Archaka : Du crime au sacrifice


17 Nov 2014

Archaka (1942-1996) de son véritable nom Jehan De Visme a écrit sous le pseudonyme « Alexandre Kalda ». Il a vécu à Pondichéry depuis 1975 jusqu’à sa mort. Il a été traducteur de Sri Aurobindo et professeur au Centre international d’éducation Sri Aurobindo (en 1986). Auteur de nombreux livres sur la vie intérieur et l’évolution de l’humanité selon la vision de Sri Aurobindo…

(Extrait de Alexandre Kalda: Le Dieu de Dieu. Flammarion 1989)

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 OM NAMO BHAGAVATÉ

Pour Hélène

« Car nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous recherchons celle de l’avenir. »

Paul, Épître aux Hébreux, 13, 14.

J’appartiens à la génération des génocides : celle qui, née pendant la Seconde Guerre, prit conscience du monde comme d’un perpétuel champ de bataille. Aux bombarde­ments de l’Europe, succéda bientôt l’explosion, sur Hiroshima, de la première bombe atomique, tandis que nos pays délivrés apprenaient, épouvante au moins égale, ce qui avait eu lieu dans les camps de concentration. En un instant, une ville entière pouvait être détruite sous les yeux effarés des nations. En quelques années, une race entière avait failli disparaître à l’insu des autres peuples.

Au code génétique inscrit dans nos cellules, s’ajoutait, dans notre subconscient, la plus formidable horreur de tous les temps. Trop petits pour savoir ce qui était ainsi entré en nous, nous réagîmes en aveugles et déclarâmes par tous les moyens la guerre au monde adulte.

J’avais douze ans lorsque je gribouillai mon premier livre : en rupture de famille, le héros, à peine plus âgé que moi, allait vivre dans les bas-fonds. Seize ans lorsque je signai mon premier contrat pour un roman sans grande valeur littéraire, sans doute, mais où j’écrivais ces mots qui se sont plus tard retrouvés au cœur de tous mes actes : « J’ai tué la mort. J’ai non pas tué, mais détruit, non pas la mort, mais l’idée de mort en moi. »

Par bonheur, je ne devins pas célèbre, en dépit des efforts de certains pour me transformer en singe savant. Je fuyais — déjà — la mondanité. Je voulais me connaître moi-même plutôt qu’être connu. Aucune des images que l’on m’imposait ne correspondait à ce que je pressentais. Qu’avais-je à voir avec ce fils de hobereaux ruinés que mes parents voulaient me voir être ? Avec cet étudiant en droit et en philosophie dont je ne tins pas l’emploi jusqu’à la licence ? Avec cet instituteur de la banlieue rouge qui, pendant le mois où il exerça, chahuta avec ses élèves l’idée fantôme de l’enseignement traditionnel ?

Comment aurais-je rien pu désirer d’un monde qui, me semblait-il à cette époque, avait failli à ses devoirs et s’était déshonoré ? Je n’étais pas seul à penser ainsi, mais ne le savais pas. D’ailleurs, il ne s’agissait pas vraiment d’une pensée, plutôt du sentiment aussi impérieux qu’irréfléchi de ne pouvoir appartenir au monde qui avait abouti à Auschwitz et Hiroshima.

L’image d’Isaac me hantait. Toute jeunesse était, à sa ressemblance, sacrifiée sur l’autel patriarcal. La guerre d’Algérie battait son plein. Forcé par notre père à devan­cer l’appel, mon frère aîné portait l’uniforme au Sahara. Du plus profond de mon être, montait un cri d’horreur et de refus — et c’était celui-là même qu’à peine né j’avais commencé de pousser alors que les bombes pleuvaient sur l’Europe et que les nazis torturaient les Juifs (si, écrivain, j’ai choisi de porter un nom juif, c’est à la fois pour bra­ver l’antisémitisme de mes parents et pour prendre sur moi la souffrance d’une race martyre). Le cri n’avait cessé de s’amplifier dans mon cœur, nourri par les guerres et les révolutions aux quatre points du monde. Et voici qu’il sortait de moi, nommant précisément les choses : couché sur l’autel du sacrifice, Isaac retournait le couteau contre son père.

J’avais choisi de vivre. Et, à mon émerveillement, je découvris peu à peu qu’il en était de même pour l’ensemble de ma génération. Nous refusions d’être immolés à un Dieu vampire. De toutes nos forces, nous rejetions l’autorité paternelle, non pour complaire aux zélateurs de Freud — nous n’épousâmes pas notre mère —, mais pour sauver notre vérité. « Je suis mon propre père et mon propre fils. » C’est une phrase que j’écrivis à plusieurs reprises, et même dans une lettre à mon père, qui, bien sûr, ne pouvait la comprendre.

La prise du pouvoir par la jeunesse d’alors se fit en plusieurs étapes, qui n’eurent en commun que ce refus catégo­rique de toute tutelle. Séquelle obligée de la guerre, il y eut d’abord un mouvement de violence apparemment gra­tuite qui consterna la bourgeoisie absorbée dans sa reconstruction. L’adolescent apparut soudain comme un desperado dont la brûlante anarchie ne faisait que repro­duire l’image enregistrée jadis, lorsque l’Allemagne hitlé­rienne faisait ramper le monde dans le sang et la boue.

On analysa ce comportement de voyous rimbaldiens, on le comprit, on pardonna. On ne s’attendait pas à la suite : la révolution pop, le flower power, le mouvement hippie. Aux anges exterminateurs dont les saccages inquiétaient en même temps qu’on savait devoir les justifier, succéda l’incroyable extase d’une génération qui, sans discours, proclamait son reniement des valeurs sociales et guer­rières et sa foi en l’amour, en la paix et en Dieu.

Oui, en Dieu. Et c’était le plus surprenant dans notre génération qui, plus qu’aucune autre, avait toutes les rai­sons d’être athée : le monde, en sa dérive, poursuivait sous diverses latitudes la guerre qui nous avait vus naître. Mais chaque époque a ses mythes, ses mobiles, ses symboles. L’absurde et l’existentialisme ne nous concer­naient pas. Nous ne voulions nous étendre ni sur le tra­gique des choses ni sur l’impuissance des hommes. Il nous était plus urgent, et peut-être plus facile, de faire table rase et de surgir en notre nudité douce et souriante devant ceux qui nous avaient enfantés entre deux rafales de mitraillette ou deux alertes, deux sabotages ou deux déportations.

Nous avions une horreur viscérale de tout ce qui, évo­quant Mars, exaltait la virilité. Jeunes hommes, nous nous vêtions à rebours des hommes, portions des bijoux, avions les cheveux aussi longs que les filles. Nous n’aimions pas l’argent, vivions au jour le jour, sûrs de trouver ici ou là un refuge, quel qu’il fût, chez l’un ou l’autre, connu ou inconnu. On l’a dit et répété : nous for­mions une Internationale, mais qui ne revendiquait rien, une fraternité plutôt, une religion underground qui, à tra­vers le monde, par l’intermédiaire de ses idoles — les chanteurs pop —, délivrait le message le plus simple et le plus fervent qui se puisse. Que l’on réécoute aujourd’hui ces chansons d’hier, et l’on sera sidéré : Dieu y est par­tout.

Dieu, et non pas telle ou telle religion, car nous avions rejeté nos pères, et les religions appartiennent aux pères, ou sont défendues par eux. Sans doute n’étions-nous pas tous conscients de cette mystique dont, pourtant, nous participions tous. Mais ceux qui l’étaient n’en faisaient pas mystère. Nous voulions voir Dieu en face. Nous nous sentions porteurs d’un avenir divin. Nous avions pour mission de donner le jour à un nouveau visage de la Divi­nité. Comme si nous avions repris à notre compte la ques­tion que Musset pose dans Rolla, « Qui de nous, qui de nous va devenir un dieu ? », mais en l’inversant pour l’universaliser — « Qui de nous, qui de nous ne deviendra pas Dieu ? » —, nous qui étions nés au cœur de l’enfer, nous rêvions d’ouvrir le ciel et de nous y envoler.

Le monde extérieur n’y voyait que du feu : l’apparence naïvement provocante, non la réalité d’angélisme — ou d’évangélisme — tout aussi naïvement rédempteur. On me photographiait pour l’extravagance de mes tenues : homme-sandwich, si je puis dire, d’une amie qui tenait une boutique orientale. Je faisais tailler mes vêtements dans des saris de soie brodée d’or, ruisselais de bijoux turkmènes, m’enveloppais dans des fourrures sauvages (qu’autrement je n’aurais pu m’offrir). A quelqu’un qui me demandait pourquoi je m’habillais ainsi, je répondis : « Pour que Dieu me reconnaisse plus facilement. »

Ce qu’il ne manqua pas de faire.

