Maurice Lambilliotte : Du bon usage de la conscience…


27 Sep 2010

(Revue Synthèse. No 230-231. Juillet-Août 1965)

A Mireille Chabert

L’homme auquel le sentiment du mystère n’est pas familier, qui a perdu la faculté de s’émerveiller, de s’abîmer dans le respect est comme un homme mort… Je crois fermement qu’il existe quelque chose en dehors de nous…

L’essence de la religion c’est d’être capable de se mettre dans la peau d’un autre être humain, de se réjouir de sa joie et de souffrir de sa souffrance.

Albert EINSTEIN

NOTRE siècle approche à grands pas de son terme. On s’en préoccupe, comme on a dû le faire, à la fin du siècle dernier. A ce moment, évoquer le XXIe siècle qui allait poindre, s’en réclamer par avance, constituait un signe d’avant-gardisme. Certains esprits ont toujours été attentifs à se sentir en flèche de leur temps. L’intention, il est vrai, ne fut pas toujours suffisante et un certain snobisme n’est pas toujours absent de telles attitudes.

On reparle en tout cas de plus en plus aujourd’hui d’avenir. On mesure les projets, au minimum, par décennies. On interroge les horizons futurs. Cette formule sert même d’enseigne ou d’indicatif à certaines tendances politiques. Ainsi par exemple, en France, le mouvement Horizon 80 que de plus avancés porteront sans doute bientôt pour le moins au terme de ce siècle, qui déjà s’essouffle. Il n’est donc pas étonnant que des essayistes ou des sociologues cherchent à deviner les conditions qui seront celles de l’homme du XXIe siècle et que d’aucuns même, essayent d’en tracer déjà, quelque portrait-robot. D’autres — et qui pourrait leur donner tort ? — dépassent allègrement cette échelle du siècle. Pour eux nous devons penser désormais en termes de « millénaires ». Avec le XXe siècle, c’est en effet le IIIe millénaire d’après l’ère chrétienne qui s’amorce. Le coefficient siècle ou millénaire affecte assez différemment faut-il le dire, l’optique que l’on s’impose ou que l’on recherche.

A tout prendre, il y a dans de telles extrapolations quelque chose d’assez réconfortant. En dépit des périls qui pèsent sur son destin, l’espèce humaine se projette délibérément dans l’avenir. Elle fait ainsi un acte de confiance qui ne peut jaillir que d’une intuition, elle-même émanée des profondeurs d’une espèce qui sent une large frange de temps ouverte encore devant elle.

Jean Fourastié vient, une fois de plus, de se pencher sur l’avenir, dans un livre déjà célèbre, qu’il intitule « 40.000 Heures » et qu’il sous-titre: « inventaire  de l’avenir ».

Même au départ de données sociologiques, techniques et scientifiques, on peut certes projeter l’avenir de plusieurs manières. Il est intéressant que Jean Fourastié ait choisi comme expression le nombre d’heures qui devraient être pressées par un individu moyen au cours de son existence. Trente heures de travail par semaine, quarante semaines par an, cela donne, écrit Jean Fourastié, 1200 heures de travail par an. Comme par ailleurs, les médecins et notre intérêt, nous conseillent de maintenir les hommes en activité jusqu’à soixante-cinq ans au moins, c’est trente-cinq à quarante années d’activité professionnelle qui seraient associées à la semaine de 30 heures. Comme 35 par 1200 font 42.000, on pourra apprécier à 40.000 heures la durée moyenne de l’activité professionnelle effective d’un homme pendant le cours de sa vie entière … Comme de plus, la durée de la vie de l’homme moyen approchera alors de quatre-vingts ans, par 365 jours de 24 heures, soit 700.000 heures, c’est 6 heures sur 100 que nos descendants consacreront à cette œuvre de production qui, pendant des milliers d’années, absorba la quasi totalité des forces physiques et de l’activité intellectuelle de nos millions d’ancêtres.

