Albert Low : Il n'y a pas de gradation entre l'ignorance et la sagesse


21 Nov 2009

(Extrait du livre épuisé de Colette Chabot « A moitié Sage », édition Quebecor 1997 et qui avait pour base des interviews de la télévision communautaire de Montréal)

Albert Low est né en Angleterre en 1928. Pendant la guerre, avec sa sœur et son frère, il fut évacué à Wraxall, un petit village proche de Bristol. C’est la qu’il apprit le français, chez une dame de l’aristocratie anglaise. Il a étudié la philosophie et la psychologie. Il a travaillé dans le monde des affaires, alors qu’il était responsable des ressources humaines dans des multinationales. Cela l’a amené, avec sa famille, en Afrique du Sud et aux États-Unis. Il s’est établi au Canada en 1963. Parallèlement à sa carrière, il a découvert le zen, il y a une quarantaine d’années, grâce au livre du Dr Hubert Benoit intitulé La doctrine suprême. Il s’est alors rendu en France pour rencontrer le Dr Benoit. Par la suite, il devait traduire en anglais le livre Lâcher prise. Théorie et pratique du détachement selon le zen. C’est aux États-Unis qu’il a connu Yasutani Roshi, un des plus grands maîtres zen japonais contemporains. Il fut aussi l’élève de Roshi Philip Kapleau, auteur du livre Les trois piliers du zen.

Albert Low dit souvent qu’il n’a rien d’exceptionnel; c’est pourquoi il a travaillé avec une force et une détermination peu communes avant et après son éveil survenu en 1974. Depuis 1979, lui et sa femme jean consacrent leur vie au zen. Albert Low dirige le Centre Zen de Montréal.

A. Low & R. Linssen

Dans la tradition que vous interprétez, quel est le rôle du maître?

Ce n’est pas exactement un maître dans le sens qu’il y a quelqu’un qui connaît face à quelqu’un qui ne connaît pas. C’est plutôt un guide. Un peu comme si on voyage en terre inconnue et que l’on ne connaît pas la route. Il est important d’avoir un guide qui connaît la route pour vous indiquer la direction.

Quand vous dites « un bon maître stimule toujours le conflit », que voulez-vous dire?

Vous savez, n’est-ce pas, que Bouddha a dit que « la vie, c’est la souffrance »! Nécessairement au fond de la souffrance, il y a le conflit, il y a contradiction et pour vraiment se réaliser; il faut aller au-delà de la souffrance et du conflit. Pour cela, il faut d’abord faire face au conflit.

Avec la prolifération en Occident de différentes branches de l’hindouisme où, par exemple, le gourou est l’incarnation divine que l’on adore, n’est-il pas dangereux de succomber à un nouveau romantisme qui épargne justement cette contradiction fondamentale qui est au centre de l’humain?

La spiritualité n’est pas homogène. Elle poursuit différents buts: il y a toutes sortes de raisons pour pratiquer. Il y a une spiritualité qui veut échapper à la souffrance: on croit à un ciel, à un havre, à une façon d’échapper définitivement à la souffrance. C’est le but, par exemple, du bouddhisme hinayana. Mais le bouddhisme mahayana a dit que l’on ne peut pas sortir du monde de la souffrance parce que le monde de la souffrance, c’est nous, c’est notre vraie vie. Pour sortir de cela, il faudrait sortir de vous-même et ça, c’est impossible. Vous le savez, quand nous pratiquons, c’est pour sauver tous les êtres vivants. C’est-à-dire que nous pratiquons pour devenir complètement un avec tous les êtres vivants.

Se pourrait-il, finalement, qu’il n’y ait qu’un seul être humain?

Oui, oui. Absolument! Nous ne sommes pas frères et sœurs: nous sommes tous Bouddha. Nous sommes tous Bouddha en totalité et non une partie de Bouddha. Nous sommes Bouddha. Une façon de contempler cela est l’exemple de la lumière qu’il y a dans une tente; à l’extérieure, nous voyons des millions de petits points de lumière et tous ces petits points sont séparés.
Mais si on entre dans la tente, c’est seulement une lumière, la lumière.

Dans votre livre Je ne suis pas un être humain, vous parlez lu rôle des koans. Le bouddhisme zen s’adresse-t-il surtout à des intellectuels?