C’était au moment où j’étais le plus profondément engagé dans la foi hippie et ses rites. Je sentais flotter dans l’air une présence qui était un amour, une tendresse physique unissant partout sur la Terre les parias que nous avions choisi d’être. Après avoir rejeté mon milieu d’origine, j’avais rejeté celui de ma carrière. Une amie aussi généreuse que compréhensive me prêtait son appar­tement dont j’avais transformé une pièce en la tente que j’aurais voulu planter au désert : des kalamkars d’Ispa­han en formaient le sommet, d’autres étoffes et des four­rures cachaient meubles et murs, des lampes en peau de chameau diffusaient une clarté restreinte. J’écrivais un livre, Le Cantique de l’éternité, dont j’ignorais alors la réelle portée : « Je suis tout ce qui est. Je suis ce qui m’entoure autant que cela même que je sais être moi. Je suis la pluie d’étoiles dont ruisselle mon front. Je suis l’air que j’aspire et le feu qui m’habite, la terre qui me porte et l’eau dont je me lave. Et je suis la semence qui engendra ma forme et celles qui se font paysage des jours où me redécouvrir. Je suis ce que je suis et je suis l’être même. Je suis ma volonté en moi-même exaucée. »

Moins de deux ans plus tard, alors que je me trouvais dans une venelle de la casbah de Tanger, mon cœur s’arrêta. Jamais je n’avais connu pareille souffrance. Le souffle qui s’amenuise, les artères qui se bouchent, le corps qui se change en pierre. Je n’avais pas trente ans. Je revenais de Marrakech, lieu de pèlerinage des hippies. La beauté de la ville indigène, géométrie d’argile sous l’azur éclatant, la folie de la place Djema-el-Fna où toutes les races du monde et ses diverses époques semblaient se télescoper en un festin ininterrompu m’avaient, en quel­ques jours, donné tout ce que je rêvais de voir. Si j’avais encore un désir, c’était d’ouvrir, dans la proche vallée de l’Ourika, une communauté de recherche mystique. Un ashram ? Le mot ne me venait pas à l’esprit, et d’ailleurs je ne savais rien de la vie que l’on pouvait mener dans ce genre d’endroit. Je savais moins encore qu’au moment où je rencontrai la mort dans la casbah de Tanger, on célé­brait en Inde le centenaire de Sri Aurobindo en l’ashram de qui je devais me fixer.

J’ignorais également qu’il m’était indispensable de passer par la mort pour gagner l’Inde, pays qui n’est pas que géographiquement ailleurs, mais se situe d’abord dans une autre dimension de la conscience. L’arrêt de mon cœur m’ouvrit en grand les portes de cette dimen­sion. J’eus brusquement et irrécusablement la preuve que la mort n’existe pas.

La conscience que j’avais eue de ses modalités dans mon corps était cette preuve. À quoi s’ajouta ceci : de retour dans ma chambre, je me mis à dessiner ce qui venait de m’arriver. Parmi ces notes picturales, il y en eut une qui me laissa stupéfait : d’un seul trait d’encre, j’avais représenté un cœur en granit et bourré d’hiéro­glyphes dont s’échappait un fil qui, à l’autre bout de la feuille, devenait un cheval au galop. Nul ne m’avait encore jamais dit qu’en Inde le cheval est le symbole du souffle vital et qu’en cette esquisse, j’avais, pour ainsi dire, photographié l’instant de ma mort.

Six mois plus tard, le jour de mes trente ans, je renon­çai à tout : carrière, amour, appartenance au mouvement hippie, et me retirai dans un inexpugnable désert inté­rieur. De cette époque d’ascèse rigoureuse, je n’ai pas à parler ici, ni des expériences spirituelles qui s’y multi­plièrent. La seule chose que je puisse en dire, c’est que, jour après jour, nuit après nuit, en arrachant de ma conscience toutes mes habitudes de penser, je luttai pour voir et pour savoir — et pour comprendre ce que j’appre­nais ainsi. Toute queste est du Graal, je veux dire de l’Éternité qui, en nous, se traduit par le sentiment d’immortalité. Lorsque tout fut devenu clair, je partis pour l’Inde et, sans m’arrêter en route, mis le cap sur l’ashram de Sri Aurobindo, à Pondichéry.

Quelques jours après mon arrivée, pour mes trente-trois ans, je reçus le nom sous lequel je vis là-bas : Archaka — celui qui invoque la Lumière.

Ancien compagnon de Sri Aurobindo lorsque celui-ci menait la révolution contre l’occupant britannique, ancien terroriste, donc, qui, avec son maître et d’autres défen­seurs de l’Inde, passa une année en prison, à la suite d’un attentat à la bombe, Nolini Kanta Gupta, le très grand sage qui me le donna, avait alors quatre-vingt-six ans. Il en aurait cent aujourd’hui. Il me dit l’origine védique de ce nom que nul ne porte en Inde, semble-t-il, et sous lequel je serais désormais désigné. J’y vis le programme auquel consacrer ma vie.

Toujours, je m’efforcerais de faire descendre la Lumière et, pour marquer mon intention de n’en être qu’un instrument, je publiai anonymement mes premiers livres indiens : un long poème en vers, Le Jardin du monde, un long poème en prose, Ni la Terre ni le Soleil ne bougent, et une pièce, Je me souviens du ciel. De même, lors des deux expositions que je fis, proposai-je mes pas­tels non signés.

Sans doute certains savaient-ils qui était l’auteur des uns et des autres. Mais leur cercle était étroit. Il n’y a pas si longtemps, quelqu’un m’offrit l’un de mes propres livres sans se douter que je l’avais écrit. Et j’ai un ami à Paris qui, me recevant à dîner lors d’un séjour que je fis récemment en France, tomba des nues lorsque je lui appris que les vers qu’il avait placés au-dessus de son lit, à côté d’un mantra bouddhique, étaient de moi.

Mais il y eut encore plus émouvant — et cette fois au sujet d’un livre, Les Temps pré-éternels, qui, en Inde comme en France, a paru sous mon nom sanskrit. Mis au courant d’une de mes expositions qui avait eu lieu plu­sieurs mois avant, un visiteur français me demanda si j’avais vendu tous mes pastels ou s’il m’en restait qu’il pût voir et au besoin acquérir. Il en acheta peut-être dix dont, après leur séjour dans un carton à dessins, je voulus rafraîchir les couleurs. Pour travailler sous les yeux de mon acheteur, je lui demandai la permission de mettre une cassette. Car, en dessinant comme en écrivant, j’écoute toujours de la musique : ce jour-là, les Magnifi­cat de Monteverdi. Pour lui, coïncidence vertigineuse, ainsi qu’il me l’expliqua : sa sœur venait de perdre coup sur coup sa fille et son mari. Lors de la cérémonie mor­tuaire célébrée hors de tout rite officiel, la famille avait fait passer de la musique de Monteverdi, tandis qu’on lisait un passage des Temps pré-éternels.

Ce jour-là, je compris, par-delà les mots, à quel point j’étais devenu celui qu’annonçait mon nom. Rien ne m’aurait touché davantage, en mes profondeurs, que ce choix, fait par des inconnus, d’un texte écrit par moi pour exprimer ce que je tiens pour la vérité et soudain haussé par eux au plan du sacré pour accompagner le voyage de leurs morts bien-aimés.

D’une certaine manière, je préférerais parfois continuer d’être sans nom ni visage pour ceux qui me lisent, afin que seuls les atteignent impersonnellement les mots qui descendent en moi. Si je choisis aujourd’hui de réappa­raître sous mon ancienne identité, c’est que j’ai en fait dépassé jusqu’à ce besoin de n’être plus personne.

De plus, si je conservais encore l’anonymat, il me sem­blerait rejeter, ou trahir le monde. Et rien n’est plus contraire à mon sentiment. C’est par amour que j’écris. Et par amour que je publie. Né, comme je l’ai dit, à l’heure du carnage universel, je porte fatalement en moi le vœu d’une harmonie universelle. Je ne suis pas le seul. Simplement, les moyens m’ont été donnés de l’accomplir. Des graines ont été semées en moi tout au long de ma vie, qui, tout d’abord, m’ont dévoré de leur brûlure. À présent, la germination achevée, un chant me vient aux lèvres où mon âme dit ce qu’elle sait :

Qui que vous soyez, ne craignez pas. Du mal, souf­france ou crime, vous n’êtes coupables ni les uns ni les autres. Et la mort qui, demain, nous abattra, vous comme moi, n’est pas ce que vous imaginez. Écoutez, je vous aime et je vais vous parler. Ou bien nous allons nous taire ensemble, et tout sera parfait.

