Jean-Yves Leloup : De « l’homme noble » selon Maître Eckhart


14 Sep 2014

Jean-Yves Leloup est un écrivain, théologien et prêtre orthodoxe, philosophe. Fondateur de l’Institut pour la rencontre et l’étude des civilisations et du Collège international des thérapeutes, il a publié de nombreux ouvrages chez Albin Michel, dont « Un obscur et lumineux silence, la Théologie mystique de Denys l’Aréopagite », «L’assise et la marche », « Écrits sur l’hésychasme », « Paroles du mont Athos », « l’Enracinement et l’ouverture », « Manque et plénitude », « Prendre soin de l’Être », « l‘Absurde et la Grâce », « Un art de l’attention » etc. Il a donné des traductions et des interprétations innovantes de l’évangile et apocalypse de Jean, ainsi que les évangiles considérés comme apocryphes (Philippe, Marie, Thomas).

(Revue Être. No 3. 15e année. 1987)

Dans son Traité de « L’Homme Noble », Maître Eckhart ne cesse de rappeler à ceux qui l’écoutent, le trésor, la source, caché en eux, ce qui fonde la noblesse de leur être. Cette noblesse n’est pas toujours reconnue, ni de soi, ni des autres ; « elle n’est pas de ce monde » ; mais pour celui qui accepte de traverser la non-reconnaissance de ses proches et de travailler à l’émergence de son être essentiel, la paix et la béatitude ne sont pas vaines paroles, mais révélation de sa filiation divine … de sa haute noblesse d’enfant de Dieu.

L’Homme Noble — l’Homme intérieur

Dans son Épître aux Corinthiens (4/16), Saint Paul rappelle que l’homme extérieur dépérit. Comme tout ce qui est composé, il ne saurait tarder à se décomposer. Par contre, l’homme intérieur ne cesse de se renouveler de jour en jour. Cet homme intérieur, c’est « l’homme noble » de Maître Eckhart.

« Aucune âme raisonnable n’est privée de Dieu ; la semence de Dieu est en nous … Cette semence, elle peut bien être recouverte et cachée, elle n’est jamais anéantie ni éteinte : elle est ardente, elle brille, elle éclaire, brûle, et tend sans cesse vers Dieu ».

Saint Paul rappelait aux hommes qu’ils étaient de « la race de Dieu ». Saint Pierre rappelait qu’ils étaient « participants de la nature divine ». Maître Eckhart dira : « ensemencés, engendrés de Dieu ».

C’est là toute la noblesse de l’homme. Le souvenir d’une telle origine devrait le délivrer de toute vulgarité et de toute médiocrité. Cela surtout devrait le rendre humble et simple, comme seuls ceux qui savent qu’ils ont tout reçu, savent l’être : si simples qu’ils ne s’aperçoivent même plus d’eux-mêmes et de la connaissance qu’ils ont de Dieu.

L’homme noble vit et respire au-delà de la dualité qui poserait Dieu comme un objet devant lui. Entre son « moi » et Dieu, il n’y a plus de place pour un « c’est moi ».

« L’homme noble prend et puise tout son Être et toute sa vie, toute sa béatitude, uniquement de Dieu, par Dieu et en Dieu seul, non dans la connaissance, la contemplation, l’amour de Dieu ou autres choses semblables. C’est pourquoi Notre Seigneur dit très justement que la Vie Éternelle consiste à connaître Dieu seul comme l’unique vrai Dieu, non pas à connaître que l’on connaît Dieu ».

Ce non-savoir nous conduit plus haut que toute connaissance dans cette puissance incréée où Dieu et l’homme ne font qu’un : « Qui donc est plus noble que celui qui est né, d’une part du plus haut et du meilleur de la créature et d’autre part du fond le plus intime de la nature divine et de la solitude ? ».

De quelques difficultés rencontrées par l’Homme Noble

De telles affirmations ne vont pas sans choquer l’homme sans expérience intérieure, et celui-ci ne manquera pas d’accuser l’homme noble « de dire des choses qui dépassent l’entendement », ou de prétentions diaboliques…

C’est ainsi que fut jugé Maître Eckhart lui-même. C’est ainsi que seront jugés ceux qui débordent quelque peu la norme commune. La réponse du maître thurirgien est de réaffirmer son expérience et c’est comme un écho de la parole de Jésus aux pharisiens : « Si je vous disais autre chose, je serais un menteur » : « … bien des esprits grossiers diront que beaucoup de paroles que j’ai écrites dans ce livre et ailleurs ne sont pas vraies, mais je répondrai par ce que dit Augustin au premier livre de ses Confessions : Si quelqu’un ne comprend pas cela, qu’y puis-je ? … Il me suffit que ce que je dis et écris soit vrai en moi-même et en Dieu. Celui qui voit un bâton enfoncé dans l’eau pense que le bâton est brisé alors qu’il est droit. La raison en est que l’eau est plus grossière que l’air ; pourtant le bâton est droit et non brisé, en lui-même aussi bien qu’aux yeux de celui qui le voit seulement dans la pureté de l’air. »

Saint Augustin dit : « celui qui, sans de multiples pensées, sans toutes sortes de représentations et d’images reconnaît intérieurement ce qu’aucun regard extérieur n’a mis en lui, sait que ces choses sont vraies. Mais celui qui n’en sait rien rit et se moque de moi, et j’ai pitié de lui. Cependant, de telles gens prétendent contempler et goûter les choses éternelles, alors que leur cœur vole encore d’hier à demain ». (Cf. Le livre de la consolation divine).

