Renée Weber : Conscience de champ et éthique de champ


03 Jun 2016

(Extrait de Ken Wilber – Le paradigme Holographique. Édition Le Jour 1984)

La théorie de Bohm révèle une remarquable cosmologie. Peut-être son contenu n’est-il pas moins remarquable que sa source, un physicien. A notre époque de compartimentation professionnelle surgit la question: pourquoi un éminent physicien théoricien met-il sa réputation scientifique en jeu en se consacrant à l’exploration de la conscience? Une compréhension solide de la vision de l’univers de Bohm fait la lumière sur cette question.

Son contact avec la philosophie indienne, surtout avec Krishnamurti, le sage indien, a convaincu Bohm que la pensée, la forme de conscience qui nous est la plus familière et à l’intérieur de laquelle nous avons l’habitude de fonc­tionner, corrompt la réalité. L’espoir ancien de la métaphysique et de la physique que la pensée pourrait révéler la réalité, est nécessairement voué à l’échec. La pensée est une faculté réactive, et non active, qui n’harmonise que partiellement l’homme à la nature et qui en déforme la majeure partie. La pensée est une sorte de conscience fossilisée, agissant à l’intérieur du « connu » et ainsi, par définition, non créative. La réalité ou l’ultime (Bohm ne fait pas équivaloir ces deux choses, mais leur clarification dépasse la portée de cet article), comme les recherches de Bohm l’en ont convaincu, se renouvelle continuellement. C’est un processus vivant. Puisque la pensée est limitée par le temps, elle ne peut saisir ce qu’il y a au-delà d’un cadre de référence fini dans le temps et l’espace.

Bohm n’admet qu’avec réticence les théories d’autres penseurs dans ses exposés, insistant pour résoudre un problème donné en faisant table rase, sans s’appuyer sur le passé. Et pourtant, il admet qu’il y a des parallèles entre ses vues et celles de certains philosophes du passé. En voici un exemple pertinent: Platon, dont l’allégorie de la caverne (République, VII) coïncide étonnamment avec la cosmologie de Bohm. Lorsqu’on insiste, Bohm admet la corrélation de la caverne de Platon avec l’ordre explicite, et celle de la métaphore de la lumière de Platon avec l’ordre implicite. Dans les deux cas, la lumière de Platon (le soleil) et l’ordre implicite de Bohm ne peuvent être saisis que par l’intuition, tous deux échappant au langage, et tous deux étant inac­cessibles sauf à ceux qui veulent bien se soumettre à un changement déterminé et ardu. Les domaines que Bohm caractérise comme étant « infiniment au-delà » même de l’ordre implicite – c’est-à-dire la vérité, l’intelligence, l’intuition, la compassion – se comparent aux Idées de Platon: la vérité, la beauté, le bien, le un.

D’autres traditions historiques viennent à l’esprit: en Occident, Plotin, Leibniz et Spinoza; en Orient, Bouddha, Shankara et le jnâna yoga. Le jnâna yoga, dont l’affinité avec Krishnamurti et Bohm est frappante, est le yoga du discernement et de la discrimination. Il s’abstient de la métaphysique et de la religion exotérique, des systèmes de rituels et de symboles en faveur d’une pure conscience sans cadres ni filtres. On l’appelle dans la tradition « la voie qui monte tout droit au flanc de la montagne », et c’est de réputation la voie la plus directe et la plus difficile. On dit que seul un très petit nombre est prêt à répondre à ses exigences, ou a la capacité d’accomplir cette prouesse. Selon ceux qui nous ont laissé le compte rendu de leur expérience, son sommet est le silence. Ainsi, Maître Eckhart (pour faire appel à une source inattendue) affirme qu »’il n’y a rien dans tout l’univers qui soit si près de Dieu que le silence », et relie cette découverte à la méthodologie: « Pourquoi bavardez-vous au sujet de Dieu? Ne savez-vous pas que tout ce que vous dites est faux? »

Au-delà de ces quelques remarques, nous devons laisser la tradition derrière. Bien qu’il soit intéressant au point de vue historique et psychologique de nous associer à d’autres explorateurs de cette féconde immobilité, rester accroché au passé est un encombrement et une trahison du moment vivant et fraîchement moulu, dans lequel repose tout l’intérêt de Bohm. Aussi intéressants que soient les philosophes ou les systèmes que l’on injecte dans une discussion avec lui, Bohm réduit fermement ceux-ci au minimum et ramène le sujet au présent, à cet instant. C’est son engagement dans cette manifestation de la réalité, consistant à vivre chaque instant à la fois, qui relie son travail en physique à son intérêt pour la conscience.

