Paul Chauchard : Teilhard et la révolution du cerveau


23 May 2011

(Revue Teilhard de Chardin. No 81-82. Mai 1980)

Teilhard, on le sait, centrant tout sur le « dedans des choses », la montée de conscience, plus exactement la montée d’amour dans l’évolution, se voyait accuser de sortir de la science au service d’une mauvaise philosophie.

C’est avec joie que nous voyons aujourd’hui les physiciens d’avant-garde (dont le précurseur fut Costa de Beauregard) reconnaître le rôle prospectif de ses hypothèses sur l’énergie que confirme la théorie physique de l’information avec la notion de néguentropie. Au récent Colloque France-Culture de Cordoba, les physiciens voyaient l’univers comme conscience et pensée s’ouvrant à la parapsychologie.

Mais quand la psychologie est devenue scientifique elle a pris exemple sur la physique et devenant analyse et mesure des comportements, elle a rompu avec toute perspective d’intériorité et de conscience : c’est ainsi que les sciences humaines sont devenues souvent des techniques de déshumanisation.

Paléontologiste des origines de l’homme, Teilhard pensait que le progrès de cerveau aboutissait au pas de la réflexion. Mais à l’époque, sauf quelques précurseurs comme L. Lapicque, les neurophysiologistes ignoraient la conscience mis à part le problème du sommeil.

Au cours des dernières années une « révolution du cerveau » suivant l’expression de M. Ferguson, s’est produite : c’est la psychophysiologie qui va obliger la psychologie à retourner à la conscience. En effet, il se constitue une étude des mécanismes cérébraux de la conscience et la neurophysiologie devient essentiellement science des états de conscience. L’origine en est dans la chirurgie du cerveau humain faite sur sujet éveillé qui permet de recueillir les impressions subjectives du sujet aux manifestations provoquées par l’excitation expérimentale de son cerveau.

Mais c’est surtout l’étude psychologique des mécanismes du rêve qui a conduit les spécialistes du cerveau à ne plus opposer vigilance et sommeil, mais à envisager toute une gamme d’états de conscience. Ils se sont ainsi passionnés pour l’étude du cerveau dans les états mystiques comme le zen ou la méditation transcendentale confirmant que ces états étaient des états de meilleure vigilance par rapport à l’état de tension et d’énervement si fréquent aujourd’hui.

Face à une psychologie behavioriste se développe un « behavioral self control » qui est étude objective des mécanismes cérébraux de la volonté qui apparaît aussi dans la maîtrise des réactions organiques inconscientes grâce à l’appareillage du « biofeedback ».

Dans une perspective d’unité psychosomatique la volonté devient cette présence détendue à soi-même dans la paix et la joie qui nous permet de nous gouverner, qu’avait envisagé ce maître de l’équilibre par la pédagogie du cerveau que fut le Dr Vittoz.

Mais on peut dire que l’humanisme prospectif de Teilhard reposait sur une connaissance biologique du bien et du mal, du progrès et de la régression, ce que refusaient la majorité des scientifiques enfermés dans le faux dogme de la séparation de la science et de la morale.

A la thèse réaliste optimiste du progrès évolutif s’oppose l’idée proposée par Koestler (Janus) que l’homme est naturellement fou, un raté de l’évolution, ce qui explique toutes les erreurs de la civilisation moderne. Il serait en effet dissocié entre son nouveau cerveau ordinateur et un héritage animal pulsionnel et affectif.

C’est oublier que si l’homme apparaît ainsi c’est qu’une mauvaise éducation a fait de lui un « cérébral » c’est-à-dire quelqu’un qui ne sait pas utiliser correctement son cerveau machine à vivre. C’est le cas des intellectuels enfermés dans leurs idéologies et leurs verbalismes, des faux spirituels méprisant la chair, mais aussi des faux manuels sans créativité du travail en miette. Toute activité vraiment humaine doit être expression corporelle de créativité joyeuse. Ainsi l’homme n’est pas mal fait, mais dénaturé par une mauvaise éducation.

Heureusement s’esquisse un retour au corps, mais qui ne sera valable que s’il ne s’agit pas d’un défoulement ou d’une technique de délassement, mais d’un art de vivre de qui a appris que la liberté passe par l’apprentissage de conditionnements libérateurs.

La morale du cerveau qui conduit à la noosphère, authentique perspective de bio-sociologie, c’est d’aimer son prochain comme soi-même en sachant contrôler son agressivité à base de peur, c’est d’avoir, comme nous le proposent les Orientaux, un vrai moi en repoussant le faux égo timide ou orgueilleux, un vrai égo qui n’est pas fausse imagination du moi, mais présence au vrai moi image cérébrale du corps.

Ainsi les conceptions de Teilhard sont de plus en plus confirmées et apparaissent nécessaires pour guider la recherche. En particulier il ne faudrait pas que l’acceptation scientifique de la conscience cosmique nous conduise à l’erreur panthéiste de la gnose de Princeton avec le risque de se déshumaniser dans un « grand tout » anonyme ce que refusait Teilhard pas seulement au nom de sa foi, mais au nom de sa science. Communier au monde, c’est prendre contact avec un courant de montée de conscience qui culmine dans le cerveau humain, un courant que nous devons accélérer. La conscience qui appartient au monde et qui y progresse n’est logiquement possible que si le monde en création est « milieu divin » où se manifeste de façon immanente un Dieu transcendant personnel et amour. Plus que jamais il nous faut choisir entre le suicide et l’adoration. Seule la certitude de l’immortalité peut nous sauver du désespoir.