Aimé Michel : Telles sont les questions fondamentales…


17 Sep 2010

(Revue Question De. No 16 : La fin du monde. Janvier-Février 1977)

L’assassinat des libertés antiques par le christianisme — Oui, mais la question posée par Jésus sur la croix — Oui, mais l’humanité d’Ulysse — Oui, mais l’héroïsme athénien — Dialogue avec quelques-uns qui veulent recommencer l’assassinat de la civilisation — Confiance dans ce temps d’incertitude et d’enfantement.

J’avais en tète, au moment de me mettre à cet article, de démontrer que la fin du monde, on sait ce que c’est : cela s’est produit déjà une fois.

Une fois déjà, la science a établi son triomphe sur les esprits, réduisant à de vagues survivances la religion, les meurs, le respect des liens sociaux, le bonheur d’être ensemble, révélant au regard effrayé de l’homme l’immensité de la nature, l’indifférence complète de ses lois, l’absurdité de l’humaine condition, la faillite de la raison à fonder une morale et à fournir une raison de vivre. Tout cela, les Grecs et les Romains cultivés du Moyen et Bas-Empire l’ont connu et bu jusqu’à la lie.

Toutes nos vaines discussions, ils en ont été abreuvés jusqu’à la nausée. Comme nos gauchistes, leurs cyniques et leurs cyrénaïques ont rejeté la société où ils vivaient, y compris ces tabous dont nos contemporains ignares croient faire la découverte, y compris l’habitude de se laver, de s’habiller comme les autres.

Diogène dans son tonneau, dès le temps de Socrate, se masturbait tranquillement au coin de la rue en soupirant : « Si au moins c’était aussi facile quand la faim me travaille ! » Comme maintenant, les esprits inquiets allaient s’étendre sur le canapé du médecin de l’âme, ou se disant tel, pour lui raconter leurs derniers rêves et ceux de leur petite amie, leurs angoisses, comment cela ne marchait pas avec leur femme, avec leur tube digestif. Le charlatan, comme aujourd’hui très riche, s’appelait l’oneirokritès, l’onirocrite. Les onirocrites, vers la fin, étaient gens très importants et roulant sur l’or. Certes, ils allaient parfois plus loin que les nôtres, se risquant à pousser leurs patients vers la haute politique, leur annonçant qu’ils seraient empereurs, et alors l’empereur agacé envoyait sans plus d’histoires tout le monde ad patres.

Parmi les débris de la dernière fin du monde, on a retrouvé le journal d’au moins un de ces malades imaginaires et de ses cures interminables (Aelius Aristide). On croirait entendre les jérémiades d’un de nos riches névrosés, toujours déçu, allant du cabinet de Lacan à celui de la voyante, de chez la voyante à la cellule du quartier, de la cellule aux eaux, des eaux à l’ashram du dernier gourou à la mode.

Plus profondément, comme on le voit en lisant les hellénistes (E.R. Dodds, Gilbert Murray, Martin P. Nilsson, etc.), la fin de l’Empire romain, avec son hellénisme à la fois rationaliste et superstitieux, avec les chimères dont il avait fait sa nourriture spirituelle quotidienne, montre les mêmes stigmates de l’âme qui attisent l’inquiétude moderne, et d’abord le dégoût de la science. On connaissait un modèle de mécanique céleste qui marchait à tout coup ; on savait les dimensions exactes de la Terre, au point que Strabon, par simple calcul, montrait l’existence d’un continent là où se trouve l’Amérique et annonçait la présence de contrées tempérées dans l’hémisphère sud ; on savait la distance de la Lune, et mille autres connaissances exactes déduites d’une admirable maîtrise mathématique ; on savait aussi l’homme, ou l’on croyait le savoir, grâce aux écoles.

