Robert Linssen : Intelligence, conscience et mémoire de la Matière


26 Sep 2008

(Revue Être Libre, Numéro 223, Avril-Juin 1965)

Nous avons cité à diverses occasions la pensée du savant anglais D. Lawden, déclarant que « la vie et la conscience existent au niveau des particules infra-nucléaires » (Revue « Nature », avril 1964).

Des spécialistes de physique nucléaire, tel Alfred Herrmann, assignent à l’électron une nature à la fois physique et psychique.

Les électrons prennent au cours de leurs déplacements innombrables dans les orbites électroniques les seules positions adéquates aux circonstances complexes dans lesquelles ils se trouvent.

Tout se passe comme s’ils obéissaient aux lois et aux injonctions d’une supermathématique dont le professeur Robert Tournaire nous a fait entrevoir le génie.

La complexité et la vitesse d’application des données de cette supermathématique transcendantale présidant au comportement des électrons échappent à toutes les possibilités des cerveaux humains autant qu’à celles, presque miraculeuses, des cerveaux électroniques.

Le professeur Winterbeer, de l’Université de Paris, est l’auteur de travaux tendant à démontrer, dans le domaine de la biologie, le bien fondé de ce qu’a proclamé le professeur D. Lawden dans le domaine des constituants atomiques.

Nous pourrions résumer comme suit les bases de la thèse du professeur Winterbeer : chaque cellule de la matière vivante possède une capacité d’adaptation, de mémoire et d’intelligence propre ne dépendant pas de la présence d’un cerveau. Le rôle de celui-ci se limitant surtout à l’intégration et à la coordination.

Le protoplasme de la cellule contient, selon le professeur Winterbeer, la mémoire de toutes les interactions antérieures du milieu, et ceci, indépendamment du cerveau de l’être vivant.

Le professeur Lerat de Bruxelles, ayant poursuivi des recherches parallèles aux nôtres, nous a autorisé à citer ses conclusions assez semblables à celles de notre enquête.

Nous constatons qu’il existe une mémoire cellulaire, et que cette dernière s’étend par conséquent à tout l’organisme. Il était intéressant d’étudier dans cette perspective quels étaient les mécanismes biologiques de l’hérédité et ceux de la mémoire des caractères acquis.

La mémoire des caractères acquis diffère de la mémoire héréditaire du fait que les hommes de science l’ont considérée comme non transmissible de génération en génération.

Or les expériences que nous allons citer mettent indiscutablement cette non-transmissibilité en doute.

Comme le professeur Winterbeer, le professeur Lerat évoque les expériences suggestives du chercheur américain, H. S. Jennings, sur les protozoaires. Ce biologiste a démontré que certains infusoires étaient susceptibles d’acquérir des réflexes conditionnés. Il choisit pour ses expériences un infusoire appelé « Stentor » en raison de la forme de son unique cellule assez semblable à un cornet acoustique.

Ces infusoires assez grands (environ 4 mm.) sont sensibles à la poudre de carmin. Si cette poudre est jetée dans l’eau où vivent ces infusoires, ceux-ci l’absorbent rapidement, mais la rejettent ensuite. Si l’expérience est renouvelée doux ou trois fois, les Stentors referment progressivement leur cornet pour ne pas avaler la poudre de carmin.

La conclusion de cette expérience est claire : la mémoire existe chez certains êtres unicellulaires. La structure de cette cellule unique n’est pas celle d’une cellule nerveuse. La mémoire existe donc en dehors de la cellule nerveuse.

Nous constatons ensuite que la mémoire existe non seulement à l’état potentiel chez certains êtres unicellulaires, mais elle a la capacité de s’exprimer par un comportement adéquat. Elle est capable de suggérer des réflexes généralement considérés comme la manifestation d’une certaine intelligence. Celle-ci existe donc à l’état latent, sans cerveau, sans organisation nerveuse ni fonction d’intégration.

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Une autre expérience a été faite sur de petits vers vivant dans l’eau ou la terre humide : les planaires.

Ceux-ci possèdent un système nerveux et présentent une caractéristique curieuse : si l’on coupe un planaire en deux, chaque partie régénère soit une queue soit une tête. Le planaire coupé régénère une queue pour la moitié coupée ayant conservé la tête. Il régénère une tête pour la moitié coupée ayant conservé la queue.

Les biologistes de l’Université de Michigan ont dressé des planaires de telle façon qu’ils « prennent l’habitude » de fuir la lumière vive.

Afin d’arriver à ce résultat, ils projetaient une lumière vive au dessus de l’aquarium où vivaient les planaires, en envoyant simultanément une décharge électrique dans l’eau. Après avoir répété cette expérience I50 à 200 fois, les planaires fuyaient la lumière sans la décharge électrique.

Un réflexe conditionné avait donc été créé artificiellement. Encore fallait-il localiser le siège de la mémoire capable d’engendrer ce réflexe conditionné.

Les planaires dressés furent alors coupés en deux. Après quatre semaines, les sections étaient régénérées. Les planaires régénérés soumis uniquement à la lumière vive s’enfuyaient comme les planaires originaires.

Une conclusion importante s’imposait : l’idée que la mémoire était localisée dans les ganglions cérébroïdes était fausse, puisque la tête régénérée qui s’est développée sur la moitié de planaire n’ayant que la queue — et donc privée de toute influence des ganglions cérébroïdes — avait parfaitement conservé la mémoire des réflexes acquis.

