le crépuscule est à la fois soir et matin; la barbarie, certes, s’accentue, mais l’Esprit s’accroit; les sciences détruisent, mais aussi éclairent; la Tradition se révèle et s’épanouit, mais peut également se diluer ou se pétrifier; les « valeurs » oscillent entre l’Absolu et le relatif. Pourvu désormais d’instruments aussi nombreux que précis pour se connaitre et s’accomplir, l’homme est cependant de plus en plus inquiet, à la recherche de « maîtres » auxquels il puisse se fier, d’un « pôle » où se rattacher. Le sens de l’histoire s’avère terriblement ambigu; des mutations s’annoncent, avec tout un cortège de catastrophes, semble-t-il, inévitables.

Ainsi, plus que jamais, avons-nous besoin d « ‘une communauté d’individus libres »,  c’est-à-dire capables de penser simultanément à travers et par-delà toutes les « formes » de ce monde, capables de vérifier, de rassembler, de pacifier les divers éléments de la connaissance, de comprendre l’être « naturel » tout en définissant l’être « normal », capables de convertir le chaos en énergie cohérente, et de favoriser la naissance de cet homme nouveau qui est en germe dans notre univers. Et pour cela, une discipline « ascétique »: discernement, rigueur, ouverture, créativité, sens de l’unité, puissance du regard et maîtrise des idées-forces. Nous en arrivons à la nécessité d’une anthropologie nouvelle, rendant compte de la totalité de l’être humain, et lui donnant tous les moyens de se réaliser.

Donc, comme l’a bien montré Jean Biès dans ses Passeports pour des temps  nouveaux (Dervy-Livres, 1982), une telle anthropologie doit être à la fois vraie connaissance et science opérative-transmutatrice. Deux aspects fondamentaux et inséparables de la recherche s’imposent à nous: la voie globale de l’élucidation de l’être,  et la voie fulgurante de la transfiguration personnelle. D’une part, la compréhension des structures ontologiques et des modalités du dynamisme universel ; d’autre part, la mise en œuvre des clefs de la métamorphose — de la transmutation ou de la déification. Pour résumer tout cela en un seul mot, nous avons choisi Epignôsis.

Ce terme, qui signifie d’abord « action de reconnaître comme juste », a pris dans le Nouveau Testament sa pleine et lumineuse valeur de « connaissance véritable et opérative ». De nombreux passages (Philipp.1,9; Coloss.1,10; I Tim.2,4; II Tim.3,7; Hébr.10,26; II Pierre 1,2, etc.) l’utilisent pour désigner la science authentique, profonde, totale, de l’être;  i l est en rapport avec l »‘œil du Cœur », avec l’Intellect-Amour qui donne accès aux secrets de Dieu et à ceux de notre déification (cf. Éphés . l ,17-18 ; Coloss . 2, 2) ; il intervient partout où l’accent doit être mis sur la vérité, l’unité, la force créatrice de la Gnose (cf. Rom.1, 28 ; 10, 2; Éphés.4,13, etc.).

Mais si nous avons retenu ce mot, c’est surtout en raison d’un texte splendide de l’Épitre aux Colossiens (3, 9-11) qui correspond exactement à notre conception de l’anthropologie. Le voici: « 9. Vous vous êtes dépouillés du vieil homme (ton palaion anthrôpon) avec ses agissements, 10. et vous avez revêtu le nouveau (ton neon), celui qui s’achemine vers la vraie connaissance (eis epignôsin) en se renouvelant à l’image de son Créateur (kat’eikona tou ktisantos auton) ». Et l’auteur ajoute: « 11. Là, il n’est plus question de Grec ou de Juif, de circoncision ou d’incirconcision, de Barbare, de Scythe, d’esclave, d’homme libre; il n’y a que le Christ, qui est tout et en tout ». Langage chrétien, certes; mais archétype idéologique de portée générale: ces lignes peuvent aisément être transposées ou interprétées dans une perspective universelle.

Nécessaire, la connaissance du « vieil homme » — ou de l’être « naturel » —, avec ses agissements psycho-matériels, son état conditionné, ses liens ethniques et sociaux, son milieu politique ou religieux, bref, ses limites, pour une prise de conscience de sa fin véritable et une conversion de son énergie: passage d’une paléo- à une néo-anthropologie. Nécessaire, la connaissance de l’homme évolué — ou de l’être « normal » —, éveillé à la science véridique de la métamorphose, de la transmutation, allié aux forces supérieures ou divines pour parcourir inlassablement « la voie héroïque et gnostique vers le Soi » [1] : instauration d’une théo-anthropologie. Ainsi, au sens large, ce texte néotestamentaire, tout en donnant d’epignôsis une claire définition, permet-il d’envisager comment stimuler et renouveler la recherche anthropologique: par la netteté et l’élévation de son objectif, par l’accent mis sur la nature mutable de l’homme et sur sa vocation profonde, qui est de se rendre semblable à Dieu — ou de découvrir en soi-même le Soi.

Trois traits, par conséquent, vont caractériser notre entreprise, marquer son esprit: le maximalisme, le globalisme, et le créationnisme. Vocabulaire peu élégant, soit; mais relativement explicite et frappant. Maximalisme ! conception la plus complète, la plus haute, la plus exigeante, de l’être humain. Globalisme: convergence ordonnée de tous les champs de connaissance, dialectique unificatrice. Créationnisme (à ne pas confondre avec les opinions « créationnistes ») : volonté de transmutation de l’homme par lui-même. Comme il est évident, ces traits sont étroitement complémentaires et ouvrent à la recherche un domaine infini, mais où chaque élément doit trouver sa juste place, chaque particule de savoir et d’énergie son juste rôle. Cependant, le dernier aspect représentant l’orientation décisive de l’ensemble, nous appellerons cette anthropologie, relative à l’homme qui se crée lui-même, créationnelle, c’est-à-dire étudiant et expérimentant des processus — individuels ou collectifs — de création.

Néo-anthropologie qui va s’efforcer de pénétrer au cœur de l’être et du dynamisme évolutif, pour atteindre, par-delà les dissemblances et les limites, la réalité essentielle et souveraine de notre vocation théandrique (cf. la philosophie de Vladimir Soloviev). D’ailleurs, comme le dit en un raccourci saisissant le Père Henri de Lubac (Catholicisme, Édit. du Cerf, 5e éd., 1952, p.303): « L’Homme nouveau, qui est l’homme universel [concept également soufi], est en même temps l’homme intérieur », — ce qui fonde, du même coup, la nature et la nécessité de l’ésotérisme.

Examinons maintenant de plus près ces traits caractéristiques de l’epignôsis, de manière à faire ressortir l’ampleur de son champ et la force de son esprit, après quoi nous compléterons cet exposé par quelques considérations méthodologiques sur le bon usage de l’ésotérisme, sur la triple Science des Énergies, de la « Balance » et des Symboles, ainsi que sur la discipline de travail qui s’impose.

I. Le maximalisme.

Certes, l’étude du quotidien est fort digne d’attention; mais combien davantage l’ouverture sur les plans supérieurs de l’être! L’homme ordinaire est certes intéressant; mais combien plus intéressant celui qui tend à dépasser la condition humaine ordinaire! Il ne doit d’ailleurs pas y avoir de séparation: le quotidien et l’exceptionnel s’apprécient l’un par rapport à l’autre. Seule la perspective maximaliste permet de tout englober, de tout « comprendre », et de tout relativiser correctement, mettant alors en évidence les concepts fondamentaux d’impératif, de pôle ontologique, de distance, de mouvement ascensionnel. Sa thèse est celle-ci: être mutable, l’homme est en fait un « dieu en puissance » qui est appelé à se réaliser en se rendant « semblable à Dieu ». L’epignôsis, c’est la mise en œuvre dialectique du « Tu es Cela » et du « Deviens ce que tu es ».

Les témoignages abondent de cette nécessité de nous relier à l’Infini, au Divin. « Le seul critère décisif de la valeur humaine est l’attitude de l’homme à l’égard de l’Absolu », proclame Frithjof Schuon (Perspectives spirituelles et  faits humains, Paris, 1953, p.27), penseur qui s’est toujours efforcé de mettre en lumière notre nature essentielle, non pas « psychologique », mais transcendante. Interrogé sur la religion et l’ésotérisme, Robert Amadou est amené à déclarer: « L’homme ne se distingue, ne se définit que comme un être capable de Dieu ». Dante n’avait-il pas dit, parlant de notre mutation, de notre déification: « transhumaner (trasumanar) ne se pourra jamais exprimer par des mots » (Parad.1, 70-71)? Ce à quoi souscrit pleinement Ananda K. Coomaraswamy dans son étude sur Hindouisme et Bouddhisme (Gallimard, 1949, chap. « Théologie et autologie », p.49). « L’homme est la meilleure preuve de l’existence de Dieu », écrit de son côté Seyyed Hossein Nasr, « car il confirme son Créateur par sa nature théomorphique, et en particulier par son Intelligence, qui est preuve de l’Absolu, son objet réel » (Essais sur le  Soufisme, tr.fr., Albin Michel, 1980, p.209).

Shri Aurobindo, quant à lui, n’a cessé d’insister sur la vraie dimension de l’homme: « Nous ne sommes pas seulement ce que nous connaissons de nous-même, mais infiniment plus, que nous ne connaissons pas [encore] ; notre personnalité momentanée n’est qu’une bulle sur l’océan de notre existence » (La Vie divine, p.827). Ou plus précisément: « Si le mental de l’homme est capable de s’ouvrir à ce qui le dépasse, alors il n’y a pas de raison pour que l’homme ne parvienne pas lui-même au Supramental et à la surhumanité, ou tout au moins pour qu’il ne prête pas sa mentalité, sa vie et son corps à une évolution de ce plus grand ordre de l’Esprit qui se manifesterait dans la Nature » (ibid., p.1267). Rendue célèbre par les incantations — fort ambiguës — du Zarathoustra nietzschéen, cette idée que l’être humain actuel n’est pas un terme, mais une étape qu’il faut dépasser avait été très correctement exprimée par Angelus Silesius dans son Pèlerin chérubinique (V, 219): « Homme, ne reste donc pas homme: il faut monter le plus haut qu’on le peut. Chez Dieu, il n’y aura que les dieux de reçus », ainsi que par Novalis (Fragments, Gallimard, 1975, p.70): « Enfants de Dieu, germes divins nous sommes. Un jour nous serons ce que notre Père est ».

L’anthropologie, justement comprise, débouche donc sur la théogenèse. Comme le remarque Louis Cattiaux (Le Message retrouvé, Bruxelles, 1978, VIII, 23) : « Tous les mystères se réduisent à une terrifiante et admirable réalité: < Dieu en nous, nous en Dieu > »; et l’entité qui parle dans les Dialogues avec l’Ange affirme (p.75; Aubier-Montaigne, 1976): « Il n’y a pas encore connaissance juste de l’homme, car l’HOMME n’est pas encore. L’HOMME est tellement grand que moi non plus je ne le vois pas encore ». Comment, dès lors, ne pas approuver cette magistrale formule de Julius Evola, qui retrouve, à propos du bouddhisme, l’authentique inspiration d’Épictète: « L’homme est un dieu qui ne sait pas qu’il est tel — et c’est uniquement ce non-savoir qui le fait homme » (La doctrine de l’éveil, Adyar, 1956, p.117)?

Ainsi, un courant spirituel aussi ample que constant s’est partout et toujours attaché à mettre en lumière le caractère théandrique de la personne humaine et le vrai sens de sa vocation. Un même idéal inexhaustible fait défiler devant nos yeux ces innombrables figures de perfection proposées par les diverses religions et philosophies comme leur propre fin. Le Sage véridique du stoïcisme ou du Védanta, le Yogi intégral selon la Bhagavad-Gîta, l’Homme divin (theios anèr) de l’époque hellénistique et romaine, l’Anthrôpos teleios des spéculations gnostiques (qui est aussi: céleste, vivant, inébranlable, saint, etc.), l’Homme de feu de la Cabbale (Isch), l’Homme « spirituel » du paulinisme, le « Vainqueur » selon l’Apocalypse, le Verus Adam de l’ésotérisme chrétien, le véritable Arya ou le Brahmane en soi selon le bouddhisme (Dhammapada), le Bodhisattva selon le Mahayana et le tantrisme, l »‘Anthropocosme accompli » de l’ésotérisme  égyptien, l’Homme Universel ou l’Homme de Lumière du soufisme, le tchenn-jen (« homme véritable ») et le cheun-jen (« homme transcendant ») du taoïsme , les hommes « numéro 7 » et « numéro 8 » selon Gurdjieff, etc. [2]

Cet Homme divin, on le rencontre donc dans toutes les traditions et spiritualités comme un thème fondamental, car il est vraiment, suivant les expressions de Rûmi — l’un des meilleurs connaisseurs en la matière —, « le but de l’univers », « le cœur du monde ». N’oublions pas, cependant, que chacun de nous porte en lui le germe de sa divinité; et que, selon la belle sentence de Joseph Campbell (Le héros aux mille et un visages, tr.fr., Robert Laffont, 1978, p.315), pour devenir humain, il faut apprendre à reconnaitre la face de Dieu en toutes les merveilleuses variations du visage de l’homme »…

Dans la perspective qui est la nôtre, nous entendons nous préoccuper essentiellement de l »‘homme iconique », qui se découvre et s’accomplit comme « image » (eikôn, icône) de Dieu: celui qui ‘ »s’achemine vers la vraie connaissance en se renouvelant à l’image de son Créateur » (Coloss. 3,10). Sur cet homme iconique — ou personne théandrique —, Marie-Madeleine Davy a écrit de très bonnes pages dans son Nicolas Berdiaev, l’Homme du huitième jour (85 sq.; Flammarion, 1964), car le concept de « théo-humanité » développé par le grand philosophe russe a trouvé en elle de profonds échos. Comme en nous-même, cela va sans dire. C’est là un thème que le christianisme, principalement oriental, a généreusement traité, et auquel il faut accorder toute l’attention qu’il mérite, parce qu’il est en somme la clef de notre être et de notre devenir. Cette conception maximale d’une anthropologie « iconique », Paul Evdokimov l’a exprimée de manière remarquable — et convaincante — dans son gros ouvrage sur L’Orthodoxie (Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1965, pp.45 à 119), et nous pouvons constater que les textes ne manquent pas pour étayer une telle interprétation de l’homme-image de Dieu, et fonder l’impératif de déification qui en découle.

Il y a d’abord le fameux verset 26 du premier chapitre de la Genèse: « Élohim dit: Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance! », ce qui serait mieux traduit: « Et dit Élohim: Nous réaliserons l’Homme (Adam) dans le reflet de notre irradiation et la conformité de notre puissance »; cet être sera donc semblable à la Pluri-Unité divine (Élohim), tant dans le registre de l »‘émanation » que dans celui de l' »action »: icône véritable, gémellité sacrée [3]. Puis il y a la formule du Psaume 82 (v. 6) : « Vous êtes des dieux (‘êlîm), et vous êtes tous des fils du Très Haut », formule reprise et amplifiée par Jésus lors d’une discussion décisive avec les Juifs (Jn. 10,34). Il y a celle de la IIe Épître de saint  Pierre (1,4), qui nous déclare « participants de la divine nature »; celle de saint Grégoire de Nysse: « L’homme est apparenté à Dieu »; celle de saint Basile, bien connue: « L’homme est une créature qui a relu l’ordre de devenir Dieu »; celle de saint Syméon: « Dieu ne s’unit qu’à des dieux », etc.

Ainsi ce thème de l’image — idée-force à élucider et à élaborer — ne peut-il que se développer en une « anthropologie de la déification » (cf. P.Evdokimov, op.cit., p.93), la seule à être correctement orientée et à savoir utiliser la totalité des potentialités humaines. Qu’est donc l’epignôsis? L’Évangile selon Thomas répond: « Quand vous vous connaîtrez, alors vous serez connus, et vous saurez que vous êtes les fils du Père qui est vivant. Mais si vous ne vous connaissez pas, alors vous êtes dans la pauvreté, et vous êtes la pauvreté ». Voici définie la fin véridique de l’anthropologie. Le même Évangile ajoute : « Connais Celui qui est devant ton visage, et ce qui t’est caché te sera dévoilé… », ce que le Père Humbert Biondi interprète avec finesse: « Découvre Celui que cache ton visage! Quand ce secret te sera révélé, aucun autre secret ne te sera impénétrable ». Il s’agit bien ici de la connaissance clef, celle du JE essentiel, qui est en fait duel (c’est le Père-Fils du Tétragramme).

Tout notre problème se trouve excellemment résumé par Nicolas Berdiaev dans Le Sens de la création (1916; Paris, 1955, p.406): « Le secret dernier réside en ceci, que le mystère divin et le mystère humain ne sont qu’un seul et même mystère, qu’en Dieu se garde la mystique de l’homme, et dans l’homme le secret de Dieu. Dieu prend naissance dans l’homme, et l’homme prend naissance en Dieu. Découvrir jusqu’au bout l’homme signifie découvrir Dieu ».

Que nous apporte l’ésotérisme islamique? Avec sa conception de la Création comme jeu multiple de miroirs, de reflets de la Majesté et de la Beauté de Dieu, le soufisme a tout naturellement été amené à donner un grand retentissement au thème de l’homme-image. Celui-ci en effet, icone privilégiée du Divin, a pour impératif (Amr) de devenir le plus pur, le plus fidèle de Ses miroirs, jusqu’à l’union intime avec la Lumière: condition absolue pour voir, et pour être vu. Bien plus, quand il s’agit de l’initié, Dieu lui-même se fait pareil à un miroir qui lui renvoie sa propre image transfigurée dans un approfondissement illimité de clarté. Aussi Ibn ‘Arabi peut-il dire, dans Les gemmes des sagesses: « Dieu est donc le miroir dans lequel tu te vois toi-même, — comme tu es le miroir dans lequel Il contemple Ses Noms. Or, ceux-ci ne sont rien d’autre que Lui-même ». Vertigineux mystère du double miroir, du Couple éternel, qu’a également évoqué Rûmi (Rubâ’îyât): « Quand je regarde en Lui, je vois mon image, / Quand je regarde en moi, je vois Son image ».

Cette compréhension totale, maximale, de l’homme fonde ce que Henry Corbin appelle une « métaphysique de l’être à l’impératif » (En Islam iranien, I, Gallimard, 1971, pp.179 & 192), effectivement symbolisée par les deux consonnes de l’impératif du verbe être en arabe: KN (= Esto !). Ordre est ainsi donné à l’homme,  indéfiniment, de s’approcher au plus prés de Celui dont il est l’icône « C’est cet impératif divin qui, par sa récurrence perpétuelle, arrache perpétuellement l’être constitué, l’<étant> et son acte d’être, à la pesanteur du néant, parce que tout l’univers de l’être n’est que de l’être qui ne se suffit pas à soi-même, n’a pas soi-même de quoi être. Et cela est vrai des univers matériels et des univers spirituels. Tous sont parcourus par l’immense mouvement ascensionnel d’un  impératif créateur qui les enlève aux pesanteurs de leur négativité. Cela n’est concevable qu’à la condition d’admettre et d’introduire l’idée de mouvement jusque dans les réalités des mondes supérieurs, c’est-à-dire l’idée d’un mouvement spirituel ou idéal » (op.cit., p.179).

Ce commandement divin soutient, anime, fait progresser notre être, constituant son « essence dynamique » comme sa « fin » (telos). Il faut lui répondre hic et nunc, à chaque instant, sous peine d’infidélité à notre vocation réelle. Car nous appartenons fondamentalement au « monde de l’Impératif »,  ‘âlam al-Amr. D’abord enfermé dans sa tunique de peau, ou de chair (corps et psyché), l’homme doit prendre conscience des énergies qui le parcourent, des appels qui le pressent, et devenir l’Homme de Lumière qu’il est (Cœur – Âme – Esprit) par un processus alchimique de libération et de transfiguration. « En vérité nous sommes à Dieu, et à Lui nous retournons », déclare le Qorân dans un célèbre verset dit de « la quête du retour » (II,156).

Par ailleurs, c’est peut-être Pic de la Mirandole, le fondateur de l’ésotérisme comparé en Occident, qui a exposé de la façon la plus frappante la capacité évolutive de l’homme vers le Divin, en une anthropologie d’une cohérence, d’une rigueur, d’une puissance exemplaires. La doctrine qui fut au centre de sa réflexion est présentée dans le De hominis dignitate (ou Oratio) et dans l’Heptaplus. Mais c’est par l’Oratio que nous la connaissons dans sa lumineuse beauté, exprimée en des termes qui rappellent étrangement la thématique soufie de l’Homme  Parfait, en particulier les idées de Rûmî (« Le but de l’univers, c’est l’homme ») ou d’Ibn ‘Arabi.  En voici l’essentiel — d’une grande importance pour notre propos.