A la lecture de tels textes, on pourrait se croire plongé dans quelque ouvrage de science-fiction. Tout le livre de Fourastié qui volontairement sans doute a sacrifié par son titre, à un certain désir de frapper  l’imagination, s’inscrit en faux contre un diagnostic aussi sommaire. Il fait certes confiance à la science, à la technique, à l’organisation mais pas du tout d’une manière géométrique. S’il paraît réaliste et nécessaire de penser aujourd’hui que tout devient possible, l’homme doit aussi se rappeler, non moins nécessairement, dit Jean Fourastié, que tout n’est pas possible tout de suite et que tout n’est pas possible à la fois. Tout le livre repose sur la recherche des nuances qu’il convient donc d’apporter à des jugements qui ne seraient que de trop faciles extrapolations.

Notre but n’est pas d’analyser ici par le menu la substance si riche de ce livre choc, mais plutôt de rendre curieux le plus de lecteurs possible qui y trouveront une pâture qui dépassera leurs espérances. Jean Fourastié ne veut pas seulement, par ce « coup de gong » des 40 mille heures, alerter son public et le mettre en condition d’espérance. Il s’agit beaucoup plus pour lui, de faire saisir les raisons de cette réduction des prestations d’autrefois et de faire percevoir également la nature et la complexité des transitions entre un présent que nous connaissons et un futur relativement proche que nous pouvons, dans ses grandes lignes tout au moins, imaginer. Un chapitre du livre de Fourastié est d’ailleurs intitulé: « La  condition humaine en transition. »

Sa conclusion mérite de nous retenir davantage encore. Jean Fourastié ne croit pas au déclenchement automatique, ni davantage « messianique » du progrès. L’homme est une réalité complexe qu’il serait malaisé de mettre en formules. L’homo-economicus, écrit-il, n’est qu’une faible part de l’homme. L’espèce humaine tout entière est en évolution.

Nous pourrions évidemment multiplier les citations qui précisent avec force, la position bien au-delà d’un simple économiste ou sociologue qui est celle de Jean Fourastié. Pour étayer sa projection des nouvelles conditions qui peuvent normalement être celles de l’homme dans un avenir assez rapproché, il s’appuie certes sur la science, celle de l’information notamment, sur la domestication de nouvelles sources d’énergie, sur le champ chaque jour plus étendu des applications de l’électronique et, bien entendu, sur l’expansion démographique puisqu’il va jusqu’à imaginer qu’avec les techniques dès maintenant connues, la terre qui nourrit fort mal aujourd’hui ses 3,5 milliards d’habitants, pourrait en nourrir de 50 à 80 [1]. Il ne sous-estime nullement non plus la disparité qui existe actuellement encore et mettra longtemps à se combler entre les peuples à haut développement technique et ceux qui en sont seulement à l’aube de leur développement. Tous ces thèmes, nos lecteurs les connaissent. Nous les avons évoqués maintes fois avec moins de précision certes, que ne le fait Jean Fourastié. Ce que le livre de Jean Fourastié pose, c’est ce que déjà nous avions entrevu avec une information forcément beaucoup plus limitée, dans un essai publié en 1944, sous le titre « Le Grand Problème ». Ce Grand problème, comme les 40.000 heures de Fourastié, visait à l’adaptation de l’homme aux conséquences mêmes des fruits  de son génie, à une réduction de ses prestations obligatoires, physiques et même intellectuelles et, dès lors aussi, à une plus grande disponibilité pour chacun d’une plus grande part de sa propre durée. Il s’agit dès lors, du problème très général mais, à notre sens, très imparfaitement qualifié de problème des loisirs. Il s’agit, en effet, de bien autre chose que d’utiliser des loisirs. Il s’agit pour l’homme de se chercher et de découvrir les méthodes et les moyens d’un humanisme plus adéquat, qu’on le qualifie de nouvel ou de jeune humanisme, les mots importent moins que la réalité à la fois individuelle et collective impliquée.