Ce livre que vous avez entre les mains, je l’ai écrit en votre nom afin de vous défendre et, si possible, de vous éclairer. Je suis passé avec vous et pour vous par des souffrances physiques et morales que je n’ai pas à décrire ici et qui m’ont enseigné l’étendue de vos maux. De votre douleur, mon corps a pantelé. Je vous ai pris dans mes bras, tous tant que vous êtes, afin de vous bercer. Et comme à un enfant qui pleure, j’ai dit à chacun d’entre vous que cela n’était rien. Cela ? Cela : le péché dont nous sommes tous accusés, à quelque culture que nous appar­tenions, et cette mort à laquelle nous sommes tous condamnés.

Et j’ai ouvert pour vous tous les livres du monde, sachant qu’ici comme là des hommes avaient perçu quel­que chose de la vérité et qu’il me suffisait, à moi, l’enfant de la désunion mondiale, de réunir les diverses visions que le monde a d’une seule chose pour vous donner à voir le visage que, partout, vous cherchez et que tout paraît nier : celui de Dieu.

Mais il ne s’agissait pas d’opérer un syncrétisme. Il ne me suffisait pas — car il ne saurait plus suffire à personne — de tracer des parallèles entre la mystique de l’Orient et celle de l’Occident et d’accorder à celle-ci une importance égale à celle-là, contrairement à ce que le besoin d’exo­tisme religieux incline les uns à faire, tandis que le chau­vinisme doctrinal retient les autres d’explorer des hori­zons étrangers.

Je suis parti de l’idée d’une harmonie plus grande encore. Car pour moi, tout est Dieu. Si Dieu existe, en effet, il n’y a que Dieu, car il est tout. Or, je sais qu’il existe, qu’il est ce que les sages en ont dit, et qui se contredit parfois, et qu’il est plus encore et que l’on ne peut l’enfermer dans les dogmes. Le créateur de toute chose et de tout être ne saurait être séquestré dans des tabernacles et des formes exclusives, si grandioses que soient celles-ci et sublimes ceux-là. Ne concevoir Dieu qu’en termes de religion et de spiritualité, c’est limiter l’Illimité.

Toutes les activités humaines doivent, d’une façon ou d’une autre, attester notre origine, traduire la nostalgie que nous en avons et manifester les efforts que nous ne cessons de faire pour la retrouver. Aussi, que l’on ne s’étonne pas que cette recherche d’une pensée synthétique débusque la Divinité dans toutes les disciplines la paléontologie, l’Histoire, l’astrophysique, aussi bien que les arts, toutes nos activités témoignent de notre décou­verte de la mort individuelle et universelle qui, dès le début, s’accompagna d’un refus non pas tant de mourir que d’être mort et de la foi en ce que, pour le moment, nous appelons Dieu.

Tout le mouvement humain, depuis l’homme de Néan­derthal qui, le premier, enterra ses morts, jusqu’à nous qui tremblons devant notre possible anéantissement, je me suis attaché à le dédramatiser. On dira peut-être que j’ai ainsi désacralisé l’œuvre divine, parce que, ne croyant pas au péché, je m’efforce d’expliquer ce qu’il est en réa­lité afin de l’effacer et parce que, ne croyant pas non plus à la mort, je m’efforce, au moyen des Écritures qui ont formé le monde entier, de montrer qu’en fait personne n’y croit.

Mais qu’importe ce que l’on dira. De ce que Krishna requiert dans la Bhagavad-Guitâ, j’ai depuis longtemps fait mon idéal : avoir droit à l’action et non pas à ses fruits (qui appartiennent à Dieu). Ce livre est action de mon âme. À Dieu d’en cueillir, ou recueillir, les fruits. Il sait que je ne recherche rien pour moi, et que je ne veux à aucun prix être différent de vous : aux jeunes Indiens qui viennent me demander, à moi, Français, d’être leur gou­rou, c’est ce que je réponds. Je suis comme eux. Je suis comme vous. Un homme parmi vous, qui vit pour vous aimer.

Paris, avril 1989

PREMIÈRE PARTIE

1. Du crime au sacrifice

Il n’y a jamais eu de premier homme heureux et pur.

Une nostalgie, cependant, nous étreint depuis des millé­naires, d’un état édénique où, sans effort, nous aurions été en harmonie avec la Nature, tandis qu’à présent nous nous en distinguons, croyons-nous, et cherchons à la dominer. Un détail renforce cette notion d’innocence originelle : en ces improbables temps bénis et révolus, nous aurions compris le langage des animaux. À ce regret-là surtout, nous nous attardons, sans voir qu’il signifie qu’alors nous étions donc animaux nous-mêmes, ou du moins encore assez animaux pour ne pas être tout à fait humains : pithé­canthropes qu’éperonnait une seule urgence, ne pas être dévorés par ceux qui, eux, n’étaient qu’animaux — comprendre le langage animal revenant, en l’occurrence, à comprendre le langage de guerre de certaines bêtes, et qu’il y en a dont le seul contact est mortel.

Ainsi l’antilope, qui est en harmonie avec la Nature, sait-elle parfaitement que le lion et d’autres fauves ne veulent que la dévorer. Faut-il, dans ces conditions, regret­ter d’avoir divorcé de ce règne à l’harmonie douteuse ? Et nous sommes-nous d’ailleurs écartés tant que cela des voies de la Nature ?

Quant à dire qu’à l’époque les animaux n’étaient pas cruels, que loin de déchirer l’antilope le lion, par exemple, était herbivore, c’est oublier que les animaux s’entre-détruisaient avant même la naissance du premier mammi­fère, il y a quelque deux cents millions d’années. Il est néanmoins des traditions pour affirmer que tout le mal est venu de l’apparition de l’homme et que c’est lui qui a rendu mauvais les animaux dont il est pourtant évident qu’il devait souvent et avant tout se protéger. Car depuis, en fait, l’apparition des primes formes d’existence dans l’océan premier, tout est placé sous le signe de la survie du mieux adapté.

Or cette adaptation, lorsqu’il s’agit de l’homme, prend le nom de péché. Et l’état obscur qui lui est antérieur est considéré comme paradisiaque. Visualisant le jardin biblique traditionnel, nous perdons automatiquement de vue la forêt, la savane, les cavernes puantes et froides où sont apparus les premiers hommes et où il leur a fallu combattre des animaux avec lesquels ils étaient peut-être en harmonie mais qui étaient prêts à les anéantir. Les abo­rigènes d’Australie sont beaucoup plus raffinés physique­ment, beaucoup plus développés intellectuellement que ces premiers hommes. Mais nous n’en avons cure.

Les limbes de la conscience, ses nébuleux balbutie­ments, c’est de cela qu’aujourd’hui nous faisons le royaume perdu et la sagesse évanouie. Et d’affirmer qu’en ce temps-là — d’autant plus irrecevable, à présent, que la paléontologie le révèle plus mythique — nous possédions une connaissance innée, un amour infus qui nous met­taient à l’unisson de l’univers. D’imaginer des rêves buco­liques mêlés de songes sidéraux : nous savions tout, nous avions tout et, dès lors, ne désirions aucune chose.

En ce cas, d’où nous serait venue l’envie de posséder quelque chose qui, mystérieusement, ne faisait pas partie de ce tout ? Comment aurions-nous seulement pressenti cet état ? Unis à tout ce qui était, comment rien nous aurait-il manqué ? Ou bien ce tout n’était-il pas le tout que nous croyons maintenant ?

Une iconographie douceâtre a remplacé la vérité qui, à l’époque où les légendes ont pris leur essor, était sans doute difficile à saisir. Les grands-prêtres d’Égypte, les lévites d’Israël, que savaient-ils de Cro-Magnon et de Néanderthal 1 ? Aussi nous représentons-nous un premier homme unique et son unique épouse dans un jardin aux dimensions de la planète. Ils sont probablement jeunes et blancs. Beaux ? Pas nécessairement, ou bien d’une beauté rustique et lumineuse avant, enténébrée après — alors que c’est le contraire qui s’est produit, l’homme actuel étant plus éclatant, sans doute, qu’un australopithèque. Les peintres ont orné de fresques multiples les murs de nos chambres subconscientes où, comme en des temples sou­terrains, nous ne cessons de célébrer des cultes devant des images qui n’ont rien à voir avec ce que notre conscience, en sa clarté, découvre un peu mieux chaque jour.

