docteur Laurent Hervieux : Yoga et psychosomatique


13 Mar 2014
(Revue Question De. No 49. Septembre-Octobre 1982)
Tout le monde pense que « le yoga est réservé à une élite spirituelle ou intellectuelle » ou bien que « seuls les bien-portants peuvent le pratiquer ». Ces affirmations erronées contiennent tout de même une part de vérité. Une bonne santé permet à l’adepte du yoga des pratiques auxquelles les malades ne peuvent pas toujours accéder physiquement. Mais si la progression du bien-portant est dans un premier. temps plus rapide, l’expérience prouve à l’enseignant comme au médecin que l’adepte motivé par une maladie ou des troubles liés à l’âge avance plus rapidement sur la Voie à cause d’une part de sa ténacité et d’autre part des limites physiques qu’il voit reculer lentement mais sûrement au fil des séances. Même la raideur physique pendant les postures est ressentie à la longue comme fructueuse puisque la persévérance permet une posture plus confortable et tenue plus longtemps.
Nous sommes en droit de nous demander ce qu’on entend généralement par « élite » et « bien-portants ». Ces gens-là ont-ils des privilèges par rapport à nos patients déprimés ou enraidis ? Les uns se sentent si bien sur la « voie royale » du yoga mental qu’ils en négligent le physique. Leur pratique s’exerce parfois au détriment du corps. Nous ne voyons rien ici de bien transcendantal ! Et comme il est dit en Aïkido : « La chute est proportionnelle à l’ascension. » Nos confrères psychiatres ne nous contrediront pas sur ce point. Qui est bien portant ?
Le bilan des 85 %
L’homéopathie en général, et la pratique des bilans protidologiques, c’est-à-dire l’analyse complète et détaillée du sang des patients (méthode dite des bilans de gemmothérapie informatique) nous apprend que bien peu d’individus sont en aussi bonne santé qu’ils le prétendent. Cette méthode, diagnostique et thérapeutique surtout, constitue un aspect fondamental de la médecine préventive de demain. Les terrains profonds de l’individu s’y expriment nettement. Le bilan chiffré corrélé statistiquement à une plante, un minéral ou une essence de plante est à la base du traitement et de la surveillance de son efficacité dans le temps. Méthodologie récente, elle est remarquablement efficace pour l’exploration et la thérapeutique de nos patients. Elle confirme expérimentalement ce qu’écrit le docteur Lapraz dans son ouvrage « Phytothérapie et aromathérapie », une médecine nouvelle : « Dépendant de multiples paramètres, les terrains sont en fait très nombreux. Les terrains pathologiques touchent 85 % de la population. Ce groupe est habitué par la longue cohorte des spasmophiles et des dystoniques neurovégétatifs.
Pour le plagier, nous dirons que 85 % de la population, en plus des thérapeutiques douces, a besoin et peut bénéficier du yoga. Nous ajouterons que le remède ne dispense pas de l’effort individuel, il doit le faciliter.
Les 15 % restant en bénéficieront tout autant. La pratique de la respiration et des asanas leur évitera de sombrer dans le lot précédent. Même avec une alimentation saine, on ne peut garder une bonne santé de façon permanente, si l’esprit n’est pas en paix.
« Le fonctionnement de notre psychisme repose sur l’activité de notre cerveau. Comme celle-ci peut subir des modifications pathologiques provenant des maladies de notre corps, notre comportement ne sera donc libre que si nous sommes en bonne santé’. » (Docteur Paul Chauchard : le Système nerveux, collection « Que sais-je ? », n° 8 )
Toute maladie relève à la fois de l’esprit et du corps. Toute thérapie est de ce fait de la médecine psychosomatique.
Le yoga, à notre époque de matérialisme, est une hygiène de vie physique, mentale et spirituelle. Il développe l’être dans une société où tout est tourné vers l’avoir. C’est pourquoi, il vient à point en Occident et suscite un tel engouement chez les jeunes.
Comme le dit si justement notre ami, Raymond Lambert, lors des séminaires d’été, le yoga ne se résume pas à une séance de postures ou de respirations par semaine. C’est une attitude d’esprit dans tous les actes de la vie quotidienne. On ne fait pas du yoga. On est en yoga.
Ainsi l’auteur de l’article a-t-il su exprimer le vécu de son expérience, nous rappelant toujours qu’un instrument efficace est à double tranchant, tel un outil bien affuté dont il est indispensable de connaître le maniement. Pour accéder aux bienfaits, il faut savoir éviter les dangers. L’efficacité des postures et des techniques respiratoires dépend du respect des textes et des enseignements traditionnels de l’Inde. Le yoga est une voie difficile demandant effort, persévérance, écoute de son corps et respect des conseils prodigués par les maîtres.