IL faut sans cesse rappeler, écrit Fourastié, que le but de l’éducation est de donner à l’homme la civilisation des hommes. A une époque où la civilisation évolue vite, le contenu de l’éducation doit changer vite.

La réduction du temps de travail va permettre un allongement des études. La société deviendra ainsi peu à peu, sinon une société de bacheliers, du moins une société où ce niveau de culture sera usuel, comme elle est passée de l’analphabétisme au niveau du certificat d’études primaires.

Les méthodes de l’instruction, le contenu de l’enseignement, les méthodes d’éducation devront être réétudiées. Il faudra tenir compte des aptitudes biologiques du cerveau qui, pour Fourastié, pourrait d’ailleurs constituer un « élément durablement restrictif ».

Il importera de même, dans un temps de spécialisation progressive, de limiter ces spécialisations aux années de fin d’études et aux premières années de profession et d’insister, au contraire, sur les idées générales et les synthèses. Ce n’est certes pas ici que l’on discutera du bien fondé de ce pertinent conseil.

L’instruction ne peut seule aider les hommes à cette adaptation aux conditions de leur temps, ni à l’éclosion d’une civilisation véritablement supérieure. L’humanité qui vivait instinctivement devra vivre désormais consciemment.

Une morale complexe, différenciée et mouvante, succédera, écrit Jean Fourastié, au décalogue immuable et sommaire. Une immense tâche d’in formation, de réflexion, de précision, de décision, doit se substituer au rite, à la spontanéité et à l’impuissance.

Il revient sur ce thème dans sa conclusion générale.

« L’homme est ainsi, dit-il, de par le progrès même de ses techniques et de par l’extension progressive de ses connaissances, à la perpétuelle recherche de la cité qui lui convient: non seulement de la maison, du logement, de la cuisine et de la salle de bains, non seulement du village, du « grand ensemble », de la ville ou de la « nébuleuse urbaine » mais encore de la société, du statut politique, de la constitution et, je n’hésite pas à ajouter, de la conception du monde qui lui conviennent. »

Sur ce raccourci, qui est celui d’un sociologue assurément épris d’humanisme, mais qui est convaincu que c’est au plan intellectuel ou mental que tout, au fond, s’articule, il y aurait matière à de longs développements. Jean Fourastié se montre assurément très préoccupé par le bonheur de l’homme et pour lui, ce bonheur n’est pas exclusivement à base économique, sociale, même culturelle (si l’on n’englobe dans la culture que le développement des connaissances intellectuelles). Il est notamment préoccupé par le choix des « motivations » qui aideront l’homme à avancer, alors que le prolongement de la durée d’existence risque d’atténuer la spontanéité instinctive et la croyance religieuse qui, en d’autres temps, moins favorisés, soutenaient l’homme et lui offraient des objectifs en rapport avec la vigueur même de ses forces vitales élémentaires.

Jean Fourastié reste cependant très intellectuel. En fait, écrit-il, l’instinct a fait ses preuves à long terme sur cette terre: l’intelligence débute.

Belle espérance assurément à condition que le contenu de cette intelligence et plus encore son champ d’action osent déborder le jardin clos du rationnel. Un paragraphe semble, il est vrai, nous livrer, encore que timidement, sa pensée. « … j’accorderais pour ma part, écrit-il, de grandes chances de réussite aux groupes humains qui auront la chance ou la sagesse de se tenir à l’écart de l’actuel désordre effervescent, de conserver quelques siècles de plus, leur vie traditionnelle, et de rejoindre la civilisation scientifique lorsqu’elle aura été épurée et consolidée par des espérances nécessairement coûteuses. »

LE sociologue ici se laisse heureusement dépasser par le penseur, par l’humaniste. Il témoigne plus simplement peut-être d’un homme qui n’ignore pas que les liens de l’individu à son contexte vivant dépassent les rapports sociologiques, économiques et sociaux; dépassent aussi les rapports d’un monde communautaire si élevé qu’en soient les mobiles, et que l’individu en tant que vivant est relié à la vie, à l’Unité, à cette Unité qu’une mystérieuse intuition qui, pour beaucoup, a force d’évidence, nous fait associer à la réalité même de cette vie qui nous anime et au sein de laquelle nous baignons.