La désintégration de l’atome ne peut se produire que dans le présent et doit toujours se produire à neuf. L’analogie de l’atome avec la pensée, et avec le penseur présumé, produisant la pensée, est cruciale. Le penseur est comme l’atome, étant cohérent dans le temps grâce à son énergie liante. Lorsque l’énergie liante de l’atome physique est libérée dans un accélérateur, l’énergie résultante, for­midablement gigantesque, est libérée. Par analogie, des quantités tout aussi gigantesques d’énergie liante sont nécessaires pour créer et soutenir le « penseur » et pour maintenir son illusion d’être une entité stable. Cette énergie, étant prise, n’est pas disponible pour d’autres buts, puisque monopolisée au service de ce que Bohm appelle « l’auto-illusion » illusion » (un phénomène décrit en détail par Bouddha comme étant l’ignorance, avidya, littéralement « ne pas vraiment voir »). La pensée, ou ce que Bohm appelle l’esprit tridimensionnel, se croyant à tort autonome et irréductible, requiert et par conséquent gaspille de vastes quantités d’énergie cosmique à cette illusion. L’énergie ainsi acquise par droit reconnu ne peut circuler dans d’autres canaux. La conséquence en est une écologie cosmique déréglée, qui pollue l’holomouvement dans au moins deux directions destructrices. D’abord, l’holomouvement se méprend sur lui-même, choisissant la fiction de préférence au fait, et par conséquent s’asservit. Deuxièmement, l’holomouvement se lacère, substituant le moi isolé à la conscience de l’humanité dans une abstraction fondée sur le leurre, asservissant d’autres à travers sa colère, son avidité, son esprit de con­currence et son ambition. La conséquence de ces deux erreurs est un monde de souffrance personnelle et in­terpersonnelle.

La première erreur, l’illusion d’un ego, d’un je, d’un moi personnel ou penseur, est intimement reliée au temps et à la mort. Soyons clair. C’est le penseur, et non la conscience, qui est voué à la mort. La mort, dans cette optique, est préci­sément la désintégration de l’atome psychologique décrite plus haut et n’est pas nécessairement synonyme de dissolution du corps physique (comme l’ont noté bien des chroniqueurs de la tradition ésotérique). La mort psychologique se produit quand la conscience s’accorde au rythme du présent toujours en mouvement et en renouvelle­ment, ne permettant à aucune de ses parties de devenir prise ou fixée en tant qu’énergie résiduelle. C’est l’énergie résiduelle qui pourvoit le cadre de ce qui deviendra le pen­seur, qui consiste en expérience non digérée, en mémoire, en patterns d’habitudes, en identification, en désir, en aversion, en projection et en fabrication d’image. Ceci n’est pas un processus purement personnel mais l’énergie d’une éternité de tels processus sclérosés au cours des temps, persistant aux niveaux personnel et collectif. La mort de l’ego démantèle cette superstructure, la remettant à sa juste place à l’arrière-plan de nos vies, au lieu de la laisser dominer et désordonner l’avant-plan, comme c’est présentement le cas. Bohm soutient le point de vue qu’un tel geste entraîne une augmentation plutôt qu’une diminution de l’adaptation biologique et de la santé, et n’a pas à nous menacer. Au contraire, la « mort » ainsi comprise est en réalité sa négation, nous faisant entrer dans le présent intemporel hors de l’atteinte de la mort.

