Micheline Flak : Éduquez votre regard


06 May 2010

(Revue Énergie Vitale. No 7. Septembre-Octobre 1981)

LE REGARD DU SINGE IVRE

Savoir focaliser son attention sur un seul point — un seul but — à volonté, est l’une des clés de la réussite. Le secret est bien connu, mais l’art est difficile. Faisons-nous à l’idée que le regard puissant du chercheur ou du sage ne s’improvise pas. Il y a, derrière le mystère des yeux profondément attentifs, une énergie mentale entraînée et soumise. Or, cette énergie à l’état brut n’est que trop souvent dissipée au gré des oscillations multiples du mental, surtout en ces temps d’audiovisuel où le bombardement des stimuli sonores et visuels, est très exactement calculé pour nous jeter hors de notre centre. Aussi notre pensée s’en va-t-elle voguer sur la mer agitée qu’est la vie quotidienne — de ci, de là, comme le vent nous pousse. La tradition orientale donne de l’esprit humain livré à ses impulsions immédiates, une image frappante lorsqu’elle le compare à un « singe ivre », qui saute de branche en branche sans s’arrêter nulle part.

On observe bien la vérité de cette allégorie chez nombre d’enfants aujourd’hui. Un éducateur peut saisir sur le vif la difficulté grandissante qu’éprouve le mental des jeunes à rester en place. Le mouvement perpétuel de leur cou et de leurs yeux évoque irrésistiblement les mimiques des ouistitis qui nous ont tous divertis au zoo ! Mais notre destin n’est pas de ressembler au singe. On n’apprendra jamais trop tôt aux petits d’hommes à éduquer leur regard.

MENTAL, ES-TU LA ?

Nous avons tous l’expérience d’avoir un jour été en face de quelque chose dont le souvenir nous échappe. Où avions-nous la tête ? Nous avions les yeux ouverts, pourtant ! La même chose se produit pour l’écoute tant il est vrai que la présence d’esprit est nécessaire si l’on veut stimuler la mémoire. L’une des plus anciennes Upanishads de l’Inde dit cela très clairement : « Mon mental n’était pas là. Par conséquent, je n’ai rien entendu ».

L’expérience commune et la science yogique coïncident. Elles nous indiquent que nos oreilles et nos yeux ne peuvent vraiment accomplir leurs fonctions — qui sont d’entendre et de voir — si le mental ne s’associe pas à elles. Tous nos organes sensoriels agissent en collaboration avec le mental, et avec lui seul. Si l’on dirige la pensée dans l’acte même de regarder, l’énergie mentale se concentre dans les yeux et avec la pratique, nous aurons de l’objet contemplé une vision nette et durable.

La pratique régulière du trataka nous entraîne à lier le mental au regard: de la sorte nous découvrirons que nous pensons avec nos yeux, et que nous voyons même derrière nos paupières closes. Nous y gagnerons une meilleure mémoire et l’aptitude à visualiser. Peut-être aussi développerons-nous l’habitude de mieux regarder ceux que nous aimons.

LE BON CHOIX DE L’OBJET

On demandait un jour au peintre Foujita pourquoi il peignait toujours des fleurs : — « C’est que je veux avoir un beau visage quand je serai vieux ». Voilà une réponse qui en dit long sur l’importance des objets choisis pour servir à notre concentration. Toute créature a tendance à devenir ce qu’elle contemple. Autant le savoir, pour bien sélectionner le support de vos exercices. Le yoga classique suggère idéalement le OM, une fleur, l’image d’un maître vénéré, un symbole chargée de sens — la Croix, le Sceau de Salomon, un Mandala.

Dans le dernier numéro d’ÉNERGIE VITALE, nous avions proposé un exercice de « méditation sur l’arbre » qui nous préparait au thème d’aujourd’hui.

Le moyen le plus simple et le plus efficace de s’entraîner au trataka nous est recommandé par Swami SATYANANDA SARASWATI : c’est de placer à hauteur des yeux, à distance d’une longueur de bras environ, une bougie allumée, et de se concentrer sur la flamme. Le processus est neutre. Il convient en principe à tous. Il nous paraît important que les pratiques de yoga contemporain respectent les croyances de chacun, en ne s’appuyant pas à la base sur des références religieuses ou idéologiques. La concentration sur la flamme de la bougie doit être vécue comme un moyen scientifique et efficace de développer la stabilité mentale — un outil de travail sur soi éprouvé par la Tradition. Ceci dit, passez-le au crible de votre expérience personnelle.