Au risque de me répéter, c’est à ce point que je voudrais articuler l’essentiel de mon propos.

Tout ce qu’écrit Fourastié, particulièrement en ce qui concerne la formation intellectuelle, l’éducation sociale de l’individu se situe dans une perspective de nécessité dont l’évidence n’est guère discutable. L’homme du IIIe millénaire, ou celui du XXIe siècle, activera au maximum ses facultés intellectuelles par l’enseignement, l’expérimentation. Son éducation éveillera en lui des facultés et surtout des réflexes. Comme l’écrit Fourastié, l’homme de demain aura sans doute des exigences plus grandes d’objectivité. Il en résultera, tout au moins au plan des rapports sociologiques, des chances plus grandes de communication, voire de compréhension.

Un paradoxe, ou que l’on pourrait qualifier tel, se profile toutefois à l’horizon de cette phase de civilisation: celle des 40.000 heures pour reprendre l’expression de Fourastié et en général toute civilisation qui fera aux pouvoirs réels de l’homme sur la nature, une place plus grande. Ce paradoxe, c’est qu’un certain degré et plus encore une exigence pourtant justifiée et nécessaire d’objectivité, risquera de laisser plus encore qu’à présent, en friche, d’autres niveaux d’affectivité et même d’autres facultés effectives ou potentielles, inhérentes à l’humain.

Toute objectivité, dans la mesure où elle est fondée, où elle assure une certaine communication d’échanges intellectuels plus précis entre les hommes, ne va-t-elle pas rejeter automatiquement une certaine frange de nuances ? Pour être plus clair, un certain antagonisme existera toujours entre objectivité et subjectivité. S’il ne peut être question d’accorder quelque privilège que ce soit à la subjectivité, ni d’adopter dès lors une attitude de méfiance à l’égard de l’objectivité, il n’est cependant pas possible non plus que l’on néglige, voire que l’on étouffe la subjectivité même et surtout au niveau supérieur de la connaissance et de la création.

Quand on parle de subjectivité, il ne s’agit pas de prôner pour autant, un retour à des états plus ou moins instinctifs, ni d’accorder quelque primat ou priorité à l’affectivité, à l’émotivité sur le jugement et l’exigence de lucidité qui, elle aussi, émane d’ailleurs (en tant qu’exigence) de nos sources les plus profondes, donc subjectives. Mais la subjectivité, c’est notre état d’être, c’est notre état d’individualité ou de personne. Il se confond dès lors, pour nous, avec l’exercice le plus intégral de notre conscience. Car l’homme, qu’il soit d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, ne peut s’exprimer, même à soi-même, ni par les seules conditions de son existence, ni par les fruits du génie, ni par son patrimoine historique. Il ne le peut pas davantage par sa physiologie, voire sa psychologie, ni même exclusivement par son intelligence si aiguë et si riche soit-elle, mais bien par un ensemble de facultés au cours desquelles se rejoignent ou plutôt jaillissent, à la fois, ses prises de conscience du monde extérieur et de lui-même, ses intuitions, ses craintes, ses angoisses ou ses espérances, son désir de connaissance, son besoin de dépassement, sa perception d’être, même si cette perception est fractionnée et fugace, sa conviction que tout ce qu’il sait est relatif ou se réfère à des dimensions dont lui-même homme, a fourni les normes, et qu’au-delà de cet univers projeté même au départ de longues et multiples expériences, même à travers le filtre de multiples analyses et vérifications, il existe un contexte supérieur, un champ de forces plus complexes avec lequel il est viscéralement et psychiquement relié. Cet ensemble de facultés ou de potentialités c’est pour nous la conscience: la conscience dans son acception la plus totale, avec toutes ses implications, l’immense champ mal exploré encore de ses possibilités. Et cette conscience, informulable comme telle, encore qu’il faille bien en admettre et en constater la présence en chacun de nous, est vraiment notre centre, notre noyau vivant, notre principale et même essentielle faculté ou ressource pour pouvoir exercer pleinement pour le présent et plus encore pour l’avenir, pour pouvoir assumer, cette condition d’homme.