Notre seconde considération concerne l’éthique. À travers les siècles, le penseur n’a cessé de babiller à propos d’absolus indiscutablement nobles – Dieu, la conscience cosmique, l’intelligence ou l’amour universels – mais le domaine qu’il habite quotidiennement est resté destructeur et chaotique. Cela n’a pas à nous surprendre. La qualité tridimensionnelle de la pensée bloque nécessairement chez le penseur sa propre expérience de la réalité, au sujet de laquelle il a bavardé depuis des siècles. C’est l’incommensurabilité logique et substantive, et non la malveillance ou le manque d’effort qui explique ceci. Le non-manifeste, comme le soutient laborieusement Bohm, est n-dimensionnel et atemporel, et ne peut être saisi d’aucune façon que ce soit par la pensée tridimensionnelle. La conscience fonctionnant en tant que pensée (par opposition à intuition) ne peut reconnaître de prime abord la vérité ou la compassion, et c’est là que réside la source de son échec à incarner ces énergies dans sa vie quotidienne.

Ce n’est que lorsque l’individu a dissous le moi tridimen­sionnel, formé de matière brute, que le fondement de notre être peut circuler en nous sans obstacle. Pour un physicien théoricien, le parallèle de cet état de choses avec la mécanique quantique est évident. Bohm élargit son ap­plicabilité à la psychologie, nous encourageant à la dissolution du penseur comme étant la priorité suprême que le chercheur de vérité puisse entreprendre. Dans cette pers­pective, il se balance à la limite de ce qui est culturellement acceptable, dans l’interface entre la physique et la religion. C’est un étrange terrain, puisque notre culture actuelle, dépourvue de tout concept imaginable pour l’expliquer, rejette un tel lien comme étant embrouillé sinon absurde. Tout étrange ou nouvelle qu’elle soit, cette intégration est justifiée par le modèle de Bohm de l’univers en tant qu’holo­mouvement. Le démantèlement du penseur libère une énergie qui est qualitativement chargée, et non neutre et sans valeur. C’est de l’énergie déliée et coulante, caractérisée par l’entièreté [wholeness] , la n-dimensionnalité et la force de compassion. La physique et l’éthique, aussi, ne font plus qu’une dans ce processus, car l’énergie du tout est en quelque sorte reliée à ce que nous appelons la sainteté [holiness]. Bref, l’énergie elle-même est amour.

Bohm et Krishnamurti appellent « attention » la désinté­gration atomique applicable à la conscience. Un tel processus fournit à la conscience un accès direct à cette énergie, la menant à la certitude expérientielle, fondée sur des preuves, que la nature ultime de l’univers est une énergie d’amour. Les mystiques ont été unanimes à le proclamer. Ce qui est remarquable, c’ est qu’un physicien contemporain considère qu’une telle théorie et une telle méthode aient de l’intérêt. Il est évidemment vrai qu’à bien des égards, les buts du mystique coïncident avec ceux du physicien, c’est-à-dire le contact avec ce qui est ultime. Mais il y a une différence cruciale. Désintégrer l’atome est une entreprise dualiste; le physicien (sujet) travaille sur un objet considéré comme étant extérieur à lui-même. Changer l’objet ne le change pas fondamentalement, lui. Par contre, la déstructuration du penseur agit nécessairement sur l’opérateur ou l’expéri­mentateur lui-même, car il est l’objet de l’expérience en question, à la fois le transformateur et celui qui subit la transformation. D’où la résistance, la difficulté et la grande rareté d’un tel événement.

Cela arrive, bien que rarement, et comme il est suggéré plus haut, Bohm relie cet accomplissement à l’éthique. La désintégration atomique psychologique dépollue ce qu’une innombrable masse d’egos illusoires (analogues aux spasmes qui réduisent le flux à l’intérieur du tout) ont pollué avec leur impression mal à propos d’être séparés et leurs priorités supportées par l’ego, ayant pour conséquence la misère universelle. Le désintégrateur d’atome psychologique coïncide ainsi avec le saint, qui n’ajoute plus à la misère collective de l’humanité et devient plutôt un canal de l’énergie sans limite de la compassion. La conscience devient un conduit aligné avec l’énergie de l’univers, l’irradiant sur le monde des créatures et des hommes sans la déformer ou la dévier à ses propres fins égocentriques.