REGARDEZ LONGTEMPS AVANT DE VOIR

Les Grecs de l’Antiquité avaient coutume de dire qu’une statue n’avait pas été « vue » s’ils ne l’avaient pas contemplée au moins deux heures d’affilée. Toutes les anciennes civilisations ont connu et pratiqué le trataka, que ce soit sur les icônes, les symboles, ou les œuvres de leurs grands artistes. La beauté et la vérité se révèlent aux yeux de qui sait voir.

Aujourd’hui, un grand professeur de Physique, Fritjof CAPRA souhaite que les Occidentaux se mettent à l’école de la pensée d’Orient pour acquérir une vision plus vraie de la réalité. Il écrit que les phénomènes sont, comme le disent les sages taoïstes, sous-tendus par un perpétuel flux cosmique, ce qui signifie que la structure de la matière danse et vibre selon les rythmes divers, déterminés par les structures moléculaires, atomiques et nucléaires. Et c’est en affinant le regard par une longue patience que peut-être nous apprendrons à dépasser les apparences et à ouvrir notre œil et notre esprit à des perspectives vraiment révolutionnaires.

TECHNIQUE DU TRATAKA  SUR LA BOUGIE

Position du corps

Placer la bougie de manière à ce que, dans une position assise stable — de préférence sur le sol, vous ayez la flamme de la bougie au niveau du point entre les sourcils à environ 60 à 70 cm de vous. Si vous avez un défaut de la vue, veillez à placer l’objet de telle sorte que vous ne voyez pas double. L’image optique rémanente aura tendance à se déplacer en haut, en bas ou de côté. Essayez de la maintenir fixe en un point derrière vos yeux fermés, si possible au niveau du point inter-sourciller.

Trataka requiert de la présence d’esprit, ne pratiquez pas cette technique si vous êtes soumis à un épuisement physique ou nerveux. Relaxez-vous bien d’abord et redressez le dos.

La flamme

Placez la bougie correctement par rapport à vous et allumez-la.

Gardez le dos bien droit.

Fermez les yeux.

Prenez conscience de tout le corps.

Ajustez-vous bien de manière à ne pas bouger pendant toute la durée de la pratique.

Sentez bien la stabilité du corps et éprouvez cela pendant 2 à 3 minutes.

Seulement alors, ouvrez les yeux et regardez le petit point incandescent de la mèche, rien d’autre.

Les yeux sont grand ouverts, mais sans tension. Détendez-vous bien et essayez de ne pas ciller.

Si vous sentez trop de picotements, cillez, mais sans discontinuer la pratique.

Ne bougez ni les yeux, ni le corps.

Maintenez le mental sur la mèche de la bougie et ramenez-le doucement à cette contemplation s’il vagabonde.

Faites cela pendant 2 à 3 minutes. Si vos yeux pleurent, ne forcez pas. Ne vous inquiétez pas non plus. Quand le temps est venu, fermez les yeux doucement.

L’image mentale

Visualisez l’image rémanente de la flamme au point qui se trouve au centre des sourcils. Maintenez cette image en braquant votre attention dessus. Restez-en témoin aussi longtemps que l’image subsiste clairement.

Dès qu’elle disparaît, ouvrez à nouveau les yeux.

Encore la flamme

Reprenez la contemplation du petit bout incandescent de la mèche comme précédemment, puis fermez les yeux.

De nouveau visualisez l’image mentale

Contemplez-la jusqu’à ce qu’elle s’estompe.

Répétez ce processus en utilisant le temps dont vous disposez.

Terminez en demeurant les yeux fermés pendant 2 à 3 minutes. Observez bien les processus mentaux qui peuvent survenir sur votre toile de fond intérieure — comme sur un écran de télévision.

Restez spectateur.

Prenez ensuite conscience de tout votre corps et des bruits extérieurs. Ouvrez les yeux et éteignez la bougie.