Si l’on  accepte ce qui est plus qu’un postulat intellectuel, plus qu’une hypothèse, plus que le fruit d’une conception de l’homme et du monde, une réalité qu’il est loisible à chacun de percevoir, avec laquelle chacun de nous cohabite, mieux encore, qui est nous-même à son plus haut degré de singularité (par rapport au pluriel de nos facultés et de nos états collectifs), il est évident qu’il faut reconnaître à cette « conscience », le rôle éminent qui est le sien. Qu’il faut en faire (et volontairement) le centre vivant aussi, de toute intelligence car cette conscience est vraiment notre outil fondamental, le socle de notre personnalité, aussi bien que le réservoir de ses formes d’avenir, en fait, de tout notre potentiel d’évolution exhaustive et d’adaptation.

Une question qui à beaucoup paraîtra naïve, peut être posée ici. Comment utiliser cet outil qui est si intimement nous-même et à la fois autre et plus en tout cas, qu’une certaine réalité de notre ego le plus habituel ? Comment faire jouer à la conscience le rôle de foyer central, de source de jaillissement et de création, de moteur aussi de notre volonté, de notre impérieux besoin de dépassement ?

Le fait de se centrer a priori sur la conscience et sur tout ce qu’elle implique, constitue déjà une première prise de position, non point seulement conceptuelle, mais fondamentalement active. On part en somme de l’existence d’un centre et ce centre se révèle être un foyer, un creuset et un moteur. La conscience est aussi le lieu ou la fonction, par laquelle l’humain peut se percevoir effectivement relié à la Vie (à la Vie dans son acception de totalité vivante, de « pneuma » universel). C’est pour cette raison d’ailleurs que, centré plus activement, plus vitalement sur la conscience, l’homme sera à même de dégager d’autres échelles de valeurs plus larges et peut-être plus justes. Sans doute touchons-nous ici un des « mystères » du destin de l’homme.

L’heure est peut-être venue, ou s’approche en tout cas, os? il devra admettre sa double citoyenneté: celle de membre éphémère d’une espèce — d’un phénomène humain — qui s’étend sur une phase plus ou moins longue de durée cosmique, et celle de citoyen de ce cosmos, lequel dépasse en étendue, dans le temps comme dans l’espace, de même qu’il transcende en « qualité », les notions mentales que nos connaissances physiques et mathématiques nous proposent, touchant notre appartenance à la Vie, à l’Unité de la Vie et à tout ce que cette perception implique de transcendance non intellectuelle, ni métaphysique, mais en quelque manière expérimentale et pour certains lourde d’une indéniable évidence.

Comment nous rapprocher, comment nous associer, comment communier au cours de nos séquences d’existence les plus modestes, avec cette « conscience » si mystérieusement co-extensive ou co-existante à la Vie dans son sens le plus plein ?

