Jacques Oudot : Des rives de l’inconscient à la dérive des consciences


22 Sep 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne Série. No 2. Mai-Juin 1982)

Toutes les formes d’expressions

humaines, tous les langages sont

emprunts de conscient et

d’inconscient et toujours l’homme

cherche un équilibre…

A chaque seconde de notre vie, l’inconscient est présent et joue un rôle plus prépondérant que notre conscient ne le croit. Et l’homme va son chemin transformant l’inconnu en connu et inversement, cherchant un équilibre précaire dans la Communication avec les autres. Mais tout commence par une nécessaire prise de conscience… de la réalité des interactions qui régissent tout mode de communication à l’intérieur du vivant.

A « L’Homme cet Inconnu » [1], à « L’Esprit cet Inconnu » [2], j’ai bien envie de répondre « l’inconscient, c’est l’inconnu ! »

Dans l’effervescence intellectuelle de notre fin de siècle, étrange fièvre d’un samedi soir épistémologique, sous les coups de semonce répétés de nos gigantesques Cassandres et autres pourfendeurs de fins du monde qui nous proposent « troisième millénaire », « troisième vague » [3] ou « troisième matière » [4], j’ai bien envie de rappeler qu’avant les chocs des futurs, nous ne sommes pas encore remis des trois grands chocs d’un passé récent ; l’homme tout-puissant, paranoïaque, anthropocentrique, l’homme moi je totalitaire, l’homme centre du monde et des mondes et, pour tout dire, l’homme occidental vient d’accoucher en quelques siècles des « trois chocs traumatisants » dont parlait Freud (1917).

Parmi les souvenirs de Copernic et de Newton, au travers de récents manuscrits sur le hasard et la nécessité, une grande ombre rôde et s’infiltre dans notre univers quotidien, celle de Sigmund Freud, inventeur ou découvreur (qui le saura jamais) de l’Inconscient. Il n’est point de discours ou de conversation, point d’ambiance ou d’échange qui ne porte la marque incessante et obsédante des théories du refoulement, ou de l’omniprésente psychanalyse ; certains vont même jusqu’à parler pour nous d’une civilisation de l’inconscient, au même titre qu’une civilisation de l’énergie ou de l’information.

C’est dire que le premier aspect de l’inconscient dans la communication humaine, le plus évident, est que l’invention de Freud est un sujet de conversation banal ; de la salle d’attente au bureau de consultation, de l’antichambre à la chambre à coucher, de la confidence au discours politique, aucune échappatoire n’est possible ; tout y passe : le sexe, la relation parentale, la relation d’objet, l’argent et le bonheur ; que ce soit pour le combattre ou en débattre, le vocabulaire psychanalytique est entré dans nos mœurs et dans nos langages. Seuls quelques ilots sembleraient échapper à cette épidémie : les sciences « pures et dures » et les vocabulaires dits « de pointe » ; encore n’y échappent-ils peut-être que par inconscience, car la moindre lecture d’un psychologue nous montrera par quels labyrinthes de désirs l’informaticien doit passer pour choisir l’énoncé des commandes sur un programme : par exemple, comment a-t-il choisi la proportion relative des mots « toucher », « appuyer », « frapper », « taper », « introduire », pour les différentes touches de son clavier d’ordinateur !

Quel est donc ce paradoxe paradigmique qui veut nous faire prendre conscience de notre inconscient jusqu’à nous faire croire que cet inconscient connaît notre conscient ? Quel est ce coup de baguette magique par lequel fut transformée la communication humaine, condamnée depuis à négocier constamment avec ce « deus ex machina » ? L’inconscient est partout, dans l’homme, dans son esprit, dans sa pensée, mais aussi dans les groupes humains (on parle d’inconscient collectif), dans la praxis de l’échange commercial et dans le marketing ; jouant sur le tabou, la mode ou le slogan, « on commercialise le sexe et on sexualise le commerce » [5] ; en politique, on parle de la partie cachée de l’iceberg ; en physique nucléaire on parle déjà d’une conscience de la matière et d’une matérialisation des consciences !

