Tulkou Pema Wangyal Rinpoché : Introduction aux bardos


08 Jul 2017

(Revue Le chant de la licorne. No 16. 1986)

Tulku Pema Wangyal Rinpoché est né en 1947 à Rong Drakmar, au Tibet central. Reconnu comme une réincarnation de Taklung Tsétrul Rinpoché, Pema Wangyal Rinpoché est le frère aîné de Rangdröl Rinpoché et de Jigme Khyentse Rinpoché. Il a fui le Tibet en 1958 avec sa famille qui s’établit à Darjeeling en Inde. Après le décès de son père en 1975, Péma Wangyal Rinpoché rejoint la Dordogne avec sa famille pour poursuivre ses activités.

Il est le fondateur de l’Association bouddhiste de Chanteloube, du centre de retraites de 3 ans, Kangyur Rinpoché fondation, fondation Padmasambava faisant partie de la Fondation de France ainsi que de Casa association d’aide aux sans abris au Portugal et en Espagne (7000 personnes par jour bénéficient de ses soins)

Préoccupé par la préservation et la restauration de manuscrits anciens et rares et du trésor écrit du Dharma, Péma Wangyal Rinpoché a mis en place leur traductions en 8 langues et leurs transcriptions en base de données. Il est le fondateur du Comité de traduction Padmakara. Le texte suivant est le condensé d’un enseignement sur le Bardo, aspect fondamental de la conscience, tel qu’il est abordé dans le Bouddhisme Tibétain.

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Le terme « Bardo » en tibétain signifie « entre deux », « état intermédiaire ». C’est un terme très général. Bien que depuis la traduction d’Evans-Wentz, le Livre consacré au Bardo, soit présenté comme le Livre tibétain des morts, le terme Bardo ne concerne pas uniquement la mort, mais recouvre de nombreux aspects de l’existence.

Les enseignements que nous allons présenter furent transmis par le Bouddha Shakyamouni, un grand sage, un être illuminé, qui réalisa la Bouddhéité sur le sol de l’Inde.

Les enseignements sur le Bardo peuvent se diviser en 6 sections :

La première se dit en tibétain « rangchin kyéné bardo ». C’est la période comprise entre l’entrée dans la matrice de la mère et l’extinction de la vie.

Durant notre vie physique, nous passons une grande partie de notre temps à dormir. La période comprise entre le moment où nous sombrons dans le sommeil et celui du réveil s’appelle « milam Bardo », ou Bardo du rêve.

Notre corps est composé de différents éléments tels que la terre, l’eau, le vent, le feu et l’espace. Le monde extérieur est aussi composé de ces 5 éléments à l’état brut ; dans notre corps physique c’est l’absence de ces 5 éléments que nous retrouvons sous forme de 5 énergies que nous appelons en tibétain « lung ». Chacune de ces 5 énergies est en rapport avec l’un des 5 éléments. Lorsque nous sommes sur le point de mourir, ces différents éléments se dissolvent les uns dans les autres : cette période, qui prend fin quand nous faisons l’expérience de la claire lumière, s’appelle le Bardo du moment de la mort, « tchika bardo » en tibétain.

Ensuite les éléments s’étant résorbés les uns dans les autres, se dissolvent dans la luminosité ; la période où nous expérimentons la claire lumière est ce que nous appelons le Bardo de la luminosité ou le Bardo de la nature intrinsèque, en tibétain « tcheunyi Bardo ».

Les êtres qui, en raison de leurs habitudes du passé, ne parviennent pas à reconnaître cette claire lumière et sont entraînés vers une renaissance, expérimentent la phase du Bardo de l’existence ou « sipai bardo ». Ce Bardo se situe entre le moment où ils ne reconnaissent pas cette luminosité et celui où ils entrent dans la matrice.

L’état de claire lumière peut être défini comme l’essence de ce que nous appelons la liberté intérieure. Cette liberté intérieure, nous la possédons tous. Mais bien que nous n’en soyons jamais séparés, il arrive, qu’entraînés par nos habitudes, nous ne puissions pas la reconnaître, nous nous trouvons dans un état d’illusion. Le Bardo de la méditation ou « samten bardo » est une pratique très importante, car il nous permettra de maîtriser toutes les expériences de la vie présente et des vies futures. Il est compris entre le moment où commence la méditation et celui où s’interrompt l’état de reconnaissance. Bien connaître le Bardo de la méditation est très important pour cette raison. La méditation est une pratique très précieuse car elle nous aide à régler tous les problèmes de la vie quotidienne. Elle est utile dans le rêve. Elle nous permet aussi de reconnaître les différentes expériences que nous traversons au moment de la mort. Elle nous aide, en particulier, à reconnaître la luminosité lorsque nous l’expérimentons.