Nous touchons ici, répétons-le, plus qu’une notion assimilable: un acte, un point, un « moment » de passage du contingent le plus quotidien à ce qui pourra nous paraître comme acte de transcendance, tellement naturel et même tellement modeste. La conscience, cette conscience qui nous est tellement consubstantielle et que nous ne différencions mentalement, que pour tenter d’approcher mieux et plus efficacement de son usage, n’exige pas a priori de nous, une mise compliquée en condition. La conscience est, sans nul jeu de mot, notre bonne conscience. Il nous suffit pour en percevoir la présence et la vivante fonction en nous, d’être humble et attentif. La conscience — qui est, à mon sens, avant tout, en chacun de nous, la conscience de la Vie, la conscience d’états vécus d’être — n’est sans doute pas au premier chef une fonction sociale de l’humain. J’insiste bien, au premier chef. Elle est en nous de l’ordre le plus intime. C’est pourquoi elle requiert si impérieusement le silence, un certain silence. Non une hautaine prise de distance à l’égard du « monde » mais plutôt un certain détachement qui laisserait au « vestiaire » pour reprendre une comparaison célèbre, tout ce qui contribue à situer un individu trop matériellement dans un certain contexte, dans une certaine hiérarchie sociologique. La conscience aime avant tout respirer. Elle ne peut le faire si des contraintes superficielles (et à son échelle, vaines) la distraient ou lui imposent une attitude. Toute conscience profonde est pudique. Seuls ceux qui savent d’expérience à quelle profondeur psychologique s’enracine tout sentiment de pudeur vraie, nous comprendront. La conscience aime aussi la simplicité. Elle n’est point fonction  des ténèbres, mais fleur de l’aube. Sa modestie autant que sa pudeur incitent les intuitions les plus profondes à jaillir sous sa douce lumière, sans pour autant que cette conscience les ait appelées, leur ait intimé le moindre ordre. Il y a aussi dans l’acte spontané de la conscience, beaucoup d’amour, beaucoup de paix, beaucoup de douceur. Et l’intuition est un fruit de cette conscience. Elle est un état dont on s’est sans doute trop peu préoccupé. Son mystère (et j’insiste à dessein sur ce terme) c’est qu’elle émane d’états intérieurs nantis a priori d’autres dimensions que celles que nous utilisons ou imposons inconsciemment et que pourtant, cette intuition cherche, au-delà de la spontanéité de son jaillissement, à nous communiquer quelque chose d’essentiel que nous pourrons assimiler.

Modestie, simplicité, amour-affectif, paix ou sérénité, silence — et non seulement le silence majestueux des grandes heures, mais même la simple rupture avec la rumeur confuse qui est une sorte de brouillage d’ondes, — l’acte de conscience est un acte d’éclosion, un acte d’affectivité certes mais aussi et toujours un acte de lucidité. Cette lucidité, il est vrai, ne nous est pas donnée. Elle résulte à travers un certain climat intérieur dont nous sommes trop souvent distraits, d’une distanciation. Une des particularités ou, si l’on préfère, une des exigences de la conscience est de fonctionner à partir d’une certaine prise de distance intérieure, à l’égard de l’acte ou de la révélation sur laquelle son intuition et sa lucidité connexe vont pouvoir s’exercer. Peut-être étonnerais-je certains lecteurs, mais l’humour qui est aussi une prise de distance à l’égard de soi-même, qui dès cet instant peut devenir objet de perception objective et de jugement, est assez proche de certains mécanismes subtils de la conscience.

Si l’on admet comme condition nécessaire de l’acte vraiment valable de conscience, cette distanciation intérieure, toute une méthode se dégage. Et c’est précisément cela que nous appellerions volontiers le bon usage de la conscience.

Je n’en donnerai ici que quelques exemples ou possibilités.

La conscience n’étant pas seulement, ni surtout principalement ce tribunal de dernière instance qu’imaginent certains moralistes, c’est donc bien autre chose que l’on peut attendre d’elle.

La conscience peut nous rendre le sens aigu de notre propre présence et même, dans certains « moments  d’état de grâce », de notre sentiment profond, même transitoire selon notre sens de la durée, d’être, et d’être avec plénitude et lucidité dans une simple contemplation, décontractée, accueillante, attentive, communiante, du moindre instant. Nous pouvons ainsi nous retrouver, atteindre des moments de douce plénitude dans la simple et modeste contemplation de la lumière qui bouge sur les objets, aube ou couchant, dans l’observation d’un oiseau qui prend son vol, d’une branche que le vent incline, d’une fleur à peine éclose et dont les pétales sont déjà lourds de rosée, d’une rosée qui serait larmes, non de tristesse, mais de trop plein d’être.