À vrai dire, la pensée de l’homme occidental est tout entière édifiée autour de ces peu raisonnables fantômes : un Adam, une Eve, un Yahvé, un serpent, protagonistes d’un mystère théâtral où se trouve à l’excès résumée une histoire qui est celle même de nos ancêtres préhumains et qu’en langage moderne nous appelons préhistoire. La parabole biblique n’est qu’une parabole, mais qui mène en nous une existence de vérité, comme si les choses s’étaient déroulées ainsi qu’on nous les y décrit. Cependant, nous devons nous rendre à l’évidence : pas plus qu’il n’y a eu de premier homme heureux et pur — seulement des demi-bêtes grognantes et hirsutes —, il n’y a eu de paradis perdu — seulement une glauque inconscience peu à peu dépassée afin d’atteindre une pensée cohérente.

Sans doute l’image a-t-elle eu son utilité, nous aidant à nous donner une ascendance, lors même que notre origine n’était pas décelable. Les initiés des temps mosaïques, où que ce fût dans le monde, auraient-ils été capables de comprendre des notions qui pour nous sont aujourd’hui familières, sur l’âge de la Terre, la naissance de la vie et les lentes mutations parmi les peuples hominiens ? Com­ment l’impérieux meneur d’hommes, le puissant thauma­turge, le visionnaire qu’était Moïse aurait-il possédé, il y a quelque trois mille trois cents ans, les connaissances scien­tifiques dont tout le monde peut maintenant profiter ?

Auteur de la Genèse, Moïse est de surcroît un insurgé. Plus : c’est un patriote et un apatride. Il ne faut peut-être pas s’étonner, dans des conditions aussi spéciales, que le leader qui réussit à faire sortir son peuple d’Égypte et à lui insuffler le courage de traverser le désert afin de gagner la Terre promise soit le voyant qui, aux premières pages de son poème, en une sorte d’image inversée, nous montre l’humanité, en la personne d’Adam et Ève, chassée du paradis terrestre, du royaume d’un Dieu qui se comporte en pharaon dépité.

Les deux choses sont nécessairement liées, l’une étant, pour ainsi dire, le négatif de la photo qu’est l’autre. Allons-nous en déduire que, bannis du jardin d’Éden, nous devons, au bout d’une longue errance, recrus de peines et d’horreurs, atteindre un jour à une terre promise qui ne sera plus celle du seul peuple juif, mais de l’humanité entière ? C’est le fondement même de la foi chrétienne, l’assise sur laquelle repose toute la civilisation occidentale, que nous nous en souvenions ou non — et qui, somme toute, implique que le Dieu du Jardin n’était qu’un démiurge inférieur et non le Seigneur suprême, et qu’il ne pouvait rien nous échoir de mieux que notre chute.

Est-ce là ce que Moïse voulait nous faire entendre ? Le mythe de la Genèse ne devrait alors pas se lire en termes de faute, du côté des hommes, et de châtiment infligé par Dieu, mais de révolte humaine contre un ordre qui, peut-être divin, était stationnaire et stérile et, par là même, voué à l’extinction.

Si Adam et Ève n’avaient commis ce que l’on appelle le péché originel, si l’humanité préhumaine dont ils sont l’archétype n’avait fait ce mouvement vers un autre état, elle serait demeurée en deçà de ce que nous sommes et, plus ou moins vite, aurait périclité jusqu’à disparaître totalement. Ève non tentée, Adam ne succombant pas condamnaient l’humanité à ne pas exister. Il faut donc comprendre que ce commandement de ce qui gouvernait les espèces d’alors, il importait de l’enfreindre afin de nous donner naissance, et que c’est en renversant l’ordre établi avant nous dans la Nature que nous avons pu voir le jour. Et enfin que l’ultime terre promise, but de l’odyssée humaine, ne peut être une réplique du paradis terrestre et que nous n’allons pas, demain, nous retrouver nus, dans un jardin fleuri, causant avec les bêtes féroces, mais que, sur des sommets inouïs, nous attend plus vraisemblablement ce qui, vu par Isaïe et saint Jean et décrit par eux dans leurs Apocalypses, est le royaume de la divinité interdite à l’homme dans les premiers temps.

Œuvre d’un révolutionnaire fougueux, le récit fait par Moïse charrie forcément les images d’une révolution. Mais d’abord, il est une chose à ne pas perdre de vue : comme l’admettent volontiers les chrétiens, mais peut-être moins facilement les Juifs, il est douteux que le même homme soit l’auteur des cinq livres qui, de la Genèse au Deutéronome, constituent ce que les uns appellent le Pen­tateuque et les autres la Thora, la Loi. Les styles dif­fèrent, et l’on fait une distinction entre la tradition yah­viste, qui utilise le nom de Yahvé dès le récit de la Genèse, et la tradition élohiste, qui, probablement plus récente, désigne d’abord Dieu sous le nom (pluriel) d’Élo­him et ne révèle qu’à Moïse celui de Yahvé, combien plus formidable et transcendant 2.

Héros national d’autant plus vénéré qu’il est lui-même le fondateur de la nation, Moïse est probablement un per­sonnage aussi syncrétique que l’œuvre dont on lui fait endosser la paternité. Qui était-il, en fait ? Et à quelle époque vivait-il exactement ? Il y a trente-trois siècles, ou bien trente-cinq ? Avant ou après Akhénaton, le pharaon iconoclaste et monothéiste ? Sous le règne d’Hatshepsou, la seule femme qui ait été roi et non pas reine, car alors elle aurait porté son nom, à désinence féminine, d’Hat­shepsout ? Et est-ce elle, la fille de Thoutmès 1er qui le sauva des eaux ? Et de quelles eaux fut-il tiré, comme son nom l’indique 3, dans un pays de déserts où l’eau est sacrée ? Du Nil, comme le veut son hagiographie, du fleuve-dieu qui, alors, au lieu d’être nourricier de l’Égypte, représenterait l’Égypte elle-même, sa théogonie et son initiation et qui, dans L’Exode, est appelée « la mai­son d’esclaves 4 » ? Ou bien des eaux mêmes de la Vie ? Et en ce cas, il aurait dépassé l’étape de l’existence humaine ordinaire et, sauvé de ses mirages, été conscient de l’être inaccessible et immortel de Dieu, ainsi que le prouve le nom de Yahvé sous lequel Dieu se manifeste à lui et impossible à trouver si l’on n’a découvert le sens de cet Être pur, éter­nel, immuable, continu et unique que Parménide, fondant ainsi l’ontologie, n’exposera que quelques siècles plus tard.

Moïse n’est d’ailleurs pas le seul instructeur spirituel dont la légende ait déformé les traits en les surchargeant ou en voulant les embellir et les simplifier pour le peuple. Nul ne sait au juste qui écrivit la Bhagavad-Guîtâ, cha­pitre inséré dans le Mahabharata, ni qui était Lao-Tsé, auteur présumé du Tao to king. Nous ne savons même pas, sur le plan profane, à qui nous devons L’Iliade et L’Odyssée et si le nom d’Homère désigne un aède aveugle ou un collège de poètes. La seule chose que nous sachions, c’est que ces œuvres existent. Dues au génie de la Grèce, de l’Inde, de la Chine ou d’Israël, officiellement signées de noms emblématiques, elles sont en réalité l’œuvre de l’homme.

C’est l’humanité entière qui s’interroge — et se répond — sur la création du monde, l’existence humaine et l’unicité de Dieu dans le Pentateuque, sur la naissance de la Grèce (c’est-à-dire de la civilisation occidentale) dans L’Iliade et L’Odyssée, sur l’immanence de Dieu et la profonde divi­nité de l’univers dans le Tao to king, sur la dissolution de l’homme en Dieu, sa soumission à une Loi incompréhen­sible, son adoration du mystère qui l’engendre, le meut et le détruit dans la Bhagavad-Guîtâ.

Dès lors, il nous faut considérer Moïse comme l’un de ces hommes-humanité, l’un de ces portails qu’érige notre espérance, par lesquels nous passons au fil de l’Histoire et en lesquels sont agrégés, sous un seul nom, de multiples visages anonymes afin de constituer la face vénérable du héros de notre âme.

