Roger Foucher : S’émerveiller


14 Mar 2012

(Revue 3e Millénaire. No7 ancienne série. Mars-Avril 1983)

Et si c’était ne plus séparer, comprendre, percevoir, sentir et être ? Et si c’était recommencer d’aimer et vivre un début d’écologie généralisée qui n’exclurait pas l’inconscient ?

La physique — elle aussi — mène à tout, à condition d’en sortir. Et comment ne pas en sortir lorsque l’on est intimement persuadé de la non-séparabilité du sujet et de l’objet. Quand le physicien rejette le « tiers exclu », il ouvre sa vie et peut échanger et rire. Tout étant en interaction, le physicien cherche à comprendre le cerveau, puis cela le mène à la psychiatrie pas seulement au soi-disant malade, mais aussi à l’environnement, à la famille du malade. C’est une partie du cheminement de Roger Foucher. Le physicien traite ici d’un thème purement systémique : la capacité de s’émerveiller — comme les enfants. Cela conduit à une approche sociologique. Bien loin de la physique ? Mais non, tout proche.

On peut toujours rêver que Newton avec sa gravitation et Boltzmann et son chaos moléculaire fonctionnaient de la même façon, l’un paraissant pourtant plutôt géomètre et l’autre algébriste.

On peut toujours rêver qu’il n’y a presque nulle part et qu’il n’y a presque jamais eu d’êtres humains fonctionnant de la même façon maniaco-dépressive, engloutissant le monde en phase dépressive et jetant l’ordre de la connaissance par les fenêtres en phase maniaque comme semblent le faire depuis Einstein les physiciens modernes les plus créatifs.

On peut toujours rêver que S’EMERVEILLER est un infantilisme.

Mais si c’était cela, justement, vivre et pour un hominien simplement EXISTER ? et si c’était simplement se sentir riche et tout vibrant, c’est-à-dire capable de sentir l’autre jusque dans ses entrailles ? Et si rire aux éclats sans arrière-pensée était réaliser aux deux sens du terme que le paradoxal n’est qu’en fonction de la référence qu’on utilise, souvent inconsciemment, pour percevoir, et que la triple signification du mot « milieu », qui signifie milieu externe, milieu interne et milieu interface, n’était pas une aberration, mais la forme linguistique d’une invariance relativiste profonde ?

Et si relativiser, quantifier les représentations à la Newton et à la Boltzmann était associer, réassocier image et son monde dit extérieur et monde dit intérieur, disjoints par eux, au niveau des images mentales et « pour de vrai » ? Et si c’était ne plus séparer : comprendre, percevoir, sentir et être ? Et si c’était commencer d’aimer ce qu’on disait voir, entendre, c’est-à-dire vivre un début d’écologie généralisée qui n’exclurait plus ce qu’on disait le « vide… » et l’inconscient.

Et si c’était aussi « bête » que ça ?

C’est peut-être en rêvant ainsi qu’un peu partout surgissent des approches familiales sociales, « écologiques » de ce qu’on dit « psychose » dans notre monde occidental, approches qui sont peut-être des tentatives d’auto-guérison ou tentatives de guérison stimulée par un Dieu d’une vraie déchirure vieille déjà de 3000 ans entre la Perse, l’Égypte, la Grèce et Israël, entre musique et peinture quand surgissait l’Occident ou peut-être plus vieille encore qui se fit quand, à grands coups de pierres taillées, des hominiens crurent, comme beaucoup le croient encore avec leurs créations de grands ordinateurs se distinguer de la Nature. C’est pour cela peut-être que « femmes » et « hommes », qu’« analystes » et « physiciens » sont encore souvent tristes, en moyenne, ou bien qu’ils ricanent quand ils croient rire, trop souvent, déchirant les aspects « transferts » entre les êtres et les aspects « systèmes ».