Dans l’œuvre de la création, l’homme appartient, par décision divine, à un ordre à part, capable de récapituler, de dépasser et d’enrichir tous les autres. Il a donc été formé sous le double signe de la liberté et de la métamorphose. Dieu, selon Pic, dit à Adam: « Pour les autres (créatures), leur nature définie est régie par des lois que nous avons prescrites; toi, tu n’es limité par aucune barrière, c’est de ta propre volonté, dans le pouvoir de laquelle je t’ai placé, que tu détermineras ta nature… Nous ne t’avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, maitre de toi-même et ayant pour ainsi dire l’honneur et la charge de façonner et de modeler ton être, tu te composes la destinée que tu auras préférée » (Or., édit. Cordier, Paris, 1957, p.125). Une telle liberté a pour but de susciter en l’homme sa propre volonté créatrice, qui le mènera jusqu’où il  aura décidé d’aller. « Nous sommes nés capables de devenir ce que nous voulons »: possumus si volumus (Or., pp.128-9) (cf. le Nom divin révélé dans le Buisson ardent: « Je Suis Qui Je Suis », ou « Je Serai Qui Je Veux Être »),

Ce thème de l’Homo secundus Deus (voir infra l’étude de Vinzenz Rüfner à ce sujet) est fréquent dans l’Antiquité (Platon, Virgile, Sénèque, Corpus Hermeticum, Plotin), puis dans le christianisme ésotérique (Pères grecs, Jean Scot Érigène, Maitre Eckhart, Nicolas de Cuse). Mais c’est Pic qui lui a donné sa forme la plus remarquable et la plus stimulante.

Ainsi, participant de tous les niveaux d’être, ayant en lui les germes de tous les possibles, l’homme peut évoluer dans le sens qu’il désire, s’identifier à tel ou tel ordre, ou les dépasser tous: thème de la métamorphose, de la transformation. Il est à la fois imago mundi (notion antique du microcosme, correspondance systématisée par la Cabbale entre l’être humain et l’Univers: cf. l’Heptaplus), et imago Dei in mundo. Il peut être plante, animal, âme raisonnable, ange, et plus encore: l’enveloppe humaine renferme des natures d’une extrême dissemblance, un dynamisme multidimensionnel (cf. Rûmi). Dieu à Adam: « Tu pourras dégénérer en formes inférieures qui sont animales; tu pourras, par décision de ton esprit, être régénéré en formes supérieures qui sont divines » (Or., p.125).

Or, la véritable vocation de l’homme est précisément son assimilation maximale à Dieu, c’est-à-dire la déification. « S’il n’est satisfait par aucune sorte de créatures, et s’il se recueille dans le centre de son unité, devenu un seul esprit avec Dieu, dans la solitaire ténèbre du Père, qui est placé au-dessus de tous les êtres, il se tiendra lui-même au-dessus de tout » (Or., p.127). Cette affirmation correspond, dans la pensée de Pic, à une certitude absolue. Notre destinée est clairement indiquée dans cette formule du Psaume 82 (v.6) que nous citions plus haut, et que l’Oratio présente comme décisive: « Vous êtes des dieux, et vous êtes tous des fils du Très-Haut ». Notons cependant que le 7ème verset du même Psaume annonce la déchéance de ceux qui abandonnent l’esprit pour la « chair »: l’aventure humaine est un itinéraire périlleux. Un exemple de transmutation réussie, retenu par notre auteur, est celle du patriarche Hénoch, devenu l’Ange de la Présence (Malakh ha-Schekhinah), ou Metatron, l’Homme-Dieu universel (Or., p.127, et R.Ambelain, La notion gnostique du Démiurge, Paris, 1959, pp.41-42).

La situation de l’homme, par rapport à l’ensemble de la Création, est donc analogue à celle de Dieu. En aucun cas, on ne saurait le réduire au système de valeurs représenté par le monde. Comme Dieu lui-même, il peut être à la fois au-dedans et au-dessus de tout, et il peut agir à travers tout. Ni sa place ni son rôle ne sont limités: il est apte à recevoir et à transmettre les Énergies divines, à contempler la Beauté une et multiple, à parachever sans cesse le travail de la Sagesse. Sa réussite comme « second Dieu » dépend de l’exercice correct et continu d’une dialectique ardue entre l’audace et l’humilité, le relatif et l’absolu, la libération et la participation, la transcendance de l’Esprit et l’immanence du Cœur incarné. Le dynamisme propre à la personnalité humaine, cet élan de connaissance, d’amour et d’activité créatrice qui la caractérise, la différencie radicalement et la situe en-dehors des catégories naturelles, quelle qu’en soit la hauteur. L’ange lui-même, qui figure une « condition » déterminée, un niveau ontologique particulier, peut être dépassé par l’effort ascendant de l’homme, dont l’intention vraie n’est autre qu’un voyage sans fin à la recherche de l’Aimé  (thème soufi). La valeur d’un être, d’une vie, est dans la qualité de cet effort ascensionnel, dans la capacité de recevoir et d’irradier — ici et maintenant — les Énergies divines.

Voilà en quoi consiste cette incomparable « dignité » de l’homme, l’objet de notre étude et de notre travail. L’homme « iconique » sera donc le fil conducteur de nos recherches: point de départ, source d’inspiration, modèle, pôle. Dans cette optique, nous faisons également nôtre cette déclaration de Jacob Boehme sur la nature et le devenir de la personne humaine (Confessions, Fayard, 1973, p.173) : « Tout ce que Dieu le Père est, toutes les couleurs, les forces et les vertus de son éternelle Sagesse apparaîtront en moi comme son image; je serai une manifestation du monde spirituel divin, un instrument de l’Esprit de Dieu dont il jouera avec ma propre sonorité qui sera sa signature ».

Par voie de conséquence, toutes les autres conceptions de l’homme ne pourront se montrer que fragmentaires, insuffisantes, ou parodiques; et il faudra lutter pour les compléter, les rééquilibrer, les convertir. A l’extrême, nous nous trouvons devant deux interprétations absolument opposées de l’homme, celle du maximalisme — qui se raréfie —, et celle du matérialisme — qui, en cette époque de pesanteur et de confusion, tend à s’imposer. En raison d’une destinée en tous points remarquable, c’est la pensée russe qui, dans ses vicissitudes, nous présente le plus clairement ces deux pôles antagonistes que sont l’homme « iconique » et l’homme « soviétique ». D’un côté, saint Serge de Radonège, André Roublev, saint Séraphin de Sarov, Vladimir Soloviev, le Père Serge Boulgakov, Nicolas Berdiaev, Paul Evdokimov, illustrant la splendeur de l’homme-image de Dieu et la sphère de la transfiguration. De l’autre, Lénine, Staline, le bolchevisme, le goulag, le « ratorium », la fabrique de l’homo sovieticus et le monde de l’aplatissement.

Entre cette lumière — bafouée et méconnue — et cette obscurité — envahissante et fascinatrice —, les deux Alexandre, Soljenitsyne et Zinoviev, s’efforcent d’attirer l’attention de la conscience universelle pour sauver ce qui peut être sauvé, et rendre à une nouvelle « minorité créatrice » le sens de la totalité humaine et de l’idéal théandrique, hors duquel il n’y a que caricature et esclavage [4].

Une anthropologie digne de ce nom doit absolument libérer l’homme de l’entropie, de la désagrégation, de tous ces masques ténébreux, flous, grimaçants. La Philosophie (amour de la Sophia), la Philologie (amour du Logos), la Philocalie (amour de la Beauté), un seul et même esprit, doivent le guider vers « le monde des sages archétypes » (Milosz), la plénitude du regard, les visages du Divin (Cabbale, soufisme) , l’accomplissement de la personne dans la transparence de la Lumière mystique. L’anthropologie, correctement conçue, conduit à l’accroissement indéfini de l’homme, capacité de percevoir, de recevoir, de devenir, et de donner. « Qui saura piéger la vie du Très-Haut? Qui saura la mûrir et qui saura la manger afin de devenir comme elle, pur, libre et éternel? » (Le Message retrouvé, XIX, 2).

Figure 1

Heinrich KHUNRATH, Amphithéâtre de l’Éternelle Sapience seule vraie (Amphitheatrum Sapientiae Aeternae Solius Verae); planche I de l’édition princeps de 1602: « Le Christ en croix » (Milano, Archè, 1975. Collection Sebastiani. Illustration n° 7).

Cette composition représente un Christ en croix et en gloire dans un flamboiement souverain. En fait, la croix n’apparait pas concrètement, car il s’agit de ce que les Actes de Jean nomment la « Croix de Lumière » (98). Cette figure est notre archétype, notre telos: ce Christ glorieux est le Vainqueur par le Feu alchimique et spirituel (Khunrath a écrit un traité De igne magorum), l »‘Anthropocosme accompli » (Schwaller de Lubicz), l’Icône des icônes, l’Homme-Dieu qui est au-dessus de tout, qui vit au cœur de la manifestation, et qui agit à travers tous les plans d’être. Et nous, selon la formule de l’Orient chrétien, nous devons devenir des « isochrists » — frappante illustration du maximalisme. Le cercle extérieur des dix commandements correspond au monde de l’incarnation et de l’action, Assiah. Le deuxième cercle est celui du triple Amour (de Dieu, de Soi-même, et de l’Autre; cf. Lc.10,27), qui seul permet la libre circulation des Énergies divines à travers tout le réel. Le cercle de l’alphabet hébraïque équivaut au monde formatif de Yetsirah; la roue des Sephiroth est le monde créatif de Beriah. La rose flamboyante des Noms sacrés (Shemoth), avec le Pentagramme Y H Sh W H — le  shin, au sommet, symbolisant la nature théandrique —, indique le monde divin d’Atsilouth. Dans la gloire centrale, au-dessus du phénix, triomphe l’Homme-Dieu, ou l’Initié déifié. C’est là, naturellement, l’essence du christianisme ésotérique; mais c’est également celle de l’anthropologie créationnelle.Heinrich Khunrath (1560-1605), de Leipzig, fut un disciple de Paracelse, un cabbaliste chrétien, et un alchimiste rosicrucien du courant pansophique (quête de la Sagesse universelle).

II. Le globalisme.

La Gnose est une et indivisible. Certes, notre expérience et notre savoir se répartissent en de nombreuses branches ou disciplines qui ont pour raison d’être l’efficacité, la pédagogie, et aussi la nature même des capacités individuelles. Mais ces disciplines sont toutes, sans exception, complémentaires, et elles doivent prendre chacune la place qui lui revient dans la cohérence d’une Connaissance unique. Si l’on constate des divergences ou des conflits entre les sciences dites exactes et naturelles, l’anthropologie, la philosophie, les religions, la mystique, la Tradition spirituelle, la parapsychologie, ou l’art, cela tient à notre ignorance présente, à notre impuissance momentanée à découvrir les clefs de l’intégration. Toute contradiction dans notre savoir est une illusion d’optique qu’un changement de niveau de notre vision fera tôt ou tard disparaître. Nous devons donc nous exercer à penser « globalement », à coordonner tous les éléments constitutifs de notre recherche, à relier systématiquement tous les pôles de notre expérience.

Démarche fort justement explicitée par Jean Prieur lorsqu’il dit: « Saisir simultanément. Ne plus diviser. Ne plus être divisé. Ne plus se laisser déchirer. L’élément que tu négliges se retourne contre toi et te détruit. La matière, le mal, l’esprit, la chair se vengent, chacun pour son compte, des systèmes et des hommes qui les excluent » (Les témoins de l’invisible, « Le Livre de Poche », 1978, p.133). Et démarche qui est à l’origine du fameux « yoga intellectuel » mis au point par Raymond Abellio.

Il faut surtout se défier des tendances « réductionnistes » d’un certain positivisme scientifique, ou scientiste, qui s’enferme volontiers dans une vue partielle et artificielle des choses — ceci au nom de la « logique », alors qu’une perspective globale du réel requiert une métalogique. Les vrais amis de la Sagesse sont ceux qui ont essayé de présenter une gnose intégrant, outre les sciences, tous les autres aspects de l’énergétique humaine et divine, dans une intention de transmutation universelle: citons Avicenne, Raymond Lulle, Leibniz, Novalis, Teilhard de Chardin, Stéphane Lupasco, Robert Linssen, Raymond Abellio, Jean E. Charon, etc.

Il est nécessaire de passer au-delà du mental, ce « mental diviseur », ainsi que l’appelle Aurobindo, pour se rendre capable de la totalité: « La Grande Intelligence englobe, la petite intelligence discrimine » (Tchouang-tseu). Novalis n’a-t-il pas déclaré en 1800: « Anéantir le principe de contradiction est peut-être la plus haute tache de la logique supérieure » (Fragments, p.400)? Ainsi la recherche gnostique — ou  unitaire, ou dune « théorie de grande unification » — utilise-t-elle le mental, la raison, mais sans être réductible à ce plan. Elle fait preuve d’une rigueur « mathématique » (au sens précisément novalisien du terme), mais ne se laisse pas emprisonner dans la relativité des sciences, elle obéit à une transrationalité .

Charles Duits, dans La conscience démonique (Denoël, 1974, pp.173-4), a très bien montré le caractère insoutenable des limites inhérentes aux idéologies officielles, et la nécessité absolue de prendre en compte l’homme tout entier: « Le Fond du Conflit. — La société actuelle, <capitaliste> ou <socialiste>, repose tout entière sur le postulat suivant: la conscience vigile ordinaire, celle dont je < jouis> en ce moment, est l’état normal et naturel de l’homme. Tous les autres états sont <marginaux>, <seconds>, ou <crépusculaires>, c’est-à-dire inférieurs. Ivresse, folie, inspiration, extase sont par définition affectées du signe moins.

Certes, on reconnaît que la conscience vigile ordinaire fait des erreurs et qu’elle est sujette à de nombreuses illusions. Il n’en est pas moins vrai que la société impose à l’individu sa conception du vrai, du faux, du sain, du pathologique, du réel et de l’irréel avec une arrogance de jour en jour plus grande.

En se qualifiant de normale et de naturelle, la conscience vigile ordinaire commet une pétition de principe. A la fois juge et partie, elle viole sans même s’en apercevoir la maxime fondamentale du droit; appelle l’instance au nom de laquelle elle condamne les états de conscience différents du sien le <tribunal de la raison>. Avant tout c’est la compétence de ce tribunal que récusent les <fous> et les <poètes>.

On enferme les premiers; on étouffe les seconds. La société comprend instinctivement que quiconque met en doute la souveraineté de la conscience vigile ordinaire et la légitimité de ses édits l’attaque elle-même et porte une hache de feu dans les racines du mancenillier politique ».

Nous ne pouvons que souscrire à cette volonté de « dissidence » — ou d’ouverture — et la faire notre, même si ce que l’auteur nomme « conscience démoniaque » ne recouvre pas la totalité du champ de la Gnose.

Apprenons à voir. Sachons voir. Car tout dépend de la qualité de notre regard: notre univers, notre destinée, notre sens de Dieu et de l’homme, notre symbolique, notre ésotérisme. « Entre <ceux qui voient> », disait Henry Corbin, « et <ceux qui ne voient pas> le débat est sans issue » (Temple et contemplation, Flammarion, 1980, p.385). Et Gurdjieff: « Un homme ne peut rien voir au-dessus de son propre niveau d’être » (Fragments d’un enseignement inconnu, Stock, 1968,  p.434). L’essentiel est d’éduquer, d’éveiller, de développer ce regard (cf. l »‘œil du Cœur ») jusqu’à le rendre parfaitement adéquat à la multidimensionalité du réel.

C’est l’occasion de reprendre ici le célèbre kôan :

« Au début, les montagnes sont des montagnes.

Au milieu, les montagnes ne sont plus des montagnes.

A la fin, les montagnes sont à nouveau des montagnes« .

1er stade: le regard naïf. C’est le matérialisme routinier fermé sur lui-même, le règne des évidences non fondées, la station à l’extérieur  des symboles, la vue superficielle des êtres et des choses. — 2ème stade : le regard en éveil. Les symboles s’animent, se meuvent, se transforment. Ils apparaissent comme des entrecroisements de sens et de plans, comme des structures « magiques », des faisceaux d’énergies. Nous percevons les forces qu’ils véhiculent, et nous nous percevons nous-mêmes véhiculés par eux. La vision « primaire » s’est effacée, ainsi que les « aspects de surface », et nous nous déplaçons dans le foisonnement des corrélations, dans la multiple lumière de la réalité profonde, et dans un entraînement qui semble sans fin. — 3ème stade: le regard divin. A un certain moment, qui a l’instantanéité de l’éclair, tout s’ordonne en un savoir cohérent et hiérarchisé, en une vision globale qui est parfaite circulation du Sens. Tous les plans sont intégrés, tous les modes de l’être sont pénétrés et reliés [5].

Nous retrouvons d’ailleurs chez saint Paul ce thème de l’ouverture du regard, menant à l’epignôsis (I Cor.13,12): « Pour le moment, je connais (ginôskô) partiellement, mais alors (quand l’initiation sera suffisante) je reconnaitrai (epignôsomai) de la même manière que j’ai été reconnu (epegnosthèn) . Autrement dit: au lieu de ne percevoir que d’énigmatiques reflets, que le multiple et le fragmentaire, je connaîtrai en toute exactitude, du regard même de Dieu. Idéal dont il faut sans cesse être conscient, programme à réaliser au plus vite pour comprendre la nature des êtres et l’unité de l’Être.  Accomplissons donc cette conversion du regard dont nous parle Milosz, pour l’avoir expérimentée, dans Le Cantique de la Connaissance: « Jusqu’au jour où, m’apercevant que j’étais arrêté devant un miroir, je regardai derrière moi. La source des lumières et des formes était là, le monde des profonds, sages, chastes archétypes (= le mundus imaginalis,  ‘âlam al-Malakût,  de la gnose islamique) ».

Justement conscient de l’importance de l’enjeu, le soufisme est fort explicite concernant cette « vraie connaissance globale », ou epignôsis. La sagesse « ésotérique », c’est-à-dire totale et une, est pour lui al-ma‘rifah, bien au-delà de la simple science, al-‘ilm; et le gnostique, c’est al-‘ârif, celui qui a accès à la Montagne sainte, au « lieu de la Proximité divine », al-A‘râf. De Hallaj: « La Sagesse (ma‘rifah), c’est l’introduction graduelle de la conscience intime (sirr) parmi les catégories de la pensée », excellente définition; et Rûmî indique dans son Mathnawî (III,1123) : « Il faut avoir une connaissance dont la racine est au-delà, et dont chaque branche soit un guide vers sa racine..? Ce même Rûmî cite ailleurs cette formule frappante de Bayazid: « Personne ne devient un gnostique (‘ârif) avant que chacun de ses cheveux soit devenu un œil qui voit » — ce qui fait penser au Tétramorphe, à l »‘Ange de la Mort » entièrement couvert d’yeux mentionné par Léon Chestov, ou encore au titre d’Abellio Les yeux d’Ezéchiel sont ouverts.

Cette pleine ouverture du regard, comme le souligne Paul Evdokimov, amène à percevoir à travers tout le jeu des Énergies divines et la cohérence essentielle de la Création (ce qui, s’agissant de l’homme, nous reconduit au maximalisme) : « La <tendresse ontologique> des grands spirituels (saint Isaac, saint Macaire) envers toute créature, jusqu’aux reptiles et même jusqu’aux démons, s’accompagne d’une manière iconographique de contempler le monde, d’y déceler en transparence la pensée divine, de pénétrer la coquille cosmique jusqu’à l’amande, porteuse de sens. C’est de cette source que vient le joyeux cosmisme de l’Orthodoxie, son inébranlable optimisme, l’évaluation maximale de l’être humain: ‘Après Dieu, considère tout homme comme Dieu’ (agraphon rapporté par Clément d’Alexandrie) » (L’Art de l’Icône, Desclée De Brouwer, 1972, p.55).

Il faut donc dépasser le monde des « formes », le plan phénoménal, les catégories et les limites, de façon à parvenir à l’essentiel, à l’universel, à l’Un. « L’esprit éternel de l’homme », dit Berdiaev, « revendique pour lui … le point central absolu, non du système planétaire clos, mais de tout l’être, de tous les plans de l’être, de tous les mondes » (Le Sens de la création, p.105).

Et la centralité s’avère la clef de la transparence, thème fondamental de la gnose islamique. « Le soufi est celui qui cherche à transcender le domaine des formes, à passer de la multiplicité à l’unité, du particulier à l’Universel. Il abandonne le multiple pour l’Un, et ce processus même lui apporte la vision de l’Un dans le multiple. Pour lui toutes les formes, y compris les formes religieuses, deviennent transparentes et lui révèlent ainsi leur origine unique » (S.H. Nasr, Essais sur le  soufisme, p.209). Nécessité simultanée du multiple — richesse: ne pas limiter les potentialités de l’Etre — et de l’unité — cohérence: ne pas se perdre dans la forêt des phénomènes. Nécessité simultanée et complémentaire des différences et du regard unificateur. Les soufis reconnaissent comme indispensable la pluralité des prophètes, des religions, des voies et des écoles de sagesse; et ils insistent en même temps sur l’obligation de chercher la lumière unique de la Vérité, et de l’atteindre par-delà cette pluralité, dans une totale libération des formes.