Nous négligeons hélas de plus en plus ces exercices simples et faciles qui nous relient à la Vie et à nous-même plus profondément que nulle philosophie ni spéculation dialectique seules, ne pourraient le faire.

Toute contemplation attentive, accueillante a priori (ce qui n’empêche, faut-il le répéter encore, nulle lucidité ultérieure) est un acte de conscience et un acte fécond. La conscience redoute moins, bien au contraire, le témoignage des sens. Car les sens aussi nous mettent en état d’échange avec la Vie. Ce qui, par contre, occulte la conscience, c’est l’excès d’abstraction, la cérébralisation à outrance, une certaine spéculation qui n’est que mentale. Nous traversons ainsi l’existence comme des somnambules, comme des voyageurs pressés, trop exclusivement préoccupés par quelque objectif immédiat gonflé de notre désir ou de nos angoisses. Nous nous privons ainsi de l’incomparable richesse d’échanges qui sont précisément autant de fleurs et de fruits authentiques et réels de la conscience.

Combien d’œuvres plastiques ne sont, pour des milliers d’hommes qui croient pourtant les regarder et les avoir vues, que de simples écrans plus ou moins colorés, placés entre eux, des préoccupations misérablement contingentes et un réel intérieur qui est notre seule vie individuellement authentique ? Or, quelle richesse ne peut se dévoiler, quel chant secret ne peut jaillir pour et par certains être privilégiés, de la contemplation attentive et fervente d’œuvres qui, en dehors de leur sujet ou de leur objet, sont lourdes de la fixation de « moments »  de vie et de moments exceptionnels par leur densité, de ceux qui les ont réalisées ? Ici, la conscience, l’acte d’attention et de ferveur peut seul nous mettre en liaison effective avec le créateur de l’œuvre et nous aider alors à participer, pour une part, à cet acte de délivrance et de dépassement qui libère et que constitue tout moment de haute compréhension, d’intuition ou de création.

La véritable critique des œuvres plastiques — des autres aussi — ne pourra, et surtout à l’avenir, être valablement que celle, qui s’approchant par un acte intérieur authentique, du créateur de l’œuvre, en fera brusquement resurgir des richesses qui, dès cet instant, par cet acte d’intuition, auront retrouvé leur vertu d’état naissant, mais pourront même, et cela n’a rien de paradoxal, dépasser les intuitions conscientes et l’aveu du créateur lui-même.

C’est par cette distanciation féconde de la conscience, que l’individu involontairement aussi, peut le mieux sortir de soi. Le cœur, sinon par complaisance à soi, n’est jamais seulement qu’ouverture à soi-même, mais découverte et parfois révélation de l’autre. Alors s’amorcent dialogue, échange, sympathie. La grandeur de l’Évangile, ce qui en a été magnifié au début, puis négligé, c’est cela. Non a priori une ferveur religieuse d’adulation, d’adoration ou de crainte, mais un mouvement en quelque sorte viscéral, qui nous porte vers autrui mais qui plus est, vers l’autre qui souffre. Sympathie n’est-ce pas cela ? Souffrir avec ? La souffrance étant hélas le lot de tout ce qui a, de tout ce qui prend conscience et appelle donc naturellement un accueil, une présence beaucoup plus qu’un remède. Et c’est peut-être cela aussi le mystère de la charité. Un mystère que les hommes auraient inventé comme un défoulement de leur propre détresse.

Car ce que l’acte de conscience, ce que le bon usage de la conscience peut nous enseigner, c’est qu’il faut sortir de soi. C’est qu’il faut, et sans cesse, briser les scléroses morales qui s’épaississent et nous emprisonnent insensiblement dans la plus inhumaine des solitudes. La conscience n’est donc jamais un moyen de fuite de soi-même, mais tout à l’inverse une courageuse, et qui devrait être incessante tentative de sortir de la place forte d’un ego investi, où l’air se raréfie et où les psychoses d’égoïsmes se conjuguent bientôt aux chants les plus désespérés, car ce sont vraiment des chants de morts et de ténèbres. Ainsi la conscience apparaît-elle, entr’autre fonction aussi, comme un mode de respiration de l’âme.