Singulièrement, en dépit de la conviction de Bohm que ceci est le véritable et désirable état de fait que notre con­naissance n’a tout simplement pas encore rattrapé, il est réticent à en parler autrement que par brèves allusions. Son accent porte sur la méthodologie du processus d’auto-déconditionnement, et non sur la terre promise qui pourrait se trouver au bout de celui-ci. Son raisonnement à cet égard est simple. Dans son état conditionné, l’esprit ne peut au demeurant faire plus que de traduire ce qui est inconditionné en patterns conditionnés et, par conséquent, perdre l’essence de Ce qu’il recherche. Fidèle au credo de la science, Bohm préfère des preuves expérimentales et non verbales. La conséquence de cette position est étrange,sinon bizarre. Il n’y a rien dans le domaine de la connaissance, pas même le paradoxe insaisissable de la mécanique quantique, qui puisse tout a fait l’égaler. A certains égards, elle semble être en désaccord avec notre configuration psychologique, car même ceux qui sont pleinement en accord intellectuel avec cette opinion éprouvent des difficultés à la saisir au niveau existentiel de leurs vies, comme en attestera quiconque a fait l’expérience des enseignements de Krishnamurti. Quel est ce paradoxe? Seulement ceci: que plus nous parlons de la « vérité » ou même pensons à elle, plus nous nous en éloignons (l’analogie avec le principe d’incertitude d’Heisenberg est évi­dente). C’est le je, le penseur, le créateur de la pensée du saint ou de Dieu qui, par cet acte même, introduit les impuretés (temps, moi, langage, dualisme) et ainsi embrouille ce qui autrement serait sans tache (Krishnamurti lui-même utilisa cette expression dans ce contexte dans une conversation que nous eûmes ensemble à Ojai en 1976).

Cette prétention n’est pas neuve, mais son articulation a été rarement avancée avec une éloquence aussi opiniâtre que celle qui se trouve dans le ton et le langage de Krishnamurti, ou avec la clarté de Bohm. Nous n’avons pas, en fait, besoin d’aller bien loin. Kant vient à l’esprit. Déjà à la fin du XVIIIe siècle, il insistait sur notre impossibilité – enracinée dans la logique ou les lois de la pensée et par conséquent constituant un obstacle qui ne peut être vaincu – de faire l’expérience de ce qui est ultime. Kant appelle ce domaine la chose en soi, c’est-à-dire ce que Krishnamurti et Bohm appellent l’intelligence et la compassion (Bouddha, le dharma, et Platon, « ce qui est bon »). Kant a tué la méta­physique en démontrant soigneusement dans Critique de la raison pure que tout ce qui est pensable et nommable doit nécessairement se conformer à la structure inhérente de l’esprit: espace, temps, qualité, quantité, causalité, etc. Les catégories kantiennes sont ce que Bohm appelle le domaine de la tridimensionnalité, avec la distinction que ce dernier est plus grand, puisqu’il renferme les émotions, la volonté, l’intention et autres qualités psychologiques aussi bien que cognitives. Toutes ces choses concernent le monde de l’expérience sensible (l’ordre manifeste ou explicite, dans le langage de Bohm), et elles expliquent notre capacité de fonctionner dans le domaine phénoménal. Dans cette dimension, nous n’avons d’autre choix que de filtrer ce qui est à travers l’appareil universel de perception que nous venons de décrire. Notre capacité de traduire est utile lors­qu’elle est bien utilisée (c’est-à-dire biologiquement ou dans certaines affaires pratiques de la vie quotidienne). Mais nous le faisons à prix fort, ainsi que le comprit Kant. Le noumène ou chose en soi, incapable d’être pris à notre filet, nous demeure inintelligible. La connaissance, pour Kant comme pour Bohm, est le processus qui consiste à nous mettre à l’écoute de la manifestation (phénomène) du non-manifeste afin de le rendre accessible à des créatures structurées comme nous. Ce filtre et la distorsion qui en résulte sont innés et universels. Par définition, la chose en soi ne peut jamais nous apparaître comme elle le ferait sans que nous nous mettions « à son écoute » avec notre appareil de réception limité.