Déjà l’homme avait peur

De cette rigueur, et de ces connaissances, on avait déduit, comme présentement, la mort des dieux et du coup la vanité universelle. Une technologie de plus en plus sophistiquée comme maintenant, mais fondée, il est vrai, sur l’esclavage et non sur la machine, vidait les campagnes et jetait dans des villes monstrueuses (Alexandrie, Byzance, Rome, mais aussi vingt autres moins connues) des foules déracinées, ne croyant plus à rien, prêtes à n’importe quoi, que le pouvoir et les factions politiques occupaient avec des jeux de cirque, comme actuellement avec le tiercé et le tour de France, la télévision et les « manifs ».

Sous les Antonins et même après, l’homme cultivé antique, celui qui crée le climat intellectuel, découvre l’insupportable vertige de la liberté : il pense ce qu’il veut ; il va où il veut de l’Écosse à l’Inde, de l’Oural au fond du Soudan égyptien ; il fait ce qu’il veut. Alors il prend peur. Être libre ! N’avoir à ses trousses aucun dieu, aucun flic, aucune inquisition ! Devoir chaque matin choisir soi-même ses idées et ses sentiments ! Quel abîme ! Quel poids ! Quelle angoisse, même pour l’onirocrite, qui à ce moment se rabat sur la rigueur de l’astrologie !

L’homme antique prend peur devant l’infinie disponibilité de son âme. C’est ce que Gilbert Murray a appelé failure of nerve (la défaillance nerveuse). Tout, plutôt que l’effrayante liberté ! Or, justement, la liberté, quelqu’un est là pour l’en soulager. Il faut, lui dit ce nouveau venu, tout abandonner, redevenir petit enfant, tomber à genoux. Qu’est-ce que tout cela si l’on est sauvé ? Sauvé de quoi ? Justement, de tout ce qui soutient le présent monde : de sa stabilité, de ses lois, de ses sagesses qui sont du Diable. Car le monde, c’est la Bête ! Le nombre de la malédiction est inscrit sur son front : 666 ! Qu’il s’effondre, qu’il crève, et bénis soient les Barbares jusqu’ici défaits aux frontières et qui se mettent à déferler tout à leur aise ! Malheur au monde ! Le vrai royaume n’en est pas. « Passons aux Barbares ! » (saint Augustin). Ce fut la première fin du monde.

Voilà en deux mots ce que j’avais en tête en préparant le présent article. Mais, à la réflexion, pour cette fois j’y renonce.

Le cri d’un crucifié

Car, certes, tout ce que je viens d’écrire est vrai, quoique sommaire, et je n’en ai pas dit le centième ni mis au jour toutes les terribles et prophétiques correspondances. Seulement, pour aller au fond des choses, il faudrait se sentir assez sûr de soi pour oser mettre sur les deux plateaux où se pèsent les drames de l’histoire, d’une part, le sublime héroïsme du génie grec et, d’autre part, cette obscure et à jamais sanglante blessure ouverte au cœur de l’humanité par la mort d’un vagabond juif qui se croyait Dieu, qui, le croyant, se fit néanmoins clouer sur une croix et qui, au bout d’un supplice insupportable même à mon imagination, prononça les deux ou trois mots où tout homme, chrétien ou non, reconnaît le sceau de sa destinée : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Ah ! Je défie quiconque, seul, la nuit, après une heure de silence, de récuser cette question. Le monde est beau, oui ! Je m’y sens chez moi, c’est ma patrie. Oui… oui… Je l’aime, ce monde, et chaque fois que, m’éveillant, je sors du néant du sommeil, je n’en reviens pas d’être là, de penser, d’éprouver que, dans l’infini mystère de l’espace et du temps, je suis unique, et qu’importe que ce soit bref et semé de douleurs ! Non, de découvrir mon incompréhensible chance d’être, je n’en reviens pas ! Mais néanmoins, « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Pourquoi suis-je seul ? Pourquoi mourrai-je seul après si peu de temps et sans avoir compris ? « Quand je serai mort, me dit un jour Cocteau, raconte partout mon mot de la fin. C’est : « « Je n’ai rien pigé, remboursez ! » » Pourquoi le silence de tes espaces infinis ? Pourquoi ne vois-je dans les étoiles et dans la vie que ton indéchiffrable pensée ? Pourquoi te caches-tu, toi ? Pourquoi es-tu absent ?