Il ne s’adresse pas surtout aux intellectuels, mais il attire des intellectuels parce qu’ils connaissent les limites de l’intellect et qu’ils n’ont pas de révérence pour cette fonction.

Sauf exception…

Oui, bien sûr. Ici, je parle des intellectuels qui pratiquent le bouddhisme. Ceux-là ont déjà fait une partie du travail quand ils arrivent au Centre Zen. Mais la contradiction que nous avons ne concerne pas que les intellectuels. Ce schisme fondamental dont nous parlons n’est pas conceptuel ni intellectuel.

Qu’est-ce qu’un maître de mauvais karma?

C’est un maître qui a très bien connu la souffrance. Ramana Maharshi, par exemple, est un maître de bon karma. À l’âge de dix-sept ans, il a l’impression qu’il va mourir: il se demande alors ce que c’est que cette mort-là !
Puis, il s’éveille. Par la suite, il a travaillé pendant six ans pour approfondir cet éveil. Il n’a pas connu les difficultés que traverse une famille, ni la peur de la maladie ni le stress professionnel. Un maître de mauvais karma a connu de toutes les façons la douleur et les souffrances auxquelles font face les êtres humains.

Un bon maître est-il aussi un bon thérapeute?

Ah oui! Je ne crois pas que l’on puisse aider les autres, dons l’Ouest, sans avoir une bonne connaissance de la psychologie, des différentes approches proposées tant par Freud que par Adler, Jung, etc. Parce que ce sont des points de vue différents sur la personnalité. En Occident, la personnalité est très gonflée et c’est, par conséquent, très fragile. Le paysan japonais du XVIIe siècle n’avait pas une personnalité aussi gonflée, c’est pourquoi il ne vivait pas les mêmes conflits que les Occidentaux vivent aujourd’hui. Il y a les conflits de la petite personnalité et le conflit de l’Être. Le conflit de l’Être, c’est ce que le zen ou la spiritualité aborde, tandis que la psychologie s’intéresse aux conflits de la personnalité. On doit avoir la possibilité de faire la distinction entre les deux. Si on aborde un problème spirituel comme s’il était psychologique, on augmentera la détresse de la personne.
C’est vrai aussi de l’autre façon: si on s’adresse à un problème psychologique comme s’il était de nature spirituelle, on a un grave problème. Si quelqu’un a un problème financier, on doit traiter ce problème sur ce plan: il ne donne rien de s’asseoir sur un coussin pour méditer en pensant que cela va résoudre le problème financier.

Vous définiriez-vous comme un maître des voies abruptes?

Oui. Mais la voie abrupte ne doit pas être confondue avec la voie instantanée. Le café instantané ne nécessite pas de bons grains que l’on doit moudre puis filtrer avant de le servir. On met un peu de poudre et d’eau chaude, et on a quelque chose à boire. Pour le zen, il faut laisser mûrir les grains, les moudre et les faire infuser dans une cafetière. En même temps, quand la situation est mûre (Albert Low claque ici des doigts), voilà! C’est fini! Si ce n’est pas soudain, ce n’est pas l’éveil. Parce qu’il n’y a pas une gradation entre l’ignorance et la sagesse. Ce n’est pas un escalier à monter. C’est un saut! Il y a un abîme à franchir et c’est pour ça que l’on dit que c’est une voie abrupte.

Pourquoi avez-vous choisi de vivre au Québec?

Probablement, c’est le karma.

Qu’est-ce que le karma?

C’est la loi de cause à effet. Par exemple, je parle le français et il est absolument nécessaire de parler le français si on dirige un centre zen au Québec. Très peu de personnes dans la tradition rinzaï parlent le français. Je savais que j’avais quelque chose à offrir aux Québécois. J’étais venu visiter Montréal en 1978 et je me suis senti bien ici. J’ai alors entendu parler du frère André, et je crois que la spiritualité du frère André est toujours à Montréal, peut-être d’une manière plus obscure, mais il y a une spiritualité présente ici.

Cette spiritualité que vous avez sentie ici ressemble, n’est-ce pas, à la foi du charbonnier?

Qu’est-ce que la foi du charbonnier?

C’est une foi simple. Le frère André était un homme qui ne prétendait rien et qui, en même temps, était habité par une énergie d’un autre ordre. Serait-ce cela que vous auriez ressenti?