Dans son cas, il s’agit de décrire la naissance d’une nation, et d’une nation qui se voudra unie à Dieu, choisie et protégée, enseignée et secourue par Lui : une nation divine. L’homme qui va façonner cette collectivité d’un type nouveau en se servant du matériau le plus humble — un peuple réduit à un esclavage concentrationnaire — ne peut être, extérieurement, rebelle (Moïse a tué un Égyp­tien) et, sur le plan intérieur, un voyant et un sage. Thème qui se retrouvera plus d’une fois, par la suite, chez les grands illuminés.

Ancien vainqueur des Nubiens, il doit maintenant ren­verser, d’une manière ou d’une autre, l’ordre dont dépend son peuple et, s’il ne le détruit pas physiquement, du moins s’en affranchir religieusement, politiquement et racialement. Pour le Juif d’alors, il est naturel que l’empire thébain auquel il est asservi joue un rôle à la fois historique et symbolique. Sans doute, aux yeux de ce peuple de pasteurs devenus esclaves, la puissance égyp­tienne et sa grandiose civilisation qui privilégie les dieux aux hommes, les temples et les mausolées à tout autre demeure, l’au-delà à la vie terrestre, représentent-elles, par-delà le faste, un état effrayant de la Divinité.

Or, c’est de cet état que Moïse veut faire sortir son peuple pour créer un autre état divin qui, fondé sur une vérité impossible pour les Égyptiens, les condamne à plus ou moins longue échéance et ouvre les voies de l’avenir : le monothéisme. De cette mutation où se joue le sort du monde, Moïse est lui-même l’image. D’abord prince égyp­tien, il se change, au prix d’un meurtre, en meneur juif. Dès lors, à la superbe pharaonique et aux pyramides, suc­céderont l’humilité juive et l’arche d’alliance. Au Livre des Morts, le Livre de la Vie qu’est la Thora, où s’orchestrent et se font écho les thèmes de la révolte et du bannissement. Simplement, dans la Genèse, la révolte est inconsciente et, dans la réalité, le bannissement est une libération. Mais dans les deux cas, l’homme quitte un monde glorieux où, ignorant sa vraie condition, il vivait comme un animal — ou bien parmi les bêtes, ou bien à leur niveau. Et bravant la souffrance et la mort, sans se retour­ner, il s’enfonce dans l’aventure de sa propre existence.

Sage inspiré, Moïse dispose d’un matériel historique abondant où il trouve l’architecture dont il a besoin pour construire l’allégorie de l’humanité. Dans quelle mesure les événements qu’il a vécus ont nourri sa vision, c’est ce qu’il est bien sûr impossible d’évaluer. Mais il faut savoir qu’une réalisation spirituelle est toujours une révolution pour l’être, qu’elle équivaut à un écroulement irréversible des valeurs et qu’en ce sens elle est donc une trans­gression. Ce qui apparaissait d’une certaine manière avant prend désormais une autre physionomie. Passage du noir au blanc, ou plutôt d’une vision monochrome à la poly­chromie et, mieux encore, d’une vision plane à la stéréo­scopie, l’illumination ne fait pas qu’illuminer l’homme et le rendre moralement lumineux pour ceux qui l’approchent, elle illumine le monde et le révèle en ses plus secrets fonctionnements. Elle donne à manger le fruit d’une connaissance supérieure et renverse le monarque ou la déité qui règne sur le savoir précédemment acquis. Le singe illuminé, peu à peu, se mue en l’homme. L’homme illuminé devient Dieu.

Dans toute mythologie, le passage d’un lieu à un autre — et dans le cas de Moïse, personnage principal de L’Exode, il s’agit de surcroît, répétons-le, du passage d’une race à une autre — marque un changement d’état, la découverte d’une nouvelle perception du monde et d’un nouveau mode de vie : une évolution. Le principe en est une découverte subite des conditions précaires où l’on vivait, de l’illusion de bonheur dont on se contentait, du mensonge que l’on prenait pour la réalité. Le prix en est des épreuves de toutes sortes, qui aguerrissent l’aspirant et lui donnent les moyens de s’élever à ce niveau supérieur de lui-même. Le symbole en est toujours et nécessairement une naissance, une expulsion, douloureuse ou non, volontaire ou irréflé­chie, hors de la matrice primitive, des flancs où, sans se douter de rien, on vivait en osmose avec le milieu naturel. Le terme en est une transformation de la personnalité, au besoin une transfiguration de l’être.

Moïse ne fait pas autre chose que suivre ce canevas uni­versel lorsqu’il établit les éléments du mythe de notre apparition sur terre. Et l’idée de péché qui en découle rehausse la vision du formidable collapsus où a disparu la suprématie animale. Le pouvoir qui gouvernait le monde des bêtes — et qui le gouverne encore —, le monarque de ce monde qui, indiscuté, couvrait la terre entière, le dieu qui commandait à la vie et enfantait, en un croissant émer­veillement, une forme après l’autre a bien été défié, et détrôné, par une force nouvelle qui, du tréfonds d’un être jusque-là docile et abruti, préparait un autre règne.

Des chaînes de l’animalité, cette force a affranchi ceux qui étaient prêts à obéir à une autre loi. Et l’homme est né. Mais il est né après, une fois commis l’acte, perpétré le crime, accomplie la révolution. L’homme n’est pas né avant ce que nous appelons le péché originel. Il est né du péché originel. Alors, et seulement alors, la créature a été consciente de ce dont nous sommes nous-mêmes conscients, a vu les choses avec les yeux que nous avons nous-mêmes. Auparavant, elle les voyait différemment, sans penser, sans diviser, sans percevoir le bien et le mal, sans imaginer le passage du Temps, sans se savoir vivante, sans se connaître distincte du reste de l’univers. Elle ne pouvait porter le nom redoutable, glorieux et calomnié d’être humain.

Avant de succomber à la tentation, de capter la voix intérieure qui les incite à s’élever au niveau d’une connais­sance séparatrice et de laisser derrière eux la piètre harmonie de l’indifférencié, Adam et Eve sont des singes, ou plutôt appartiennent à une famille qui, depuis d’incal­culables millénaires, depuis, en fait, des millions d’années, émerge de la tribu simiesque et, au gré des catastrophes telluriques, se laisse aveuglément modeler à l’image de l’avenir inconnu.

Cet avenir inconnu, c’est l’homme et, pour le devenir, Adam et Eve doivent quitter Éden, accomplir ce qui les arrachera au paradis. Mais il va de soi que le forfait ne peut rien avoir de concerté. Le singe est incapable d’ima­giner sa descendance non simiesque et de commettre déli­bérément l’acte qui pourrait la manifester. Autrement dit, Adam et Eve n’avaient aucun pouvoir de commettre le péché originel. Il a été commis par leur intermédiaire afin qu’existent des êtres humains susceptibles de concevoir le Bien et le Mal et de sans cesse se développer jusqu’à dépasser un jour cette conception.

Si, aujourd’hui, nous commençons de rêver d’un autre règne qui nous soit supérieur, et que d’aucuns parlent volontiers du surhomme ou de l’homme-dieu 5, il ne s’ensuit pas que nous sachions comment nous y prendre pour parvenir à l’enfanter, quel nouveau péché originel — ou quel péché terminal — il nous faut commettre et qui consisterait, cette fois, à manger du fruit de l’arbre de la vie éternelle afin d’être jetés hors de la sphère où se déroule notre vie depuis des millénaires.

Cependant, comme dans cette sphère lorsque nous ne voulons plus de quelque chose nous le rejetons par un acte délibéré, il est normal que se soit imposée à Moïse le révo­lutionnaire l’idée d’un crime contre la divinité antérieure. Le péché originel est d’une ambiguïté parfaite puisque, donnant la conscience du Bien et du Mal jusqu’alors scel­lée dans l’être, il est nécessairement, selon cette conscience nouvelle qui n’existerait pas sans lui, ce qu’il faut accuser en premier.

Or, peut-il y avoir réellement péché, et contre quoi, ou contre qui ? Aux yeux des diverses familles d’homo erec­tus par rapport auxquelles il a été commis en leur enle­vant cet Adam et cette Eve, premiers homo sapiens, de quel péché pourrait-il bien s’agir ? Aux yeux de ces pre­miers homo sapiens, alors, dont il ne faut pas oublier qu’ils sont encore loin de nous ressembler ? Cependant, comment s’accuseraient-ils et se repentiraient-ils d’une chose qu’ils n’ont pas été conscients de commettre, mais qui, au contraire, les a rendus, un peu, conscients ? Est-ce donc aux yeux de Dieu seul, en ce cas, que le mal existe, et seulement pour l’homme ?