Si je rencontrais un jour un être d’un autre monde, j’entends vraiment autre, où n’existeraient ni le principe de Pauli, ni les galaxies, ni l’amour, ni la musique, ni l’espace, ni le temps, et qu’il me demandât ce qu’est l’homme, je lui lirais trois textes dont aucun ne fait plus de quelques lignes, sans ajouter un mot.

Le refus de la divinité

Le premier de ces textes est l’adieu d’Ulysse à Calypso [1].

La nymphe immortelle Calypso aime Ulysse. Elle est divinement belle et bonne. Elle offre à Ulysse, s’il reste près d’elle, de devenir un dieu : il ne souffrira plus, ne mourra plus, sera pour toujours délivré des angoisses et des incertitudes de ce monde. N’est-ce pas là le rêve de tout homme ?

« Déesse souveraine, répond Ulysse, écoute et pardonne-moi : tout cela, je le sais, et aussi qu’auprès de toi ma Pénélope n’est rien. Ce n’est qu’une pauvre mortelle, alors que toi, tu ne vieilliras ni ne mourras. Et pourtant je n’ai à tout instant qu’un désir, celui d’être à nouveau là-bas, dans ma maison, couché près d’elle. Et si c’est le désir des dieux de me tourmenter encore dans les périls de la mer, tant pis, je tiendrai bon. Ce cœur qui a tant souffert sur les flots, à la guerre, il est toujours là, et quoi qu’il doive encore endurer, je suis prêt ! »

Est-il besoin de commenter ? De chair, de cœur, d’âme, j’appartiens à ce monde d’épreuves et jamais ne le fuirai. Avec ses joies, les yeux ouverts, je prends aussi ses larmes. Tel est mon choix. Mortel je suis, mortel je reste, avec tout ce que j’aime et qui passe comme moi.

Ce n’est pas sans une pleine conscience que les Grecs avaient, dès leur premier éveil, conçu le personnage d’Ulysse, ni qu’à ce héros abreuvé de malheur ils avaient prêté comme première aventure celle, déchirante, de sa rencontre avec Calypso la divine, ni que leur grand poète inconnu et génial ait su en vingt vers, pas un de plus, dire son fait à la tentation de n’être plus homme. Ce n’est pas sans conscience ni dessein, car dès cette époque reculée, je crois, les deux maximes sacrées au fronton de leurs temples étaient : Gnôthi seauton, « Connais-toi toi-même », et Mêdèn agan, « Rien de trop ».

Pour le deuxième texte, j’hésiterais entre deux passages du récit qu’Hérodote nous a laissé des guerres médiques : un certain épisode de la bataille des Thermopyles et le début de la bataille de Marathon. Dans chacune de ces batailles, souvenons-nous, le sort de la première civilisation fut joué et gagné.

L’historien anglais Toynbee, faisant le bilan de l’histoire, compte une quarantaine de civilisations. Si l’on veut. Mais, enfin, de civilisations scientifiques, de civilisations tout court, universelles, il n’y en a eu jusqu’ici que deux : la première, inventée par les Grecs, adoptée par cent peuples et morte avec Rome, et la nôtre, née quinze siècles plus tard de la résurrection de l’autre et qui en est, elle aussi, présentement, à 1’effrayante découverte de la solitude de l’homme et à la découverte, non moins effrayante, qu’à ce choc la première ne put résister et s’effondra.

Le prix de la liberté

En définitive, pour expliquer l’homme à mon « non-humain », je choisirais Marathon.

« Quand les troupes eurent pris position, dit Hérodote (VI, 112), les Athéniens, ayant sonné la charge, se lancèrent au pas de course sur les Barbares, dont ils étaient séparés d’au moins quinze cents mètres. Les Perses, les voyant arriver sur eux en courant, se préparèrent à les recevoir. A les voir peu nombreux, sans cavalerie, sans archers, et chargeant pourtant au pas de course, ils les crurent fous. Ils les voyaient déjà perdus par cette folie. »