Des penseurs plus savants mais tout aussi mal intentionnés pourraient reprocher à cette doctrine de l’Homme Noble de semer plus de troubles que de lumière et qu’il ne « faut pas enseigner aux ignorants ce qu’ils ne sont pas capables de comprendre » (coram vulgo simplici). Tel est le motif invoqué dans la Lettre de Jean XXII, datée d’Avignon le 15 avril 1329, à l’Évêque de Cologne, Henri de Virneburg, pour lui recommander de rendre publique dans ce diocèse la condamnation intervenue à Avignon le 27 mars 1329. A cela, Maître Eckhart avait déjà répondu invoquant une fois de plus la lettre même de l’Évangile.

« On dira aussi que l’on ne doit pas énoncer et écrire de telles doctrines pour les ignorants ; je réponds que, si l’on n’instruit pas les ignorants, personne ne sera jamais instruit, personne ne pourra enseigner ni écrire. Car on instruit les ignorants pour que d’ignorants qu’ils étaient, ils deviennent des gens instruits … « Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de remèdes », dit Notre-Seigneur (Luc 5,31). Le médecin est là pour guérir les malades. Mais si quelqu’un comprend mal cette parole, qu’y peut celui qui dit justement cette parole juste ?

Saint Jean annonce le Saint Évangile à tous les croyants et aussi à tous les incroyants pour qu’ils deviennent croyants ; et pourtant il commence l’Évangile par les choses les plus hautes qu’un homme puisse dire de Dieu ici-bas ; et souvent aussi ses paroles, de même que celles de Notre Seigneur, ont été mal comprises ». (Le livre de la consolation divine).

Mais les obstacles les plus importants que rencontre l’Homme Noble ne viennent pas de l’extérieur de l’homme mais de l’intérieur de l’homme lui-même, de sa négligence, de sa superficialité, de sa folie qui consiste à garder l’écorce et à jeter l’amande, à entretenir ce qui est dans le temps et à perdre ce qui demeure dans l’éternel.

« La semence de Dieu est en nous. Si elle avait un cultivateur bon et sage, laborieux, elle prospérerait d’autant mieux et s’élèverait vers Dieu dont elle est la semence, et le fruit serait semblable à la nature de Dieu … Mais si la bonne semence a un cultivateur insensé et mauvais, l’ivraie pousse, couvre et étouffe la bonne semence, en sorte qu’elle ne peut arriver à la lumière ni se développer ».

Un autre obstacle consiste dans notre attachement à la multiplicité, aux images, aux distinctions, aux opinions, qui appartiennent au « vieil homme » et qui empêchent la réalisation de l’unité, de la simplicité, qui est le propre de l’« homme nouveau » (un autre nom de « l’homme noble ») : « Dans la distinction, on ne trouve ni l’Un, ni l’Être, ni Dieu, ni repos, ni béatitude, ni satisfaction. Sois Un, afin que tu puisses trouver Dieu, et en vérité ; si tu étais vraiment Un, tu resterais Un aussi dans la diversité et la diversité deviendrait Un pour toi et ne pourrait t’entraver absolument en rien ».

Les Paraboles de l’Itinérance Eckhartienne

Pour parvenir à cette unité qui nous rend semblables à Dieu, quel est le chemin ?

Maître Eckhart ne nous dresse pas de carte ou d’itinéraire précis. Il nous donne néanmoins un certain nombre de points de repère qui sont autant de « degrés » d’intensité ou de proximité de l’Unique Présence. Plutôt que d’itinéraire, nous pourrions parler d’itinérance … songeant au papillon qui ne cesse d’aller et de venir, puis de tourner autour de la flamme, avant de s’y consumer.

« Le premier degré de l’homme intérieur, de l’homme nouveau, comme dit Saint Augustin, c’est que l’homme vit à l’imitation d’hommes bons et saints, mais qu’il marche toujours en se tenant aux chaises et aux murs et se nourrit encore de lait.

Le second degré, c’est qu’au lieu d’avoir les yeux fixés uniquement sur ses modèles ou encore sur des hommes bons, il court et se hâte maintenant vers les enseignements et les conseils de Dieu et de la Sagesse divine ; qu’il tourne le dos aux hommes et la face vers Dieu, quitte le giron de sa mère et sourit à son Père céleste.