Étrange Dieu qui, pendant des millions et même des milliards d’années, n’a d’apparent projet que d’engendrer des formes plus parfaites sur Terre — cependant que, dans la perpétuelle gésine sidérale, ne cessent de naître et de s’évanouir des myriades de constellations et qui, sou­dain, jugerait sacrilège d’aller plus loin et, le septième jour étant venu, déciderait de se reposer.

Mais il faudrait alors que ce septième jour avec son sab­bat, son immobilité, son immuable perfection, son éter­nité, vaille pour le cosmos entier. Au moment où apparaît l’homme, sommet de la création, il faudrait que l’univers entier se fixe et, pour jamais, cesse de produire ou de détruire ses étoiles innombrables.

Rien de ce genre a-t-il eu lieu à ce moment — qui a pris des dizaines et des dizaines de milliers de nos années — où les premiers hommes ont commencé de vivre parmi d’autres créatures qui leur ressemblaient mais qui étaient encore en deçà de l’humanité, qui n’avaient pas franchi le seuil, qui, en d’autres termes, n’avaient pas encore été chassées du paradis terrestre?

Quant à ce bannissement, en quoi est-il une punition ? Si le passage du stade préhumain au stade humain ne peut être considéré comme un péché, l’expulsion d’Adam et d’Eve hors du jardin d’Éden ne peut être tenue pour un châtiment. Punis, rejetés, condamnés à l’exil, ne feraient-ils pas tout pour revoir leur patrie édénique ? En dépit de l’ange à l’épée flamboyante, cet homme et cette femme qui ont déjà déso­béi une fois n’inventeraient-ils pas une seconde désobéissance pour s’introduire à nouveau dans leur royaume ? Pros­crits, ne chercheraient-ils pas à se gagner à nouveau les faveurs de leur Seigneur afin de revenir ? Ou bien, par la ruse, n’essaieraient-ils pas de se glisser dans leur ancien domaine ? Cela conviendrait tout à fait à leur rôle de pécheurs. Un crime de plus ou de moins, quelle importance sur la route de la perdition ou du martyre ?

Mais Adam et Eve ne font rien. Et s’ils se retournaient pour regarder une dernière fois le monde dont on les exile, ils ne le verraient pas. Ce monde aurait disparu — de même que les flancs de sa mère disparaissent pour le nou­veau-né. Adam et Eve ne peuvent pas plus revenir en arrière que l’enfant ne peut regagner le sein maternel. Ils sont nés. Ils existent désormais en tant qu’êtres humains. Ils ont quitté « l’enceinte du Seigneur 6 ».

Mais à l’époque de Moïse, il faut se concilier les dieux. Chaque nouveau progrès s’emporte de haute lutte. Les forces de la Nature se liguent et se déchaînent contre l’homme. Énorme, impitoyable, imprévisible, la divinité est souvent hostile. Elle tue ce qu’elle enfante et, autre­ment, n’accorde qu’en avare des bienfaits dont le prix est de sanglants sacrifices. Aussi ne doit-on pas s’étonner que Moïse ait représenté le maître d’Éden sous un aspect qui nous semble despotique. Son Dieu n’est-il pas celui qui lui inspire les dix plaies d’Égypte dans sa lutte contre le pha­raon ? Quelle déité de son époque aurait toléré l’audace sacrilège de sa créature ? Les dieux d’amour n’existent pas encore, dont, justement, lui, Moïse, sera le premier pro­phète. La compassion bouddhique, la fraternité chrétienne ne se manifesteront que bien des siècles après, tempérant les humeurs de la Divinité créatrice et lui conférant l’esprit de justice qu’elle n’avait guère jusque-là.

Tout est mystère, alors, et mystère terrifiant. Il faut se mesurer à la sécheresse comme aux pluies diluviennes, au tonnerre, à la foudre qui tue et au sol qui nourrit trop peu. Le dieu qui est derrière tout cela (ou bien la cohorte des entités qui le traduisent) ne peut être lui-même que terri­fiant et incompréhensible. Qu’un homme et une femme aient osé braver son autorité, fût-ce sans même s’en rendre compte — car ne possédant pas la conscience du Bien et du Mal, avant d’avoir mangé du fruit, ils ne pouvaient comprendre qu’il était mal d’en manger, même si cela leur avait été dit —, voilà qui ne peut se pardonner, bien que, pour la mentalité religieuse d’aujourd’hui, un Dieu qui ne pardonne pas soit aussi peu convaincant qu’un Zeus qui tonne contre les hommes et courtise leurs femmes : à nos yeux de modernes, le péché serait non de désobéir, mais de ne pas pardonner, Dieu serait pécheur bien plutôt que les hommes.

Il n’en demeure pas moins qu’aucun acte ne pouvant être plus téméraire que cette transmutation de l’animal en l’homme, Moïse en fait une trahison dont Dieu serait la victime et dont lui-même, résistant farouche, sait qu’elle ne peut se payer que d’une expulsion, ou d’une déporta­tion. (À quelle Sibérie ne serions-nous pas nous-mêmes condamnés si nous nous avisions, d’une manière ou d’une autre, d’être « différents »?)

Ce thème d’une possible et nécessaire rébellion contre la Puissance souveraine hante d’ailleurs les mythologies : la révolte des anges ; la révolte de Cronos mutilant Oura­nos, puis celle de Zeus contre Cronos, qui prend la forme d’une guerre entre dieux anciens et nouveaux dieux. Chaque fois, un ordre nouveau est institué. La chute de Satan correspond à l’occultation du monde, à sa matériali­sation, en quelque sorte ; Cronos, en mutilant son père, à la fois prend sa place et, divisant ou bornant l’Espace, invente le Temps ; Zeus, en empêchant son père de dévo­rer plus longtemps sa descendance, établit un règne de dieux proches de l’homme, humains par leur apparence, leurs qualités, et leurs défauts, leurs aventures sur terre ; mais Zeus, à son tour, doit être détrôné par son fils dont, symbole suprême de la révolte et de la liberté jusque dans les chaînes qui le rivent au Caucase, Prométhée refuse de nommer la mère.

C’est une règle universelle et absolue : le fils met en danger son père et finit par le supprimer. Sa naissance trouble l’ordre. Son apparition peut être accueillie dans la joie, elle n’en représente pas moins un crime majeur : n’est-il pas destiné à supplanter celui à qui il doit la vie et l’éliminer?

Dès lors, la révolte contre le père, ou son assassinat, n’aboutit pas tant, pour le fils, à épouser la mère qu’à s’enfanter différent : si Œdipe tue Laïos, ainsi que le des­tin le veut, et s’il épouse Jocaste, c’est non en une conti­nuité, mais au cours d’événements de nature différente et que sépare la rencontre avec le sphinx. Ayant répondu à la question de celui-ci, et, par là, résolu l’énigme de l’univers — s’étant réalisé lui-même —, Œdipe s’est enfanté dans une autre dimension. Comme si le meurtre de son père n’avait pas suffi, le voici définitivement maître de sa naissance. Sa mère n’est plus sa mère. Elle est une femme et, symbo­liquement, son épouse. Ainsi le mythe, annulant la pers­pective temporelle par la destruction du pouvoir procréa­teur, se rapporte-t-il clairement à l’immortalité : continuer d’être par-delà la mort de ce qui engendre, c’est dépasser le Temps et être éternel. Ne plus avoir d’origine, c’est ne plus avoir de fin non plus et par conséquent être Dieu.

Or, c’est là justement ce qui est interdit dans le jardin d’Éden. Et justement, c’est ce qui est proposé à Adam et à Eve : être comme des dieux. Être comme leur créateur. Tuer Dieu. Le remplacer. À peine en prennent-ils le che­min qu’il les chasse. À peine naissent-ils à la conscience humaine qu’ils sont extradés du royaume dont il est le Sei­gneur. Ou, si l’on préfère considérer les choses dans l’autre sens, ils dépassent aussitôt ce royaume et en ren­versent le maître, deviennent plus grands que cela qui, jusqu’alors, les maintenait sous sa férule. Ainsi Cronos devint-il plus grand qu’Ouranos, et Zeus plus grand que Cronos. Et c’est au fond ce que signifie le mythe de la Genèse, le crime dont Adam et Eve se sont rendus coupables : en enfreignant les ordres de ce que la Nature était en ce temps-là, ils sont devenus supérieurs au Dieu de cette Nature et l’ont tué.