Ici divergent les voies. Krishnamurti, Bohm et toute la tradition mystique s’accordent avec l’analyse de Kant concernant l’expérience phénoménale. Ils vont au-delà de Kant, toutefois, en proclamant la possibilité d’un état de conscience situé au-delà de ces frontières. Pour Kant, dont les vues sur le sujet ont été acceptées par la philosophie occidentale comme étant définitives, aucune autre faculté n’est disponible en nous sur laquelle compter pour aborder le noumène. Bohm et ceux que nous avons mentionnés soutiennent qu’une telle capacité existe dans l’univers, mais non en nous au sens strict. Le défi pour le siège individuel de la conscience est de fournir la condition qui permet à la force universelle de couler à travers lui sans obstacle. Le résultat n’est pas la connaissance, au sens kantien, mais l’attention directe non dualiste, un état que Kant n’avait pas prévu et pour lequel il n’avait aucun vocabulaire. Sa condition préalable est le vide, comme Bohm le répète avec insistance, qui implique une suspension des catégories kantiennes et de l’espace-temps tridimensionnel. Un tel vide amène la cessation de la conscience en tant que celui qui connaît et nous transforme en un instrument permettant réceptivement à l’intelligence nouménale d’agir à travers nous, irradiant nos vies quotidiennes et celles des autres. Le mécanisme spécifique à l’œuvre est difficile à comprendre. Peut-être devenons-nous semblables à des « transformateurs » élec­triques capables de décanter l’incroyable énergie cosmique de façons qui nous permettent de la concentrer au niveau microcosmique où nous vivons et agissons. Quoi qu’il en soit, le rare individu qui fonctionne comme un tel canal semble, aux yeux de ceux qui viennent en contact avec lui, appartenir à une nouvelle espèce d’homme. (Krishnamurti, pour quiconque l’a rencontré, en est nettement un exemple.) Un tel être humain irradie la clarté, l’intelligence, l’ordre et l’amour par sa simple présence. Il semble capable de transmuer notre chaotique monde interpersonnel en un domaine éthique par son atmosphère même, qui est nettement chargée d’énergies pour lesquelles nous n’avons ni noms ni concepts. Tout au plus pouvons-nous vaguement capturer la présence et le pouvoir de cette atmosphère en des termes méta­phoriques et approximatifs.

Kant, par contraste, ne nous laisse aucun doute quant à son manque de familiarité avec de tels états d’être, qu’une poignée d’humains ont consignés avec une cohérence et un accord intersubjectif remarquables. Bohm, comme Kant, rend un service inestimable en mettant clairement en juste place les limites de la connaissance. Pour paraphraser Kant: l’humanité est dans un carcan, comme on pourrait le symboliser aujourd’hui en disant qu’elle est une espèce universellement pourvue de lentilles. Sans ces verres, nous ne pouvons rien voir, c’est-à-dire que nous ne pouvons avoir aucune espèce de connaissance. Mais puisque les verres sont déjà équipés de leurs propres filtres teintés, grâce à ceux-ci nous ne pouvons « voir » que ce que les filtres nous laissent voir. Ainsi, ou bien nous ne voyons rien du tout, ou bien nous voyons de façon déformée. En aucun cas ne sommes-nous en contact avec ce qui est ultime.

Percevoir (non pas visuellement, bien sûr) les choses telles qu’elles sont vraiment requiert que nous neutralisions ces verres, dans les termes de Bohm, en évitant l’ego ou le moi qui manipule le monde à travers eux, et que nous devenions le canal vide de la totalité qui est notre source. Il n’y a rien dans ce vide qui puisse être caractérisé, comme on l’a déjà expliqué, parce que la caractérisation est la traduction du noumène en phénomène, du non-manifeste en manifeste. Par conséquent, tous les langages échoueront à saisir l’essence de la totalité, même le langage le plus pur, les mathématiques, comme l’admit Platon dans République. Seul le silence est à la mesure de sa nature et approprié à son univers de « discours » (samâdhi, la culmination extatique de la méditation yogique décrite par Patanjali, signifie littéralement « silence total » ou « immobilité complète ») .