Une foi simple, c’est ça le zen! Si ce n’est pas simple, ce n’est pas le bouddhisme. Pour pratiquer le zen, il faut être une personne complètement ordinaire. Quand on voit la statue du frère André ou ses photos, on voit qu’il était complètement ordinaire. C’est remarquable!
D’ailleurs, il n’avait aucune prétention. Si on prétend quelque chose, ça veut dire qu’il y a cela qu’on prétend et il y a moi ici; il y a donc une séparation. Une personne qui aide les autres ne peut avoir aucune prétention.

Vous répétez souvent que pour la méditation, le zazen, il faut avoir un dos bien droit et un centre de gravité bas.

Il y a plusieurs raisons à cela. Si le dos n’est pas droit, cela veut dire que le corps doit être soutenu par les muscles, donc, par un effort intentionnel. La tension est alors dispersée parce qu’une partie du corps est souvent en opposition avec une autre partie et ainsi la tension ne peut se libérer. Si le dos est droit, le diaphragme est libéré et l’on peut respirer non seulement avec le diaphragme, mais avec tout le corps. La respiration devient ainsi beaucoup plus longue, plus lente. Ce ralentissement de la respiration concerne le ralentissement de tout le métabolisme; survient alors non pas un calme créé, mais un calme naturel. En raison de cela, il est possible que le centre de gravité en bas, le hara, puisse s’épanouir, entraînant une concentration naturelle.

Quand j’ai dit à Robert Linssen que le Bouddha avait médité jusqu’à la fin de sa vie, il a semblé dire que ce n’était pas dans le sens du zazen, de l’assise silencieuse. Qu’en pensez-vous?

Il n’y a pas d’autre façon de méditer dans le bouddhisme que dans le sens du zazen. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de fin à la pratique. Il n’y a pas de plateau que l’on atteint. Il n’y a pas une stabilité définitive. La vie est plutôt comme une fontaine et quand on entre dans cette fontaine et qu’on est complètement un avec tout ce qui arrive, c’est le zazen. Il est naturel qu’une personne utilise la posture pour s’approfondir dans la réalisation de la créativité de la vie. Dire que Bouddha est quelque chose de différent de l’être humain, c’est en opposition avec la pratique du zen. On dit que le Bouddha n’est qu’une personne ordinaire et qu’une personne ordinaire est Bouddha.

Est-ce que la trame psychologique d’un individu finit avec l’éveil?

Ah non! Ce que vous appelez la trame psychologique a sa propre loi, sa propre motivation. On dit constamment qu’on n’est pas la personnalité, mais la personnalité continue néanmoins avec toutes les graines qui ont été semées. L’éveil est la réalisation que je suis cela dans lequel la personnalité trouve ses racines.

Où finit la psychologie et où commence la spiritualité?

La psychologie se préoccupe du contenu de l’esprit. Le zen va directement à l’esprit comme un fait en lui-même. C’est comme cette statue de Bodhisattva que vous voyez là. On peut aimer sa forme et on oublie le bois avec lequel elle est faite. Si vous vous intéressez au bois, vous oubliez la forme.

N’y a-t-il pas toujours du psychologique dans le spirituel et du spirituel dans le psychologique?

Non! C’est complètement différent. C’est le saut qui doit être fait. Il n’y a pas une gradation entre le bois et la forme. C’est l’un ou l’autre. Il y a des personnes qui croient que spiritualité peut être intégrée dans la psychologie, et pourtant ce n’est pas possible.

Que pensez-vous du mouvement transpersonnel en psychologie qui tient désormais compte de la dimension spirituelle chez l’individu?

Comme je le disais précédemment, la psychologie ne mène pas au spirituel. Parfois, une certaine littérature confond états non ordinaires de conscience avec la spiritualité. Les expériences de mort imminente sont récupérées comme le font les sectes. C’est à tort que l’on qualifie ces expériences de spirituelles, puisque la spiritualité n’est pas une expérience extraordinaire. D’autres provoquent des états non ordinaires de conscience que nous appelons « makyos ». Les gens s’attachent à ces expériences et cela ne leur fait aucun bien. Au Centre Zen, quand quelqu’un raconte ses expériences extraordinaires, nous l’écoutons avec intérêt, puis nous l’invitons à retourner à la pratique. Les états non ordinaires, s’ils sont des phénomènes intéressants de la conscience, ne sont d’aucune valeur spirituelle.