Outil de recherche, objet de rêve, lieu de rencontre pluridisciplinaire, le modèle de l’inconscient nous est, somme toute, très sympathique, ce qui expliquera sans doute à quel point nous avons su nous en accorder. Mais lorsqu’il devient argument de domination, dogme et machine de pouvoirs, lorsqu’il devient propriété privée d’une corporation de psychiatres, et s’accompagne d’une surprenante perte de l’esprit critique ou de l’humour, alors je me sens concerné. S’il faut que l’inconscient devienne l’objet d’une spécialité réservée aux initiés pour devenir langage de distinction socioculturelle (au sens de Bourdieu), je me sens mobilisé. Devant l’image exaspérante et réitérée, dans les feuilletons télévisés d’une jeune femme américaine, belle, 35 ans, en vague à l’âme, payant son psychiatre pour accoucher d’un divorce, et l’image d’un psychiatre quinquagénaire bien conservé, hypersensible, intellectuel savant, mais sportif tout de même, magnifique objet du désir et lieu de transfert, je me demande si l’homme freudien n’a pas tout simplement réinventé pour le mâle et à son compte le plus vieux métier féminin du monde. Si la « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », de qui serait la ruine de cette science sans l’inconscient ?

Car enfin de qui parlons-nous, ou plutôt de quoi parlons-nous ? Si l’inconscient est inconnaissable ou inconnu, pourquoi n’est-il pas inconnu pour tout le monde ? Si la nature a horreur du vide (ce qui reste à prouver puisque la physique moderne nous montre qu’elle n’est faite que de cela) la culture a-t-elle horreur de l’inconscient ? Lorsqu’on parle de conscience collective, c’est pour évoquer la prise de conscience par chacun de son appartenance au groupe, avec sa part d’éthique et d’esthétique ; mais lorsqu’on parle d’inconscient collectif, c’est généralement pour innocenter chacun, pour lever les explications responsabilisantes ou pour justifier quelques manipulations inavouables.

Lorsqu’on parle de conscience individuelle cela évoque non seulement les clartés de l’esprit, l’attention et la compréhension, la prise de conscience, mais aussi la conscience morale, l’examen de conscience, etc. ; mais lorsqu’on parle de l’inconscient d’une personne, c’est pour expliquer tout le reste, les actes irréfléchis et les mots manqués, comme les actes manqués et les mots irréfléchis, c’est pour donner une assise crédible à l’involontaire et à l’imprévisible (« je ne l’ai pas fait exprès ! », « ce n’est pas moi ! »).

On est donc passé d’un stade à l’autre ; le mot inconscient, dans le langage trivial, signifie « ne pas avoir conscience de, à notre insu, etc. ». Mais l’inconscient freudien se présente à nous comme un moi mystérieux, omniprésent, inaccessible, mais agissant qui plus est ; et c’est bien là la grande affaire. L’inconscient est-il responsable ? Est-il identifiable ? Pouvons-nous condamner l’inconscient ? Etc. Mais, du bon et du mauvais usage de ce terme, il ne faudrait pas déduire hâtivement que c’est un mauvais objet, bien au contraire ; il est probable que, comme de toute découverte, le bien et le mal se trouvent dans les applications, et non dans la conception.

Penchons-nous davantage sur l’histoire de ce concept révolutionnaire ; il est lié à la communication ; tout comme la révolution copernicienne est liée à la notion d’entité et d’interaction, tout comme la révolution biologique est liée aux notions de causalité et de hasard, la révolution psychologique est liée à l’observation des langages humains. Mais ce n’est pas tout, car nous voyons aujourd’hui apparaître une nouvelle révolution dans le domaine nucléaire : nous vivons non plus l’après-Copernic, mais l’après-Einstein ; il en est de même pour la nouvelle révolution dans le domaine biologique : nous ne vivons plus l’après-Darwin, mais l’après Monod; pouvons-nous aussi observer les prémices d’une nouvelle réflexion postfreudienne ? Oui probablement ; mais nous en sommes au tout début, et nous vivons une métamorphose psychanalytique tout aussi aventureuse que les deux autres.