Au troisième degré, l’homme se soustrait de plus en plus à l’influence de la mère et s’éloigne de plus en plus du sein maternel, échappe à la sollicitude et rejette toute crainte. Quand bien même il aurait la possibilité de faire le mal ou de porter tort à quelqu’un, sans en recevoir pour autant aucun dommage, il n’en aurait pourtant aucune envie ; par l’amour il est, en effet, lié et confié à Dieu dans un zèle constant, jusqu’à ce que Dieu l’ait placé et établi dans la joie et la douceur, là où lui répugne tout ce qui est dissemblable et étranger, tout ce qui ne convient pas à Dieu.

Au quatrième degré, l’homme croît de plus en plus et s’enracine dans l’amour de Dieu, au point d’être toujours prêt à assumer, de bon gré et de bon cœur, avidement et avec joie, toutes sortes de tribulations et d’épreuves, d’ennuis et de peines.

Au cinquième degré, l’homme vit partout et spontanément dans la paix, calme et tranquille dans la richesse et la jouissance de la plus haute et indicible sagesse.

Au sixième degré, l’homme est dépouillé de lui-même et revêtu de l’éternité de Dieu, parvenu à la perfection complète ; il a oublié la vie temporelle avec tout ce qu’elle a de périssable ; il a été entraîné et transformé en une image divine, il est devenu un enfant de Dieu. Il n’y a pas d’autre degré, de degré supérieur ; là est le repos éternel, la béatitude. Car le but dernier de l’homme intérieur, de l’homme nouveau est la Vie Éternelle. »

Mieux que cette description linéaire et encore trop logique du parcours de l’homme vers Dieu, Maître Eckhart empruntera aux Pères de l’Église et notamment à Origène, des images, des paraboles, qui suggèrent plus qu’elles n’expliquent le Dévoilement de l’Être incréé au cœur de la créature.

« Au sujet de cet homme intérieur, de cet homme noble, en qui est imprimée l’image de Dieu et semée la semence de Dieu, comment cette semence et cette image de la nature divine et de l’essence divine qui sont le Fils même de Dieu, s’y révèlent et comment on en prend conscience ; comment il arrive parfois qu’ils soient cachés, tout cela, le grand maître Origène nous l’expose dans une parabole ; le Fils de Dieu, dit-il, image de Dieu, est au fond de l’âme comme une source d’eau vive. Quand on y jette de la terre, c’est-à-dire des désirs terrestres, elle est recouverte et cachée au point qu’on ne la connaît et qu’on ne l’aperçoit plus. Mais, en elle-même, elle reste vive ; dès qu’on enlève la terre qui la recouvre à la surface, elle réapparaît et on la revoit. Et il dit encore que cette vérité se trouve indiquée au premier livre de Moïse, où il est écrit qu’Abraham avait creusé dans son champ des puits d’eau vive, mais que des gens mal intentionnés les avaient comblés de terre ; mais quand on en eut sorti la terre, les sources redevinrent vives. (Genèse 26, 15-19).

Il existe à ce sujet encore d’autres paraboles. Le soleil luit sans arrêt ; mais quand un nuage ou une brume s’interpose entre nous et le soleil, nous n’apercevons plus sa lumière. De même, quand l’œil est malade et infirme en soi, la clarté lui est inconnue. Parfois j’ai eu recours, moi aussi, à une comparaison frappante : Quand un artiste fait une statue en bois ou en pierre, il ne l’introduit pas dans le bois ; il enlève au contraire, les éclats qui cachaient et couvraient la statue. Il n’ajoute pas au bois, il lui enlève quelque chose, il fait tomber sous son ciseau tout l’extérieur et fait disparaître les rugosités, et alors peut resplendir ce qui se trouvait caché au dedans. Voilà le trésor enfoui dans un champ, dont parle Notre Seigneur (Mt. 1, 44).

On le pressent, chez Maître Eckhart, comme chez les premiers chrétiens, la Gnosis ne se sépare jamais de la Praxis. Grégoire de Nazianze disait : « c’est bien de parler de Dieu, c’est mieux de se purifier pour Le connaître vraiment ».

Il ne suffit pas de savoir que la Source est là. Encore faut-il creuser le puits ; connaître que la lumière ne cesse de briller, encore faut-il ouvrir ses volets ou nettoyer ses vitres pour que toute la chambre en soit éclairée.

L’or est dans le minerai. Il s’agit de le purifier de tout ce qui lui est étranger.

L’itinérance eckhartienne est un lent travail d’épuration, de simplification, de désidentification avec tout ce qui est étranger à notre vie essentielle, toutes ces fausses images, ces caricatures que nous sommes à nous-mêmes … jusqu’au jour où rayonne, dans toute sa clarté, la vérité du Fils : « Avant qu’Abraham fut, JE SUIS ». La noblesse de l’homme n’est autre que la présence dans l’espace et dans le temps de l’unique et éternel « JE SUIS ».


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