Vous avez écrit d’excellents articles sur la souffrance dans la revue 3e Millénaire. Le bouddhisme est basé sur la souffrance. Est-ce que cela veut dire que les étudiants qui sont avec vous habitent tous cette souffrance ou est-ce à dire qu’ils ont le pressentiment de la liberté?

On vient toujours au bouddhisme pour sortir de la souffrance. C’est-à-dire que l’on est tous hyânâyistes au commencement. Mais quand on pratique, on se rend compte que ce n’est pas « ma » souffrance ou « sa » souffrance, c’est la souffrance. De plus en plus, on prend conscience, comme l’a dit Bouddha, que la souffrance et la vie sont mêlées. Mais qu’est-ce qui est au-delà de cette vie et de cette souffrance? Qu’est-ce qui soutient cette vie? Cela rejoint la même question que nous abordions il y a un moment, à savoir quelle était la relation entre la psychologie et la spiritualité.
Sur le plan de la personnalité, il y a toujours la souffrance, mais quand on se rend compte que l’on n’est pas la personnalité, la relation que l’on a envers la souffrance n’est plus la même qu’auparavant. Cela ne veut pas dire que l’on deviendra impersonnel, mais il y a une compassion envers tous en raison de la réalisation que la vie est la souffrance. Cela arrive quand on prend conscience que ce n’est plus « ma » souffrance, « sa » souffrance, mais la souffrance.

Je sais que vous n’êtes pas très favorable aux enseignements de Krishnamurti. Pourquoi?

Je crois qu’il parle de ce qu’il a réalisé à travers son intellect. Il donne l’impression qu’il suffit de parler à quelqu’un pour que la compréhension soit. Il dit constamment que ce n’est pas nécessaire de pratiquer la méditation, de suivre une voie, etc. Et c’est très mauvais, puisque nous cherchons sans arrêt des raisons pour ne pas pratiquer une voie spirituelle. Dire cela aux Occidentaux qui sont déjà paresseux, c’est dangereux. Krishnamurti donne à beaucoup de monde l’impression qu’il n’y a qu’à s’asseoir dans un fauteuil pour que l’éveil survienne. C’est faux! Il a dit aussi que, pour atteindre la vérité, l’intellect ne suffisait pas; cela est vrai, mais il n’est pas le seul à avoir dit cela.

Quelle différence faites-vous entre le satori et l’éveil?

Il n’y a pas vraiment de différence. Il y a, cependant, des niveaux différents d’éveil. L’éveil que l’on a au début est d’un niveau peu profond.
Quand on a pratiqué, surtout avec les koans, cet éveil devient de plus en plus profond. C’est une profondeur quantitative et non pas qualitative. Il y a une différence qualitative entre une personne qui n’est pas éveillée et une autre qui est éveillée, parce que le saut est fait et que ça change une personne. Mais après ça, l’éveil d’une personne peu profondément éveillée et un Bouddha, c’est une question de degré. C’est paradoxal, puisque nous sommes tous Bouddha et le saut, c’est de se rendre compte de cela. C’est pourquoi il n’y a pas de différence entre une personne ordinaire et Bouddha. Mais là, nous entrons dans l’ambiguïté, qui est surtout créée par le langage.

Comment expliquez-vous que certains êtres, tels Stephen Jourdain ou plus près de nous Virgil, se soient « éveillés » à leur vraie nature, sans tradition, sans maître, sans cheminement, et même sans intention ni aspiration?