Percevoir l’Un partout, comme essence, dynamisme, ou Soi, ce qui permet de tout comprendre et de tout relier. « Ce qui fait ma force, c’est de rejeter les limitations », déclarait Ramakrishna; et il précisait :  » J’accepte tout: l’état supraconscient, l’état de veille, le rêve, le sommeil profond, Brahman (Dieu transpersonnel), jîva (la personne), la création; j’accepte tout cela conne manifestations variées de l’Être. Sans quoi Sa valeur intégrale serait diminuée. Donc j’accepte à la fois l’Absolu et la manifestation » (L’enseignement de Râm., Albin Michel, 1972, n°1289). Saint Isaac le Syrien avait décelé dans le réel tout entier l’irradiation d’une seule et même « Lumière de Gloire » (PG 91, 1148) : « Le feu ineffable et prodigieux caché dans l’essence des choses comme dans le buisson ardent est le feu de l’Amour divin et l’éclat fulgurant de sa beauté au-dedans des choses ». Et Angelus Silesius avait parfaitement saisi ce qui constitue la qualité propre de ce regard, le mouvement dialectique entre l’au-dedans et l’au-dessus: « Homme, c’est seulement quand tu es devenu toutes choses que tu es dans le Verbe, et dans les rangs des dieux » (I ,192), à compléter par: « Perds toute forme, mon enfant, tu deviendras semblable à Dieu » (II, 54).

Les différences, à leur niveau, sont source de séparation et de conflits. Mais l’epignôsis, la connaissance globale, introduit dans l’unité et la paix. Citons encore Rûmi : « La différence entre les créatures résulte de leur forme extérieure (nâm). Lorsqu’on pénètre dans la signification intérieure (ma‘na), il y a paix ». Voilà qui fournit une définition précise de l’ésotérisme: retrouver l’unité mystérieuse qui sous-tend la diversité des formes en pénétrant dans la signification intérieure. Ajoutons que cette unité mystérieuse se révèle être, en fait, pluri-unité — concept familier à la Cabbale (Élohim, les Sephiroth, les trois « Anges » aux chênes de Mambré, etc.), au christianisme (Trinité, « corps mystique »; cf. Coloss.3, 11), et au soufisme (Simorgh, à la fois Oiseau unique et trente oiseaux).

Cependant, il ne faut pas prendre pour le globalisme — vision supérieure due à l’œil du Cœur — quelqu’une de ses caricatures qui, aujourd’hui plus que jamais, courent les rues. Il n’a rien de commun, en effet, avec le confusionnisme qui règne sous son nom, mêlant et assimilant au mépris de tout discernement, ni avec le syncrétisme, qui est juxtaposition d’éléments hétérogènes sans véritable intégration, ni avec le parallélisme, qui se veut objectif mais ne franchit point le seuil de la synthèse, ni avec l’éclectisme, choix individuel de composants divers en rapport avec une mentalité donnée, et rejet de tout ce qui lui est étranger; et ce ne peut être non plus une construction artificielle quelconque, que sa nature même vouerait à l’échec, telle la Tour foudroyée (XVIe Arcane du Tarot). Comme il est déchiffrement de la Vie en soi, il procède par lancées multiples, par comparaisons unificatrices, par convergences et par irradiations, par une dialectique ascendante qui se corrige sans cesse elle-même, d’où une progression illimitée, en ampleur et en intensité, du Je qui est au cœur de ce travail [6].

La néo-anthropologie devra donc découvrir le « point de vue omnidominant »; elle devra obéir au précepte d’Angelus Silesius, qui est aussi celui d’Abellio: « Transporte-toi au centre, tu verras à la fois tout ce qui arrive ici et maintenant, ici et au royaume des cieux » (II, 183). Elle s’établira à la cime de la Montagne sainte (al-A‘râf ; cf. Nasr, op. cit., p.215), c’est-à-dire au plus haut niveau d’être et de conscience possible, pour que disparaissent les séparations, les limites et les conflits du monde phénoménal. Elle rejoindra, dans leur extraordinaire aventure, ces pèlerins de l’Absolu dont parle avec ferveur A.-D. Grad (Le Golem et la Connaissance, Édit. Dangles, 1978, p.158) : « A la fois penseurs et poètes, les kabbalistes et les soufis atteignent aux cimes de la spiritualité et au plus haut langage dans la joie et la lumière. Par la connaissance hûrqalyenne du Réel [7], associée à la connaissance subtile des états du cœur, ils poursuivent leur quête de l’Ineffable, avides de l’Unité non-comparable et non-métaphorique, l’Unité transcendante et pourtant pathétique. Quel contempteur de ces chercheurs de la Face divine oserait affirmer qu’ils n’apparaitront pas quelque jour, dans la perspective d’une prodigieuse histoire de la pensée humaine, comme les étoiles de feu d’une universelle Rédemption? »

Que l’on ne se fasse pas, du moins, d’illusions sur le sens à donner aux termes de globalisme ou d’intégralité. Certes, il y a des instants privilégiés où l’on peut penser avoir atteint l’epignôsis, la connaissance globale des choses. Mais ce sont en fait des fulgurations passagères et forcément incomplètes, qui doivent être jugées relativement à une infinité d’autres états possibles, toujours plus proches de l’Absolu. Il n’y a pas, dans la Gnose, de station définitive, mais une inépuisable dynamique. Le globalisme ne représente pas une saisie déterminée, si élevée soit-telle, mais une attitude d’esprit permanente. Rûmî nous livre ce secret, paradoxal d’apparence, mais d’une efficacité certaine: « Connais la véritable définition de toi-même; cela, c’est indispensable. Et quand tu connais la définition de toi-même, enfuis-toi loin de cette définition, afin de parvenir à Celui qui n’a point de définition…  » Et Shibli n’a-t-il pas déclaré: « La véritable gnose est l’incapacité de parvenir à la gnose »? Ce qu’on appelle l’intégra1ité, c’est, à chaque instant, la mise en œuvre de tout le connu dans une conscience polarisée par l’Un. Aucun savoir ne peut être clos, ni statique, ni définitif; mais une constante relance du processus de connaissance conduit le gnostique en un parcours vertigineux. L’essentiel est de ne jamais s’arrêter, sous peine d’être privé de la vertu transfigurante de cette démarche ésotérique: « Quand même tu atteindrais de la main le Trône glorieux », conseille ‘Attar, « ne cesse pas un instant de prononcer ces mots du Qoran: <N’y a-t-il rien de plus?> Plonge-toi dans l’océan de la Science… » (Le Colloque des Oiseaux, ch.40). Le Logos s’accroit toujours de lui-même; la Sophia a son centre partout et nulle part; la Beauté se joue à travers et au-delà d’innombrables voiles (soixante-dix mille, dit le soufisme).

L’authentique anthropologie va s’ouvrir avec discernement, patience, et liberté, sur la totalité du réel, vérifiant à tout moment le caractère multidimensionnel de tout ce qui existe. Elle se montrera capable de tout relier en un ensemble sans cesse plus cohérent, les champs de connaissance, les niveaux d’être, les diverses formes d’énergie. Elle mettra en rapport de façon constante l’homme, le cosmos et le Divin — thèmes de l’anthropocosme et du théandrisme —, en utilisant conjointement tous les outils, anciens et nouveaux, découverts ou retrouvés, qui s’accumulent à son service. Avec pour clef la dialectique ascensionnelle. Unité dynamique de la Gnose, conformément aux paroles de Novalis: « Nous comprendrons le monde quand nous nous comprendrons nous-mêmes, parce que nous sommes, lui et nous, des moitiés intégrantes. Enfants de Dieu, germes divins nous sommes. Un jour nous serons ce que notre Père est » (Fragments, p.70). Tout est là.

Ajoutons qu’ainsi se forgera, par-delà les formes culturelles, idéologiques ou religieuses, une véritable élite — ou  communauté, si l’on préfère — de « libres esprits », élite ontologique, compagnonnage du Cœur, apte à toute expérience, à toute compréhension, et à toute synthèse, sans préjugés, sans lisières, sans fanatisme; une élite d’artisans de paix, de recréateurs de l’homme, de transfigurateurs de la Terre. On peut songer ici à ces personnes-archétypes que sont les « Gens de la Caverne » (Ahl al-Kahf; 18e sourate qorânique), à ces « témoins » qui ne sont ni musulmans, ni juifs, ni chrétiens, et qui attendent, en retrait du monde, mais non hors du monde, la « Grande Résurrection » — cf. la citation de Nietzsche placée au début de cet article. « Dormants » en apparence, pour le regard profane; en réalité, représentants de l’Ame du Monde. On peut songer aussi aux « Trente-Six Justes » (les Lamed-Vav) de la tradition cabbalistique…

Dans cette perspective, deux beaux textes du soufisme s’imposent d’eux-mêmes pour témoigner de la force transcendante et créatrice du Cœur — ou de l’Intellect-Amour opératif. De Rûmî (Diwan; Anthologie du soufisme, par Eva de Vitray-Meyerovitch, Édit. Sindbad, 1978, p.262):

« Je ne suis ni chrétien, ni juif, ni guèbre, ni musulman;

je ne suis ni d’Orient, ni d’Occident, ni de la terre, ni de la mer…

Je ne suis pas de l’empyrée, ni de la poussière; pas de l’existence ni de l’être .. .

Je ne suis pas de ce monde, ni de l’autre…

Ma place est d’être sans place, ma trace d’être sans trace…

Un seul je cherche, Un seul je sais, Un seul je vois, Un seul j’appelle« .

D’Ibn ‘Arabi (XIe ode de « L’interprète des ardents désirs », Tarjuman al-ashwaq) :

« Jusqu’à ce jour, je récusais mon compagnon

Lorsque mon cœur ne professait pas la même religion que lui.

Désormais mon Cœur est devenu capable de toutes formes.

C’est une prairie pour les gazelles et un couvent pour les moines chrétiens,

Un temple pour les idoles et la Ka‘ba du pèlerin,

Les tables de la Torah et le livre du Qorân.

Je professe la religion de l’Amour, et quelque direction

Que prennent ses chameaux, l’Amour est ma religion et ma foi« .

Figure 2

« Le triple chrisme ». Mosaïque du baptistère d’Albenga (Ligurie, Ve / VIe s.). Dessin de

J. Phaure (v. supra). Cf. aussi F. van der Meer & Christine Mohrmann, Atlas de l’Antiquité chrétienne (tr. fr., Paris-Bruxelles, Edit. Sequoia, 1960), p.130, fig.414.

Ce motif a été choisi pour illustrer le globalisme dans son unité dynamique. Le chrisme, ou croix à six branches, signe solaire de créativité perpétuelle, équivalent du Bereshith (B R hA Sh Y Th) qui ouvre la Genèse (interprété par le Zohar: « Il créa [par le] Six »), est ici présenté en une triple expansion. Image d’une densité extrême suggérant: la propagation du « Fiat » créateur, l’irradiation  du Verbe (Alpha et Oméga, Principe et Fin universels), le rayonnement des « ondes de feu » dans le champ de la manifestation (les lettres A et W peuvent se lire Aleph et Shin, soit hA Sh, nom hébraïque du feu), le déploiement du sénaire/septénaire redécouvert par Abellio en tant que clef dialectique capitale de transmutation [8], etc. Les quatre étoiles à huit rayons dans les angles (total 32) indiquent les justes circuits de l’Amour divin. Quant aux douze colombes, qui symbolisent la totalité ordonnée des « formes » et des êtres, non seulement elles gravitent autour du soleil central, mais elles sont attirées par le pôle ontologique couronnant l’ensemble, obéissant à leur vocation de se transcender dans la transparence. Ainsi cette composition relève-t-elle bien de l’epignôsis, de la saisie globale des mécanismes de l’être.

III. Le créationnisme.

« L’homme est la création de sa pensée: ce à quoi il pense dans cette vie, plus tard il le devient », affirme la Chândogya Upanishad; et le Bardo Thôdol: « Ce que les hommes pensent, ils le deviennent, aussi bien dans le présent que plus tard…  » (thème mis en lumière par le Dr Evans Wentz). A plus forte raison la vraie Connaissance se révèle-t-elle opérative. Perpétuellement dynamique et s’accroissant d’elle-même, elle n’est autre qu’un processus indéfini de transformation, de l’homme et de son milieu. En effet, les Énergies divines et cosmiques sont à la disposition de l’être humain: il est appelé à les reconnaître et à les utiliser, afin d’agir en « second Dieu », comme Artifex universel et permanent. Le développement, considérable, de cette doctrine en Occident a fort bien été analysé par Vinzenz Rüfner dans son étude « Homo secundus Deus. Eine geistesgeschichtliche Studie zum menschlichen Schüpfertum » (Philosophisches Jahrbuch der Görres-Gesellschaft 63, 1954, pp. 248-291).

La vocation essentielle de l’homme est la créativité. Mais il est difficile de lui être parfaitement fidèle. Proposons ici une parabole suggestive de Nietzsche: « Les voyageurs et leurs degrés. — Il  faut distinguer cinq degrés parmi les voyageurs: ceux du premier degré, qui est le degré inférieur, sont les voyageurs que l’on voit, — à vrai dire on les voyage et ils sont aveugles en quelque sorte; les suivants sont ceux qui regardent véritablement le monde; au troisième degré, il arrive quelque chose au voyageur par suite de ses observations; au quatrième, les voyageurs retiennent ce qu’ils ont vécu et ils continuent à le porter en eux; et enfin il y a quelques hommes dune puissance supérieure qui, nécessairement, finissent par étaler au grand jour tout ce qu’ils ont vu, après l’avoir vécu et se l’être assimilé: ils revivent alors leurs voyages en œuvres et en actions, dès qu’ils sont revenus chez eux.

— Semblables à ces cinq catégories de voyageurs, tous les hommes traversent le grand pèlerinage de la vie, les inférieurs dune façon purement passive, les supérieurs en hommes d’action qui savent vivre tout ce qui leur arrive, sans garder en eux un excédent d’événements intérieurs » (Opinions et sentences mêlées, tr.fr., « Bibl. Médiations », Denoël/Gonthier, 1975, p.139).

Traduisons: chacun est le fils de sa pensée; qui pense peu, ou mal, perpétue sa médiocrité; toute pensée positive détermine une mutation; les meilleurs sont ceux qui transforment leur expérience, totalement intégrée, en jaillissement créateur.

Ce même philosophe apporte, dans ses Considérations inactuelles (III, 5), cette précision à laquelle nous ne pouvons que donner notre assentiment: « Les  Philosophes, les Artistes et les Saints, voilà les hommes véritables, les hommes qui se séparent du règne animal. A leur apparition et par leur apparition, la nature qui ne saute jamais fait son bond unique, et c’est un bond de joie… C’est là la pensée fondamentale de la culture, en admettant que la culture impose une tache à chacun de nous: accélérer la naissance du philosophe, de l’artiste et du saint, en nous-mêmes et en dehors de nous, et travailler ainsi à l’accomplissement de la nature ».

Mais celui auquel nous nous référons le plus volontiers, dans la perspective qui est la nôtre, est Berdiaev, qui a longuement mis au point une anthropologie de la liberté créatrice, ou de l’acte créateur — ce qui correspond à ce que nous nommons anthropologie créationnelle. Dans le livre quelle lui a consacré, Marie-Madeleine Davy a montré toute l’importance de cette réflexion essentielle sur. « Le drame divin et humain » (pp.81 sq.), « Liberté et création » (pp.99 sq.), « Mystique et gnose » (pp.119 sq.). A la clef, le théandrisme: « L’homme est enraciné en Dieu, comme Dieu est enraciné dans l’homme » (Essai d’autobiographie spirituelle, p.224). Or, l’activité créatrice est co-éternelle à Dieu, et donc fondamentale chez l’homme. « Celui-ci n’est pas seulement appelé à la puissance créatrice comme activité dans le monde et sur le monde, mais il est lui-même puissance de création, et sans cette puissance il n’a pas de personnalité. L’homme est un microcosme et un microthéos [9]. Il n’est une personne que quand il ne veut pas être partie de quelque chose ou être composé de parties. La figure de l’homme est unité créatrice » (Essai de métaphysique eschatologique, p.198).

Expliquant cette vocation qui nous est propre, Berdiaev retrouve la démonstration de Pic de la Mirandole (De hominis dignitate), construite sous le double signe de la liberté et de la métamorphose: « Pour la philosophie de la création, il est primordial de reconnaître que l’homme ne se trouve pas dans un système achevé et stabilisé d’être; ce n’est qu’à cette condition que son acte créateur est possible et se comprend… » (ibid., p.197). Un statut ontologique fondé sur la mutation, une capacité évolutive indéfinie, un constant impératif suscitateur d’être (KN, Esto!): telle est la loi d’énergétique ascensionnelle qui nous caractérise. « La puissance créatrice de l’homme atteste qu’il appartient à deux mondes, et qu’il est appelé à une situation royale dans l’univers » (ibid.). Deux mondes en effet: l’effort du gnostique-artifex est d’entrer en possession des « deux Royaumes », celui de la Terre et celui du Ciel, celui du temps et celui de l’éternité. R.M.Rilke l’affirme dans ses Sonnets à Orphée: « Est-il un être d’ici? Non. Sa riche nature s’épanouit dans les deux Royaumes ». Il en est de même du héros du Visage vert, dont Meyrink dit: « Il était un Vivant, ici-bas et dans l’au-delà », et — selon la spéculation islamique — des gens d’al-A‘râf (la Montagne sainte), Veilleurs à la double citoyenneté.

Pour atteindre ce but, l’homme — condition essentielle — doit réaliser ce que Berdiaev nomme la découverte anthropologique de la création, c’est-à-dire comprendre la nature, la finalité, et le mode d’emploi, les ressorts en un mot de ce dynamisme créateur qui constitue sa personnalité. « Si les voies de la création avaient été désignées et justifiées dans les Écritures, la création eût alors été obéissance, elle n’eût pas été création… Que le secret de la création et ses voies aient été cachés dans les Écritures saintes, c’est là que réside la sagesse ésotérique du christianisme. Le mystère de la création est en soi ésotérique, il n’est pas dévoilé, mais encore caché. Seules sont révélées la loi et la rédemption, — la création est cachée. La révélation de la création ne doit pas se faire d’en haut, mais d’en  bas, elle est une révélation anthropologique, et non théologique… Et Dieu attend de l’homme la découverte anthropologique de la création, lui ayant caché les voies qui y mènent au nom, précisément, de la liberté humaine et de la ressemblance de l’homme avec Dieu » (Le Sens de la création, pp.129-130). Style pénible, mais texte capital. C’est à cette découverte que nous sommes conviés; c’est à elle que nous devons consacrer notre étude.

Dans cette optique, la « christologie » devient « autologie », approfondissement de notre double nature, divine et humaine, saisie de la puissance du Verbe créateur qui est en germe dans le Cœur, voie de la déification. C’était également le sentiment de Henry Corbin, et nous nous plaisons à citer ici un passage caractéristique de En Islam iranien (IV, p.451), où se manifeste cette consonance dans la recherche christologique. « Berdiaev a pu écrire que le drame du christianisme fut de n’avoir pas découvert la totalité de la <christologie de l’homme>, c’est-à-dire le mystère de sa nature divine, alors que cette découverte est la mission de la conscience religieuse (Le Sens de la création, p.111). <L’Église du Golgotha, dans laquelle la vérité christologique ne se dévoile qu’imparfaitement, s’oppose à l’Église intégrale du Christ> (ibid., p.426). Seule, l’ascèse de l’acte libre créateur place l’homme en face de cet aspect nouveau de la christologie. En une page d’une inspiration toute johannite et joachimite, il écrit: <Si la rédemption exige une grande obéissance, la création (l’acte créateur), demande une grande témérité. On n’aperçoit le Christ en marche que par une tentative hardie. L’esprit d’obéissance n’a vu, depuis toujours, dans le Christ que le Crucifié, le seul aspect du rédempteur. Il faut le sacrifice du courage, la décision héroïque, pour se jeter hors de ces rivages sans danger. Il faut se tenir sans peur au-dessus de l’abîme. La troisième révélation en Esprit n’aura pas son texte sacré, elle ne sera pas une voix d’en haut; elle s’accomplira dans l’homme et dans l’humanité, elle sera la révélation anthropologique, la découverte de la christologie de l’homme> (ibid., p.142) ».

