Les visages de l’amour sont multiples : fraternel, maternel, romantique, amical, etc. Depuis longtemps, une forme d’amour m’intéresse tout particulièrement : la compassion. Comment naît la compassion, et en quoi consiste-t-elle ? Telles sont les deux questions au cœur de ce texte. Je défends d’abord l’idée que la compassion surgit lorsqu’on entre en contact avec ce que l’on vit : violence, tristesse, souffrance, etc. La première partie du texte est consacrée à l’explication et à la justification de cette thèse. Dans la deuxième partie, je montre que cet amour suppose un rejet de la métaphysique matérialiste, ou à tout le moins de certaines de ses thèses centrales. Ne soyez surtout pas effrayés par le terme « métaphysique ». Je prendrai le temps de le définir. Dans la dernière partie, je m’interroge sur le vécu compassionnel. Plus précisément, j’essaie de décrire son contenu. Dans ce vécu, nous prenons conscience de la souffrance des humains. Cette prise de conscience passe par un ressenti corporel.
Comment être compatissant ?
Nous réagissons aux états de notre corps, aux émotions, aux lourdeurs et aux légèretés qui le traversent. Qui réagit ainsi aux états de notre corps ? C’est notre moi ou, si vous préférez, l’ego. Celui-ci se met à distance de l’état du corps et, si cet état est négatif, se demande comment lui redonner un état plus paisible et plus agréable. L’ego considère généralement que cette émotion négative est la conséquence d’un événement extérieur. L’ego va donc penser à cette cause extérieure, peut-être sa copine qui lui a annoncé son départ, et il va se demander comment agir sur celle-ci pour que son émotion négative, sûrement de la tristesse, le quitte. De toute évidence, l’ego fuit son état intérieur. En effet, toutes ses pensées sur sa copine ont pour seul but de le libérer de sa tristesse.
Maintenant, je soutiens quelque chose de très simple : pour connaître la compassion, il ne faut pas fuir sa tristesse ni aucune autre émotion, mais au contraire l’accueillir. On verra bientôt pourquoi. Mais d’abord, comment accueillir son émotion ?
La tristesse, la peur, et toutes les autres émotions dites négatives, traduisent l’état d’un corps en difficulté. Par exemple, un corps vivant une tristesse prolongée va tout droit vers la dépression. De même, un corps durablement traversé par la peur risque de se fragiliser. Maintenant, l’ego s’est identifié à son corps ; il se dit : « Mon corps, mon émotion, ma tristesse ! ». Or, s’il s’est identifié au corps, il ne peut que rejeter ce qui affecte négativement ce dernier. Loin de les accueillir, il rejettera donc peur, tristesse et toutes nos émotions dites négatives.
Mais si l’ego ne peut pas accueillir ces états de son corps, un accueil de ceux-ci est-il seulement possible ? Oui, le retrait de l’ego permet cet accueil. Sans ego, je ne fuis ni ne rejette mes émotions. Je ne les retiens pas non plus, comme dans le cas des émotions positives. En effet, il n’y a plus personne — plus d’ego ! — pour fuir, rejeter ou retenir. L’esprit ne fait donc plus rien par rapport à ses émotions. Il les laisse être. Laisser être ses émotions, dans mon vocabulaire, cela signifie précisément les accueillir.
Maintenant, pourquoi cet accueil de notre tristesse, de notre peur, bref, de notre souffrance, devrait-il mener à la compassion ?
Tous les êtres humains ne souffrent-ils pas, ne connaissent-ils pas tous la tristesse et la peur ? Comme l’a dit Krishnamurti, je suis le monde, ma souffrance est la souffrance du monde. Donc, en accueillant ma souffrance, je rejoins la souffrance du monde. C’est ce que j’appelle la compassion.
Vous pourriez contester ce que je viens d’affirmer. Je vous ai dit qu’en entrant en contact avec ma souffrance, je rejoins celle du monde. Ceci n’est-il pas erroné ? Après tout, ce n’est pas parce que tout le monde connaît la souffrance que je devrais, en vivant la mienne, rejoindre leur souffrance. Je vivrai ma souffrance, pas la leur, n’est-ce pas ? Eh bien, non, je persiste et signe : en vivant et en accueillant la souffrance, je ne peux que vivre la souffrance de l’humanité. Quand j’accueille un état souffrant, ce n’est pas ma souffrance que j’accueille. C’était pour l’ego que cette souffrance était ma souffrance. Celui-ci s’était identifié à mon corps, si bien que tous les états corporels étaient ses états. Mais nous supposons que l’ego n’est plus là désormais. Sans cet ego, accueillir « ma » souffrance revient à accueillir la souffrance. Je le répète : en accueillant un état souffrant, je n’accueille pas ma souffrance ou ma tristesse, mais j’accueille la souffrance ou la tristesse. Or, la souffrance et la tristesse sont partagées par tous. Donc, en effet, par ce contact avec un état dit souffrant, je contacte la souffrance de l’humanité.