Il y a moins de cent ans, Freud, à l’occasion d’une expérience d’hypnose passant par la parole, a l’intuition de l’impossibilité de la névrose, c’est-à-dire d’une situation pathologique. Bien vite, il met en pratique l’association libre du genre : « laissez libre cours à vos propos, laissez-vous aller » ; puis il découvre que si l’observation n’est possible qu’à travers le dysfonctionnement ou la pathologie, ou si du moins la découverte de l’inconscient n’est possible que grâce à la pathologie, cet inconscient est présent dans le psychisme humain normal. Dix ans plus tard, il écrit : « De l’interprétation des rêves », voie royale pour la connaissance de l’inconscient ; dans le monde du rêve, l’espace du rêve s’exprime de façon incohérente et échappe à la censure du conscient… Il ouvre ensuite un autre champ d’exploration de l’inconscient par l’étude des erreurs d’expression psycho-pathologiques de la vie quotidienne (oublis, lapsus, actes manqués, etc.). Enfin, il va encore plus loin en attribuant aux mots d’esprit une signification révélatrice de l’inconscient en œuvre ; chez Freud, véritable génie fondateur, l’humour fait partie de la communication humaine normale et harmonieuse, mais aussi la vie religieuse, la vie artistique et la vie littéraire ; et dans toute cette communication, l’inconscient est en œuvre et peut être observé ; tout mode d’expression humaine, tout langage, gestuel, parlé, mathématique, musical, etc., s’empreint de cette double appartenance, d’une part consciente et d’une part inconsciente ; les cartes sont posées ou distribuées ; les dés sont jetés !

Mais le paradoxe est tel que si la notion d’inconscient nous conduit à plus d’humilité et de finesse dans nos réflexions sur la communication, l’église psychiatrique semble avoir développé la qualité inverse : l’orgueil démesuré de vouloir rendre conscient tout et tout, comme si la reconnaissance du secret nécessaire devait conduire à la connaissance de ce secret ! Est-ce à dire que l’essai de comprendre l’inconnaissable est toujours entreprise luciférienne ? Est-ce à dire que toute science est prométhéenne ?

Au lieu de condamner le développement d’une recherche, il est souvent plus profitable d’en reformuler les questions ; Freud n’était pas dupe, et savait bien à quels détournements plus ou moins inconscients serait soumise son œuvre, ou sa découverte ; le plus élémentaire à deviner ou à prévoir était l’anthropomorphisme : cette vision analytique et séparatiste qui voit en tout la somme des parties qui le composent, et allons-y gaiement ! Un inconscient et un conscient seront deux êtres qui vont communiquer entre eux (pourquoi pas se téléphoner ?), deux êtres, deux « moi », deux personnes, deux surmoi, deux inconscients, deux subconscients, deux relativement-plus-ou-moins-conscients-l’un-que-l’autre, et allons-y gaiement ! Le moi-partout, le moi je, le Sur-moi, le sous-moi, et tous les observables sont comme des cellules ou des sacs de condiments dans lesquels on introduit des marchandises ou des informations ; l’un est découvert, devant le domaine de la conscience ; l’autre est caché ; on y refoule tout ce qu’on peut, acceptant sa relative autonomie puisqu’on va même jusqu’à décrire l’inconscient comme un cheval de cirque qui n’en ferait qu’à sa tête et le conscient comme un clown qui chercherait à sauver la face (« Cinq leçons sur la psychanalyse ») ; de là sont nées les deux branches possibles de la psychanalyse : l’entitaire et l’interactive. L’entitaire est obsédée par la définition du moi, par une sorte de volonté d’autonomie consciente et libre ; c’est dans ces cas là que l’on peut vraiment parler de « psychanalyse », en supposant ou en présupposant la séparabilité des constituants de la psyché ; à la fin du XIXe siècle, c’était le triomphe de la thermodynamique, de la physiologie expérimentale ; tout s’expliquait par action/réaction, stimulus/réflexe, entrée/sortie, usure progressive et déperdition calorique ; c’était la grande époque des « drives », des instincts, des pulsions ; l’inconscient était comme une grosse vessie pleine, déchargeant par à-coup, comme au hasard, comme par hasard, ses petites nécessités, au travers du filtre de la conscience ; ces modèles mécanicistes et intinctuels prévalent encore dans bien des pratiques, même les plus sophistiquées ou les plus réactualisées (thérapie du cri, par exemple, ou bio-énergie).