Suit le récit de la bataille, où les Perses, de façon pour eux incompréhensible, car ils n’étaient ni moins braves ni moins bien armés que les Athéniens, furent écrasés. Or, ce que les Perses ne comprirent pas, ce qu’Hérodote même ne se donne pas la peine d’expliquer, puisqu’il n’écrit pas pour les Barbares, nous, précisément parce que les Athéniens furent vainqueurs et que nous sommes les enfants de Marathon, nous le voyons fort bien : à Marathon, pour la première fois, une bataille fut calculée où la mort d’un certain nombre de combattants, qui le savaient et l’acceptaient, entrait dans le calcul. Le centre du corps de bataille prit part au calcul qui le sacrifiait. Hérodote rapporte à plusieurs reprises la stupeur des Perses, y compris les plus braves et les plus intelligents, devant ce qui leur apparaissait comme une absurdité. « Mais que diable font-ils, que veut dire cette singerie ? », dit à peu près Xerxès en observant les Spartiates des Thermopyles très occupés, deux minutes avant de se faire massacrer, à terminer leurs exercices quotidiens de gymnastique et à peigner leurs longs cheveux. « Ce sont des cinglés ! Allez me chercher ces pantins et qu’ils viennent m’expliquer ce qu’ils fichent là ! »

On sait que les cinglés se firent tuer jusqu’au dernier, sauf deux, dont un, blessé et évanoui, se suicida à son réveil et l’autre chercha et trouva la mort à la bataille suivante.

« Ils sont encore beaucoup comme ceux-là ? s’inquiète le roi barbare.

— Tous sont ainsi, dit son conseiller grec.

— Pourquoi ? Mais pourquoi ? ne cesse de se demander le Perse tout au long de cette guerre qui ne ressemble à aucune autre.

Voyez-vous, lui disent un jour deux Grecs envoyés en ambassade, il y a quelque chose que vous ne connaissez pas, que nous autres  appelons eleutheria, la liberté, et quiconque y a goûté ne peut plus vivre autrement.

— Absurdité ! Qu’est-ce que la liberté d’un homme mort ? »

Les deux Grecs sourient et se taisent. Plutôt mourir que de vivre barbare. Ces hommes de Marathon qui couraient à la mort avaient goûté à un surcroît d’être indiciblement neuf, irrésistible, plus précieux que la vie : la lumière et le sourire d’Apollon, frère des Muses. Ils étaient habités par cette lumière. Derrière eux, par-delà le temps et l’espace, couraient Socrate, Pythagore, Platon, Archimède, Ératosthène, l’homme futur, dans sa jeunesse éblouissante…

La mort de Dieu

Au temps de Marathon, l’homme futur ne pouvait deviner que l’obstacle suprême n’était pas le Barbare, mais lui-même, et qu’il n’affronterait pas cet obstacle au coude à coude exaltant de la charge guerrière, mais tout seul, dans la déréliction et le silence.

Qui suis-je ? A quoi rime ce monde de causes aveugles en proie au désordre, au crime, à la violence et toujours, finalement, à la mort ? Pourquoi le bien se dérobe-t-il obstinément à mes mains qui ont créé le beau, à mon esprit qui contemple le vrai ?

L’homme futur de Marathon ne pouvait prévoir que l’univers lumineux d’Apollon s’effondrerait par l’effet d’une absence, celle d’Apollon lui-même. Comme nous sur la mort de Dieu, Plutarque, prêtre d’Apollon, s’interroge sur la disparition des prodiges. Cicéron fait le tour de tous les systèmes, n’en retient aucun [2]. L’homme antique a fait le tour de lui-même, d’abord tout joyeux de se découvrir, puis terrifié de constater qu’il est une prison, et que cette prison est vide.

C’est ici qu’à mon non-humain je citerai pour présenter l’homme mon troisième texte, le cri de Jésus sur sa croix : « Père, père, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Remarquez-en, lui dirais-je, toutes les circonstances. Ce Jésus qui lance ainsi son appel vers un ciel muet, il s’est déclaré Dieu, il se croit Dieu. Il l’a dit à son juge, un Romain nourri de Cicéron, que cette sornette a fait bâiller.