Que faut-il exactement comprendre par la souffrance ou par la tristesse plutôt que par ma souffrance et ma tristesse ? Cette question nous conduit directement sur le terrain de la métaphysique.
Une métaphysique non matérialiste.
La métaphysique cherche à déterminer les caractéristiques les plus fondamentales de la réalité. Autrement dit, on peut la comprendre comme une réflexion sur la réalité et sur les principes premiers de cette dernière. Vous me ferez alors sûrement remarquer que les métaphysiciens parlent souvent de Dieu, alors que Dieu ne semble pas appartenir à notre réalité immédiate. Certes, mais pour un croyant, Dieu est le principe premier de la réalité, c’est lui qui rend possible notre monde, ce qui explique que Dieu s’invite souvent dans les discussions du métaphysicien.
Plusieurs métaphysiques font l’économie de Dieu. La métaphysique matérialiste est l’une d’entre elles. A-t-elle raison d’exclure Dieu ? Je n’en sais rien, je ne sais vraiment pas si Dieu existe ou non. Cependant, je m’oppose frontalement à certains aspects du matérialisme. Selon le matérialisme, tout ce qui existe serait individuel : cette roche, cet arbre, cet oiseau, et rien d’autre que de tels individus. Cela signifie que pour les matérialistes, le général n’existe pas. Ou plutôt, seuls les concepts dans notre esprit peuvent être généraux ; en dehors de ces concepts, ce qui est général n’existerait pas — rien que du singulier et de l’individuel !
Mais le général existe-t-il vraiment comme élément de la réalité, au même titre que cette roche à mes pieds existe ? Plusieurs philosophes ont défendu cette possibilité. Ces philosophes ont souvent nommé « essences » ces réalités générales.
Les essences ont des propriétés remarquables, dont une qui nous intéressera tout particulièrement : elles unissent ! Comme une essence est générale, les objets individuels qui relèvent d’elle y participent, un peu comme les différentes sortes de chien participent à l’essence de chien. Ensuite, parce que ces individus participent à leur essence commune, ils se rejoignent, ils sont unis autour d’elle. Ainsi, dans une perspective essentialiste, l’essence de l’humain correspond à ce qui est partagé par tous les humains, et les humains sont unis en vertu de leur participation à cette essence.
Revenons maintenant à la souffrance discutée dans la section précédente.
Ma souffrance est individuelle, c’est celle de l’ego. Lorsque l’ego se retire, la souffrance, plutôt que la mienne, cesse de se dérober au regard. La souffrance, à mon avis, correspond précisément à l’essence de nos souffrances individuelles. Ainsi, lorsque j’entre en contact avec la souffrance, je contacte l’essence de nos souffrances individuelles. Du même coup, je contacte toutes les souffrances individuelles, car l’essence des souffrances réunit toutes les souffrances individuelles. C’est ainsi que j’explique que nous puissions ressentir la souffrance de l’humanité et du même coup connaître la compassion.
Ainsi, pour terminer cette section, réalisons que la possibilité de la compassion réfute le matérialisme. Dans la compassion, je ressens la souffrance de l’humanité. Or, à défaut d’essences, et plus particulièrement à défaut d’une essence des souffrances humaines, un tel ressenti des souffrances humaines est impossible. En effet, sans cette essence, nous sommes prisonniers de nos souffrances individuelles ; il n’y a rien pour les unir. Tout cela contredit le matérialisme, pour lequel il n’y a que des individus et aucune essence. Bien sûr, le matérialiste pourrait objecter que la compassion, telle que je l’ai présentée dans les dernières pages, n’est que pure lubie et qu’elle n’existe pas. Nous pourrions alors lui répondre que ce n’est pas parce qu’il ne l’a jamais vécue qu’elle est impossible.