Il en est pour le yoga comme pour la médecine, il faut beaucoup de travail et beaucoup d’amour. Alors qu’actuellement on veut tout, et tout de suite, le Zen [1] nous enseigne à travers Maître Deshimaru que « pour tout obtenir, il faut savoir tout abandonner ». Il s’agit de « Mushotoku », la non-recherche d’une obtention. Pratiquer sans but, sans profit. Au début de sa pratique chacun se fixe un objectif. Gardons ce but comme un fanal qui éclaire notre chemin et pratiquons sans le regarder. C’est un guide et non une fin en soi.
Nous savons tous que la symétrie n’existe pas dans l’être humain. La neurologie nous apprend la prédominance chez l’individu d’un hémisphère cérébral sur l’autre. Des expériences récentes menées au Japon par le docteur Tsunoda, confirment les données connues en ésotérisme comme en auriculo-médecine (diagnostic et traitement des maladies par l’intermédiaire du pavillon de l’oreille) . En poursuivant ses recherches chez les Japonais, le docteur Tsunoda constate que leur cerveau gauche est plus développé que le droit. Il relie cette découverte curieuse à la surcharge cérébrale provoquée par une quantité considérable de connaissances à mémoriser, caractéristique du système éducatif japonais. L’hémisphère cérébral gauche chez les Japonais est pour lui en relation avec la raison, la réception linguistique et la logique ; alors que l’hémisphère droit a pour fonctions la compréhension intuitive, la faculté d’innovation et la créativité.
L’harmonisation des deux lobes est nécessaire et nous avons constaté le bienfait des asanas sur les problèmes découlant d’une mauvaise latéralisation voire d’une latéralisation contrariée par un système éducatif. Le but du yoga est d’élever l’être à des plans supérieurs en l’incitant à utiliser mieux son cerveau pour y développer la Conscience et la Liberté. L’astrologie nous informe de notre entrée dans l’ère du Verseau, avec l’apogée de l’électronique, phénomène constaté journellement autour de nous : qu’il s’agisse des minicalculatrices, des robots pour enfants ou de la téléinformatique appliquée à l’enseignement ou aux communications quelles qu’elles soient. Nous ne devons pas craindre l’évolution de la technologie et penser que nous y serons soumis. Au contraire, reléguant certaines tâches matérielles ou les exécutant plus facilement, cette évolution inéluctable nous laissera plus de temps à consacrer au travail de notre corps, acte personnel actif, réfléchi, véritable catalyseur de l’évolution spirituelle, individuelle et universelle. L’homme, selon l’expression des acupuncteurs, est un trait d’union entre le ciel et la terre, et son ascension nécessite des bases solides.
L’arbre de vie
Nous abordons là le point principal du yoga, la colonne vertébrale, l’arbre de vie. Il ne s’agit pas d’un simple empilement de vertèbres. Mais de la sauvegarde de notre système nerveux : cerveau et moelle épinière. C’est grâce au système nerveux que nous recevons les informations extérieures, que nous percevons inconsciemment les besoins et l’état de nos organes. C’est par lui que sont adressées les commandes réflexes à une situation donnée et celles réfléchies et élaborées par notre pensée dans un but d’action. Le passage de ces stimuli n’est permis dans nos neurones qu’en présence d’une colonne souple dans tous les sens, aux articulations libres, aux trous de conjugaison suffisamment ouverts pour laisser sortir les nerfs, et grâce à des vertèbres posées dans un axe qui respecte les courbures physiologiques. De cette façon, la circulation veineuse et artérielle a un débit suffisant pour une bonne nutrition et une bonne oxygénation du tissu nerveux.
Une colonne vertébrale souple nécessite en toutes circonstances une attitude et une posture juste que nous réapprend le yoga. Une bonne statique rééquilibre l’homme antérieur métabolique et l’homme postérieur cérébro-spinal, véritable poste de commande du précédent par interactions neuro-hormonales complexes. Cette statique correcte harmonise aussi l’homme gauche et l’homme droit, par l’intermédiaire des postures de torsion et des mouvements asymétriques. Tout se passe comme si le yoga permettait de rééquilibrer le cerveau droit et le cerveau gauche, le système nerveux sympathique et le parasympathique, deux fonctions antagonistes mais cependant complémentaires.
Cet équilibre conduit à l’épanouissement des fonctions métaboliques, au « silence des organes », au « bien-être » et à l’harmonie de l’être avec son environnement familial, social et écologique. C’est la voie de la sérénité et de la paix.
Mettez en pratique cette phrase du Docteur Paul Chauchard (Le Cerveau humain, Éditions du Seuil) : « La vraie maîtrise n’est pas crispation de volonté pour mater un corps rebelle, mais apprentissage du contrôle cérébral. Tel est le yoga…, qui vise à donner ce contrôle en éduquant l’attention, en apprenant à sentir, à agir, à se concentrer. »
Tournons-nous résolument vers l’avenir en sachant écouter et respecter la sagesse du corps.
[1] Où se retrouve l’essence du yoga et sa plus haute manifestation.