L’autre évolution possible, qui était déjà contenue dans l’œuvre de Freud, est celle qui met le MOI en veilleuse, celle qui pousse à la recherche épiphénoménologique sur le fonctionnement de la psyché en dehors de tout anthropomorphisme, celle qui se penche davantage sur l’interaction que sur ce qui interagit. Freud nous a donné tous les éléments pour découvrir le nouveau monde épistémologique qui est le nôtre, et qui n’était pas encore le sien ; en décrivant l’inconscient, il a mis le doigt sur les logiques de non-contradiction si développées depuis dans les catacombes de la sémantique générale ; il a décrit aussi la non-soumission au temps, première description du temps réversible, aujourd’hui indispensable à toute description physique ; il a mis le doigt sur la notion d’une autre réalité, différente du réel-supposé : la réalité du plaisir, ou du désir qui pourrait bien être tout simplement la réalité imaginable. Et tous ces principes de non-localité, d’interdépendance, d’intemporalité, de permanence, ont bien de quoi nous conduire à notre notion de système et d’approche globale.

Si, au lieu de s’obnubiler sur la relation d’objet, en dirigeant un œil sur le sujet et l’autre sur l’objet, on accepte l’hypothèse biolimitaire selon laquelle tout phénomène vivant est de type communicatif, et interactif, il redevient possible d’utiliser les notions de conscient et d’inconscient dans l’effort de la connaissance humaine ; toutes les branches d’étude évoluent actuellement vers la notion d’interaction.

Après le coup d’arrêt de Newton, montrant que l’interaction existait, on en arrive aujourd’hui à accepter le principe de non-séparabilité fondamentale, et d’autoconsistance ; la théorie du « bootstrap » (Geoffrey Chew, 1960) considère comme inutile la notion d’identité précise d’une particule en regard de la notion de relation entre particules. La séparabilité apparaît à un haut degré de complexité lorsque l’organisation est devenue suffisante pour en décrire des échantillonnages structurés ; comme dans le hasard absolu, une forme peut naître à nos yeux dans l’univers interactif ; un ensemble peut être identifiable sans être ou même en étant individualisable malgré l’apparente non-séparabilité de l’univers physique ; la structure fondamentale de notre univers est de type bootstrap. « Cette impasse du concept de particule élémentaire » (Chew) semble bien pouvoir être dénommée en psychologie comme l’impasse de l’individu élémentaire ; et le temps semble venu de développer activement de nouveaux modèles qui, dans l’approche des relations de l’un à l’autre, ou de l’un aux autres, étudient surtout les relations ; c’est le propos du modèle biolimitaire qui, je le précise, est d’ordre médical et utilitaire, puisque son approche se fait par la pathologie (présupposée), avec extrapolation théorique à la normalité (présupposée aussi). Le modèle biolimitaire n’est pas un principe généralisateur ni une structure absolue [6], mais un outil d’observation ; si on évacue, par hypothèse de travail, mais très nettement, le Moi-Je de nos descriptions, nous découvrons bien vite des modes d’explication beaucoup plus adaptables et cohérents que tous les culs-de-sacs ensemblo-identitaires [7].

Toute la philosophie occidentale consiste en une dialectique de l’Un ; or, l’esprit humain semble incompétent à penser l’Un, à se dire ou à dire l’un ; le simple fait de le dire présuppose l’autre, d’où la relation d’objet.

Mais l’acte de dire lui-même est un tiers, d’où la dialectique, traversée du champ par le logos ; par le fait qu’il pense, l’homme invente des langages, et « réagence » ce qu’il perçoit en une combinatoire infiniment renouvelée (création/imagination).

De même qu’il est pratiquement impossible de penser l’Un, il est pratiquement impossible de penser le Moi, le Soi ; c’est là un des objets d’étude les plus inépuisables du monde, et l’on en vient même aujourd’hui à concevoir de nouveaux modèles du Moi, de type « individuation quantique » [8]. Il existe en effet un paradoxe irréductible entre la notion d’un soi permanent et d’un soi changeant ; de plus, le paradoxe s’acutise [9] avec la notion d’un soi immergé dans un univers en devenir ; permanence et changement sont deux des aspects de la vie.