3. Le ressenti compassionnel.
Mais ressentir la souffrance de l’humanité, n’est-ce pas insupportable ? Non, pas du tout ! On éprouve cette souffrance sans souffrir. Une souffrance qui nous accable est de nature égocentrique. C’est l’ego qui est accablé. Or, la compassion dépasse l’égocentrisme. Dans la compassion, je ne vis plus ma souffrance — celle de mon ego — mais la souffrance. Aussi, n’oubliez pas que l’ego n’est plus là pour rejeter et fuir ses émotions négatives. Or, la souffrance suppose précisément un tel rejet de ses émotions.
Donc, en vivant et en accueillant la souffrance, on ne souffre pas. Mais qu’est-ce qu’on ressent au juste à l’occasion d’un tel vécu compassionnel ? Ce que l’ego prenait pour sa souffrance est donné dans le corps. Notre tristesse et nos peurs s’expriment effectivement à travers le corps. Or c’est en passant par ces états-là que l’esprit connaît la souffrance, la tristesse, la peur. L’expérience de la souffrance, ou de l’essence des souffrances humaines, passe donc par le corps. Désormais, à travers notre corps, nous ressentons cette humanité en souffrance. Cette humanité est alors ressentie avec une proximité absolue. On ressent la vie et le drame des humains. En fait, on les ressent si souffrants que nos larmes peuvent à peine être contenues. Tout cela, paradoxalement, s’accompagne d’une joie d’arrière-plan, car on se sent alors uni à l’humanité. Retrouver ses frères et sœurs humains ne peut que nous rendre joyeux, même si ces retrouvailles ont une dimension tragique.
De plus, ce ressenti de la souffrance humaine n’a rien d’épuisant, contrairement à ce qui se passe avec notre émotion, qu’elle soit positive ou négative. Si mon émotion est négative, vous me direz qu’il est évident qu’elle sera fatigante, mais je vous réponds qu’il en va de même pour une émotion positive. C’est qu’une émotion alimente la pensée et la pensée alimente l’émotion. L’une et l’autre se renforcent mutuellement, nous entraînant dans une boucle de rétroaction positive. On ne cesse donc jamais de penser lors d’épisodes émotionnels. Qui pense ainsi ? C’est l’ego. Or, l’ego dispose de peu d’énergie, ce qui explique qu’on se fatigue vite en ayant des émotions, même si elles sont positives. Mais en vivant la compassion, ce qui nous alimente n’est pas l’ego — il n’est plus là ! — mais l’essence de l’humanité. Cette essence est une source infinie d’énergie. Donc, la compassion nous remplit, nous comble d’une très grande énergie.
Conclusion
En mourant psychologiquement, c’est-à-dire en écartant l’ego, on cesse de rejeter ou de retenir nos émotions. C’est l’ego qui les rejetait ou les retenait. En cessant de les rejeter ou de les retenir, on les laisse être. Laisser être ses émotions signifie les accueillir. Cet accueil de ses émotions rend possible la compassion. C’est qu’en accueillant ma tristesse ou ma peur, bref, ma souffrance, je ne ressens pas ma souffrance mais la souffrance. Cela se produit parce qu’il n’y a plus d’ego pour se dire « Mon, ma ». En ressentant la souffrance, je ressens toute la souffrance de l’humanité, car toutes les souffrances individuelles et personnelles participent de la souffrance. Nous avons donc été amenés à poser l’existence d’une essence des souffrances humaines. Ce recours aux essences s’est traduit par un rejet d’une métaphysique matérialiste au profit d’une métaphysique essentialiste. Cette essence de la souffrance humaine, on la ressent dans son corps. Mais paradoxalement, on ne souffre pas en la ressentant, car la souffrance est égocentrique tandis que nous avons dépassé notre souffrance pour toucher à la souffrance. En fait, cette compassion s’accompagne même d’une certaine forme de joie, celle qui naît d’être si proche de ses frères et sœurs humains.
Tout cela a été rendu possible par le retrait de l’ego. Comment s’en libérer ? L’ego est une créature mentale, il est même au centre de l’activité mentale. On peut donc le dissoudre en neutralisant le mental. Comment neutraliser le mental ? Il ne faut surtout pas chercher à le neutraliser. Un tel projet serait celui du mental et de l’ego, de sorte qu’ils se perpétueraient. À mon avis, le mental est neutralisé lorsqu’on réalise qu’on ne sait pas du tout comment faire pour s’en libérer. Le « Je ne sais pas » neutralise le mental, car ce dernier carbure au savoir. Sans mental, l’ego se retire et la compassion se présente.