Mais, ajouterais-je, et si c’était vrai ? Et si, sans le savoir, vous, moi, Pilate, Judas, Staline, Platon, Ulysse qui choisit de ne pas l’être, nous étions Dieu ? Si être Dieu, c’était se demander si on l’est ?

La suite sans fin des êtres, qui de l’inanimé montent vers la pensée, vers l’homme et au-delà, n’aboutit-elle pas à ce : « Qui suis-je ? ». Cette interrogation n’est-elle donc pas posée dès le commencement des choses, à leur source, là où en d’autres temps on posait l’acte créateur ? Ne l’est-elle pas, oui, dès le commencement, dès que les premières particules, conformément au mystérieux principe de Pauli, entreprennent de se rassembler pour former des structures et ainsi s’engagent dans l’infatigable remaniement créateur d’étoiles, puis de planètes, puis de vie, puis de pensée, cette pensée qui s’interroge sur elle-même ?

Une interrogation sans réponse

Et poursuivant tout haut avec mon non-humain ce soliloque où je suis engagé depuis mon enfance, je lui dirais encore :

— Moi, Aimé Michel, homme quelconque, vieillissant et repu d’interrogations, je me sens dépositaire de cette interrogation ultime de l’univers sur lui-même. Si je pense, je sais que ce n’est pas par hasard. Il ne m’est plus loisible, comme à Saunderson, le mathématicien aveugle et athée de Diderot [3] d’interpeller en mourant le « dieu de Newton » pour lui demander compte de mon absurdité. Je sais que je ne suis pas une lubie de l’éternelle horloge, puisque, infatigablement et sans jamais interrompre son infini travail, l’horloge depuis toujours me cherche. Je ne suis pas sa lubie, fruit de quelque aléatoire fluctuation, mais son enfant. Il est bien vrai qu’« avant le commencement du monde » elle m’a voulu, que c’est là l’acte d’amour par excellence, puisqu’il emplit pour le moins tout l’espace-temps et peut-être d’autres gouffres que mon insuffisance est impuissante à soupçonner.

Mais cet amour est muet comme le ciel du Golgotha. Était-il homme, était-il Dieu, le crucifié ? Y a-t-il une différence ? Comme nous tous, il mourut seul, abandonné. Et parfois me vient cette idée hérétique l’Innommable s’est vraiment fait homme et est mort crucifié sous Ponce Pilate, non (ou non seulement) comme ses fidèles l’ont dit, pour effacer  les péchés du monde, non pas seulement dans ce but, mais pour participer à ses douleurs, pour répondre à Ulysse :

« Oui, tu as bien choisi en ne fuyant pas ta condition, en choisissant d’être fidèle à ton épouse flétrie loin de toi, à ta patrie avec ses            durs travaux, à ta terre toujours secouée de tempêtes et destinée à mourir. La preuve que tu as bien choisi, c’est que Moi, le Sans-Nom, d’où tout procède, Moi qui sais le dernier mot des choses, j’ai voulu que tu me voies comme tu es toi-même, enfoncé dans le dernier désespoir, appelant un père qui ne répond pas. »

Deux mille ans plus tard, la science, ressuscitée, ayant interrogé les confins non plus seulement de l’homme, mais de la nature, trouve elle aussi (en se trompant selon moi, mais enfin elle croit trouver) que, comme l’homme antique, la nature est une prison vide. Alors se lève un autre hérésiarque juif qui proclame le meurtre du Père.

Funeste proclamation que l’on voit, depuis, vider le cœur humain de son vieil entrain.

Un monde irrespirable

J’avais hier, dans mon bureau, deux jeunes gens venus me dire leur désarroi. Un mécano et un étudiant, dix-huit et dix-neuf ans. Bien portants, bien nourris, se déplaçant dans une jolie voiture italienne.

« Ce monde est impossible, irrespirable, me disent-ils en chœur. Nous ne pouvons croire que quelque chose de pire soit viable. Il faut donc le détruire. Qu’importe que nous ne sachions pas par quoi le remplacer, puisque de toute façon n’importe quoi ne peut être que meilleur. »

Ils sont gentils, paisibles, mais possédés par une foi : il faut tout détruire, quelque chose de meilleur en sortira forcément.