C’est donc de cette « troisième révélation » qu’il s’agit à présent. A nous de la provoquer et de la mettre en œuvre. Ce que Berdiaev entend par christologie de l’homme est dans la droite ligne du christianisme ésotérique (cf. l’Évangile selon Thomas, Maître Eckhart, Angelus Silesius, et supra, note 3), rejoignant en particulier ce que l’Orient orthodoxe considère comme notre destinée « isochristique ». Et c’est en même temps, par transposition dans le cadre de l’anthropologie universelle, la prise de conscience de notre nature multidimensionnelle de la puissance créatrice qui nous habite, de la nécessité de nous intégrer dans le circuit des Énergies divines — ce qui est l’objet fondamental de notre recherche. Deus Artifex et Homo Artifex: tel est en somme le champ de l’anthropologie créationnelle.

Figure 3

« Saint Jean apercevant les 7 chandeliers et le Fils d’Homme ». 2ème planche de L’Apocalypse d’Albrecht Dürer (Les Gravures sur bois, Paris, Art & Culture, 1978, n° 13).

La gravure de Dürer reproduite ici illustre un passage bien connu de l’Apocalypse (1,12-16): « Je me retournai pour regarder la voix qui me parlait; et m’étant retourné, je vis sept chandeliers d’or, 13. entourant comme un Fils d’Homme, revêtu d’une longue robe serrée à la taille par une ceinture en or. 14. Sa tête, avec ses cheveux blancs, est comme de la laine blanche, ou de la neige, ses yeux comme une flamme ardente, 15. ses pieds pareils à de l’airain précieux que l’on aurait purifié au creuset, sa voix comme le mugissement des grandes eaux. 16. Dans sa main droite il a sept étoiles, et de sa bouche sort une épée affilée à double tranchant; et son visage, c’est comme le soleil qui brille dans tout son éclat ».

Par une conversion soudaine de son regard (cf. Milosz, cité supra, p.15), saint Jean voit devant lui sa puissance et son Je véritables. Répartis en Buisson ardent, amplification de la Menorah — ou candélabre à 7 branches, de sens énergétique et messianique —, les 7 chandeliers d’or symbolisent les 7 facultés du Cœur dont l’éveil détermine l’insertion de la personne humaine dans le circuit des Forces créatrices: la Mémoire, la Volonté, la Sagesse purificatrice, l’Intellect, l’Amour, la Créativité, et la Sagesse unificatrice. A ces 7 facultés répondent les 7 étoiles dans la main du Verbe, car, selon la formule du maître soufi Najmoddin Kobrâ, « chaque fois que monte de toi une flamme, voici qu’une flamme descend du ciel vers toi »: c’est la conjonction du Feu d’en haut et du Feu du Cœur. Le Fils d’Hommes ou  Fils-Homme (cf. Daniel 7,13, et J.-G. Bardet, Le trésor secret d’Ishraël, Robert Laffont, 1970, pp.195 sq.), entité divine et cosmique, n’est autre que le Je-Suis de saint Jean lui-même, son être archétype: Jean se voit tel qu’il est réellement dans son statut éternel d’Alter Ego de Dieu (Isochrist) .

En outre, l’éclat mosaïque du visage céleste annonce le Père; l’épée affilée correspond au Fils; le livre tenu dans la main gauche, c’est l’Amour descendant du Père (1ère spiration de l’Esprit); et la main aux étoiles, levée, c’est l’Amour montant du Fils (2e spiration de l’Esprit). Le tout figurant le Tétragramme (Y H W H), qui est le Nom sacro-saint de Dieu, et en même temps le Nom de tout homme qui se reconnaît comme image de Dieu. Cette vision ouverte du Circuit énergétique divin montre donc les racines et les conditions de la créativité humaine, le caractère duel de l’Artifex, et la dynamique propre à l’anthropologie créationnelle.

Récapitulons. La Connaissance est opérative: savoir, c’est pouvoir. Ou mieux, la vraie Gnose (l’epignôsis) est par elle-même transformatrice de qui la possède. A l’accumulation stérile des informations, à la juxtaposition muette des expériences, aux désastres qu’entraînent les savoirs incomplets et mutilés, il faut opposer la puissance transfiguratrice, bénéfique, infinie, de la Connaissance saine dans son élan créateur. Nous pouvons préciser ce qu’est cette Connaissance en la définissant comme énergétique psycho-spirituelle pour la métamorphose universelle. Ce concept de métamorphose, nous l’avons vu, est capital. Par sa position médiane dans le monde, par la complexité de ses éléments constitutifs, par les forces innombrables dont il peut disposer, l’homme est celui par qui « l’évolution prend conscience d’elle-même » (Julian Huxley). Sa véritable vocation, qu’inlassablement lui redisent tous les gnostiques et tous les mystiques, est d’actua1iser en lui le principe-germe divin qui le relie à Dieu, cette potentialité de dépassement indéfini, de façon à devenir ce qu’il est, un « dieu, fils de Dieu »: c’est le processus de déification. C’est dans ce sens que Shri Aurobindo déclare que « l’homme n’est qu’une étape » (Métaphysique et psychologie, Albin Michel, 1976, p.315), explicitant d’ailleurs sa pensée en ces termes: « La grandeur de l’homme ne réside pas en ce qu’il est, mais en ce qu’il rend possible. Sa gloire, c’est qu’il est le lieu clos et l’atelier secret d’un travail vivant dans lequel un Artisan divin prépare la surhumanité…  » (ibid., p.321).

Or, en se déifiant, l’être humain doit transformer radicalement son milieu, ce monde qui l’entoure et qui dépend de lui, car il le fait nécessairement bénéficier de ce courant d’énergies créatrices qui de lui-même jaillit et irradie. « Si tu as le Créateur en toi », affirme Angelus Silesius en un admirable distique, « tout court après toi, homme, ange, soleil et lune, air, feu, terre et ruisseau » (Pèlerin chérub., V,110) . Quant au Christ johannique, archétype de l’Homme parfait, ne dit-il pas: « Et moi, élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (Jn.12, 32)? [10]

Dans ces conditions, ce qu’on appelle l’art revêt une importance primordiale: c’est l’activité créatrice, spécifique de l’homme « iconique », appliquée à lui-même, à la nature, au monde. Il nous faut donc à la fois étudier chez les grands artistes et les grands sages les clefs, les processus, les développements de leur réussite transfiguratrice, et, nous mettant à leur école, cultiver en nous des vertus analogues. L’epignôsis n’a pas d’autre but, l’anthropologie créationnelle n’est pas autre chose. Berdiaev, dans sa méditation sur la vocation humaine, ne s’y  est pas trompé: il accorde à l’art la place qui lui revient, c’est-à-dire la première. « Pont jeté entre deux mondes » (L’Esprit de Dostoïevski, Paris, 1946, p.25), i1 unit en effet indissolublement la contemplation et l’action pour un renouvellement de la vie et de l’harmonie universelles; d’un même mouvement, il prophétise et actualise une ontologie de la lumière. « Le sens de l’art consiste à donner une représentation anticipée de la transfiguration du monde » (Dialectique  existentielle du divin et de l’humain, Paris, 1947, p.179). Mais il ne peut y réussir qu’en s’orientant vers l’Absolu, en retrouvant la Source intemporelle des Énergies divines: « car l’acte créateur authentique n’est pas plus tendu vers l’ancien que vers le nouveau: il est dirigé vers l’éternel » (De la destination de l’homme, Paris, 1935, p.199).

Sur les traces du penseur russe, Maryse Choisy voit dans l’art l’expression même de la finalité humaine. A propos de l »‘ange de l’œuvre », elle écrit ceci que nous approuvons entièrement (L’Être et le Silence, Genève, Édit. du Mont-Blanc, 1964, p.339): « Dans notre civilisation, l’artiste est le dernier chamane qui, à l’image de Dieu, tente de transformer la matière en esprit. Il doit créer ce qui ressemble aux hommes, mais à quoi les hommes ne ressemblent pas encore ». Pour distinguer nettement cette conception maximaliste de l’art de toute autre, Frithjof Schuon utilise la notion de sacré — comme d’ailleurs Titus Burckhardt —, et consacre de nombreuses pages à ce fondement de l’anthropologie créationnelle. Il dit par exemple (Perspectives spirituelles et faits humains, Paris, 1953, p. 37): « L’art sacré est fait pour véhiculer les présences spirituelles; il est fait pour Dieu, les anges et les hommes à la fois; l’art profane, lui, n’existe que pour les hommes, et trahit l’homme par là même. L’art sacré aide l’homme à trouver son propre centre, ce noyau qui aime Dieu par nature ».

L’art est multiforme, embrassant la quasi-totalité de l’activité humaine. Arrêtons-nous un instant à la poésie, qui, lorsqu’elle correspond à une véritable saisie ontologique du réel, constitue un extraordinaire moyen de communication entre les cœurs — poésie  « souveraine » qui, on s’en doute, n’a rien à voir avec cet impressionnisme creux ou informe qui se développe aujourd’hui sous ce nom. Dans son étude sur La mystique du Surhomme (Gallimard, 1948, p.72), Michel Carrouges nous parait avoir bien compris ce qui fait l’essence et la rareté de cette forme de l’art. « La fonction du poète est de commencer à Voir… » La poésie « est l’homme lui-même en tant qu’il devance l’état présent de ce monde et commence à deviner les splendeurs futures… Elle est notre esprit en tant qu’il est à soi-même une fontaine de jouvence. Si elle nous parait comme une puissance étrangère et surprenante, c’est parce qu’elle est la résurrection d’une part de notre être, mais de la plus précieuse part de notre être que nous avons méconnue, aliénée et presque abolie. Elle est le plus haut essor de notre vie, le fruit de sa capacité prophétique. Elle est donc créatrice… » Lisons dans cette perspective Virgile, Rûmî, Angelus Silesius, Milosz.

Puisque nous parlons de poésie créatrice et de splendeurs futures, nous voudrions rendre ici hommage à une association d’artistes — peu nombreux, mais joignant à l' »œil du Cœur » la « main du Cœur » — dont  les buts coïncident exactement avec notre visée créationnelle, les « Compagnons du Feu », association fondée et présidée par notre ami Claude Barbat. Voici ce qu’il déclare, dans son manifeste, concernant ce moment capital, privilégié, que nous vivons, où tout nous invite à accélérer le processus de transfiguration universelle dont nous avons la responsabilité: « Convaincus qu’un nouveau Continent de Temps et d’Espace s’ouvre aux hommes, à la suite des grandes fractures culturelles du XXe siècle, nous sommes de ceux qui optent pour la possibilité d’un Passage à un mode d’être inédit de l’existence terrestre, et qui s’attachent à reconnaître, à baliser cet Air neuf qui vient transfigurer notre esprit et notre chair aussi bien que notre Cité et notre Terre.

La tradition hermétique nomme « Verseau » cette Ère nouvelle, et définit d’Air et d’Or (quintessence des 4 éléments) ce Cycle d’allègement de la matière de nos esprits et de l’esprit de nos matières que l’accession de l’homme au Vol, depuis quelques décennies, confirme…

Nous sommes de ce moment de l’Histoire où chamane et aviateur se rejoignent, où indigènes oubliés dans leur Ville et indigènes perdus dans leur île sont visités des mêmes ondes, penchés dans une même attente religieuse sans nom, êtreints d’un semblable espoir de Relation Vivante.

Les plus grandes voix de l’Orient et de l’Occident se sont déjà rejointes dans un unique chant d’Aurore pour ces bâtisseurs de nous-mêmes que nous devenons, tôt levés dans l’atelier d’une Métamorphose des pierres inertes du vieil homme en Nouvel Homme de pierres vives. Princeton répond à Auroville, le ‘matérialisme spirituel’ à la physique ‘gnostique’ … »

Et n’oublions pas cet appel à former une nouvelle race de Créateurs, vibrante résurgence des appels de Nietzsche, de Berdiaev, d’Aurobindo — et aussi des Pères grecs —, fin normale d’une anthropologie authentique: « Nous décourageons les savants ou les poètes qui ne sont que savants ou poètes, les artistes qui ne sont qu’artistes, les sages qui ne sont que sages. Mais nous saluons et soutenons les accomplissements créateurs qui ‘sculptent’ l’Esprit Nouveau dans une matière, une chair d’une sorte ou de l’autre, qui réussissent à soulever, sur cette Terre, tout poids du Passé, toute condensation grevée d’images entropiques, qui parviennent à libérer et manifester la Grâce, le Vol de l’Esprit Vivant.

Dans le sens où le grand poète Rilke disait: « Il faut s’exercer à Dieu créativement », entrons dans l’Ère de la créativité, … créativement! (ce qui, dans nos cultures assoupies, est loin d’être évident).

C’est un nouveau Regard, une nouvelle Main, un nouveau Cœur, une nouvelle Conscience à ouvrir, à éveiller sur ce qui s’accomplit sans cesse de l’homme à lui-même, et de l’homme à l’être ‘proche’ (humain, minéral, animal, végétal, stellaire, intérieur ou extérieur, visible ou invisible…), ce voisin perpétuellement méconnu! »

Ainsi devons-nous lutter pour une anthropologie constructive, dynamique, axée sur son propre approfondissement, sur son continuel dépassement, et sur le travail toujours plus conscient et plus efficace de l’Artifex, qui doit actualiser le virtuel, relier ce qui est épars, accroître partout le coefficient d’être et intensifier partout la circulation des Énergies divines. « Puissions-nous être ceux qui opéreront la Transfiguration de la Terre! »: ce souhait, que l’on trouve dans l’Avesta (Yasna 30, str.9), dans le manifeste des « Compagnons du Feu », et en tête de notre étude sur « La voie héroïque et gnostique vers le Soi », nous le reprenons plus que jamais à notre compte, dans un esprit d’audace et d’humilité à la fois. Inséparables sont la Gnose et l’Art.

Récapitulation et directions de recherche.

« Vous avez revêtu l’homme nouveau, celui qui s’achemine vers la vraie connaissance en se renouvelant à l’image de son Créateur » (Coloss.3, 10). Maximalisme: l’homme est une icône de Dieu en constante évolution. Globalisme: si son exploration est indéfinie, la vraie connaissance est une. Créationnisme: c’est le perpétuel renouvellement de l’homme et de son art. Qu’est-ce à dire? De descriptive, l’anthropologie doit devenir opérative; de « moderne », fondamentale; de parcellaire, globale; de réductionniste, maximaliste; d »‘intellectuelle », créatrice. Nécessité de travailler à une théorie et à une pratique de « grande unification ». Nécessité d’organiser, de relier, de corriger l’un par l’autre et de dépasser les différents darçana, points de vue, moyens d’approche de la Réalité; et pour cela, disposer d’une clef supérieure de compréhension qui ne peut être que la vision du « théo-anthropocosme » accompli. Nécessité de rétablir partout la multidimensionnalité, la « relativité complexe », la pluri-unité.

C’est la néo-anthropologie, qui intègre la science et la Tradition, la recherche psycho-physique et les disciplines mystiques, la mathématique et l’art, la multiplicité des perspectives, des clefs de déchiffrement, et des modes opératoires. L’anthropologie créationnelle a pour but l’étude de l’homme en sa totalité, et dans le déploiement entier de son contexte — le cosmos et le Divin —, avec, comme constante orientation, son achèvement dans la Lumière. Deux directions complémentaires de travail s’imposent : la « voie globale » de l’élucidation, pour nous reconnaître nous-mêmes tels que nous sommes, et reconnaître ce que nous sommes appelés à devenir, — et la « voie fulgurante » de la transfiguration, pour accélérer par tous les moyens possibles l’apparition de ce devenir. Ayant ainsi de l’homme la conception la plus élevée, la plus complète, la plus exigeante, nous nous opposons à tous ceux qui, au nom de postulats limitatifs injustifiés, veulent à tout prix réduire le champ d’investigation ou de développement qu’exige la personne humaine. Ou mieux, nous relativisons ce qu’ils peuvent apporter de positif dans notre effort continu d’ouverture et de synthèse. Il faut parvenir à joindre la plus juste rigueur, la plus large compréhension, et la plus grande hauteur de vue.

Cet idéal de globalité étant posé, cet Absolu que suggère l’epignôsis  étant mis à sa vraie place, nous disposons dès lors d’une Étoile polaire, d’un Nord magnétique, pour guider nos démarches, à quelque degré et dans quelque domaine quelles se situent. Nous ne rejetons rien, nous n’excluons aucune possibilité, nous ne nous privons d’aucune méthode ni d’aucune collaboration, parce que nous avons le sentiment de pouvoir tout réunir dans l’universalité de notre recherche, de pouvoir changer de multiples rayonnements photoniques en Lumière cohérente.

D’aucuns nous jugeront téméraires ou présomptueux: notre perspective est cependant la seule qui soit ontologiquement légitime et réellement efficace. S’il nous arrive d’errer dans les détails, la rectitude du but et de l’orientation générale nous empêchera de nous perdre. Et puis il faut oser; rien de grand ne peut s’accomplir sans enthousiasme ni danger. Nous ne sommes pas les premiers à défendre une conception maximale de l’homme; nous serons peut-être les premiers à nous en inspirer systématiquement dans une recherche rigoureuse, polymorphe, et unitaire. Plus un point de vue est élevé, plus il est compréhensif, universel, pondéré et utile: c’est selon un tel point de vue que nous nous efforcerons de travailler. Epignôsis : constante référence à l’Absolu dans la patiente élucidation du relatif; nécessité d’un incessant renouvellement, pour éviter tout emprisonnement dans des théories, toute sclérose, toute pétrification, toute routine, tout excès du « mental diviseur ». Ce renouvellement se traduira par le recours à l’Imaginal, le rejet de toutes les Jérichos psychiques, l’affranchissement réfléchi des limites et des entraves, la passion du pèlerinage et de l’aventure, la quête de la Source des Énergies créatrices. Il ne s’agit pas seulement de construire une philosophie, d’accumuler des exégèses: il s’agit de découvrir les clefs de la connaissance opérative et de se créer soi-même tout en travaillant à une œuvre commune.

Voilà donc quels sont les impératifs d’Epignôsis: indépendance, rigueur, globalité, renouvellement perpétuel, créativité, « grande unification », mutation de l’homme. Sans les utopies du futurisme. Sans nostalgie ni archaïsme. Sans opportunisme ni compromis. Dans la droite ligne de la Gnose, une et universelle.

Nous voudrions à présent apporter quelques précisions sur l’objectif de notre recherche personnelle, qui se situe au cœur même de l’anthropologie créationnelle.

Au cours de son étude des « pouvoirs latents » de l’homme, Colin Wilson a été amené à postuler l’existence d’une faculté essentielle qui nous serait propre, et qu’il a baptisée Faculté X. Son ouvrage sur L’Occulte (tr.fr., Albin Michel, 1973) tente d’en établir les caractéristiques: force de concentration, d’imagination, d’intuition, ampleur et intensité de la conscience, union de l’intelligence et de l’instinct, capacité de franchir les bornes du présent et du quotidien, de dépasser les limites de l’ego, etc. Ressort de l’homme total, cette faculté serait la clef des expériences mystiques, poétiques, ou « magiques », et c’est d’elle que dépendrait l’évolution future de la race humaine. Colin Wilson ajoute que nous la possédons tous à des degrés divers, et qu’il faudrait en assurer le développement systématique. Il avait d’ailleurs écrit dans son roman, La Pierre philosophale, cette phrase magnifique: « La volonté se nourrit d’immenses perspectives; si elle en est privée, elle s’écroule ».

Nous ne pensons pas, cependant, qu’il s’agisse là du ressort de l’homme total: nos recherches sur les fondements de la personne humaine, sur le Je transcendantal, sur les aspects de la « transconscience », nous ont conduit bien au-delà de la Faculté X. Aussi nous parait-il nécessaire d’en élargir considérablement le champ, et de la rebaptiser. Autrement dit, en donnant à cette Faculté X sa vraie dimension, sa vraie nature, sa vraie fonction, on se trouve en présence de quelque chose de beaucoup plus profond et de plus essentiel, que nous appelons la Faculté  Thêta à cause de l’initiale grecque correspondant aux termes théotropisme, théomorphisme, théandrisme, théurgie, etc. Un grand nombre d’éléments inhérents à notre personnalité, qui débordent largement le domaine de la psyché, de la psychotronique, des états ordinaires de conscience, et qui forment à l’analyse un ensemble spécifique et cohérent, peuvent ainsi être étudiés dans une perspective claire, adéquate, dynamique. C’est de cette Faculté que parle — un entre bien d’autres — le maitre soufi Shabestarît en déclarant (Golshan-e Râz, vv. 431 sq.): « Outre la raison, l’homme possède une certaine faculté grâce à laquelle il perçoit les mystères cachés. Comme le feu dans le silex et dans l’acier, Dieu a placé cette faculté dans le corps et l’âme de l’homme ».

Quelques indications suffiront ici à montrer l’importance de ces recherches concernant la Faculté Thêta, ressort fondamental, au niveau du Cœur et au-delà, de l’énergétique humaine.