Ces remarques devraient mettre en lumière la position sans compromis de Bohm. L’espoir d’appréhender le noumène à travers des yeux phénoménaux est fondée sur une absurdité logique, ce que Bohm appelle la confusion et l’auto-illusion. L’effort philosophique de tous les temps de se mettre à l’écoute de la pureté de l’être et de le percevoir comme il serait en lui-même sans être perçu par un sujet connaissant est par conséquent un espoir vain. Aborder l’intelligence cosmique infinie, l’amour ou l’intuition dont parle Bohm, implique que le sujet connaissant a cédé la place en faveur de la pure attention non dualiste. À la lumière de cette nécessité, les priorités de Bohm deviennent compréhensibles et sem­blent inévitables. La désintégration atomique confinée à la matière brute – le domaine du physicien des particules – n’est qu’une première étape dans notre recherche de la réalité, et c’est la voie que suit à l’heure actuelle la com­munauté des physiciens. Mais Bohm mène de loin le peloton. Le changement de forme (V. Le Livre des morts du Tibet) des particules subatomiques (matière brute) ne révélera pas les secrets de l’univers. Tout ce qu’il peut nous offrir, c’est la connaissance, restreinte au domaine tridimensionnel, comme nous l’avons vu.

Bohm préfère une désintégration atomique d’une espèce plus subtile: ralentir et ultimement immobiliser la danse même du changeur de forme, autrement dit la mort du penseur tridimensionnel et sa renaissance à l’intérieur du domaine n-dimensionnel de la conscience. Un tel événement introduirait l’état dynamique auquel Bohm fait référence, où la création, la dissolution et la création circuleraient simultanément à travers nous, comme des quanta d’énergie nés et emportés en une fraction de microseconde, surgissant toujours neufs sans être arrêtés ni salis, et sans qu’on s’y agrippe. La conséquence – si une telle tâche réussissait – est un nouveau paradigme de l’univers, de la conscience et de la réalité humaines. Il ne s’agit plus désormais d’un sujet connaissant observant le connu de l’autre côté du gouffre de savoir qui les sépare. Ce modèle de conscience nous a leurrés au cours des siècles où nous nous y sommes accrochés avec entêtement.

Il doit être balayé, comme Bohm l’avance si clairement. Son remplacement est l’austère paradigme d’un champ d’être unifié, d’un univers conscient de lui-même, com­prenant qu’il est intégralement entier et interrelié. Le sujet connaissant et l’objet de connaissance sont donc des faussetés: des constructions grossières fondées sur l’ab­straction. Ils ne sont pas justifiés par la façon dont les choses se passent vraiment, entre autres le monisme qui, selon Bohm, est le plus pleinement compatible avec le message de la physique moderne, fondé jusqu’ici sur ses incursions dans la nature. Bien que les données soient acceptées par les physiciens, leur interprétation de celles-ci demeure restreinte aux domaines qui les excluent, eux, en tant qu’êtres con­scients.

C’est cette réticence et cette restriction que Bohm conteste. Il est prêt à explorer toutes les conséquences de la théorie mécanique quantique et met en jeu sa réputation par son engagement envers l’holomouvement. Sa vision est une théorie de champ unifié impensable en science, où le chercheur et ce qui est cherché sont appréhendés comme une seule chose, l’holomouvement devenant translucide à lui-même. Ce champ unifié n’est ni neutre ni dépourvu de valeur comme le requiert le canon scientifique actuel, mais une énergie intelligente pleine de compassion, se manifestant dans un domaine qui n’est pas encore né, et où se fondent la physique, l’éthique et la religion. Pour la vie humaine, le déploiement de la conscience d’un tel domaine sera révolutionnaire, et nous mènera de l’information à la transformation et de la connaissance à la sagesse.