Je ne peux pas l’expliquer, mais si ce n’était pas vrai, ça voudrait dire que l’éveil n’est d’aucune valeur pour l’être humain.
L’éveil doit être possible pour une personne sans aucune tradition; si ce n’est pas comme cela, ce serait seulement le résultat d’un système et ce serait limité par ce système; cela voudrait dire que ce n’est d’aucune valeur pour les êtres humains. Comme je l’ai déjà dit, nous sommes déjà Bouddha, nous sommes déjà éveillés; aussi, la question n’est pas tant de savoir pourquoi des personnes arrivent à l’éveil sans tradition, mais pourquoi est-il nécessaire d’avoir une tradition pour s’éveiller. Cela, c’est une question vraiment importante. C’est une question que je donne souvent à mes étudiants. Tout comme le maître japonais Dogen a demandé: « Si c’est vrai que tous les êtres sont Bouddha, pourquoi faut-il travailler aussi fort pour le réaliser? » Ces personnes qui s’éveillent complètement spontanément, sans tradition, sans rien, sont de vrais témoins, justement parce qu’ils n’ont pas pratiqué une voie et qu’ils n’ont pas eu de guide. Malheureusement, si l’on n’a pas passé à travers les roues de la machine de la vie, de la souffrance, il sera difficile de comprendre pourquoi les gens ont autant de difficulté.

Puisqu’il s’agit de la « vraie nature », ne croyez-vous pas qu’il puisse y avoir beaucoup d’«éveillés» que nous ne connaissons pas, simplement parce qu’ils n’enseignent pas? Nous ne connaissons finalement que les enseignants, parce qu’ils sont les seuls à parler.

Ah oui ! Ah oui! Absolument! Et probablement que ces personnes qui se sont éveillées sans aucune tradition, sans guide, si elles ne peuvent parler à d’autres personnes, seront un peu troublées par ce qui leur arrive.

Pourquoi, en ce qui concerne les enseignants, les grandes traditions de l’histoire de l’humanité semblent-elles se contredire et même, parfois, être en compétition? Cela donne parfois l’impression qu’ils sont des vendeurs de voitures de marques et de compagnies différentes.

(Rire) Parce que probablement, d’une certaine façon, ils sont des vendeurs de voitures différentes (rire). Il n’y a pas d’homogénéité dans le mot « spirituel » qui est très diffusé. Mais aussi, malheureusement, quand on pratique une voie spirituelle, cela peut relâcher des énergies qui peuvent être récupérées par la personnalité. Le centre de la personnalité demande d’être une personne spéciale, unique, distincte, séparée de tous les êtres.
Par conséquent, cette énergie peut être dirigée vers l’augmentation de cette certitude que je suis vraiment différent, unique, meilleur, spécial, etc. La personne qui enseigne dans ces conditions-là donnera l’impression que son enseignement est également spécial, unique, meilleur que celui des autres, etc.

Comment expliquer que des instructeurs qui ont une carrière publique importante derrière eux puissent commettre, ce qui nous semble, de graves erreurs de jugement?

C’est encore une question de personnalité: ces graines ont été semées et poussent selon les semences. L’adulation des étudiants ou du public favorise la croissance d’éléments qui ne sont pas toujours bénéfiques.

On dit que le célèbre mythologue Joseph Campbell vous aurait rencontré une seule fois et qu’il se serait pleinement éveillé. Est-ce vrai?

(Rire) Non! Mais j’ai beaucoup d’admiration pour Joseph. Campbell.

Pourtant, les personnes qui nous ont affirmé cela sont tout à fait dignes de foi.

Peut-être ont-elles confondu Joseph Campbell avec Robert Campbell.

Qui est Robert Campbell?

C’était un collègue de travail que j’ai rencontré au moment de la fusion des compagnies Union Gas et United Gas. Il n’était pas tout à fait d’accord avec mon approche au sein de la nouvelle entreprise née des deux compagnies. J’avais déjà publié le livre Zen and Creative Management aux États-Unis et je lui en ai remis un exemplaire. Il l’a lu puis, en s’apercevant que le conflit est à la base de la vie, il a vécu une expérience spirituelle très profonde. Il s’est retiré des affaires pour aller vivre dans les bois pendant dix ans. C’était un amateur de chasse et de pêche, quelqu’un qui était très à l’aise dans la nature. Après cette retraite, il a publié aux Éditions Shambhala un livre très intéressant, Fisherman’s Guide. A Systems Approach to Creativity and Organization. C’est un ingénieur très qualifié qui vit et travaille maintenant en Thaïlande où il y a du gaz naturel.

Comment reconnaître un enseignant authentique?