Il y a d’abord le théotropisme, cette sur-attirance exercée sur nous par un Dieu personnel ou par l’abîme de la Déité, cet « ardent désir de Dieu » qui enflamme les plus nobles parmi les hommes, cette mystérieuse quête de l’Absolu, ou encore cette aspiration plus ou moins confuse à une « déification » de notre être, à une élévation « au rang des dieux ». C’est Teilhard de Chardin orientant toute sa vie sur « l’Unique Suffisant et Unique Nécessaire ». C’est la Huppe du Colloque des Oiseaux mourant du désir de retrouver la SIimorgh. C’est Virgil Gheorghiu affirmant que sa vocation est d’être un théodidacte , « un homme qui n’a d’autre maitre que Dieu ». C’est Rûmî qui chante dans ses Rubâ‘îtyât (34): « Où que je me prosterne, c’est devant LUI. / Dans les six directions et en dehors des six directions, c’est LUI. / Le jardin, la rose, le rossignol, le concert spirituel, la bien-aimée, / Sont des prétextes: celui que l’on cherche, c’est LUI ». Flamboyant écho chez Ramakrishna qui proclame: « Il faut que j’atteigne Dieu dès cette vie; dans l’espace de trois jours il faut que je Le trouve. Non, je L’attirerai à moi rien qu’en prononçant une seule fois son Nom » (Enseignement de Râm., n° 925), et qui, par expérience, émet ce jugement général: « Ceux dont la concentration et le désir d’atteindre Dieu sont très ardents L’atteignent plus rapidement que les autres hommes » (ibid., n° 933). Quant à Aurobindo, il n’hésite pas à soutenir que l’impératif primordial est de se réaliser en Dieu: « Le yoga est dirigé vers Dieu, non vers l’homme. ( ) Le véritable but du yoga n’est pas la philanthropie; c’est de trouver le Divin, d’entrer dans la conscience divine, et de rencontrer dans le Divin son être vrai — qui  n’est pas l’ego » (Le guide du yoga, Albin Michel, 1970, p.193).

Il existe donc, à n’en point douter, une aimantation de l’homme par Dieu, ou plus exactement une aimantation réciproque entre les deux, qui ne peut être fondée que sur une réelle parenté, une conformité de nature. Ce à quoi correspondent les dialogues entre l’Ami et l’Aimé (cf. Raymond Lulle), les thèmes de la « gémellité sacrée » (cf. l’Évangile selon Thomas) et de l’homme iconique, ou l’idée d’un couple éternel LUI-Dieu-Père et MOI-Dieu-Fils (cf. Angelus Silesius). Nous sommes là dans l’intime du Cœur, dans le secret de l ‘Âme, et il importe grandement de chercher à comprendre comment fonctionne cette complémentarité humano-divine qui nous oriente normalement vers Dieu — ou le Soi, ou la transcendance.

Autre aspect de la Faculté Thêta: le « Feu sacré » qui brûle dans le Cœur en tant qu’énergie ascendante et transfiguratrice, principe-germe de notre divinité. De même nature que le Feu d’en  haut, dont elle émane pour y être rappelée (cf. Lc.12, 49), cette « vive flamme d’Amour », cette ardens uirtus, cette intensité artiste, un Buisson d’Horeb intérieur en quelque sorte, représente notre dynamisme propre, notre besoin et notre capacité dévolution. Ainsi Angelus Silesius dit-il fort justement (II, 158) : « Sortant de Dieu l’Éclair, ne faut-il pas que l’âme / Fasse retour en Lui d’où provient cette flamme? » Et Carlo Suarès, dans son Mémoire sur le retour du Rabbi qu’on appelle Jésus (Robert Laffont, 1975, p.221), caractérise le ministère du Maître par ces mots: « le grand combat que mène le Rabbi a pour enjeu la naissance du Feu dans l’Eau », de manière que l’âme « prenne feu » définitivement. Même conception du Je essentiel chez Pierre Emmanuel (Sophia, Seuil, 1973) : « Il est faux de dire: Je suis né. Faux de dire: Je mourrai un jour. Seul convient de dire: Je brûle. Ou mieux encore: De cela qui brûle, je suis le feu ». Les Dialogues avec l’Ange donnent une clef identique (p.27): « Que faut-il faire pour devenir ‘Celui qui forme’? — BRULE! », et apportent cette précision capitale (p.165): « Il n’y a qu’UN feu. Ce que tu en mérites — est tien. Ce que tu peux transmettre — est tien. Plus le cercle est grand, plus il y peut descendre de feu. Et pour toi naît un nouveau MOI ». Feu de la croissance et de l’Alliance: un spirituel, dit saint Jean Climaque, « ne cesse d’ajouter jusqu’à la fin de sa vie un feu au feu ». Cette conscience-énergie qui nous pousse irrésistiblement au-delà de nous-mêmes n’a rien de commun avec la psyché ni avec l’ego: il s’agit dune faculté d’un autre ordre, celle que nous nommons Thêta.

C’est elle qui nous permet de jouer notre rôle dans « l’immense mouvement ascensionnel » de l’Impératif créateur (KN, Esto!), qui nous arrache à la gravitation terrestre, à l’entropie, à la négativité, pour que nous puissions nous intégrer pleinement dans le circuit énergétique divin. Théotropisme et théomorphisme sont les deux faces de la même réalité: l’image recherche son modèle, le miroir est en quête de sa lumière, et aussi d’un autre miroir qui le complète, le fils n’a pas de cesse qu’il n’ait retrouvé le Père, et l’Ami l’Aimé. Extrême cohérence de vérités qu’il faut admettre ensemble — ou  rejeter en bloc. Mais comment les rejeter sans mutiler irrémédiablement la personne humaine? Et au nom de quel critère? par quel arrêté du mental? par quelle autocensure de la conscience? Le théomorphisme apparait non seulement comme une infrangible évidence, mais comme ce qui, en l’homme, doit être étudié et développé par-dessus tout.

Pour préciser encore davantage la nature de cette Faculté, il faut se livrer à une analyse exhaustive de tous les témoignages des mystiques, des sages, des poètes, des gnostiques, concernant le Cœur, qui n’est autre que sa manifestation la plus tangible en nous. Fondement et axe de notre personnalité, lieu de la perception spirituelle, projection extrême de la Conscience divine dans le monde psychosomatique, principe de notre réalisation, clef de notre retour vers le Soi, ce Cœur est en somme, pour reprendre la définition des cabbalistes et des soufis, notre organe de réception du Divin et de transmutation de l’humain. Ainsi que l’affirmait Jâmî : « Tout est là, dans le cœur (qalb). Là, vous découvrirez tout ». Or, justement, l’anthropologie créationnelle y dénombre sept qualités ou puissances complémentaires dont l’activation est indispensable à tout progrès de notre être — septuple ressort de la déification [11].

Il y a 1) la Mémoire, c’est-à-dire le « rappel de soi et de Dieu » (cf. les techniques de la Philocalie, ou du soufisme), la ferme conscience de son rôle et de sa responsabilité, la constante résonance intime de l’Impératif créateur;

— 2) la Volonté, la concentration rigoureuse de l’énergie (cf. l’ekâgratâ dans le Yoga classique), le désir ardent de coopérer avec le Divin (alliance) pour « faire ce qui doit être fait » (cf. J. Evola, La doctrine de l’éveil, Adyar, 1956, p.441) ;

— 3) la Sagesse sacrificielle, ou Kénose, force de purification et de libération ayant pour fin de rejeter les formes inférieures de l’être (l’ego) et de l’action (les comportements dits tamasiques et rajasiques); — 4) l’Intellect, qui est aptitude à la connaissance, une et indivisible, de la Loi cosmique, des « réalités humaines et divines »; —5) l’Amour, qui est aptitude à donner et à recevoir, à laisser circuler sans obstacle la Vie universelle; — 6) la Créativité, qui consiste à incarner sans relâche dans ce monde mobile et rebelle les Idées, les Archétypes contemplés au niveau du mundus imaginalis; — enfin 7) la Sagesse unificatrice, la capacité de fusion, visant à ramener le complexe au simple, le multiple à l’un, au sein d’un circuit énergétique sans faille.

Voici, pour montrer la cohérence de cet ensemble, et même l’imbrication de ces forces du Cœur, ce qu’en dit Louis Cattiaux dans son Message retrouvé (XX, 73):

« Qui se souvient de Dieu (Mémoire/Volonté) aime Dieu (Amour).

Qui aime Dieu entend Dieu (Intellect).

Qui entend Dieu obéit à Dieu (Volonté/Kénose).

Qui obéit à Dieu imite Dieu (Créativité).

Qui imite Dieu connait Dieu (Intellect).

Qui connait Dieu embrasse Dieu (Amour).

Qui embrasse Dieu devient un avec Dieu (Fusion) ».

Ainsi, lorsque toutes les puissances du Cœur sont réveillées et converties en Buisson ardent, se produisent simultanément l’assomption du Je divin et la transmutation des plans psychosomatiques. C’est le but de notre travail, celui de la « voie fulgurante » de la transfiguration.

Le Dr Thérèse Brosse a écrit un fort beau livre sur La « Conscience-Énergie » (Structure de l’homme et de l’univers. Les implications scientifiques, sociales et spirituelles. Éditions Présence, 1978). Mais nous préférons, quant à nous, parler de la théo-énergie — qui a pour relais, pour foyer, pour centre d’irradiation, notre Faculté Thêta. C’est cette dynamis spirituelle à laquelle font allusion tant de textes néotestamentaires (cf. Mt.6, 33; 17,20; Jn.14,12; Actes 1,8; Thomas 48, etc.) ou patristiques (cf. Myrrha Lot-Borodine, La déification de  l’homme selon la doctrine des Pères grecs, Édit. du Cerf, 1970). C’est cette extraordinaire et infinie puissance de mutation qu’évoquent tous les ésotérismes, toutes les disciplines mystiques, yogiques ou alchimiques. Citons seulement un passage révélateur des Dialogues avec l’Ange (p.266) : « Le corps et le sang ne suffisent pas, ils ne sont que fondement pour devenir: HOMME. La Lumière Divine est donnée à celui qui porte des fruits, qui marche sur la mer, qui demeure au sommet, qui n’est jamais rassasié, en qui le Sel divin — la Parole — crée la Nouvelle Soif ». Qu’es t-ce à dire? La bio-énergie ne suffit pas pour constituer l’homme dans sa plénitude. Il est besoin de la théo-énergie et du développement de la Faculté Thêta. Capacité de recevoir, de donner, de créer (« qui porte des fruits »), de dominer les eaux inférieures du monde phénoménal (« qui marche sur la mer »), de joindre dialectiquement l’immobilité transcendante (« qui demeure au sommet ») et le pèlerinage ici-bas (« qui marche »), de concevoir et d’accueillir le dynamisme illimité de la Gnose (« jamais rassasié », « Nouvelle Soif ») : n’est-ce pas là l’essence même de cette Faculté fondamentale dont nous nous préoccupons?

Pour essayer d’en mieux connaître la nature et les modalités d’action, nous nous sommes fixé un programme de recherche aussi complet et cohérent que possible, portant sur l’anthropologie de la métamorphose. Son intérêt consiste principalement en ce qu’il embrasse les divers champs de la Gnose (ésotérisme comparé), et qu’il doit être mené à bien par une seule et même personne (réelle activité de synthèse) . En voici les éléments:

— Antiquité classique: travaux sur l’ésotérisme virgilien. Voir Virgile, maître de  sagesse; « Vénus, Énée et l’Androgyne »; « Aspects du symbolisme zodiacal chez Virgile. L’héliomorphos du héros »; « L’Ame du Monde dans l’Énéide. Transcendance et immanence de la ‘Sophia’ selon Virgile »; « Le Treizième Livre de l’Énéide. Astrologie et énergétique de la métamorphose »; « Circuits de la Lumière: la transfiguration chez Virgile », etc.

— Égypte: étude sur Le Livre des Morts des anciens Égyptiens; recension des ouvrages de R.A.Schwaller de Lubicz, Enel, Jean-Louis Bernard.

— Christianisme: exégèses néotestamentaires; études sur l’Évangile selon Thomas, sur les Actes de Jean et les Actes de Thomas; travaux sur Maitre Eckhart, Angelus Silesius, Séraphin de Sarov, Teilhard de Chardin, et sur l’Orthodoxie en général.

— Cabbale hébréo-chrétienne : recension et extension des recherches de Jean-G. Bardet et Annick de Souzenelle.

— Soufisme: travaux sur ‘Attâr, Rumi, Jili, et sur la doctrine soufie en général.

— Hindouisme: études sur la Bhagavad-Gitâ, sur Râmakrishna et Shri Aurobindo.

— Bouddhisme: recension des ouvrages du Lama Anagarika Govinda (Le Chemin des nuages blancs; Les fondements de la mystique tibétaine; Méditation créatrice et cons- cience multidimensionnelle); étude du bouddhisme tantrique (Vajrayâna).

— Taoïsme: étude de ses aspects mathématiques, philosophiques et alchimiques; travail sur Le Dominicain Blanc de Gustav Meyrink.

— Etude de deux ouvrages clefs: Le Message retrouvé de Louis Cattiaux, et Les Dialogues avec l’Ange.

— Travaux  sur le « yoga » d’Abellio (« La voie héroïque et gnostique vers le Soi. Réflexions sur la philosophie de Raymond Abellio, la gnose chrétienne et iranienne, et l’ésotérisme de Virgile »), et sur la « Cinquième Tradition », celle du couple Dieu-Père et Dieu-Fils (« Trois miroirs de la Sagesse: la Cabbale, la Gnose chrétienne, le Soufisme. Essai de synthèse »).

— Élaboration de la « Science des Énergies », de la « Science de la Balance », et de la « Science des Symboles » (voir infra).

Quelques modalités de cette anthropologie.

Ayant déjà, à plusieurs reprises, parlé de l’ésotérisme — sur quoi se fonde l’anthropologie créationnelle —, il nous parait à présent indispensable de préciser le contenu de ce terme, de manière à éviter tout malentendu, toute vaine querelle.

Étymologiquement, le vocable ésotérisme correspond à l’intériorisation du regard, ou, plus exactement, à la démarche rigoureuse, profonde, totale, de celui qui veut pénétrer au cœur de lui-même, des êtres et des choses, des Énergies créatrices, du Divin. Par là même, l’ésotérisme exclut toute superficialité, toute partialité, toute fermeture, toute limitation; il tend à l’unité de la vision, à une claire dialectique entre transcendance et immanence; il n’est autre que la Connaissance vivante qui s’accroît sans fin d’elle-même; et il exige de hautes qualités: pureté de l’intention, discernement, courage, persévérance. Ainsi compris, nous préférons ce terme à occultisme, qui traîne après lui des consonances troubles, comme un parfum d’irrationalité et de magie — les « occultistes » étant trop souvent des gens qui recherchent des secrets pour obtenir des pouvoirs —, ainsi qu’à hermétisme, trop lié au domaine spécifique de Thot-Hermès et à l’alchimie.

Naturellement, en tant que mouvement intériorisé, personnel, ascendant, polarisé par l’Absolu, l’ésotérisme dépasse de beaucoup le plan de la science, outil des sens et du mental dont la portée est nécessairement réduite, — celui  des religions, grevées de leur pesanteur institutionnelle, — celui de la philosophie, altérée par l’esprit de système, par l’oscillation entre le spéculatif et le pragmatique, ou par l’engagement politique, — et même celui de la Tradition, si elle se contente, comme c’est maintes fois le cas, de transmettre un héritage formalisé et figé. Le Message retrouvé déclare avec sa vigueur coutumière: « Il n’y a qu’une réponse aux tentations … et à l’absurde du monde présent. C’est la prière du saint, le repos du sage, ou bien le rire de l’absent! » (XVIII, 13). Triple aspect de l’ésotérisme authentique: la communion de l’amour, la sérénité de la connaissance, la liberté du détachement; le premier élément et le troisième (dévouement et distanciation) sont en relation dialectique grâce au second: parfaite cohérence et force infinie.

L’ésotérisme n’est donc ni construction artificielle, ni recettes de puissance, ni divagation dans l’imaginaire: il introduit à la plénitude de la Gnose, et il constitue pour chacun d’entre nous un appel pressant à devenir — réellement — ce qu’il est — virtuellement. Essai de définition: processus radical d’éveil ayant pour but la possession de la Connaissance essentielle, qui est également dynamique, libérée, totalisante, opérative, et pacifique.

— 1. Connaissance essentielle (école de conscience et de profondeur). Contrairement aux « Plats » (D. Merejkovski), qui sont toujours réductionnistes, les « Profonds » cultivent assidument l’acuité du regard pour atteindre au cœur du réel, ou aux racines de l’être, en passant au-delà du monde phénoménal, des catégories, des formes et des limites. D’éveil en éveil, ils vont ainsi à la découverte de l’intériorité, de l’essentiel ou du nouménal qui constitue, hors du flou des apparences, des voiles et des langages, la source de notre personne, son axe et sa fin. Leur mot d’ordre: Introrsum ascendere, se tourner vers l’intérieur pour s’élever.

— 2. Connaissance dynamique (école de discernement et d’évolution). Perception juste des structures et des mutations, l’ésotérisme consiste en une incessante vérification de trois lois fondamentales: de relativité, d’interdépendance universelle, et d’ascension de l’être. Inégalité et hiérarchie des plans, selon une immense échelle ontologique, et sans solution de continuité; interaction générale, jeu illimité des correspondances, circulation multiforme des énergies; processus de rappel vers leur Source des forces involuées. Sans oublier ce principe qui est au cœur du dynamisme gnostique: « Seul le semblable est intelligible au semblable », ou: « Le connaissant doit devenir le connu ».

— 3. Connaissance libérée (école de rigueur et de transparence). Ne rien « croire » sur parole, mais tout expérimenter par soi-même. Utiliser des outils appropriés au but poursuivi, agir en fonction des niveaux ontologiques. Procéder à une vaste ascèse intellectuelle et spirituelle, de manière à éviter les faux problèmes, les incompatibilités, l’arbitraire pseudo-logique, les a priori, et toute déformation du champ à explorer. Inverser le cours « naturel » des choses — qui  va vers l’entropie —, afin d’en retrouver le mouvement « normal » — qui  s’élève vers la Conscience et le Soi. Sortir des formes (sociales, culturelles, religieuses, etc.) pour pouvoir les apprécier correctement; non pas les supprimer ni les nier, mais, les ayant vues d’en haut, les assumer, les vivifier, les rendre translucides, communicantes et efficaces. Être libre pour la Vérité.

— 4. Connaissance totalisante (école d’unité). L’idéal est de parvenir à tout incorporer dans une vision cohérente et utile du réel, en joignant logique et métalogique, raison et transrationalité, mental et surmental, par un travail dialectique permanent. A mesure qu’on l’acquiert, le savoir doit circuler, et en circulant s’affiner, et en s’affinant s’organiser en synthèses toujours plus intégrantes.

— 5. Connaissance opérative (école de responsabilité). Le but « pratique » de l’ésotérisme est de transformer l’homme et de parachever la Création. Il s’agit donc d’une énergétique de la métamorphose universelle ayant autant de points de départ qu’il y a de personnes engagées dans ce processus — car il faut toujours partir de soi-même. La juste compréhension et l’utilisation correcte des Energies créatrices — humaines, cosmiques et divines — permettent  un développement intégral de toutes nos potentialités. Elles nous confèrent la toute-puissance bénéfique: la capacité d’être au-dessus du monde et, simultanément, de vivre au-dedans du monde, en agissant comme artifex à travers tout (cf. Éphés.4, 6).

— 6. Connaissance pacifique (école de sérénité et d’unification). Dire que l’ésotérisme est pacifique, c’est comprendre qu’il a pour objet et pour résultat la paix, conçue non pas comme un état négatif (absence de conflit), mais comme plénitude et harmonie de 1’être. Ce sont en effet les corps et les psychés, les individualités, qui sont cause de séparation et de discorde; et c’est au-delà seulement, au niveau du Cœur, de l’Esprit, du Je, que l’unité est possible. Intimement perçue et vécue, cette unité engendre la sérénité, « mot ultime de tout enseignement » (aphorisme Zen), qualité rare faite de compréhension, d’amour et de liberté souveraine; et elle est évidemment la condition de la paix véritable (Pax profunda).

Ainsi l’ésotérisme est-il vision intérieure, libérée, globale et créatrice. Il s’agit d’une connaissance non quantitative, mais qualitative; non extérieure, mais profonde; non statique, mais évolutive. C’est un appel urgent, sans concession, à la responsabilité personnelle de chacun d’entre nous. Il ne s’adresse pas au personnage social, à « l’homme dans son milieu », ni à l’individu en tant qu’organisme psychosomatique, mais à l’être essentiel, à la Personne, au Je éternel. Tant qu’on ne peut se placer à ce niveau, il ne saurait y avoir d’ésotérisme  authentique.