« Vous êtes beaucoup à penser ainsi ? dis-je à peu près comme Xerxès.

— Mais tous ! (Ils ont l’air étonnés.)

— Savez-vous que jamais, aussi loin que l’histoire remonte, le monde n’a été si paisible et si confortable ? Que Rome, la Grèce, la France de Louis XIV, l’Espagne de Philippe II étaient des pays du tiers monde ? Que vous êtes la première portée de jeunes hommes qui ne soit pas à se faire tuer quelque part ? »

Ils ont l’air étonnés, mais n’en répètent pas moins que ce monde vide est irrespirable, et que mieux vaut n’importe quoi. Je les confesse. Pourquoi croient-ils si fortement que n’importe quoi serait meilleur ? Et je trouve, comme toujours, la foi irrationnelle dans le troisième grand hérésiarque juif, celui qui a écrit d’énormes livres illisibles, mais imposants, montrant qu’il existe un cours inexorable de l’histoire et que ce cours aboutit fatalement, par le jeu de lois naturelles « scientifiquement démontrées », à un état de l’humanité allégé de tout ce qui nous oblige à la patience et à l’effort. Je cherche un autre livre et leur lis :

« Puisque, dans la sagesse de Dieu, le monde n’a pas connu Dieu par le moyen de la sagesse, il a plu à Dieu de sauver ceux qui croient par la folie de la proclamation » (Épître aux Éphésiens, 1, 21).

Ils ont l’air ennuyés: Dieu, qu’est-ce que c’est ? Ce genre de truc, c’est aberrant, on n’y comprend rien.

« — On n’y comprend rien, en effet, parce qu’il faut traduire même la traduction française: c’est tellement vieux ! Deux mille ans ! Les idées ont vieilli ! Mais pas la situation que cette phrase exprime, et qui est la vôtre. Si je vous disais, par exemple, ceci : « Puisque, soumis à des lois scientifiques inexorables, l’homme se trouve incapable de savoir par sa raison à quoi rime la vie, nous le saurons en croyant dur comme fer à l’avenir promis par la dialectique et la roue de l’histoire », est-ce que cela vous apparaît plus clair ?

— Très clair, dit le mécano. Mais si j’y crois, c’est parce que c’est la science.

— Avez-vous lu le prophète qui l’affirme ? Non. Savez-vous au juste comment fonctionne la science ? Non plus. Mais vous êtes, nous sommes tous, dans un monde prophétique. Quelques hommes, tous hérésiarques de la religion des prophètes, ont réussi à sauver le prophétisme en le déguisant en science. Le premier vous dit qu’il sait ce qu’est l’homme en devenir : un être qui n’atteint sa maturité que par le meurtre du père, et qui donc n’a plus de père s’il est adulte. Le second proclame ce que sera l’homme de demain. Et comme vous ne vous sentez ni désireux de n’avoir plus de père, ni actionnés par la roue de l’histoire, vous êtes très malheureux, vous aussi, vous criez vers le ciel muet : « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » C’est le cri de notre temps. Et c’est pourquoi, comme les croyants d’il y a vingt siècles, vous appelez l’apocalypse : « Tant crie-t-on Noël qu’il vient… » »

La confiance et la chance

Crois-je à l’apocalypse ? J’avoue être moins sûr de l’avenir que Louis Pauwels. Il dit que quelque chose de fondamental et d’irrésistible a changé depuis les premiers apocalyptiques : maintenant, il y a la science expérimentale et la technologie toujours renouvelées, qui ne cessent de découvrir des moyens de maîtriser les situations.

C’est vrai ! Objectivement, les hommes ont ces moyens-là, et c’est une situation totalement nouvelle. Il est entre nos mains, le pouvoir de maîtriser toutes les apocalypses. Seulement, il y a les prophètes.

Un prophète n’est pas un voyant qui sait ce qui viendra.

