Lucien Gérardin : Une vie avant la vie


29 Sep 2011

(Revue CoÉvolution. No 12. Printemps 1983)

En ce début de mars, jour anniversaire de tes trois ans, Delphine, le soleil a brillé. Comme il avait brillé le jour de ta naissance : heureux présage pour ton entrée dans le monde, à toi qui est venue ensoleiller ma vie.

Je n’avais pas assisté à la naissance des trois enfants que m’a donnés Ghislaine. La chose ne se faisait guère à l’époque. Les idées ont évolué en trente ans. Il est courant aujourd’hui que le père se voit proposer d’assister à l’accouchement. C’est bien ce qu’a fait le gynécologue de Marie-Claire. Un peu froidement peut-être (je ne suis pas sûr que ce praticien plutôt vieille école approuvait totalement la chose en son for intérieur). Alors ? Oui ? Non ? Si je laissais passer, il n’y avait guère de chances que la chose me soit à nouveau proposée. Je ne suis plus un jeune père, tout au moins au regard de l’état-civil.

Il y a évidemment la peur de voir souffrir physiquement l’être aimé qui allait faire venir à la vie Delphine. J’allais oublier de dire que nous savions en toute certitude que Marie-Claire portait une fille. Certains examens de laboratoire permettent d’assurer à l’avant que l’enfant sera bien sans défaut. En prime, on annonce aux parents le sexe. Et, autre prodige de la médecine, nous l’avions vue (ou entrevue, l’image par ultrasons n’étant pas toujours très fine). Je n’oublierai jamais ce petit cœur que l’on voyait sur l’écran en train de battre au plus profond du ventre de sa mère.

Pendant longtemps, on croyait que le nourrisson menait dans ses premiers mois une vie totalement végétative. Que dire alors de la vie du « fœtus » ? On sait aujourd’hui qu’il n’en est rien et que la vie avant la vie est d’une importance capitale. Un enfant porté avec amour dispose par là même d’un avantage indéniable au départ. Infiniment désirée par Marie-Claire, Delphine fut certes portée avec amour. Mais le père n’a pas, lui, cette relation physique intime qu’a la mère avec le bébé. Et c’est pourquoi la paternité se développe surtout après la naissance. Et c’est pourquoi j’ai pleinement apprécié de voir ainsi vivre Delphine avant de la voir. Je confesse (je ne devrais pas le faire, car je sens se poser sur moi le regard sévère des froids comptables en chef de la « sécu ») que nous avons redemandé une échographie (c’est totalement sans danger) pour le seul plaisir de voir à nouveau battre le petit cœur de notre Delphine.

Quand la sage-femme a emmené Marie-Claire vers la salle de travail, elle m’a dit que ce serait long. Un peut par lâcheté, je me suis découvert une course urgente (l’était-elle vraiment ? je ne m’en souviens plus). Le temps était maussade et le ciel tout gris. Ayant expédié la course, je suis revenu sans trop tarder. Mais il fallait quand même faciliter la chose et le médecin me fit doucement, mais fermement sortir, tandis qu’il incisait Marie-Claire.

Et voici que des cheveux foncés apparurent. Puis, tout se passa très vite, et Delphine était là, toujours reliée à sa mère. Me croirez-vous ? Le soleil se mit juste à briller (il était onze heures du matin) et Delphine ouvrit grand ses yeux.

Je suis sûr qu’elle a regardé tout autour d’elle. On dit souvent que les bébés nouveau-nés ne voient pas ; ou plutôt on le disait autrefois, car on est plus réservé aujourd’hui. Après tout, le nouveau-né que l’on met en position de marcher possède bien une sorte de réflexe de la marche. Ce que fit- Delphine qui regardait toujours, tandis que la sage-femme la donnait à sa mère, pour que se renoue tout de suite le lien privilégié qui avait existé neuf mois durant.

Il existe toute une littérature sur la Vie après la Vie, ou la Vie après la Mort. Voici résumé en quelques mots ce dont il s’agit.

Des humains qui allèrent pour une raison ou pour une autre (opération chirurgicale en particulier) aux portes de la mort physiologique (une transition malaisée à définir avec précision) se virent sortant d’un tunnel obscur pour entrer dans un endroit lumineux (le Paradis biblique ?) où les accueillaient, mais oui, Dieu le Père et ses anges. Et puis, tout s’évanouissait quand ces morts, qui n’étaient pas réellement morts, revenaient à la vie, gardant un souvenir très net de leur voyage transcendantal [1].

Il n’est pas question de nier ce genre de témoignage. On le trouve rapporté aussi bien par des gens élevés dans une ambiance chrétienne que par les hindous ou des animistes africains.

Réfléchissant à cette universalité, on ne peut qu’être frappé de cette universalité. Comment ce voyage extraordinaire peut-il être le même, quelle que soit la culture de celui qui le fait ?

Certains anglo-saxons bibliques déclarent que c’est une preuve du Paradis chrétien. Et ils ont publié des livres à succès sur ce thème.

On peut, et c’est mon cas, préférer une autre explication beaucoup plus simple et naturelle. N’y aurait-il pas une expérience que tout être humain a pu vivre, au cours de laquelle il aurait éprouvé la traversée difficile d’un tunnel avant d’émerger dans la radieuse liberté d’un ciel lumineux, pour être accueilli avec joie par des êtres en quelque sorte surhumains ?

Dans son passionnant ouvrage : Le cerveau de Broca, Carl Sagan répond : mais oui, cette expérience existe, chacun l’a bien vécue. C’est sa naissance. Le souvenir en est très profondément enfoui dans sa mémoire. Il faut des circonstances exceptionnelles pour que ce souvenir remonte à la surface. La sensation d’une mort imminente est bien une telle circonstance exceptionnelle.

J’avais lu par hasard ce livre quelques semaines avant la naissance de Delphine. Quand je l’ai vue qui regardait ainsi tout autour d’elle, j’ai senti qu’elle avait bien vécu son entrée à la lumière et qu’elle garderait le souvenir de sa naissance heureuse.

Revivra-t-elle un jour ce souvenir primordial ? C’est une tout autre histoire.


[1] cf. André Dumas, La frontière vie-mort, CoEvolution no 8/9.