C’est à la fois la prise de conscience de notre nature, de notre vocation, et de notre pouvoir, et la « voie directe » pour devenir ce que nous sommes. Or, étincelles émanées du Feu divin, Fils de Dieu, partenaires du « Je Suis », nous nous savons tous conviés au retour vers le Royaume. Chacun doit donc devenir son propre maître (Rumi), son propre initiateur (Nietzsche), son propre sauveur (le Bouddha), son propre roi et son propre pape (Dante). Et de la transmutation totale de chacun dépend la réussite de la transfiguration universelle — l’apparition « d’un ciel nouveau, d’une terre nouvelle » (Apoc. 21,1).

A force de circuler à travers les différents domaines de la Gnose, à force de voyager parmi les doctrines et les expériences, on voit l’anthropologie — ou l’ésotérisme — s’organiser progressivement en une vivante unité où chaque élément se place et se relie selon une logique qui est aussi beauté. Cet ensemble se présente alors comme articulé en une triple « Science » disposée ainsi:

a) la « Science des Energies », ou dynamique universelle;

b) la « Science de la Balance », ou art combinatoire de la métamorphose universelle;

c) la « Science des Symboles », ou herméneutique universelle.

Il ne nous parait pas inutile d’apporter ici quelques explications concernant ces lignes de force de la Connaissance, car il est nécessaire d’en avoir une idée claire pour situer toute étude particulière dans son contexte général, pour voir fonctionner le jeu des relations et des correspondances, pour donner à l’interdisciplinarité son efficacité maximale.

Tout dans l’univers est énergie (cf. les thèses du Kybalion), ou plutôt infinie diversification de la même Énergie (cf. les principes du soufisme). Nous faisons nôtre cette assertion d’Alain Daniélou que Jean-Claude Dussault et Jean Maillé ont placée au seuil de leur ouvrage sur le I Ching (Montréal, Edit. Libre Expression, 1982): « La substance du monde peut toujours être ramenée à des rapports d’éléments énergétiques ». Toute étude, tout travail, toute ascèse entrent alors dans le cadre de la « Science des Energies ». Qu’il s’agisse des disciplines expérimentales, de la morale, de la religion, de la philosophie, de l’art, des problèmes de chimie ou d’alchimie, tout cela relève d’une seule et même énergétique qu’il importe absolument de concevoir dans son unité. Plongés dans cette dynamique universelle, où nous avons un rôle essentiel à jouer, nous devons partout et toujours reconnaître les pôles et les structures, les courants ascendants et descendants, les concentrations et les irradiations; nous devons reconnaître et contrôler toutes les mutations énergétiques, depuis le domaine de la microphysique jusqu’à celui de la théologie, depuis les « émissions dues aux formes » jusqu’aux modalités du Divin créateur.

Il nous faut travailler simultanément sur tous les plans du réel, dans l’esprit de Jean Maillé (La maîtrise des changements, 3 vol., recherche sur la tradition taôiste ), de Jean E. Charon (L’Etre et le Verbe; Théorie de la relativité complexe; L’Esprit, cet inconnu), de Timothy Leary (La révolution cosmique), de Robert Linssen (Essais sur le Bouddhisme en général et sur le Zen en particulier; Réincarnation: traditions antiques, électronique psychique, physique moderne), de C.G.Jung (Les racines de la conscience; Psychologie et Alchimie; Mysterium coniunctionis, etc.), de Marcelle Senard (Le Zodiaque, clef de l’ontologie, appliqué à la psychologie), de Mircea Eliade (Aspects du mythe; Forgerons et Alchimistes; Méphistophélès et l’Androgyne, etc. ), de R. Abellio (La Structure absolue; La fin de l’ésotérisme), d’Aldous Huxley (La Philosophie éternelle), d’Henry Babel (Théologie de l’énergie), de Paul Evdokimov (L’Orthodoxie; L’Amour fou de Dieu), de Jean-G. Bardet (Mystique et magies; Les Clefs de la recherche fondamentale; La Signature du Dieu-Trine), etc.

Deux champs ésotériques, surtout, nous fournissent l’inspiration et les méthodes adéquates: la Cabbale et le Tantrisme. Que trouvons-nous dans la première? Une vaste architecture théo-énergétique aux implications illimitées. « Dieu » est au-dessus de tout (Aïn = l’Absolu inconditionné), passe à travers tout (circulation des Forces divines ou Sephiroth), et vit au-dedans de tout (par sa Schekhinah, ou omniprésence). D’où profonde unité de la théologie, de la cosmologie et de l’anthropologie. Tout dépend de l’activité des dix Sephiroth, Énergies-Mesures constructrices émanées du Principe suprême. Elles forment le triple Arbre de Vie enraciné dans le Ciel, ou encore l’Éclair artiste qui traverse chaque plan et chaque être. C’est l’expression de l’éternel dynamisme divin, que nous devons comprendre pour y coopérer. A quoi s’ajoute la doctrine des quatre « mondes » ou modes d’être (Atsilouth, Beriah, Yetsirah, Assiah) qui explique la destinée de l’homme. Dans cette perspective, celui-ci apparaît comme un Je éternel, émané du « Je Suis », créé, formé, puis incarné, mais surtout rappelé par Dieu: il doit accomplir un circuit complet entre les pôles spirituel et matériel, afin de prendre entière conscience du multiple et de l’Un, et de revenir, riche d’expérience, au « lieu de la Proximité ». Son itinéraire actuel consiste donc à remonter l’échelle de l’être (ou de Jacob) en supprimant au fur et à mesure tous les obstacles au libre passage des Énergies divines, de la Connaissance et de l’Amour.

Forme indo-tibétaine du bouddhisme mahayaniste, le Tantrisme est une voie critique et expérimentale de développement intérieur, dont la portée est immense. Il s’agit d’un travail constant avec le chaos, le conflit, les phénomènes et les passions, pour la transmutation de notre être, pour le plein épanouissement des énergies « qui vraiment sont en nous ». C’est l’accès à la « fierté adamantine d’être Bouddha », et à la continuité de l’esprit illuminé: c’est le Vajrayana, ou « Véhicule de Diamant » [12]. Toutes les circonstances extérieures et intérieures — au lieu d’être subies — sont analysées et modifiées pour devenir des armes de progrès et de réalisation. Une éducation méthodique du regard, une intensification patiente de la capacité cognitive (prajnâ), une élucidation équilibrée des concepts d’impermanence et d’ego, un « yoga du feu interne », et une constante pratique de la méditation efficiente, conduisent nécessairement à la conscience multidimensionnelle et unifiée. L’ouverture (ou vacuité: shûnyatâ) et la compassion (karuna, qui est participation active au réel) se joignent alors en une puissance indivisible, en un éveil total de l’être. Maîtrisée et informée d’en haut, l’énergie créatrice (Shakti) devient la « Sagesse tout-accomplissante ». Ainsi le « sentier direct » de Padmasambhava constitue-t-il un excellent exemple de cette connaissance opérative où mental et surmental, en parfait accord, dominent et utilisent la dynamique universelle. Ajoutons que, par la qualité de leur vision, la Cabbale comme le Tantrisme inspirent aujourd’hui autant de scientifiques que de mystiques, et dotent ceux qui savent s’en servir d’un outil de pénétration et d’actualisation vraiment incomparable.

Le but fondamental de la « Science des Énergies » est de comprendre la nature et le fonctionnement de ce qu’on peut appeler le Circuit Energétique Divin  (ou Universel), car de cette compréhension résulte l’adéquation du comportement de l’homme à sa vocation propre. Voici quelques éléments de réflexion à ce sujet.

— La  Source: c’est l’Abîme flamboyant, l’Abîme de Vie, un et multiple, immobile et suractif, infini réservoir de tous les possibles et réceptacle de toutes les réalisations, qu’on nomme Dieu. Le Tétragramme Y H W H, comme l’a montré Jean-G. Bardet, apparaît à la fois source et archétype de tous les circuits d’énergies. L’Intention divine dans la Création éternelle, la volonté du « Je Suis », est la diffusion/réunion indéfinie d’Images et de Miroirs du Bien et du Beau (catoptrique mystique), de Partenaires et de Fils de l’Amour (théogenèse): pensée hébréo-chrétienne et soufie.

— Le « mouvement créateur » normal: retrait de l’Essence divine, permettant la manifestation des êtres, et don des Énergies divines, permettant à ces êtres de ne pas tomber, ou de progresser, ou de revenir à leur Source. Retrait et miséricorde de Dieu sont naturellement simultanés. Descente des Forces créatrices (Verbe, Sephiroth) jusqu’aux plans de la matière (= esprit condensé, coagulé), et remontée vers le Principe, à travers les innombrables sphères ontologiques, les échelles sans fin de fréquences vibratoires. Respiration cosmique: involution — évolution (cf. Jn.3,13: « Nul n’est monté au ciel hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’Homme qui est au ciel »). La loi essentielle de bon fonctionnement du Circuit est: ne rien retenir pour soi, recevoir et donner le plus possible, laisser passer librement les influx de Connaissance Amour.

— Les  risques de la Création: le manque d’être (conséquence du retrait de l’Essence divine), la descente qui devient chute (faute adamique), les ruptures locales du Circuit, la séparation, le Non, le refus de la bénédiction (qui se change alors en malédiction), la formation de l’ego (l’entité refermée sur elle-même), la volonté de puissance. Tel se présente, dans son unité et sa complexité, le problème du mal — celui-ci n’ayant pas d’essence propre, mais étant éternel comme le mouvement créateur (cf. Message retrouvé, XI,32).

— Comment  rétablir le Circuit dans sa totalité (réintégration dans l’Unité transcendante). Vacare Deo: rejeter toute opacité, toute égoïté, pour permettre la parfaite circulation des Énergies divines. Réveil du Feu sacré dans le Cœur, obéissance à la Loi cosmique et à la Grâce hypercosmique, déploiement de l’Amour opératif. La réponse ascensionnelle: le Oui, l’Amen, l’Aum. La réintégration suscite, la formation de pluri-unités de « Personnes » (cf. la Sîmorgh qui est à la fois un oiseau royal et trente oiseaux), pluri-unités de complexité et d’harmonie croissantes à mesure qu’elles s’élèvent.

Ainsi, tous les grands problèmes métaphysiques ont leur solution dans une juste intelligence de ce Circuit Énergétique Universel; et c’est là que se fondent les religions, les philosophies, les morales, l’art et la science.

La figure reproduite ci-après convient tout à fait pour illustrer cette conception du Circuit Énergétique. La Source, c’est le « Fiat » divin, ou l’Impératif suscitateur d’être, qui, dans l’espace-temps laissé libre par le « retrait » du Principe, lance son irradiation lumineuse. Conformément à la circularité du Tétragramme, cette expansion de lumière se déploie en cercle et tend irrésistiblement à une plénitude. La Colombe, qui trace la voie du Feu créateur, symbolise l’Esprit à double spiration — descendante et ascendante —, et, selon l’interprétation cabbalistique de son nom hébraïque (YWNH, Ionah), signifie « les justes circuits de l’Amour divin ». Lorsqu’elle aura rejoint le Fiat, origine et fin de l’ensemble,  l’unité sera réalisée, la Création vivra de sa vraie vie. Image également du trajet de chaque être humain, qui, émané de Dieu, créé, formé et projeté par Lui dans le monde, est rappelé vers Lui et en Lui.

Figure 4

« Le mouvement créateur ». R.FLUDD, Utriusque Cosmi…Historia (Tome I,a; Oppenheim, 1617, p.49), et S.HUTIN, Robert Fludd (« Omnium Littéraire », 1972), p.116.

« Tu as tout disposé avec mesure, nombre, et poids », lit-on dans La Sagesse de Salomon (XI, 20). Voilà qui nous introduit à la « Science de la Balance », complément nécessaire de celle des Énergies. Il s’agit des Qualités-mesures divines, des Nombres créateurs, des forces, des valeurs, des rythmes, des proportions, des attractions et polarisations, de la dialectique universelle. Dans ce même livre biblique, nous voyons que cette puissance clef du travail séphirothique qu’on appelle la Sagesse (Hokhmah), « artisan de tout » (VII,21), comporte 21 attributs (22-23): « Il y a en elle un esprit intelligent, saint, unique, divers, subtil, mobile, net, pur, clair, inviolable, aimant le bien, pénétrant, incoercible, bienfaisant, ami de l’homme, ferme, sûr, tranquille, tout-puissant, surveillant tout, et passant à travers tous les esprits intelligents, purs et les plus subtils ». 21 est le nombre du Shin hébraïque qui symbolise la juste orientation des énergies humaines, la perfection dialectique, la nature théandrique de l’Ami de Dieu ou de l’Avatar — en  insérant cette lettre au cœur du Tétragramme, on obtient Y H Sh W H, le nom de Jésus —, ou encore la pluri-unité des « Personnes » divines (Y+W+H = 21). Par ailleurs, le catalogue de ces attributs nous mène au thème de la Balance.

Nous nous inspirons ici des travaux du fameux alchimiste Jâbir ibn Hayyan (ou Geber, VIIIe s.), lié au soufisme comme à l’ismaélisme (La recherche de la perfection, L’invention de la Vérité, La somme du parfait magistère, Le livre du Glorieux, etc.). Ce génie universel avait mis au point une méthode à la fois analytique et synthétique, structurale et dynamique, explicative et opérative, la « Science de la Balance » (‘ilm al-Mizân), permettant de peser et d’utiliser tout ce qui existe (principes, êtres, nombres, formes, lettres, etc.), de discerner partout les sens, les correspondances, les hiérarchies, les mouvements, et surtout de dégager, de libérer en chacune de ses applications les énergies psycho-spirituelles transfiguratrices. Rigueur, globalité, volonté ascendante, capacité salvatrice et unificatrice de l’opérateur: n’est-ce pas là ce qui caractérise précisément notre intention fondamentale? Il faut apprécier, en chaque être, son coefficient vital, lumineux, son noyau essentiel igné, qui correspond au double désir de l’Âme du Monde de s’enrichir (descente) et de s’unifier (montée); et à partir de cette perception, de cette pesée, il faut procéder à une libération-intensification de l’énergie psycho-spirituelle pour accomplir la transmutation la plus glorieuse [13]. Autrement dit, discerner en chacun le degré et la forme de son désir-de-vérité-et-de-vie, son dynamisme propre, et, sur cette base, instaurer une activité dialectique complexe, entre cet être tel qu’il est et les autres            qu’ils sont, entre cet être tel qu’il est et celui qu’il doit devenir.

Figure 5

« Hiérarchies ontologiques ». Jacques BREYER Terre-oméga, p.34.

Le tableau révèle, sous une présentation condensée, mais fort commode, une structure ontologique fondamentale qui peut être aussi bien méditée « statiquement » qu’utilisée « dynamiquement ». Le clavier des correspondances, l’échelle des fréquences vibratoires, la ligne de partage des « eaux » inférieures et supérieures, constituent autant d’éléments explicites d’appréciation et d’action. Ainsi résumés, la logique de l’être et le magistère du devenir apparaissent clairement tributaires de cette Science de la Balance qui a sa source dans la lumière de la Sagesse divine.

« La notion de la Balance », selon Jabir, « comporte nombre d’aspects et varie selon les objets auxquels elle s’applique. Il y a des Balances pour mesurer l’Intelligence, l’Ame du monde, la Nature, les Formes, les Sphères célestes, les astres, les quatre Qualités naturelles, l’animal, le végétal, le minéral, enfin la Balance des lettres qui est la plus parfaite de toutes » (le Livre des Cinquante). Estimation correcte et cohérente, mise en œuvre précise et efficiente des innombrables vertus créatrices des êtres et des choses qui se déploient dans le cosmos. Observation, intuition, algèbre, cabbale, alchimie se rejoignent en une sorte de mathématique générale qui donne la clef du devenir. Les lettres-nombres en particulier, conçues comme des principes de structuration du réel, jouent dans cette mathématique un rôle primordial, que retrouve d’ailleurs, sous diverses formes, la science moderne. L’alchimiste jabirien Mohyiddin Ahmad Buni (+ 1225) précise: « Les secrets des lettres sont dans les nombres, et les épiphanies des nombres sont dans les lettres. Les nombres sont les réalités d’en haut, appartenant aux entités spirituelles. Les lettres appartiennent au cercle des réalités matérielles et du devenir » [14]. Ce que confirment, aujourd’hui, les travaux de Jean de la Foye, de Jean-G. Bardet, de Jacques Ravatin, de Léo-Georges Barry, de Raymond Abellio, etc.

Intéressante vérification: que dit la véritable astrologie — qui est globale — des caractéristiques de la Balance? Ce signe, authentiquement cardinal, évoque la pesée des valeurs, le discernement des degrés, la constante activité de synthèse, l’axe entre terre et ciel (pour tout intégrer), la dialectique entre la connaissance et la compassion, la retraite et le service, la juste perception des capacités, le rétablissement de l’équilibre hiérarchique des énergies, l’artisan de paix, la force « androgyne »… Quant aux trois régents de la Balance, ils se montrent tout à fait éloquents : il s’agit de Vénus — « sympathie » universelle, éros platonicien, ‘ishq avicennien —, d’Uranus — saisie instantanée des ensembles —, et de Saturne — double pouvoir de condenser l’Esprit (? ) et de concentrer la Conscience-Énergie (?).

Dans la Cabbale, la Sephirah qui correspond à la Balance, à la fois par sa fonction de « justice », par sa place au centre de l’organisme séphirothique, et par la structure même de son nom, est Tiphereth (Th Ph hA R Th), le Cœur de Dieu, le Soleil de la Gnose et de la haute Magie, la véridique échelle de Jacob. D’ailleurs, le fameux Bereshith (B R hA Sh Y Th) aux six lettres du début de la Genèse  — « Il créa [par le] Six » — fait allusion à cette sixième Sephirah Tiphereth, qui appartient au « monde de la Création », et qui est comme le pivot de la manifestation et la clef du dynamisme dialectique. A rapprocher du Shin, mentionné ci-dessus.

La Science de la Balance utilise donc les mesures, les nombres, les forces, les qualités, les rythmes, dans des opérations combinatoires et de synthèse, de manière à accélérer les processus de métamorphose. Quelques exemples de la puissance et de l’étendue de cette discipline: les recherches de Matila C.Ghyka (voir Le Nombre d’or, Rites et Rythmes pythagoriciens dans le développement de la civilisation occidentale, Gallimard, 1931, 2 vol.), celles d’André Lamouche (nombreux volumes sur la Théorie Harmonique; La destinée humaine, Flammarion, 1959), ou celles de Fritjof Capra (cf. Le Tao de la physique, tr.fr., Tchou, 1979; Le temps du changement, Science, société et nouvelle culture, tr.fr., Edit. du Rocher, 1982). De fait, l’importance des études entreprises de nos jours sur le monde du Tao, sur le Yi-King, témoigne de l’intérêt porté à la possession d’un « art combinatoire » complet et vraiment opératif (voir La maîtrise des changements par Jean Maillé, 3 vol.). Et la Cabbale, perfectionnant sans cesse la méthode d’Abraham Aboulafia (XIIIe s.), celle du tserouf (travail sur les lettres-nombres) et du dilloug (« sauts » successifs à travers les niveaux ontologiques), tend à devenir un outil scientifique de premier plan (R.Abellio, Ch.Hirsch, J.-G. Bardet, A.-D. Grad, etc.).

Mais la Balance, c’est principalement la dialectique, comprise comme l’art de saisir ensemble des pôles opposés/complémentaires, pour échapper à l’unidimensionnel, pour transcender le partiel et le fragmentaire, pour créer un courant perpétuel d’énergie. Cette dialectique s’avère indispensable pour nous affranchir du chaos et de la démesure qui tentent de nous envahir: « nous sommes », dit Joseph Campbell, « les témoins de l’entrechoquement terrible des Symplégades, ces écueils flottants entre lesquels l’âme doit passer sans s’identifier ni à l’un ni à l’autre ». Elle est également indispensable pour transformer chaque situation donnée, chaque ensemble déterminé de forces en un champ énergétique cohérent, libérateur et créateur, de façon à nous retrouver dans l’Un tout en fructifiant dans le multiple. C’est là le « yoga » d’Abellio, fondé sur la structure à six pôles, ascèse indéfiniment renouvelée à la conquête du Tout. Elle nous est enfin indispensable, à nous qui pérégrinons parmi les périls de la métamorphose, pour nous élever sans nous perdre. Si, comme l’affirme Philarète de Moscou, « les créatures sont posées sur la Parole créatrice de Dieu, comparable à un pont de diamant, au-dessous de l’Abîme de l’Infinité divine, et au-dessus de l’abîme de leur propre néant », seul le dynamisme dialectique peut les mener à bon port. Nous devons rencontrer sur la voie l’archange Mikhaël — dont  le nom signifie: « Qui est comme Dieu? » et sa « balance » entre l’humain et le divin, de manière à éviter les pièges que peut nous tendre le maximalisme, et à empêcher tout arrêt sur l’échelle asymptotique de la déification…

La non-incompatibilité de propositions ou de pôles contradictoires a toujours été l’une des bases de la philosophie hindoue (cf. Râmakrishna) comme de la tradition hermétique (cf. le Kybalion); c’est une clef essentielle de la Gnose, qui intègre tout en sa vivante globalité. La Science de la Balance régit le mouvement, la complémentarité, et la hiérarchie des aspects du réel. Le Zohar dit: « Il est enseigné: Le Livre du Caché (l’epignôsis) est le livre décrivant ce qui est pesé dans la Balance (les modalités du dynamisme dialectique); car, avant qu’il y ait une Balance, le Visage ne regardait pas le Visage (i.e. cette Balance est la condition de l’intersubjectivité universelle) ». La Cabbale nous offre d’ailleurs une illustration frappante du thème qui nous occupe: c’est l’Esprit féminin à double spiration, descendante et montante, qui s’exprime dans les deux Hé de bien des mots de structure circulaire : Y H W H, hA H Y H (Je suis), hA H B H (Amour), T H R H (Pureté), etc. Ces deux Hé constituent proprement la Balance qui assure à ces noms leur puissance archétype de constante régénération dans l’équilibre.