Or, toute l’approche du Moi est née de cette relation active, « actante », entre un moi-même et un moi autre, mais aussi d’une relation permanente entre cet ensemble [moi-même/moi-autre] et l’ensemble [autrui] ; et cette deuxième relation est le lieu de l’identification, de l’acte comparatif : « suis-je même ou autre ? », « y a-t-il mêmeté ou différence entre ces deux aspects ? » ; car tout acte est comparatif : il produit et se produit par des échanges, comparaisons, combinatoires, réorganisations, essais d’assimilations, en somme par Mimesis [10].

Si le même et l’autre peuvent se distinguer à travers un Moi sur l’axe du temps, par exemple le moi d’avant, le moi de « nunc » et le moi d’après, le même et l’autre peuvent aussi se distinguer à travers autrui, entre un autrui différent et un autrui peu différent-de, ou semblable ; c’est à cette biolimite de négociation, de distinction, de différenciation, de travail d’identification entre deux formes d’autrui, que va pouvoir se connaître l’espace du « hic », lieu d’échange entre l’assimilable et l’assimilé, entre l’étranger et le semblable, entre l’inconnu et le connu, ou le reconnaissable.

Ainsi l’humain va son chemin, « dévidant et filant » (Ronsard), comme les deux aiguilles d’une machine à tricoter, transformant l’inconnu en connu, et réciproquement ; on trouvera d’un côté son corps, sa matière constituante, son économie interne, son espace propre, ses racines, sa famille, sa culture, et d’un autre côté le gibier, la matière assimilable, l’écologie, l’environnement, l’étranger ; et dans cette négociation permanente et « vitale » de l’« hic et nunc », entre l’avant et l’après et entre deux autrui, l’individu se « personnalise » ; mais que ce soit vers le même ou vers l’autre, il y a toujours ce même besoin, ce même désir, ce même comportement mimétique ! Comment nous distinguer de ceux qui nous ressemblent, et comment ressembler à (ou faire ressembler) ceux qui nous sont différents ? C’est la même « stratégie » pourrions-nous dire qui, devant l’étrange peut pousser à la conquête, à la fuite, à l’assimilation, à la négociation, etc., et qui devant le même peuvent parfois conduire au rejet ou à l’oubli !

La motivation et l’appétit d’un soi à négocier avec l’autre reposent sur l’écart entre la crainte de l’étranger et la « rassurance » du même (famille, terre de nos pères, etc.) ; mais il faut les deux pour être soi-même ; et cela correspond au concept de « mise en risque et d’attention vitale »… [11].

Nous avons beaucoup d’exemples, en 1982, pour illustrer l’opérationnalité de ce modèle ; évoquons le système génétique qui s’avère être un système vrai, ensemble ouvert, complexe, et « un peu hasardeux », d’une machinerie à fabriquer du même et de l’autre ; il se reproduit indéfiniment (semble-t-il), en assimilant les molécules avoisinantes pour en faire de l’autre même, et, dans le même acte, fabrique de la variété [12].

Le système immunitaire (Dausset) nous a montré les notions fondamentales de soi et de non-soi dans notre mémoire lymphocytaire, et surtout cette notion moderne et récente de soi-transformé [13] ; il fabrique donc du même évolué avec de l’autre ; il lui arrive aussi parfois de confondre l’autrui même et l’autrui différent (maladies d’auto-immunisation).

Mais le système incontestablement le plus complexe qu’il soit donné à l’homme d’observer, à part peut-être le cosmos, c’est son propre cerveau, lieu de l’hypercomplexité, espace où la mémoire et l’information sont encore plus importantes que la matière ! Et c’est dans ce domaine privilégié, moteur de la communication humaine, que se développent des sortes de spectacles différents les uns des autres, des sortes de « miracles » ou de domaines que l’on a cherché à qualifier comme des entités : le conscient, l’inconscient, le subconscient, l’imaginaire, etc. Mais il est vraisemblable que seuls les modèles interactifs permettront d’aborder un jour avec efficacité et neutralité les divers territoires explorables de l’activité mentale ; on décode ainsi déjà trois « réels » : le cerveau peut se référer à un réel extérieur, préexistant et présupposé (c’est un peu l’objet des sciences ou des techniques, voire de l’esthétique) ; il peut se référer au « réel possible » par sa compétence particulière à créer (projet), et à recombiner (imaginaire) ; il peut aussi se référer au réel des relations et des actes (c’est l’axiologie, la symbolique, c’est le domaine de l’éthique) ; mais quels que soient les différents « réels » présupposés ou possibles, l’ensemble des créations de l’esprit est interdépendant et concerne à la fois ces trois types de relations au moins du comportement mental, qu’il s’agisse des rites, des mythes, de la morale, du droit, du commerce, etc.