Il ne prétend rien. Il est à l’aise dans la vie et n’essaie pas d’être quelque chose de spécial. Il veut vraiment aider les autres pour les autres et non pas pour sa satisfaction. C’est nécessaire de bien connaître son enseignant. Si on tombe en amour avec un enseignant ou une enseignante, à première vue, on doit être très prudent puisqu’il ne s’agit pas d’une affaire romantique. C’est un peu comme un mariage: il faut vivre longtemps avec cette personne, si cette personne peut vraiment vous aider. Dans un mariage, on sait qu’il y a toujours des problèmes entre les personnes. Vous savez, n’est-ce pas, que Ramana Maharshi a dit que ce n’était pas une bonne idée d’habiter plus de trois mois avec son maître, parce qu’après cela, vous verrez tous ses défauts. Si l’on peut demeurer avec un guide ou un enseignant pendant quelque temps, c’est bien aussi, puisque vous pourrez voir si ce guide est plus intéressé par l’enseignement que par vous.

Vous dites souvent que l’ouverture ne suffit pas. Que voulez-vous dire par là?

Voyez Ramana Maharshi: il a travaillé pendant six ans après son éveil et même d’une manière acharnée. Il est évident que Nisargadatta a mûri constamment après son éveil. On le sent d’ailleurs dans ses livres.

Cette recherche intense a toujours été au centre de votre vie. Comment avez-vous réussi à concilier la recherche spirituelle avec votre vie familiale et professionnelle?

À un moment, j’ai pris conscience qu’il n’y avait pas de différence entre ces divers aspects de la vie. Je me suis rendu compte que ma vie quotidienne était ma pratique. Cela a été très clair pour moi quand j’ai commencé à pratiquer le zen. Avant cela, j’étais toujours torturé entre ce que je croyais être la vie spirituelle et la vie quotidienne. Je croyais alors qu’il y avait une grande différence et que si je m’occupais de l’une, je négligeais l’autre. Cela a créé beaucoup de tension dans ma vie. Puis, je me suis aperçu que ma vie quotidienne, les relations avec ma femme, mes enfants, mes collègues de travail, les employés, toutes ces difficultés qui arrivent, ces humiliations, ces échecs que l’on subit sur les plans familial, professionnel ou spirituel, tout cela pouvait être utilisé comme travail spirituel.
De la même manière, je me suis rendu compte que plus je serais libre, plus je pourrais aider les autres.

Vous êtes un véritable athlète spirituel. Vous avez travaillé sans relâche avec une ardeur peu commune jusqu’à ce que survienne l’éveil. Nous avons rarement vu pareil acharnement chez Nisargadatta, par exemple, encore moins chez Ramana Maharshi…

(Il rit beaucoup du terme « athlète spirituel ».) Très tôt dans ma vie, j’ai su clairement que l’éveil était une possibilité.

C’était une possibilité ou une certitude?

C’était une certitude puisque dans ma jeunesse, j’avais eu un avant-goût de ce que c’était. Mais à cause du conflit intérieur créé entre la vie quotidienne et la vie spirituelle, je souffrais beaucoup. Je savais que je devais me réaliser, mais plus je savais cela, plus la souffrance augmentait. Il y avait un constant conflit.

Est-ce parce que dans les débuts, vous avez cru qu’une personne pouvait réaliser quelque chose?

Absolument! Absolument! Il m’a fallu beaucoup de temps pour me rendre compte que je ne devais pas utiliser l’énergie de la pratique spirituelle pour être une personne unique ou spéciale.

Dans votre livre Je ne suis pas un être humain, vous racontez l’instant de votre éveil qui fut précédé d’une période très difficile, paroxystique même. Quand ce moment est décrit, cela peut donner l’impression à des chercheurs qu’ils ont traversé des états semblables. Sans Roshi Kapleau et votre épouse, n’y avait-il pas un risque que vous escamotiez votre éveil?

C’est impossible! C’est un changement fondamental. Mais l’intégration est nécessaire. Prenez Ramana Maharshi. Après cet éveil soudain, il s’est isolé pendant plusieurs années pour intégrer pleinement cette force qui anéantit la personne. Un Occidental qui vivrait l’éveil de Ramana Maharshi pourrait être amené à l’hôpital psychiatrique pour cela parce que l’esprit et les manifestations de l’esprit sont dépendants. En Inde, cela posait moins de problèmes qu’un jeune homme quitte sa famille, comme cela. Mais, ici, cela peut créer de graves perturbations.