Innombrables sont les applications de cette activité dialectique où le Je véritable, au cœur de tout champ et de tout processus, tient la Balance. Entre l’audace et l’humilité, la force de volonté et la faculté d’appel; entre le relatif et l’absolu, l’intériorité et la transcendance, le Dieu personnel et la Déité transpersonnelle; entre la beauté créée et l’infinie Beauté; entre l’obligation d’être « son propre sauveur » et le commandement de chercher « le seul Sauveur »; entre la foi totale (« comme si tu… ») et la lucidité totale (« mais en fait… ») le « Tu es Cela » et le « Deviens ce que tu es »; entre la libération et l’omniprésence, la distanciation et le dévouement, l’ouverture vers l’Absolu et l’ouverture sur les phénomènes, le fait d’être au-dessus de tout et le fait de vivre au-dedans de tout; entre les deux forces « saturniennes », celle d’incarnation et celle d’élévation… Mouvement dialectique qu’il faut toujours davantage éclairer par un regard « divin »; selon la belle formule de Sénèque, « je saurai la relativité de tout, quand j’aurai pris la mesure de Dieu » (Questions naturelles I, pr.17).

Sous le gouvernement de la Balance se trouve également ce qu’on appelle aujourd’hui l’écologie, c’est-à-dire la science des demeures — à oikos, maison, correspond en hébreu beith/beth: l’univers est Beith-El, ou Béthel, la maison de Dieu, la demeure du Aleph et de son représentant, le Fils. Ne pas oublier que l’homme est non seulement fondé en Dieu, mais imago Dei in mundo, qu’il doit devenir à la fois un être théandrique parfait et un « anthropocosme accompli ». Il est donc étroitement lié au milieu cosmique où il a été placé, dont il a la responsabilité, qu’il est chargé de faire fructifier et de transfigurer (cf. la doctrine de l’Avesta) par l’irradiation de sa propre lumière et de ses bénédictions. L’écologie se révèle ainsi une partie importante de la théo-anthropo-cosmologie.

Avant l’invention du mot (XIXe s.), la réalité qu’il exprime n’en existait pas moins en tant qu’aspect majeur de la Tradition: les taôistes mettaient l’accent sur la loi de sympathie et d’équilibre universels, les soufis sur l’incessante circulation de l’Amour-Beauté, les chrétiens orthodoxes sur le Feu divin qui transparaît partout et relie tout. Retenons par exemple cette déclaration du maître chinois Sêng-chao: « Le ciel, la terre et moi avons la même racine, les dix mille choses et moi sommes d’une seule substance ». Actuellement, la philosophie islamique fait un grand effort de clarification et de formulation dans ce domaine: témoin le Xe chapitre des Essais de Seyyed Hossein Nasr, intitulé « Le problème écologique à la lumière du soufisme » (pp.217 sq.). Nous devons absolument nous défaire de nos attitudes « barbares » occidentales — déjà  dénoncées par Bertrand de Jouvenel —pour  nous conduire en accord avec ce principe fondamental de l’interrelation — ou intersubjectivité-universelle, pour apporter en tout l’attention, le respect, l’amour nécessaires, pour conjoindre la vraie signification du « non-agir » avec la volonté pacificatrice et transfiguratrice. Seule la vision globale de l’unité cosmique « peut restaurer l’harmonie entre l’homme et la terre, et cela en créant d’abord l’harmonie entre l’homme et le ciel, et en remplaçant ainsi l’attitude avide de l’homme envers la nature — attitude qui est à la base de l’exploitation effrénée des ressources naturelles — par une autre, combinée avec la contemplation et la compassion, et s’appuyant sur elles » (Nasr, Essais sur le soufisme, p.232).

Chez nous, les « Compagnons du Feu » — mentionnés ci-dessus — essaient de faire passer ce même message, en imaginant ce que doit être ce monde régénéré qu’ils nomment « le Nouveau Vivant », et en en traçant les premiers linéaments dans le symbolisme de leur art. Quant à Armand Petitjean, fort préoccupé par ce problème, il cherche comment réveiller l’action conjuguée des « trois Sœurs, gardiennes de la vie ici-bas » et rectrices de notre destin: « la Gaia de la terre, la Sophia céleste, et notre anima, l’Ariane des hommes perdus dans le noir ». La conversion des volontés qu’il envisage, comme notre seul salut, rejoint précisément l’inspiration de la Science de la Balance: « L’écologie nous conduit à nous intégrer, tous pouvoirs humains confondus, dans des systèmes naturels de plus en plus vastes et complexes. Et par la conscience qui les transcende tous, en s’ouvrant elle-même  à l’opérateur universel de la transcendance, nous sommes aimantés vers ce point fulgurant d’où fuse en tous lieux, à tout instant, l’étincelle de la création. Avec l’homme, a-t-on dit, l’évolution  devient consciente d’elle-même : et si, par l’ouverture de l’homme, c’était l’Esprit qui cherchait l’accès à la conscience de soi? » (Pourquoi Klimax, 1983, pp.18 & 14).

Mettons en relation, pour clore ce développement, deux citations de penseurs qui devraient être nos maîtres dans cette discipline de communion universelle. De saint Isaac le Syrien (ou de Ninive, VIIe s.) : « Le feu ineffable et prodigieux caché dans l’essence des choses comme dans le Buisson ardent est le feu de l’Amour divin et l’éclat fulgurant de sa beauté au-dedans des choses » (PG 91,1148). De Novalis: « L’arbre ne peut, pour devenir, que se changer en flamme qui fleurit, l’homme en flamme qui parle, l’animal en flamme qui marche » (Fragments, Gallimard, 1975, p.191). Circulation cosmique d’un seul et même feu, qu’il nous faut non seulement préserver, mais encore intensifier.

Après la Science des Énergies et celle de la Balance, il y a la Science des Symboles. Il s’agit de percevoir partout le réseau complexe et un des significations, des intentions, des appels; de lire le réel à tous ses niveaux grâce à une clef fondamentale de hiérarchie-analogie-correspondance; de reconduire toute œuvre à son sens ultime, toute signature à son auteur, toute forme à l’Esprit, tout discours au Logos. « Le symbole », déclare S.H. Nasr, « ne repose pas sur des conventions d’origine humaine. C’est un aspect de la réalité ontologique des choses, et comme tel il est indépendant de la perception qu’en a l’homme. Le symbole est la révélation d’un ordre supérieur de réalité dans un ordre inférieur à travers lequel l’homme peut être ramené au domaine supérieur. Comprendre les symboles, c’est accepter la structure hiérarchique de l’univers et les états multiples de l’être » (Essais, p.123). C’est aussi, pour reprendre ce que dit fort bien Mircea Eliade à propos du tantrisme, procéder à l’abolition du langage profane — déterminé, stéréotypé, unidimensionnel — au profit du « langage intentionnel » comportant toute une gamme de sens, toute une échelle de fréquences, à déchiffrer sans fin. « Cette destruction du langage [usuel] contribue à ‘briser’ l’Univers profane et à le remplacer par un Univers à niveaux convertibles et intégrables. Le symbolisme, en général, réalise une ‘porosité’ universelle, ‘ouvrant’ les êtres et les choses à des significations transobjectives… » (Le Yoga, Payot, 1968, p.250). C’est là le fruit de la Connaissance, le fondement de l’art, l’essence de la poésie.

Pour nous, hommes du XXe et du XXIe siècle, il est absolument impératif d’acquérir — ou de recouvrer — ce que Nicolas Berdiaev nomme la « conscience symbolique », c’est-à-dire la capacité de reconnaître dans la nature les reflets du « Trésor caché », les images des sphères spirituelles, les indices de l’Amour divin. « La conception et la contemplation symboliques du monde sont les seules profondes, les seules qui fassent ressentir et percevoir l’Abîme mystérieux de l’être » (Esprit  et Liberté, p.75). Ainsi pourrons-nous à la fois transcender le plan phénoménal et y retrouver toutes les richesses possibles, corporaliser les esprits et spiritualiser les corps, transmuer chaque opacité en échelon de lumière.

Une grande partie de notre ouvrage Virgile, maître de sagesse est consacrée à la symbolique comme outil d’exploration et de réalisation. Qu’on nous permette d’en citer ici quelques lignes, tout à fait propres à éclairer la nature de cette discipline dont nous parlons.

« Le symbole est essentiellement dynamique: ce n’est ni une figure fixe, ni une représentation statique, mais bien plutôt une source de rayonnement d’énergies multiples et complémentaires, un axe de circulation pour la connaissance et la création. Il perpétue le passage du visible à l’invisible, des corps aux esprits, de la forme à la puissance — et réciproquement —, grâce à une suite de niveaux  hiérarchisés que relie un trajet unique. Comme Henry Corbin l’affirme tees justement: « Le symbole est le chiffre d’un mystère » [15], c’est-à-dire la clef d’un  enseignement initiatique. Pour le comprendre, il faut, par une ascèse appropriée, pouvoir se laisser porter par lui jusqu’aux abîmes de la Sagesse, et la longueur du parcours dépend nécessairement de nos forces personnelles. S’il est encore possible d’ajouter une définition à tant d’autres, nous proposerons volontiers celle-ci: « Un symbole est un véhicule qui mène chacun jusqu’où il peut aller ». Le terme véhicule, correspondant au sanskrit yâna, indique un processus de connaissance, et par conséquent des phases et des degrés dans la découverte du sens, l’exploration « hûrqalyenne » du « climat » spirituel, la montée vers le Soi. Il indique également une fonction médiatrice, entre le monde des formes, du manifesté, et celui des essences, du non-manifesté; ce qui fait que le symbole se trouve lié à ce qu’on peut appeler les « Entités médiatrices » — dieux incarnés ou avatars, anges, maîtres spirituels, artistes inspirés —, dont le rôle est de libérer et de transformer l’homme par un enseignement adapté à chacun ».

D’une manière générale, l’étude des symboles ne peut être entreprise avec succès que dans le cadre, double, de la « signature des choses » propre à la manifestation divine, et de l »‘énergétique essentielle » propre à l’être humain qui est d’ailleurs un « second Dieu ». La génétique de ces symboles relève du dynamisme créateur du regard et de l’art divins — qu’il  s’agisse de Dieu ou de l’homme — à travers les différents niveaux ontologiques et courants de forces cosmiques. Leur exégèse et leur utilisation sont également liées à ce dynamisme recréateur; il est alors besoin d’un « connaissant qualifié » (en possession du regard divin) et d’un « opérateur éprouvé » (en possession de l’art divin) pour y trouver toute la puissance dont ils sont susceptibles d’être chargés, pour y déceler toutes les modalités structurales, fonctionnelles, dialectiques (descendantes et montantes) qu’ils contiennent, pour y voir en même temps un axe unique de lumière et une multiplicité de nuances, pour en découvrir l’effet dominant avec tous ses harmoniques. Nous renvoyons, à ce sujet, au texte d’introduction composé par Jean Chevalier pour le Dictionnaire des Symboles (Seghers), ainsi qu’aux pages traitant de la « maïeutique par le symbole » qu’Eva Meyerovitch a placées dans son ouvrage sur Rumi, Mystique et poésie en Islam (Desclée De Brouwer, 1972, 50 sq.).

Les grands artistes, les grands poètes doivent être étudiés dans cette optique, et pris comme compagnons quotidiens de notre approfondissement du réel et de nous-mêmes. Ainsi Arturo Reghini a-t-il raison de dire: « Pour qui a quelque expérience de ce genre, il n’y a aucun doute à avoir sur l’existence, dans la Divine  Comédie et dans l’Énéide, d’une allégorie métaphysico-ésotérique, qui voile et expose à la fois les phases successives par lesquelles passe la conscience de l’initié pour atteindre l’immortalité » [16]. Et Théodore Haecker termine son Avant-propos à Virgile, Père de l’Occident par ces mots qui expriment parfaitement notre conception de la véritable exégèse: « Pas un instant je ne perdrai de vue l’intégralité, la totalité de l’homme. Une explication purement philologico-esthétique de Virgile et de son œuvre est une falsification, une décomposition de l’ensemble exécutée par des esprits en décomposition » (p.21). Ne perdons jamais de vue la recommandation de Dante, essentielle en ce domaine (Inferno IX, 61-63):

O voi che avete gl’ intelletti sani,

Mirate la dottrina che s’asconde

Sotto il velame delli versi strani!

« Vous qui avez saine l’intelligence, Sondez l’enseignement qui se dérobe ici Sous le voile tissu de vers mystérieux » (tr. H.Longnon). N’oublions pas non plus le manifique exposé consacré par Henry Corbin a « l’exégèse spirituelle du Qoran » (Histoire de la philosophie islamique, pp.13-30), exposé valable pour tout texte inspiré.

Fondamentalement, le symbole est fonction du regard: il ne s’anime et ne se livre qu’en proportion de la qualité de l’observateur, de son degré d’évolution, de sa capacité de connaitre. « On ne voit que ce que l’on sait », proclamait Goethe en une formule saisissante. De C.G.Carus: « Plus profondes sont les qualités et les dispositions d’esprit d’un homme, plus se révélera, a ses yeux, la signification symbolique de toute connaissance et de toute expérience ». Quant à Gurdjieff, expert en ces questions, il affirmait: « Un homme ne peut rien voir au-dessus de son propre niveau d’être » (Fragments d’un enseignement inconnu, p.434). Or, il faut en général de longues années de travail et de maturation pour éduquer, éveiller, intérioriser le regard, pour ouvrir l »‘œil du Cœur », pour capter toute lumière, pour pénétrer de plain-pied dans l’univers secret du Cantique des cantiques ou de la Divine Comédie, de l’icône orthodoxe ou du jardin Zen, pour comprendre Rumi, Angelus Silesius, ou Milosz… L’herméneutique universelle, qui est toujours à réinstaurer pour échapper à la pesanteur des systèmes, à la gravitation psychique, à la matérialité des signes, exige de nous une totale liberté d’esprit, une perception globale des choses, un sens aigu des circuits de la Vie, et requiert la présence constante de l »‘Ange personnel de la Connaissance ».

Éléments pour une discipline de travail.

On pourra trouver dans notre Virgile, maitre de sagesse et dans notre article « Lumière de l’ésotérisme : pérennité et actualité » 3ème Millénaire, n° 9) des indications précises sur les règles élémentaires à suivre pour donner tout son sens et toute son efficacité à cette nouvelle recherche anthropologique. Contentons-nous ici d’évoquer trois conditions fondamentales de la réussite de ce travail: la rigueur, l’émerveillement, l’intégration.

La rigueur consiste d’abord à ne rien « croire », mais à tout expérimenter par soi-même. Formulation sans appel par le Bouddha: « Ne croyez rien sur la seule autorité de vos maîtres ou des prêtres. Cela que vous aurez vous-même éprouvé, expérimenté et reconnu pour vrai, qui sera conforme à votre bien et à celui des autres, cela, croyez-le et conformez-y votre conduite » (Anguttara Nikâya). Mais Rûmî va dans le même sens en déclarant: « Celui qui ne goûte point ne connaît point »; et si saint Paul écrivait (I Thess. 5, 21) : « Vérifiez tout: ce qui est bon, retenez-le », les Dialogues avec l’Ange ont un accent beaucoup plus radical: « La nouvelle Lumière balaie toute croyance. Celui qui croit en Dieu s’égare. Ne mettez plus votre foi en Lui, soyez un avec Lui » (p.246). Or, pour expérimenter, pour goûter, pour « entrer dans le jardin », il faut évidemment utiliser des instruments appropriés au but poursuivi, et agir en fonction des plans ontologiques. La redoutable question de la connaissance de Dieu, en particulier, ne peut se résoudre autrement. Un soufi a exprimé à ce propos cet avis magistral: « Quiconque cherche Dieu par les démonstrations (i.e. avec le mental) est pareil à quelqu’un qui chercherait le Soleil avec une lampe », ce qui rejoint la position de l’ésotérisme universel qui sait que Dieu ne se prouve pas, mais s’éprouve.

Il faut convertir son regard et son énergie, de manière à ne plus être prisonnier des illusions du « mental diviseur » ni des fluctuations de la psyché; procéder à un vaste travail de purification intellectuelle et spirituelle, pour communiquer librement avec tous les aspects du réel — sans déformation du champ, sans trouble de l’opérateur. Il faut nager à contre-courant, sortir par en haut du cycle involutif, se dégager des catégories spatio-temporelles, s’affranchir des idolâtries et des fanatismes: laisser passer en soi, par soi, le maximum de lumière, voyager « sans bagages », selon l’expression de Sénèque, parmi les sphères cosmiques et divines. Il faut relativiser tout ce qui doit l’être : les corps, les mentalités, les familles, les sociétés, les nations, les cultures, les religions, les philosophies, bref, le monde des formes, qu’il est certes nécessaire d’assumer, mais après en être sorti pour le dominer. C’est ainsi que nous deviendrons capables de la Vérité, car libres pour la Vérité; qu’ayant évité les pièges psychiques et formels, nous serons disponibles pour la Révélation intérieure; que nous serons en mesure de tout accueillir, l’Absolu comme les phénomènes, avec simplicité et perspicacité.

Nous devons aussi nous soustraire aux labyrinthes d’un comparatisme hâtif, insuffisamment approfondi, non éclairé d’en haut, aux marécages de la confusion, de l’arbitraire, de l’incohérence, et à toutes les fausses constructions. Il ne s’agit pas non plus de rejeter la logique ni la raison, mais de les informer et de les vivifier par une métalogique, par une transrationalité qui, seules, peuvent échapper aux limites et aux mirages d’ici-bas. Se rattacher immédiatement au Logos, dont le mental est le reflet dans les « eaux inférieures », et polir toujours plus le miroir du Cœur pour que la Lumière, sans obscurcissement ni déviation, vienne le frapper de sa puissance verticale. Cette rigueur est donc, en somme, l’orientation correcte de la volonté et du regard, la perception précise et opérative de la Loi cosmique, l’accès à une vision « mathématique » du réel dans sa totalité.

Une autre condition de succès dans cette entreprise est la capacité d’émerveillement. Qu’est-ce à dire? Concept familier aux mystiques, il est assez difficile à expliquer aux « intellectuels ». C’est le constant renouvellement du regard porté sur les êtres et les choses, l’accueil ébloui des richesses offertes, des mystères proposés, l’étonnement, l’admiration perpétuels devant la profondeur et la beauté du monde (« jeu de Dieu »), de la vie (déploiement des signes divins), de l’œuvre d’art (triple miroir: de Dieu, de l’artiste, et du « témoin » de l’œuvre), et la joie pérenne, l’allégresse       jamais déçue, à cause d’un trésor inépuisable à notre disposition.

Jésus déclare, au seuil de l’Évangile selon Thomas (log.2): « Qu’il ne cesse, celui qui cherche, de chercher, jusqu’à ce qu’il trouve, et lorsqu’il trouvera, il sera bouleversé, et quand il sera bouleversé, il sera émerveillé; il régnera alors sur le Tout, et, dans cette royauté, se reposera » (voir notre étude « La voie vers le Soi », pp.74-75). Ce qui donne les six points suivants: chercher (avec la capacité d’émerveillement) —> trouver —>être bouleversé  —> s’émerveiller —> régner —> se reposer (dans l’émerveillement).  A noter que « bouleversé » et « émerveillé » traduisent deux aspects indissociables de l’exaltation consécutive à la découverte, à la compréhension de la Parole, au déchiffrement du symbole, et que cet émerveillement est source de « royauté » et de « prêtrise », de souveraineté et de contemplation intimement liées.