De plus le monde des représentations est toujours collectif ; les inventions existent parce qu’elles sont transmises (par les langages et par l’apprentissage) d’un esprit à l’autre ; la culture repose sur la fabrication d’un autrui semblable dans un système humain ; un homme vraiment seul ne peut se concevoir ; il n’a ni culture ni existence.

Quid de l’inconscient ? On peut facilement proposer un modèle du même ordre pour les relations du conscient et de l’inconscient ; le système nerveux central, si l’on observe son évolution embryonnaire, ressemble à une invagination de l’enveloppe extérieure du soma, avec aspiration progressive de cet extérieur vers l’intérieur ; la même image pourrait bien être proposée pour décrire l’univers mental comme une sorte de reflet à l’envers de l’univers biophysique ou organique ; faisant écho au monde matériel qui le fait naître, le monde mental peut être décrit comme un « ici et maintenant » en action et en devenir entre deux autrui assimilables et assimilés ; l’autrui assimilé aurait pour particularité de comporter le monde de la conscience, le monde du connu ou du reconnaissable ; et l’inconscient serait le lieu de l’autrui différent, illogique, irrationnel et intemporel de l’espace mental, de la psyché ; en lui se refléterait l’ensemble de l’inaccessible, de l’interdit, le magma du matériel fondamental devant lequel l’activité incessante de l’hic et nunc mental, « l’identificateur interactif » pourrait opérer comme un prisme ! Ainsi le Moi ne se définirait pas au niveau du conscient mais au niveau d’une certaine compétence à négocier entre une activité consciente rationnelle et une activité irrationnelle et hors conscient.

En considérant ainsi l’activité vivante avec un modèle simple d’identification permanente entre deux autres et non entre l’autre et soi, il devient possible de faire une étude comme si le soi était négligeable (« le moi est haïssable », etc.), tout en lui donnant la possibilité de réapparaître en fin d’analyse, comme royal triomphateur ou comme le clown de Freud. L’homme bluffe et cherche sa place, parce que sa place n’est pas prévue dans la nature ; le malaise et l’inquiétude lui sont constitutionnels, et la pensée n’est pas confortable ; et c’est pourquoi on crée, on parle et on écoute ; le langage, tout comme la voix, est une émergence dans l’ici et maintenant de la relation entre les inconciliables, entre les formes irréductibles du paradoxe de la vie.

Site de Jacques Oudot (1938-2007) : http://www.jacques-oudot.fr/


[1] Alexis Carrel (Livre de Poche)

[2] Jean E. Charon (Marabout Université, 343)

[3] Alvin Toffler (Denoël, 1980)

[4] Stéphane Lupasco (Julliard)

[5] Jacques Oudot : « Une inexplicable intimité ! » (revue Errata n°20)

[6] Raymond Abellio : « La Structure absolue, essai de phénoménologie génétique » (NRF, Gallimard, 1980)

[7] Cornélius Castoriadis : « L’Institution imaginaire de la société » (Seuil, 1975)

[8] G. Simondon : « L’Individu et sa genèse physico-biologique » (PUF, 1974)

[9] S’acutiser : terme médical signifiant devenir aigu ; exemple, transformation d’une leucémie chronique en leucémie aiguë.

[10] René Girard : « La Violence et le Sacré » (Grasset, 1978)

[11] Jacques Oudot : « Les biolimites » (Presses Universitaires de Lyon, 1981)

[12] François Jacob : « Le jeu des possibles ; essai sur la diversité du vivant » (Fayard, 1981) Albert Jacquard : « Eloge de la différence, la génétique et les hommes » (Seuil, 1978)

[13] Jacques Oudot, Alain Morgon, Jean-Pierre Revillard : « Dix Visions sur la communication humaine » (P.U.L., 1981)