Il est donc clair que la mémoire ne peut être exclusivement localisée dans les ganglions cérébroïdes mais plutôt dans toutes les cellules.

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Les progrès récents de la biologie tendent à démontrer l’importance du rôle joué par deux acides complexes dans tous les phénomènes de mémoire des êtres pluricellulaires.

Ce sont les acides désoxyribonucléiques (A.D.N.) et l’acide ribonucléique (A.R.N.)

Or ces acides sont répandus dans toutes les cellules de l’organisme. Les travaux du professeur Winterbeer et de H. S. Jennings tendent à démontrer que l’acide ribonucléique est le réceptacle de la mémoire des caractères acquis, tandis que l’acide désoxyribonucléique jouerait un rôle prépondérant dans les mémoires héréditaires. De nombreux savants se penchent actuellement sur ces problèmes du plus haut intérêt et nous avons tout lieu de croire que les prochaines années nous apporteront de surprenantes révélations dans ce domaine.

Plusieurs faits importants sont à retenir dans ce qui vient d’être dit :

1° La mémoire existe chez des êtres unicellulaires;
2° Ces êtres unicellulaires n’ont ni système nerveux ni cerveau;
3° Cette mémoire s’exprime par des réflexes engendrant un comportement adéquat aux circonstances;
4° Les réflexes adéquats de ces êtres primaires en organisation résultent d’un processus purement mécanique sans intervention d’un cerveau ou d’une faculté d’intégration;
5° Chez les êtres pluricellulaires, primaires en organisation, la mémoire n’est pas uniquement localisée dans les ganglions cérébroïdes;
6° Chez les êtres pluricellulaires, primaires en organisation, les acides désoxyribonucléiques et ribonucléiques, répandus dans toutes les cellules, sont les supports de diverses mémoires.

Dans les êtres d’organisation cellulaire complexe, tel que l’homme, les acides désoxyribonucléique et ribonucléique jouent également un rôle important dans les mémoires, mais celles-ci sont coordonnées et intégrées par le cortex cérébral.

La mise en évidence de processus de mémoire et de formes larvées d’intelligence dans des êtres monocellulaires donne un poids considérable aux théories de Stéphane Lupasco.

Nous voyons, en effet, que les mémoires ont pour support les acides désoxyribonucléiques et ribonucléiques. Or, nous savons que les caractères spécifiques de ces mémoires (leurs forces, leurs faiblesses, leur précision ou leur imprécision) sont liés à des perturbations électromagnétiques, à des courbures plus ou moins caractérisées des chaînes d’atomes dans les configurations des molécules  « satellites » de ces acides (travaux d’Holgar Hyden et d’Egyhazie de Suède).

Stéphane Lupasco nous parle des processus purement mécaniques de la mémoire, liés à des dynamismes organisateurs de tendances antagonistes.

« Ce que la biologie enseigne encore, c’est que les éléments naturels, c’est-à-dire les systèmes énergétiques, par le fait qu’ils sont susceptibles d’une potentialisation constitutive, ne sont pas seulement doués de finalités, mais également de mémoire; rien de ce que va être une plante ou un animal n’est préfiguré dans la semence ou l’ovule; ces systèmes vitaux existent donc bien à l’état de pure potentialité énergétique et, par là, de cause finale et de mémoire. Un dynamisme, un système potentialisé, n’acquièrent pas seulement de ce fait seul, les propriétés de la cause finale, mais aussi celles de la mémoire. En tant que cause finale et mémoire à la fois, un dynamisme ou un système potentialisé se présente aussi comme une sorte de connaissance. Les notions d’inconscient et de conscience apparaissent ainsi sous un jour nouveau… On comprend, dès lors, comment une finalité, une mémoire et une connaissance peuvent exister dans la plus simple cellule, dans divers systèmes énergétiques, biophysiques et biochimiques qui s’y forment et qui dictent mécaniquement et cybernétiquement… ce que certains biologistes se voient forcés d’admettre actuellement, sans en saisir les processus intimes, sous les expressions de substance pensante, de conscience organique, etc. » (Les Trois Matières, par Stéphane Lupasco, éd. Julliard, pages 96, 97, 98 passim.)

Toute activité, toute vie résulte d’un conflit de deux tendances opposées. Les contacts avec le milieu ambiant déterminent des potentialisations qui s’actualiseront un jour et des actualisations déterminant d’autres potentialisations. (Voir le chapitre consacré aux travaux de Stéphane Lupasco.)

Cet enchevêtrement complexe de potentialisations et d’actualisations constitue un lien causal (de cause à effet) intimement lié à tout processus de mémoire. On peut même dire d’un tel processus, non seulement qu’il est l’essence de tout phénomène de mémoire, mais qu’il « est » mémoire.

Il existe de ce fait, comme le fait comprendre Stéphane Lupasco, aussi bien une mémoire purement mécanique au niveau atomique, qu’au niveau moléculaire, qu’au niveau monocellulaire, qu’au niveau pluricellulaire. Il s’agit fondamentalement d’un même processus s’enrobant dans des enchaînements de plus en plus complexes sous l’effet du Temps et des processus d’associations physiques et psychologiques dont nous avons parlé ailleurs.

De telles considérations nous obligent à reconsidérer les notions généralement admises concernant les phénomènes de mémoire, de conscience et d’intelligence dans le sens que nous avons donné.

Elles nous apportent une vision de plus en plus dégagées de tout anthropomorphisme concernant une « certaine » conscience et une « certaine » intelligence de l’Energie au cœur même d’une Matière transfigurée.