C’est un énergumène possédé par une seule idée et doué du fatal génie de la rendre contagieuse. Ses catastrophes arrivent non parce qu’il les a prévues, mais parce que ses séduisantes clameurs y ont conduit ses croyants et tout le monde avec.

Si les Grecs s’étaient tenus au choix d’Ulysse, ils n’auraient jamais pris peur. Les invasions n’auraient jamais détruit un empire doté trois ou quatre siècles après Archimède de la bombe atomique. Ils auraient marché sur la Lune au temps de Mérovée, lequel, plutôt que de faire le fier avec sa francisque à deux tranchants, serait allé à l’école ou aurait découvert l’Amérique. Hélas ! si… Ils le savent bien, les prophètes, que l’histoire est faite par leur folie, eux qui nous répètent qu’on ne la refait pas avec des si inspirés par la raison…

Mais, plus profondément, je crois à l’existence de ressorts mystérieux dont les prophètes eux-mêmes ne sont que l’aveugle instrument. Et là, je ne suis plus, je crois, en désaccord avec Pauwels. Que la première civilisation se soit effondrée, on voit bien, après coup, que cela a un sens. On voit bien ce que cet effondrement  a définitivement effacé, mais on voit mieux encore ce que sa résurrection a fait naître de neuf. La Renaissance, c’est plus que la résurrection d’Archimède.

Que voyons-nous présentement ? Que les progrès de la médecine, du syndicalisme, du droit international, plus la protection de la bombe atomique, ont suspendu la sélection biologique de l’espèce humaine presque tout le monde survit.

Et dans cette cohue de survivants forcés, attend sans le savoir une foule cachée d’esprits neufs qui traverseront l’apocalypse grâce à la nouveauté de leurs dons. Invisible même à ses futurs passagers, c’est la nouvelle arche de Noé. Elle est déjà là, parmi nous, toute prête.

Supposons qu’elle vienne, cette apocalypse tant attendue par la marée des fanatiques. Nous savons, grâce à la seule loi certaine et démontrée de l’histoire, que rien ne se passera comme annoncé ni prévu. Le chaos, c’est le chaos. Il faudra, pour passer au travers, beaucoup de chance.

Traverseront, donc, premièrement, le petit nombre des chanceux tirés par l’avare loterie du hasard.

Mais surtout traverseront ceux qui créeront leur chance en devinant. Ceux-là existent parmi nous sans le savoir, hôtes prématurés d’un monde où leur différence n’a pas d’emploi. N’a pas encore d’emploi. Quelle âme faudra-t-il pour se sentir chez soi dans une terre du XXIe siècle livrée à la folie, mais munie des imprévisibles sophistications de la modernité ? Peut-être ce genre d’esprit qu’étudient J.-B. Rhine et ses disciples [4] ? Peut-être un esprit enfin réconcilié avec le cœur ? Qui le sait ?

Pour moi qui depuis mon enfance n’ai jamais songé au futur qu’avec l’indicible jubilation du matin et que rien jamais n’a déçu, je remercie le Sans-Nom, le Vieux des jours, l’Inconnu des inconnus, le Caché des cachés, de m’avoir réservé pour ce temps d’incertitude et d’enfantement. J’ai confiance dans les ténèbres où peut-être nous allons. Ce sont les mêmes ténèbres qui, depuis toujours, du néant tirent l’être, de la nuit le jour, de l’ignorance le savoir, du sommeil l’acte, de la mort l’amour. « Père inconnu, dit Ulysse, décidément je n’aime pas ce calice. Mais s’il faut le boire, on le boira. »

Aimé Michel

Aimé Michel (1919-1992), ingénieur, philosophe, poète, a écrit notamment « Mystérieux Objets célestes » et « les Pouvoirs du mysticisme ».


[1] Homère : l’odyssée (chant V, vers 215 et suiv.).

[2] Dans le De natura deorum, où le lecteur de 1977 doit admettre que dès ce temps-là tout avait été dit.

[3] A la fin de sa Lettre sur les aveugles.

[4] C’est-à-dire un esprit maître enfin de ses facultés dites paranormales, pour le moment si insaisissables ?


Étiquettes : , Michel Aimé