Mais il y a peut-être plus : les hommes, ces anciens marginaux, peuvent massivement maintenant rire, car ils ne peuvent plus être exclus de la Terre, et la fonction du physicien doit alors d’elle-même changer, elle n’est plus, à coup sûr, d’aider l’espèce à devenir prédatrice des prédateurs, à donner le pouvoir de rire en sécurité à quelques familles ou tribus seulement, elle est devenue d’aider à trouver les conditions du rire ensemble de l’espèce humaine ayant désormais à vivre solidairement dans un milieu devenu et perçu limité ; les limites sont perdues de vue dans la « psychose ». Ce problème « nucléaire » à « n’êtres bornés (spatio-temporellement) et en interactions finies » généralise le problème à « n corps ponctuels (éternels) en interaction faible ou crue nulle » de la physique classique et l’inclut. Maintenant, pour être un physicien tout comme un psychiatre créateur, non seulement il n’y a pas plus à faire de son cerveau le tiers tantôt exclu, tantôt exclusif, cru infiniment puissant, de la physique et des concepteurs classiques mais il doit au contraire, inclure dans les processus de sa vision des « êtres », tous les « niveaux » vécus sous peine, sinon, de fausses prévisions. Jusqu’ici, ces « niveaux » encéphaliques, sociaux… n’étaient pas inclus, même implicitement, d’où les paradoxes, les crises, les mutations… dits de la Physique, liés aux confusions, exclusions, inversions de ces « niveaux logiques » trop différenciés – et il redevenait vite souvent triste le physicien, ou ricanant. Maintenant qu’il fait partie du monde du travail, qu’il n’est plus tout à fait le moine d’avant, il se découvre pour ce qu’il était : une mère anxieuse ou plus précisément un père, « mère » de psychotiques ; il n’était pas « malade », pas plus que ses représentations, ses enfants, il était simplement thérapeute sauvage qui prenait sur lui les angoisses de sa mère, de son père, de sa tribu et même le tremblement des étoiles ; il ne savait pas bien, en fait, ce qu’il cherchait.

Maintenant, il le sait ! c’était son génogramme, son arbre généalogique ; il en fait plonger les racines jusque dans le « vide », en compagnie de médecins, d’historiens, d’archéologues, de mathématiciens qui découvrent de plus en plus comme lui qu’on ne peut rire sans une importante activité de symbolisation, qu’un hominien n’est pas seulement un primate ; il sait qu’il doit « chercher » toute sa vie, comme un jeune enfant le fait spontanément quand il se sent en sécurité relative ; il voit, sans honte maintenant, que l’enfant se crée, en foule, des quasi-invariants qu’il dénominera pomme, arbre, terre, père, mère…, ce qui semble banal, alors que ce ne l’est pas. Il voit même qu’il en crée, lui, adulte, beaucoup moins que l’enfant vigoureux car il a vieilli, mais il sait en revanche qu’il en « exprime » une partie de façon telle, précise, qu’il peut communiquer loin dans l’espace et le temps, ce que ne peut faire, explicitement, un jeune enfant. Il a donc perdu d’un côté comme « adulte » mais a gagné de l’autre ; les hommes ont étendu ainsi leur niche écologique jusqu’au vide cosmique qui n’est plus un néant mais devient vécu comme un « vide de… », ce qui est moins effrayant.

Ainsi, le physicien par un retour sur lui retrouve-t-il, approfondie, sa fonction d’origine, étendre en toute sécurité la niche écologique de ses frères un peu plus frileux, moins aventureux mentalement que lui qui se situe aux marges de la «     normalité »… la niche de ses frères, celle, cosmique, des premiers mots ; au lieu d’en souffrir, il en rit, se découvrant maintenant typique de l’espèce humaine, elle-même marge du vivant, et non un être singulier, se découvrant « thérapeute » autant que « bizarre », c’est-à-dire capable d’utiliser sa sensibilité, son cortex, en les

transformant en « forces », lui permettant de plus en plus de rire, c’est-à-dire de découvrir que ce qu’il croyait paradoxal ne l’était pas, vu autrement, et même de rire de lui en découvrant son « paradoxe » d’être un très jeune enfant mathématisant ! Il y a un rapport profond entre la résolution des paradoxes et le rire, et donc entre le rire et les physiciens, ces êtres qui osent quantifier le qualitatif et même, maintenant, avec les « transitions de phases » rendre qualitatifs aussi les petits sauts quantitatifs évacuant ainsi leurs « psychoses » ! Ce résultat semble paradoxal à certains qui dissocient trop, ou confondent, symboles et images. Effectivement, il l’est… en vision classique dite « adulte » en Occident où quantitatif est antagoniste de qualitatif, où « a est a et n’est pas non a », mais il ne l’est pas en vision quantique relativiste de tout « noyau », de toute « population ». C’est par là que la physique fondamentale rejoint l’abord familial, c’est-à-dire plus généralement l’abord à la fois « symbolique » et « corporel » des psychoses (corpus linguistique, corps interne, corps social, corps cosmique).