Les Dialogues avec l’Ange, pour leur part, affirment: « L’émerveillement et la curiosité sont deux. Il y a beaucoup de curieux, mais il y a eu des émerveillés..? (p.52), et ceci, qui est d’une grande importance: « Autour de celui qui sait s’émerveiller, éclosent les merveilles » (p.53). Chez les soufis, la stupeur, l’éblouissement, l’émerveillement (bayrat) jouent un rôle essentiel dans l’itinéraire du mystique — ou  du gnostique — c’est la prise de conscience sans fin de la splendeur de l’Être. « Vends l’intelligence », conseille Rumi, « et achète l’émerveillement en Dieu »; quant à Shibli, il fait remarquer que « la gnose est un émerveillement continuel »; de sorte que cette intensification spirituelle est à la fois génératrice de découvertes et nourrie de découvertes, en une incessante relance de la quête du Divin (voir Mystique et poésie en Islam, pp.65 & 202-204).

Donc, si la rigueur nous fait comprendre la Loi cosmique (cf. la Sephirah Dîin), l’émerveillement nous plonge dans l’océan de la Grâce, qui est cosmique et supracosmique (cf. la Sephirah Hesed). Rigueur et émerveillement constituent ainsi les deux faces complémentaires d’une attitude vraiment créatrice: la première sans la seconde tournerait à la sécheresse, et la seconde sans la première pourrait devenir confusion. Notre démarche doit être toujours lucide et toujours éblouie, conformément au sens de la Sephirah récapitulatrice et centrale Tiphereth, « Justice » et « Beauté » divines.

Si réellement nous parvenons à devenir des « libres esprits », sans a priori, sans préjugés, sans partialité, si nous réussissons à éviter tout emprisonnement dans les systèmes clos sur eux-mêmes, dans les formes qui se repoussent entre elles, dans les innombrables « cercles magiques » à dominante psycho-sociale, si nous sommes prêts à nous remettre chaque jour en question par une totale ouverture sur les multiples aspects de la Vérité et de la Vie, nous serons alors à même de réaliser, patiemment et fermement, le Grand Œuvre de synthèse qui est la raison ultime de notre recherche. La destinée de notre époque est, sans aucun doute, de passer d’un état fragmentaire et contradictoire de la connaissance à une gnose multidimensionnelle et unifiée. Tel est le but que nous nous fixons — en toute audace et en toute humilité, et en parfaite communion d’esprit avec tous les chercheurs animés du même feu. Nous devons par conséquent nous rendre capables d’opérer des intégrations de plus en plus compréhensives, de plus en plus englobantes, par l’adéquation de nos modes opératoires et l’élévation de notre point de vue. De manière que notre savoir soit l’authentique epignôsis, lumière cohérente, lignes de force simples et universelles, circulation aisée des idées et des expériences, transparente complémentarité des perspectives.

Répétons-le: tout dépend de notre attitude fondamentale, de l’orientation de notre volonté, de la pénétration de notre regard, de notre réceptivité et de notre créativité. Faisons large profit, en les appliquant à notre démarche tant personnelle que collective, de ces deux sentences clefs du Pèlerin chérubinique :

1,178. « A toi la faute. Que tu sois aveuglé quand tu vois le soleil, tes yeux en sont la cause, et non son grand éclat ».

II,17. « Dieu ne se refuse à personne.  Prends, bois autant que tu veux et que tu peux, tout est pour toi: toute la Déité même est ton festin ».

Le but est la synthèse et la sérénité. En nous avançant dans la « signification intérieure » des choses — ce qui est proprement l’ésotérisme —, nous retrouvons l’unité mystérieuse qui sous-tend la diversité des formes, nous voyons tout en accord et en harmonie, nous découvrons la Paix. Cette Paix, qui est celle de Virgile, de Jésus, d’Ibn ‘Arabi, de la gnose égyptienne, de la tradition celtique, de la Cabbale, du taoïsme, des Rose-Croix (Pax profunda), etc., est en fait le libre passage des Énergies créatrices à travers tous les plans du réel grâce à ces excellents « conducteurs » de vie et de lumière que sont les gnostiques, les « cœurs purs », que Matthieu nomme précisément les « artisans de paix » (5,8-9). Lao-Tseu avait déjà écrit: « Attachez-vous à la Grande Idée (au Tao), et le monde progressera. Il progressera sans peine, dans la paix, la sérénité, l’abondance » (Tao tö king 35).

Quant à nous, humble chercheur dans un si vaste domaine, nous serons satisfait si seulement nous avons pu nous conformer au programme défini par le cabbaliste Christian Knorr von Rosenroth :

Quaero non pono, nihil hic determino dictans.

Concilio, conor, confero, tento, rogo.

« Je recherche sans préjugés; mes avis n’imposent aucune exclusive; je concilie, j’essaie, je compare, j’expérimente, j’interroge ».

Dans l’ensemble, il y a une extraordinaire dynamique propre à notre époque, une étonnante convergence de thèmes de régénération qui la concernent au plus haut point. A elle s’applique la typologie joachimite du règne de l’Esprit: sortant des zones de pesanteur, de déviation, de sécularisation, pour accéder à la plénitude du circuit des Énergies divines, se lève l’élite de la « troisième période », celle des Viri spirituales, emplis d’allégresse créatrice, contemplatifs et artistes, Amis de Dieu et de tous, reliés à la Source pérenne de Sagesse et de Vie. A elle s’applique le temps, annoncé par l’Ismaélisme réformé d’Alamût, de la « Résurrection des Résurrections » (Qiyâmat al-Qiyâmât) : fin de la domination des signes, indices, allusions, discours et gestes, éveil des Cœurs, liberté spirituelle, proximité des réalités essentielles, intensification de la connaissance mystique. A elle s’applique la conception berdiaevienne de la révélation christo-anthropologique: prise de conscience par l’homme de sa vocation de créateur, d’Alter Ego de Dieu, participant de la puissance transmutatrice et illuminatrice du Verbe; ce qui rejoint ce que disait en 1842 Nikolaus Lenau dans son poème Die Albigenser: « Le Christ total ne s’est pas encore manifesté sur terre, sa figure d’Homme-Dieu doit encore être complétée. Un jour s’accomplira le salut du monde, la rédemption, lorsque Dieu et Homme se pénétreront vivants dans l’Esprit. Quand bien même l’image de Jésus, reflet de nos sens, dans le flux incessant du temps se brouillerait et s’évanouirait, même si tous les témoignages de Jésus volaient en éclats, l’Homme-Dieu est le centre, le cœur lumineux de tous les mondes ».

Figure 6

Quinzième et dernière planche de L’Apocalypse ou Les Révélations de Saint Jean, par Albrecht Dürer (Les Gravures sur bois. No 26)

Jetons à présent les yeux sur la 15ème planche de l’Apocalypse de Dürer, dont le symbolisme convient parfaitement à notre temps et à notre entreprise. La clef dite de l’Abîme est exactement celle du passage; son anneau est cordiforme (allusion à la race du Cœur), et sept clefs mineures lui sont rattachées, ce qui fait qu’elle est la huitième — le huit figurant les justes circuits de l’Amour divin et le moment de la transfiguration. Passage: fin de l’âge sombre, de la domination des forces inférieures —qui  rentrent dans l’Abîme souterrain pour féconder la végétation nouvelle —, et début de l’âge de Lumière. A la cime de la Montagne sacrée, saint Jean et le Veilleur contemplent à l’Occident la Cité divine, ou théandrique, à la fois dense et aérée, solide et élégante, obéissant à un appel vertical comme à une expansion horizontale. La forêt se marie aux constructions, la mer jouxte les monts, les oiseaux, par-dessus, dessinent dans le ciel des mouvements d’âmes. C’est une synthèse de l’Éden et de la Jérusalem céleste. Quant aux deux tours de l’entrée principale, l’une impeccable, l’autre décapitée, elles expriment le double aspect de l’aventure humaine et témoignent de la nécessité d’un effort perpétuel. Les Anges entourent de leur protection ce monde régénéré: celui du centre représente Malkhuth, celui de la Montagne, Tiphereth — entre  la rigueur (arbre dépouillé) et la clémence (arbre feuillu); celui de la porte, au débouché du pont de gauche, est Yesod — réplique  du Chérubin qui gardait le seuil d’Éden. On peut aussi les assimiler au Fils, à l’Esprit, et au Père. Il y a encore d’autres anges pour manifester l’ omniprésence des puissances bénéfiques. Interprétation récapitulative: c’est la vraie Connaissance, l’epignôsis, victorieuse des forces d’ombre rajaso-tamasiques, ou psycho-matérielles. C’est aussi, comme le dit N. Berdiaev (Le Sens de la création, p.194), l’épanouissement de la « conscience transformée » du huitième jour, l’apparition de l’humanité solaire, réalité toute nouvelle: « Le contenu de la liberté, son but positif et créateur, l’homme primitif ne pouvait pas l’apercevoir, lui qui appartenait encore au stade de la création des sept jours, — avant la révélation de l’Homme absolu et du huitième      jour de la création ».

A elle s’applique également la foisonnante thématique de la Parousie, de la venue — ou  du retour — d’une grande Entité spirituelle, non seulement sur cette terre, mais surtout dans les consciences: réapparition glorieuse du Christ (cf. II Pierre 3,12-13: hâtons l’avènement du « Jour de Dieu » qui sera le renouvellement de toutes choses autour de la « Justice », c’est-à-dire de Tiphereth, le Roi, ou le Fils, ou le Cœur de YHWH), descente de la Lumière intérieure (cf. le Mémoire sur le retour du Rabbi qu’on appelle Jésus, de Carlo Suarès), arrivée et diffusion du Paraclet, pleine manifestation du XIIe Imam (shi’isme) mettant fin à la Grande Occultation (ghaybat), explosion de la hiérohistoire, épiphanie du bodhisattva Maitreya, ou encore du Kalkin-avatar. Et ceci dans un redéploiement, dans une intensification remarquables des « ondes de feu » créatrices et transmutatrices — ha-Shamaïm de Genèse I,1 et de Matth. 6,9, le feu de Luc 12,49 et de Thomas 82, l’embrasement de II Pierre 3,12 et d’Apoc. 22,23 —, et en relation avec les concepts, si actuels, du Graal et du Verseau. Thomas Dowding avait annoncé au début de ce siècle (Jean Prieur, Les témoins de l’invisible, p.348) : « L’enfance de la race humaine finira bientôt. De grandes puissances spirituelles de purification attendent d’être déversées. Créez, dans ce but, des vases. Faites de vous-même un vase afin que vous puissiez recevoir le don de l’Esprit. Vous n’avez besoin d’aucun enseignement venant de l’extérieur. C’est de l’intérieur que viendra à vous la révélation (cf. Berdiaev). Retirez-vous dans la demeure du silence…

A elle s’applique enfin l’idée d’une reconstitution, d’une résurgence de la « race du Cœur », de la véritable élite ontologique et artiste dont le monde a besoin pour échapper à ses démons et accomplir son destin: voir, entre autres, le livre de Raymond Abellio, écrit en 1945-1946, Vers un nouveau Prophétisme, l’article de Henry Corbin « Pour une nouvelle chevalerie » (in Question de n° 1, 1973), et nos propositions pour « Une nouvelle race de gnostiques » (Epignôsis II). De fait, la pression de plus en plus insupportable des totalitarismes, des matérialismes, des sociologies psychiques et économiques, des réductionnismes de toute espèce, des pseudo-spiritualités, des fanatismes, de la violence et de l’inculture, va nécessairement favoriser l’émergence — prise de conscience, développement, rassemblement — de l’ancienne et à la fois nouvelle race spirituelle destinée à triompher du chaos. La condensation de la nuit et des brumes, le déchaînement du feu noir, l’extension des eaux torpides, par réaction, vont stimuler l’accroissement et la cristallisation des lumières, la circulation des Énergies divines. Cette atmosphère apocalyptique qui nous environne de toutes parts s’avère indispensable au détachement, à la décantation, au tri des volontés, et ne peut que contribuer à faire apparaitre le flamboiement du Royaume, à multiplier l’éclat des Trente-Six Justes. Tout cela constitue un processus objectivement observable, qui est la clef de voûte de notre travail anthropologique.

Note sur les significations du Tétramorphe de Vatopédi.

Cette figure complexe, qu’on appelle le Tétramorphe, est issue dune combinaison des visions d’Ézéchiel (1,4-14), d’Isaïe (6,2), et de Jean (Apoc. 4,6-8: les « quatre Vivants »). Les différents éléments caractéristiques de ces visions ont été refondus en une seule Entité, l’ensemble se trouvant alors organisé autour du visage de l’Ange, ou du Fils-Homme, représentatif de la médiation créatrice. Pour plus de détails, on pourra se reporter à l’Introduction au monde des symboles, par G. de Champeaux et Dom S.Sterckx (coll. « Zodiaque », 1966), pp.427 sq., à 1’ouvrage de Pierre Weil, Le Sphinx, mystère et structure de l’homme (Épi, 1972), ainsi qu’aux explications de la 21e Lame du Tarot (Le Monde). Le Tétramorphe ici reproduit est celui de Vatopédi, monastère du Mont Athos: c’est une mosaïque byzantine de 1213.

La richesse symbolique de cette composition est absolument extraordinaire. On peut y voir l’image de l’Anthropos (cf. C. G. Jung, Psychologie et Alchimie, p.174), celle du Je essentiel, celle du Monakhos (cf. Thomas 16; 49; 75), celle du Cœur: la représentation du Nom divin (Y H W H / Y H Sh W H), de la circulation des Énergies créatrices, de la Globalité flamboyante, du Groupe parfait de la Transfiguration, de l’Epignôsis, de la Résurrection des Résurrections, etc. Voici quelques interprétations.

— L’essence du Cœur, ou l’Intellect-Amour opératif. Les yeux: l’Intellect, le Feu du Logos, la sphère des Chérubins (cf. le Jnâna-yoga). Les mains: l’Amour-bénédiction, le Feu de l’Agapé, la sphère des Séraphins (cf. le Bhakti-yoga). Les ailes et les roues: l’action, la Créativité, le Feu artiste, la sphère des Trônes (cf. le Karma-yoga). Consulter l’excellent commentaire de Pic de la Mirandole sur les trois ordres angéliques dans son De hominis dignitate (éd. P.-M.Cordier, pp.130 sq.).

— Le  Nom divin. L’aigle: le Yod, le Père. Le taureau: le premier Hé, l’Esprit du Père, ou la Mère. Le lion: le second Hé, l’Esprit du Fils, ou la Fille. L’ange : le Vav et le Shin, le Fils. La circularité du Nom est figurée par les nimbes et les roues.

— Le  Je essentiel, le Monakhos, l’Homme Parfait. Aigle – ange: bipôle Père – Fils, ou plus précisément Lui-Dieu-Père – Moi-Dieu-Fils; axe de la duellité de l’épée. Taureau – lion: double spiration de l’Esprit, duellité de la balance (involution / évolution, Saturne le condensateur / Saturne le libérateur). Les six ailes: feu du triple Amour, feu dialectique du sénaire-septénaire; dynamisme de la circulation des Énergies. Les yeux: l’éveil (bodhicitta), la conscience simultanée du multiple et de l’Un. Les mains: réceptivité et bénédiction (cf. Dialogues avec l’Ange). Les deux roues à huit rayons, enflammées et ailées: feu opératif, transmutateur, ordonnateur de l’Amour divin; image du Trône-Char (Merkabah) mesurant, actualisant, vivifiant tous les plans de la manifestation. Dialectique générale entre « statisme » et « dynamisme », immobilité ou repos et mouvement (cf. Thomas 50, ainsi que l’icône de la Sainte Trinité de Roublev).

— Le  Groupe parfait (cohérent et créateur) de la Transfiguration (avec 7 personnages: cf. Matth. 17,1 sq., et Visions d’Anne-Catherine Emmerich, II, 361 sq.). L’ange: le Christ, le Soleil suressentiel du groupe (le Fils de Dieu). L’aigle: Malachie, l’Ange égrégore du groupe (le Je archétype). Le taureau: Moise, l’Esprit démiurgique (Énergies divines descendantes, « projections » du Je). Le lion: Elle, l’Esprit théurgique (Énergies divines montantes, « rappels » du Je). La main droite: Jean, le Prophète, le Brahmâtmâ (l’Esprit). La main gauche: Jacques, le Prêtre, le Mahatma (l’Âme essentielle). Les pieds: Pierre, le Roi, le Mahânga (le Cœur incarné). Les ailes et les roues: dynamisme de l’ensemble. Ce groupe, de structure abellienne, correspond à la manifestation complète et opérative du « Roi du Monde » (cf. l’ouvrage, de ce titre, de R.Guénon).

— Le cycle de l’Epignôsis. L’aigle: théologie, métaphysique, contemplation. L’ange: la Science du Cœur et de la Balance. Le taureau: processus de condensation de l’Esprit; mesures, combinaisons, analyses. La main gauche: savoir encyclopédique; anthropologie structurale, descriptive; systèmes (philosophiques, religieux); arts (incarnation des Idées). Les pieds: psyché (psychologie, psychanalyse, psychotronique) et espace-temps-matière (sciences exactes et naturelles); anthropologie sociale et politique. La main droite: herméneutiques, alchimie, énergétique de la métamorphose. Le lion: gnose/mystique, processus de libération de la Conscience; synthèses, unification, réintégration. Retour à l’aigle. Les ailes et les yeux: dialectique de l’éveil et de la progression, puissance de simultanéité/globalité. Les roues: perpétuel renouvellement, incessante circulation.

En somme, figure de la totalité harmonieuse, de l’unité créatrice, de l’Homme de Feu et de Lumière, de la souveraineté artiste.


[1] C’est là le titre de notre contribution au Cahier de l’Herne n° 36 (1979) consacré à Raymond Abellio (pp.47-83), contribution rédigée en 1976 et dans laquelle nous jetions les premiers linéaments d’une énergétique comparée de la transfiguration.

[2] Se reporter à notre Virgile, maitre de sagesse (Milano, Archè, 1983), I, note 33 (bibliographie).

[3] Nous avons donné quelques indications sur ce concept dans notre article « Trois miroirs de la Sagesse » (3e Millénaire 3, juil.-août 1982, pp. 62-75), dont la deuxième partie évoque « la gnose chrétienne, ou la gémellité sacrée » (pp.67 sq.).

[4] Voir en particulier: A. Soljenitsyne, L’erreur de l’Occident, Grasset, 1980; A. Zinoviev, Nous et l’Occident, L’Âge d’Homme, 1981, et Homo sovieticus, Julliard / L’Âge d’Homme, 1983.

[5] Voir notre Virgile, maître de sagesse (note 2), II, chap.6.

[6] Mise en garde analogue de S.H. Nasr (Essais, p.210): « Il est à peine besoin de relever que cette vision de l’unité transcendante des religions est à l’antipode même de syncrétismes et pseudo-spiritualités modernes qui se sont développés depuis quelques dizaines d’années par suite de l’affaiblissement de la tradition en Occident. Non seulement ils ne réussissent pas dans des formes transcendantes, mais ils tombent au-dessous de ces formes, ouvrant ainsi la porte à toutes sortes de forces néfastes, et ces forces s’attaquent aux gens qui ont le malheur de se laisser duper par leur prétendu universalisme ».

[7] La « connaissance hûrqalyenne » est celle des événements spirituels réels propres au « monde de Herqalyâ », Terre céleste, Terre des visions, où seul peut accéder le sens intuitif.

[8] Voir notre étude « La voie héroique et gnostique vers le Soi » (supra, note 1), pp. 62 sq., et Raymond Abellio, La fin de l’ésotérisme (Flammarion, 1973), pp.81 sq. (figure 2, p.86).

[9] Sur la nature de cette « personnalité », voir l’analyse du concept de îchîouth par A.-D. Grad (Les clefs secrètes d’Israël, Robert Laffont, 1973, pp.170-2). Concernant l’homme « image de Dieu » et « image du monde », consulter M.-M. Davy, La connaissance de soi (P.U.F., 1966), pp.76-89.

[10] Se reporter à « La voie héroïque et gnostique vers le Soi » (supra, n.1), pp.69 sq. (« L’Artifex et son art dans le monde« ).

[11] Voir notre Virgile, maitre de sagesse, I, chapitre 1, ainsi que notre article sur le « Cœur » dans le 1er tome de l’Encyclopédie des Sciences Ésotériques, aux Éditions Quillet.

[12] Voir John Blofeld, Le bouddhisme tantrique du Tibet (Seuil, 1976), et Lama Anagarika Govinda, Les fondements de la mystique tibétaine (Albin Michel, 1960).

[13] Voir H. Corbin, Histoire de la philosophie islamique (Gallimard, 1964), pp.184 sq., et Temple et contemplation (Flammarion, 1980), pp. 67 sq.

[14] H. Corbin, Histoire de la philosophie islamique, p.205.

[15] L’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn ‘Arabi (Flammarion, 1958) , p.13.

[16] « L’allegoria esoterica di Dante » (in Nuovo Patto, sept.-nov. 1921, 541- 548), p.546. Cf. R. Guénon, L’ésotérisme de Dante, p.28.