Adam et Eve supérieurs à Dieu ? Il n’en est pas ques­tion. Simplement, ils dépassent le Pouvoir qui régit le monde animal et, plus généralement, le monde animé. Ce Pouvoir, même s’il n’est pas Dieu, étend sa juridiction sur tant de domaines et d’espèces qu’en langage terrestre on peut bien l’appeler Dieu. Ou du moins est-il une représen­tation valable de la Divinité telle que Moïse et ses contem­porains peuvent la concevoir. Un roi qui demande allé­geance absolue, veut que l’on obéisse au code qu’il a édicté selon son bon plaisir, n’est-ce pas encore aujourd’hui ce que la plupart d’entre nous imaginent ?

Cependant, s’il y a un arbre de la connaissance du Bien et du Mal, c’est que le Mal existe déjà au paradis. Adam et Eve ne l’introduisent pas dans ce monde soi-disant par­fait, ils ne font qu’en prendre conscience comme Mal s’opposant à une autre chose également répandue dans la Nature et que l’on appelle le Bien. Nul, avant eux, n’avait eu cette perception, acquise, en réalité, au long des millé­naires et qui, dépassant et renversant le dieu antérieur, est un crime pour lui impardonnable.

Si, en revanche, on considère qu’avant Adam et Eve le péché n’existait pas dans la création, alors le Bien non plus n’existait pas. Rien n’était beau, rien n’était bon, rien n’était parfait. Mais en réalité, comme on s’en doute, les deux caractères régnaient, entrelacés, indistincts, aveugles. L’acte d’Adam et d’Ève ne consiste qu’à les séparer, qu’à nommer ceci le Bien et cela le Mal. Le sens de leur faute est donc également et fatalement le sens du Bien. Sans conscience du péché, il ne peut être de conscience de son opposé ou de son correctif : la Justice, la Vérité, la Beauté des choses.

Le péché originel ne précipite donc pas l’humanité sur les chemins du Mal, mais lui ouvre au contraire les voies du Bien. Ou du moins, si le Mal est désormais le compa­gnon de l’homme, le Bien est tout autant à ses côtés pour le soutenir. Tout ce que l’animal a de monstrueux sans le savoir, l’homme l’a consciemment ; tout ce que l’animal possède de noble, cela aussi l’homme en est présent conscient en lui-même. Capable de tuer, de ruser, d’usur­per comme l’animal, il est également, comme l’animal, capable d’aimer, de nourrir, de protéger, mais consciem­ment, volontairement et, pour cela même, davantage. Entre l’animal et l’homme, la différence ne réside pas dans l’acte ; elle n’est que dans la perception de soi au moment où l’acte s’accomplit. Et cela, c’est la révolution que, sous les dehors d’une fable ésotérique, Moïse décrit dans la Genèse.

Toutefois, Moïse n’est pas que le révolutionnaire qui, afin de pouvoir adorer son Dieu et instituer de la sorte le mono­théisme, s’oppose à Pharaon de toute la force de ses pou­voirs magiques. Il n’est pas non plus le contemporain d’un monde pour lequel les phénomènes naturels sont causés par des dieux redoutables qu’il faut adorer aveuglément et qui, pour lui, sont en réalité tous contenus et dissous en Yahvé ; il est aussi un homme d’après le Déluge, dont le récit se trouve dans le Livre de la Genèse et, avec les variantes obligées, dans les récits babyloniens, dans la mythologie grecque, dans les Pourânas de l’Inde, pour ne citer que les plus célèbres.

Quel qu’ait pu être ce Déluge, qu’on le circonscrive à la vallée du Tigre et de l’Euphrate, ou que l’on y voie un sou­venir, changé en légende, de la fin de l’Âge de Glace entraînant, il y a onze mille ans, la submersion de nom­breuses terres et de leurs populations, l’homme s’imagine le plus souvent un châtiment divin.

Yahvé vit que la méchanceté de l’homme était grande sur la terre et que son cœur ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée. Yahvé se repentit d’avoir fait l’homme sur la terre et il s’affligea dans son cœur. Et Yahvé dit : Je vais effacer de la surface du sol les hommes que j’ai créés. » (Genèse, 6, 5-7)

De même, pour les Grecs, Zeus décide-t-il d’en finir avec l’homme mortel qu’il juge par trop pervers. Et il l’anéantit sous les eaux, ne sauvant que Deucalion, fils de Prométhée, et son épouse, Pyrrha, fille d’Épiméthée.

Nous ne pouvons concevoir, en effet, que notre disparition ne soit pas le résultat de nos actions mauvaises, que la fin du monde ne soit pas un châtiment. Si Dieu nous efface de la surface de la Terre, c’est que nous ne sommes pas dignes de vivre. Le principe de causalité qui semble conduire nos jours veut que nous récoltions ce que nous avons semé. Seule notre négation de la Loi divine, seul notre reniement de Dieu peuvent entraîner notre anéantissement par Dieu. Nous ne saurions imaginer qu’il en soit autrement, croire que Dieu nous supprimera comme il a supprimé les dinosaures : sans que nous y soyons pour rien. Nous préférons nous accuser dans nos Écritures de tous les vices possibles, plutôt que de l’accuser, lui. Nous humilier devant sa grandeur effarante et nous crever les yeux plutôt que de le regarder en face et de connaître son dessein.

Nombreux sont aujourd’hui ceux qui professent que, si nous disparaissions dans un cataclysme nucléaire, ce serait en châtiment de nos fautes. Sont-elles, alors, plus nombreuses et plus grandes que nos découvertes, inté­rieures et extérieurs, et que les vertus que nous avons conquises ? N’est-il donc pas un saint, pas un sage, pas un yogi dont la sainteté, la sagesse, la réalisation yoguique contrebalancent, par leur lumière, la douloureuse ténèbre de nos erreurs ? Aucun messie dont le sacrifice ait été accepté ? N’aurions-nous donc commis que le Mal, et jamais le Bien ? Aurions-nous donc, depuis le début, été incapables d’amour ? Et cela ne compterait pour rien ? Nos œuvres d’art, nos prouesses scientifiques, les éblouis­sements de notre pensée ne seraient d’aucun poids ? Dieu bouderait Platon, Mozart, Einstein et les autres ? Il se détournerait de Krishna, du Bouddha et du Christ ainsi que de tous ceux qui nous ont illuminés ? Il ne verrait, par­tout et toujours, que le Mal et le Malin et déciderait une fois de plus de s’en débarrasser, quitte à sauver encore un Noé, un Deucalion, ou un Manou 7 pour recommencer plus tard la même sinistre comédie ?

Si nous devons tous périr demain, ce n’est pas pour prix de nos fautes. Il y a autre chose — un mystère plus terrible sur lequel nous renseigne peut-être le poème de la Genèse. Pour Moise, une humanité a autrefois été anéantie par le Déluge — environ sept mille ans avant sa naissance, s’il s’agit de la fin de l’Âge de Glace, qui correspond approximativement à l’extinction de l’homme de Cro-Magnon et à l’apparition d’une nouvelle humanité marquée, pour nous, par l’érection, il y a dix mille ans, de Jéricho, la plus ancienne ville du monde. Et avant cela, d’autres races ont péri, peut-être, qui n’avaient pas inventé le bateau grâce auquel se sauver et qui, d’ailleurs, n’étaient peut-être pas assez importantes pour être partiellement préservées de catastrophes naturelles : éruptions volcaniques, tremblements de terre, cassures tel­luriques, changements d’axe de la Terre.

Ces races avaient-elles donc commis de si grands crimes pour être rayées de la liste des vivants ? Si l’homme de Néan­derthal, déjà homo sapiens, a disparu, est-ce pour avoir offensé son créateur ? Et de même l’homo erectus ? De même l’australopithèque ? De même les autres primates qui ont été chassés de la création et dont le péché, à chaque fois, consistait à renverser la race précédente, moins évoluée, et la punition à être renversée par la suivante ?

Bien sûr, Moïse ne peut se douter de cette généalogie qui nous fait remonter au début des choses. Il voit que nous avons failli disparaître entièrement, en déduit que c’est du fait de notre indignité, considère que Dieu nous a accordé une grâce extraordinaire en nous laissant la vie et en condamnant Adam et Eve aux travaux forcés au lieu de signer leur arrêt de mort.