C’est pour cela, oh, Rabelais ! que si « rire est le propre de l’homme », ce n’est possible que s’il n’oublie pas (comme en physique avant) que « les bons comptes font les bons amis », à l’intérieur de soi aussi ! quand en particulier dans la chaîne conduisant à ses perceptions, il « n’oublie » pas son cortex, ne l’exclut pas de ses « milieux » qui ne sont pas seulement « environnements », « milieux internes », mais aussi « milieux-interfaces » ; effectivement, quand on n’exclut plus son cortex dans la représentation qu’on se fait de la chaîne des processus impliqués dans toute « représentation …» on ne vit plus par « Tiers exclus », on peut échanger et donc rire. Tout au contraire, quand on exclut les interfaces, on déchire, confond, inverse, exclut, élimine tout « intermédiaire », tout ce qui est « transitoire… » comme Faust ou bien Marguerite, c’est-à-dire Newton ou Boltzmann. Au lieu de savoir pour pouvoir, il peut, oh Goethe, et c’est nouveau, savoir pour rire… avec tous les êtres de la nature, hommes et « vide » compris.

… grâce en particulier à Einstein puis de Broglie, Heisenberg et Born qui réintroduisaient dans la physique le physicien, cet observateur se percevant, alors, aussi acteur ; alors, son cerveau droit (« imaginant » visuellement, « impulsivement », géométriquement, globalement, trouvant des invariances, des « formes » – aux fluctuations près – et son cerveau gauche (« imaginant » auditivement, temporellement, séquentiellement, différentiellement, énergétiquement), « expriment » ensemble qu’ils y a des transitions entre états quantifiés non éternels, c’est-à-dire rejettent le fonctionnement paranoïaque-schizophrène des Newton et Boltzmann, par tout ou rien strictement, avec leurs zones auditives et visuelles, corticales, « à droite » et « à gauche », quasi disjointes (ne sait-on pas cela maintenant ?) ; Einstein, le premier comme physicien, guérit en lui les plus grandes de ces disjonctions, résonant d’abord avec les mouvements browniens puis l’aspect photon de la lumière, puis avec la Relativité des « états » – alors que de Broglie imaginait les ondes associées aux particules, forme « à droite » correspondant aux visions « à gauche » énergétiques de Born et d’Heisenberg. Alors les cortex droit et gauche ne s’ignoraient plus, tout en restant « complémentaires » avec aussi leur spécificité, un résidu de latéralité dans le traitement des informations venant du monde « dit » extérieur (en fait échangées de façon résonante avec le monde « dit » intérieur, encéphalique, tout au moins). Malgré cette correspondance, montrée par Schrödinger, ces deux groupes d’hommes continuèrent de s’affronter, l’un fonctionnant surtout « à droite » corticalement quand l’autre fonctionnait surtout « à gauche », évacuant chacun presque leur corps.