L’amour aussi bien que les sommets de certaines amitiés participent des mêmes mouvements, des mêmes exigences: rompre les redoutables enchantements d’une solitude qui commence par se complaire à soi-même, se ferme de plus en plus et se détruit alors à la manière du scorpion qui se suicide.

JE n’ai pu qu’esquisser ici quelques occasions, quelques moyens d’exercer ce bon usage de la conscience. J’ai pris à dessein des exemples au niveau de l’existence de chacun. Me suis-je pour autant éloigné du livre de Fourastié ? Je ne le pense pas.

Les 40.000 heures que son titre évoque, ne sont certes pas le début de l’âge d’or. Les 40.000 heures ne concernent qu’une part — importante assurément — de l’existence des individus. Ni les progrès techniques, ni les conditions nouvelles de l’existence de communautés de plus en plus technifiées ne changeront la nature humaine en profondeur. L’erreur de certains idéologues a été de croire que les hommes pourraient être un jour le reflet de conditionnements économiques et sociologiques.

La nature même du progrès, la libération qu’il assure aux individus, accentue, tout au contraire, l’importance de cette perception de l’état d’être, lequel est un état subjectif et, dès lors, individuel.

S’agit-il pour autant de dresser l’individu contre la collectivité ? S’agit-il de s’élever contre une irrésistible « socialisation » de l’homme ? Certes pas ! Mais bien de comprendre que cette « disponibilité » de soi-même, que les progrès techniques sont en train d’assurer à l’homme, n’a de sens, que si celui-ci en fait la condition du franchissement  par lui, d’une étape de son destin et, précisément, dans le sens de son indéniable besoin profond de dépassement et on pourrait presque dire de respiration psychique.

C’est bien pourquoi d’ailleurs l’impératif qui consiste à se centrer sur les appels et les moyens de sa conscience active est sans conteste possible pour l’homme, pour chacun de nous, l’appel le plus clair, le moins équivoque de notre destin autant que de notre salut, de notre équilibre intérieur, de notre bonheur.

Et c’est pourquoi aussi, tout humanisme nouveau, tout jeune humanisme devra chercher son inspiration la plus vigoureuse dans l’éveil ou le réveil de cette fonction de la conscience qui nous relie aux autres, qui nous relie à l’espèce, qui nous relie au Cosmos, à la Vie dans son irradiante unité, mais qui nous permet aussi de nous relier à nous-même en accédant à la perception de l’état d’être. La conscience est aussi et c’est même l’essentiel, le lieu des osmoses fécondes avec le pneuma universel, avec l’énergie qu’il détermine. La conscience est aussi la source intérieure de cette lumière à laquelle toute connaissance et de tous temps a mystérieusement aspiré. N’est-il donc pas licite et indispensable qu’au seuil d’une étape essentielle de son destin, l’homme s’identifie de plus en plus activement à cette prodigieuse conscience, qu’il en fasse son véritable foyer de vie, son centre de gravité, son centre d’amour, de véritable liberté et, dès lors aussi, le centre de sa plus haute dignité ?


[1] « L’objet du présent livre n’est en rien d’en faire l’inventaire (de la vie au XXIe siècle), ni même d’en rappeler les principaux éléments. Nous devons toutefois les évoquer ici pour marquer à l’esprit du lecteur que c’est bien de ces merveilles techniques que nous traitons ici: ce sont bien ces « lasers », ces « masers », ces photopiles, ce pétrole comestible; ces reins et ces cœurs artificiels, ces enzymes, ces accélérateurs de croissance, ces moteurs atomiques, ces perceuses de montagne, ces « spoutniks » et ces satellites artificiels, cette cybernétique… qui fournit la matière de nos réflexions. » Jean Fourastié, p. 15.