Pécheur une fois, l’homme doit être à jamais condamné au péché. Pour avoir commis une seule chose réputée mauvaise, mais dont sa conscience ne pouvait savoir qu’elle était mauvaise, il doit désormais subir la souf­france et le mal. Talion divin ? Ou vision d’autre chose ? Mais de quelle chose, alors, que déguise si habilement le mythe ? La réponse n’est-elle pas tout simplement qu’une fois que nous naissons à la conscience du Bien et du Mal, il n’est plus d’innocence possible, plus de sommeil de l’âme, qu’est impossible — interdite — cette torpeur sauvage où l’animal jouit et tue sans rien soupçonner des forces qui le meuvent ? Encore une fois, comment parler, en ce cas, de châtiment ? Il n’y en a pas plus qu’il n’y a de péché.

Mais l’illusion est tenace, et quasi universelle. Chez les Grecs, Zeus « punit » les hommes en créant la femme. Car, jusqu’au moment où il leur envoie Pandore, l’huma­nité est exclusivement masculine. Misogynie d’une race chez laquelle on trouve des déesses aussi diversifiées qu’Aphrodite, Héra ou Artémis et qui, à l’origine des choses, donne Gréa comme compagne à Ouranos, ou peuple la Nature de naïades et de nymphes ? Certaine­ment non. La création de Pandore doit correspondre à autre chose : à la naissance, en l’homme, de la dualité. Soudain, à cette époque restituée par la légende, nous avons pris conscience qu’il y avait, en nous et hors de nous, un double principe des choses, le pôle positif et le pôle négatif de la Vie, la lumière et l’obscurité, le Bien et le Mal. Or, si cette apparition de la femme comme châti­ment signifie, dans le mythe grec, qu’est désormais atteinte une nouvelle forme de conscience, la présence d’Eve, aux côtés d’Adam, pour commettre un péché qu’il aurait pu commettre seul a peut-être une valeur voisine.

Au jardin d’Éden, la dichotomie homme-femme est préexistante. Elle n’est pas le résultat — le châtiment — d’une action imputée à l’homme. Elle est la condition même de son humanité. Le couple primordial indique, de par sa nature même, qu’il va être question d’une décou­verte de la dualité du monde dans l’histoire dont ses membres sont les protagonistes. À l’image du Yin et du Yang des Chinois, ils incarnent la totalité universelle, l’harmonie des contraires, l’équilibre divin dont tout naît.

Même, comme dans la pensée indienne, la femme, pre­mière tentée, première active, tient le rôle d’énergie là où, en retrait, l’homme se contente d’abord d’être témoin. En Inde, cette énergie, ou Prakriti, représente la force de la Nature, tandis que cette passivité de témoin est attribuée au Pourousha, l’âme, l’esprit, le Seigneur dont la Prakriti exécute la secrète volonté. Dès lors, nous ne sommes plus dans un monde de pécheurs — car Dieu ne pèche pas, qui, justement, est l’union de l’âme statique et de l’énergie dynamique, de l’Être à jamais immuable et du Devenir perpétuellement muable, de l’Éternité et du Temps —, mais nous nous trouvons devant les emblèmes vivants de cet état divin, ou à tout le moins en compagnie d’un couple de prêtres célébrant un sacrifice.

Il est d’autant plus probable qu’il s’agit bien d’un sacri­fice qu’il se célèbre comme la plupart des sacrifices avec l’absorption d’un aliment sacré. Il n’est guère de religion au monde, en effet, où l’assimilation de nourriture ne soit liée à l’idée de sacrifice. En sorte que manger du fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal signifie célé­brer un sacrifice au terme duquel est accordée cette connaissance.

Les deux ministres de ce culte préhumain que sont Adam et Eve dans l’allégorie biblique peuvent donc nous apparaître désormais comme deux êtres recherchant une conscience plus haute que celle où leur vie est enclose, œuvrant à franchir définitivement l’enceinte du monde animal où ils vivent encore en partie. Et s’ils en sont chas­sés sans espoir de retour, cela ne peut vouloir dire qu’une chose : qu’ils ont été exaucés.

En leur offrande d’eux-mêmes, ils acceptent d’être contrefaits, présentés sous l’aspect de pécheurs, stigmatisés dans les siècles des siècles. Qu’importe : ils sont victorieux. Leur façon même de consentir à l’infamie à l’heure de la plus grande gloire va déterminer l’une des constantes de la loi juive et de la morale occidentale. Mais que l’on ne s’y trompe pas : la connaissance à laquelle ils ont aspiré au nom de l’humanité à venir leur a bel et bien été accordée sous cette forme d’une épreuve terrible qui, à chaque pas, doit les rendre plus connaissants. Dans ce mystère de Dieu et de sa création, ils ne sont abaissés que parce qu’ils triomphent. Leur prétendue malédiction est le signe de leur victoire. Au seuil de l’ère humaine, ils se tiennent le front courbé, mais forts d’être les premiers à célébrer le sacrifice qui réunit l’homme à Dieu.

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1 L’homme de Cro-Magnon est celui de nos ancêtres qui nous ressemble le plus. Son ère s’étend de 40000 à 10000 avant la nôtre; elle a vu l’invention du bateau, l’installation de colonies en Amérique du Nord et du Sud et en Austra­lie, la création du calendrier lunaire, la construction des premiers fours, la confection de vêtements confortables. L’homme de Cro-Magnon est de surcroît le premier artiste que nous connaissions : peintures rupestres, sculptures, musique. L’homme de Néanderthal, lui, physiquement beaucoup moins proche de nous, fît son apparition il y a environ cent mille ans et, le premier, pratiqua des rites funéraires. Il faut par ailleurs se rappeler que les premiers abris de branchages ont quatre cent mille ans, que le feu a été conquis il y a huit cent mille ans et que l’on date de deux millions d’années les premiers outils connus.

2 Yahvé signifie exactement « Il est ». « Je suis celui qui suis » (Éhyeh asher éyeh) est la réponse que, sur le mont Horeb, Dieu fit à Moïse lorsque celui-ci lui demanda comment le nommer. D’autre part, Elohim, qui porte la marque du pluriel, semble renvoyer, au moins pour l’esprit judaïque monothéiste, a un poly­théisme primitif. La présence d’Elohim au jardin d’Éden indiquerait un chama­nisme ou un animisme tels qu’il a pu, croyons-nous, s’en pratiquer dans la Pré­histoire.

3 Selon l’étymologie populaire, Moïse (Moshe en hébreu) vient du verbe masha, tirer. Cependant, on peut se demander quand ce nom lui fut donné, et par qui. Il est en effet douteux que la propre fille du pharaon ait choisi un nom hébreu pour l’enfant qu’elle avait trouvé et qu’elle fit élever avant de le présen­ter à la cour, alors que les enfants hébreux étaient condamnés, si c’étaient des garçons — condamnation qui n’est pas sans rappeler le massacre des innocents lors de la naissance du Christ tel que le rapporte Matthieu.

4 Exode, 19-1.

5 Le premier à imaginer une nouvelle espèce est Dostoïevski : dans Les Pos­sédés (1871), il prévoit un homme-dieu physiquement différent de nous. Le second, Nietzsche, n’a écrit Ainsi parlait Zarathoustra que douze ans plus tard, et sa prophétie est loin d’être aussi complète que celle de Dostoïevski, lequel va jusqu’à prévoir la transformation de la Terre. Plus près de nous, Sri Aurobindo et Teilhard de Chardin se font les champions d’une nouvelle étape, nécessaire­ment spirituelle, de l’évolution, selon des signes qui, en réalité, ressortissent à la littérature apocalyptique judéo-chrétienne.

6 C’est le sens du mot paradis, ou plutôt du persan pairidaeza, le parc ; l’éty­mologie — pairi : autour, et diz : moule, forme donne clairement l’idée d’une matrice dont, sans espoir de retour, Adam et Eve sont expulsés par leur nais­sance à un nouveau mode d’être. Par ailleurs l’idée que le monde est un jardin est commun à de nombreux mystiques ; percevoir le monde comme un jardin est, bien entendu, le signe d’une extase qui divinise la conscience humaine. D’où le nom du jardin, éden, en hébreu, indiquant le délice et la joie. Le jardin d’Éden, le monde de la joie, est l’univers lui-même perçu dans un certain état de conscience. Il n’est pas derrière nous, dans le passé, mais en nous, ici et mainte­nant, pour peu que nous possédions cette conscience qui, intemporelle, est celle même de notre vérité.

7 Le roi Vaïvasvata, septième Manou et « père » de l’actuelle lignée humaine, qui serait la septième et qui, pour les Pourânas comme pour les mythes grec et juif, commence après le Déluge.


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