Puis de Broglie, Einstein, redevenant réalistes en physique refusaient (1925-1927) le déni des corps, anormalement évacués d’après eux des processus même de la conscience. Traités de « réalistes » en 1927 au Congrès Solvay, ils étaient bloqués dans leur thérapie personnelle qui était en jeu dans leurs conceptions. Pour eux, « quantifier » purement les états c’est les hiérarchiser de façon absolue à partir d’un vide absolu : à ce moment, il n’y a pas d’échanges ; on descend, on grimpe des échelons… mais alors ceux qui ne peuvent pas les grimper, même potentiellement, n’ont-ils donc plus qu’à sombrer dans le mépris d’eux-mêmes, dans l’aliénation comme dans la misère ? Ce fut Dirac qui, rendant relativistes, c’est-à-dire indépendantes des positions de l’observateur, les formulations quantiques, donna une unitarité aux visions du monde encore déchirées des créateurs de la physique moderne : le soi-disant « vide » devenait avec lui un « plein » d’êtres (particules et ondes à la fois) d’énergie dite « négative », un « vide » seulement de particules d’énergie dite « positive » et non un « néant ». N’est-ce pas ce que fait l’enfant quand il se construit l’image du monde en même temps que l’image de son corps, toujours en évolution, en dehors, en dedans, corporellement, socialement ? Maintenant que la voie est ouverte, le programme des physiciens d’unification des forces, des interactions, avance à grands pas, avec simultanément une meilleure image de leur corps, de l’espèce humaine, d’un cosmos qu’ils imaginent plein et vibrant, même s’ils ne savent pas encore de quoi.

Nucléarisant, c’est-à-dire non seulement Relativisant et Quantifiant mais aussi condensant, nous aussi à Orsay poursuivons notre thérapie des psychoses, tendant à unifier les approches auditives et visuelles (gauche et droite) de l’intérieur et de l’extérieur, à les utiliser pour les thérapies familiales qui ne sont pas une mode, car, nucléaires, elles sont un lieu où les extrapolations à zéro ou à l’infini, à l’individu, à la foule, ne sont plus possibles. On peut même y voir qui est médecin de qui, en quoi et quand ! c’est-à-dire des gens, s’épanouir ensemble.

Nous refusons ainsi la déchirure des recherches en recherches scientifiques et recherches quotidiennes, la déchirure des sciences en sciences exactes, sciences sociales, sciences médicales ainsi que la déchirure en émetteur (récepteur) – émission, à tous les niveaux d’existence. En physique moderne comme à Palo Alto, on ne peut plus cacher ceci : « aucun être peut ne pas communiquer » ; mais il y a plus.

Depuis vingt ans, nous cherchons les implications du principe qui généralise celui de la Relativité en physique, qu’il est très contraignant d’accepter au début et qui peut se formuler ainsi :

Si on peut raisonnablement prononcer des phrases comme : L’électron est plus simple que l’atome qui est plus simple que la cellule vivante qui est plus simple qu’un être primitif qui est plus simple qu’une civilisation avancée… alors il est tout aussi raisonnable d’accepter comme « non-folle » la phrase : Un électron est plus complexe qu’un atome qui est plus complexe qu’une cellule vivante qui est plus complexe qu’un être « primitif » qui est plus complexe qu’une civilisation « avancée », à cause des interférences.

Cette relativisation de la complexité apparente des « êtres », souvent organisés mentalement (abusivement) en niveaux de complexité absolue faisant dire simple la particule et complexe l’onde en Occident, oblige à redevenir modeste, car elle implique la recherche sans concession de ce qui est invariant à tous les êtres, invariance pour tous, par rapport à laquelle alors les différences prennent un sens, différences fondamentales à certains points de vue qu’on n’a pas à éliminer (l’importance des lapsus illustre magnifiquement cela).

Ce principe qui relie les symboles et les « choses » puisqu’il dit qu’il n’y a de « choses » que s’il y a des relations symboliques invariantes associées, qui relie l’oreille (le temps) et la vue (l’espace)… ce principe qui est complémentaire du principe (hiérarchisant) de quantification et du principe (condensant) de self-consistanciation, ce principe qui explique qu’on n’existe pas si on est nié par les autres, si on nie les autres… de même qu’une « particule » n’existe que par ses relations aux autres… Ce principe, qu’il est dur au début d’accepter, explique bien pourtant pourquoi les arrogants, tout comme pervers, ces arrogants feutrés, borgnes, devenant rois au pays des aveugles au fond, ne sont jamais heureux.

En conclusion :

La « Physique »… étude devenue relativiste quantique des « systèmes » quelconques semble pouvoir aider à retrouver le… rire, le rire de l’enfant heureux parlant déjà, après avoir écarté la frayeur, … parce que rire est le propre de l’homme… parce que les bons comptes font les bons amis… à l’intérieur de soi aussi.