KARMA ET ÉMOTIONS

D’après les enseignements du Bouddha, et plus particulièrement ceux qui prennent leur source dans la philosophie ou la métaphysique, nous possédons tous la nature illuminée. En sanscrit cela se dit (tatagatha, allé dans la voie parfaite, et garba, d’essence). Nous avons tous en nous l’état de perfection, l’état de lumière intérieure. Cependant toutes nos actions — ce que nous appelons le karma — ont leurs propres effets. Ainsi les émotions et les actions négatives du passé obscurcissent la pureté intrinsèque de notre esprit.

Suivant la métaphysique, les émotions négatives sont classées en trois, cinq ou six catégories :

1) La haine ou l’agressivité, l’irritabilité ;

2) l’attachement égoïste ;

3) l’ignorance.

À cause de ces trois émotions négatives viennent les suivantes :

4) Quand nous considérons que nous sommes supérieurs aux autres, naît l’orgueil, puisque nous sommes attachés aux honneurs, à notre savoir ou à notre position sociale ;

5) lorsque, dans un milieu très compétitif, nous sommes incapables de nous maintenir au même niveau que les autres, nous nous trouvons entraînés dans le processus de la jalousie, de l’envie ;

6) lorsque nous sommes incapables de partager avec autrui en raison de l’attachement égoïste, de l’ignorance ou de l’orgueil, nous sommes sous l’emprise de l’avarice.

Il y a donc trois émotions négatives principales, les trois autres en sont les dérivées.

Étant donné que chaque action engendre sa propre réaction, le résultat des différentes émotions négatives est la création de divers phénomènes ou expériences, de types d’hallucinations variés, suivant la force de l’émotion concernée.

Tous les êtres humains ont un karma général en commun ainsi qu’un karma personnel avec des perceptions individuelles. Prenons l’exemple de l’océan : certains d’entre nous, même s’ils n’ont pas la possibilité d’aller au bord de l’océan, sentiront naître en eux une sorte d’exaltation rien qu’en voyant un oiseau de mer dans le ciel ou rien qu’en sentant la brise marine ; d’autres ressentiront une réelle angoisse à la simple vue des vagues, sans qu’il soit question de plonger dans l’eau. C’est pourtant le même objet qui est perçu mais les perceptions sont très différentes, parce que le résultat de nos actions passées conditionne nos expériences présentes.

Nous avons donc un karma commun à tous : tous les êtres humains affirment, lorsqu’ils voient l’océan, que c’est de l’eau.

Par ailleurs il y a un karma individuel : certains sont ravis à l’idée de vivre à la campagne; d’autres sont enchantés à l’idée de vivre dans une grande ville ; tout cela est dû au conditionnement de leurs expériences passées.

En ce qui concerne les émotions, si nous entrons dans le détail en nous fondant sur la métaphysique, il y a 21000 émotions négatives liées à l’attachement, 21000 émotions négatives liées à la haine et à la colère et 21000 émotions négatives liées à l’ignorance. Ensuite il y a 21000 émotions mélangées. Aussi y a-t-il en gros 84000 émotions négatives.

Afin que nous puissions les dépasser, le Bouddha Shakyamouni a donné trois sortes d’enseignements. En guise d’antidote à l’émotion de l’attachement, il a donné les « vinayas » ou disciplines, au nombre de 21000. Pour que nous puissions maîtriser les différents types de colère, il a donné les « soutras » et pour les émotions liées à l’ignorance, ‘il a donné l’« Abidharma », les enseignements métaphysiques. Afin que nous puissions maîtriser les 21000 émotions mélangées, il a donné 21000 enseignements. Ainsi, pour traiter les 84000 émotions négatives, il existe 84000 enseignements.

LES DIFFÉRENTS VÉHICULES

Nous pouvons classer les êtres en trois catégories selon qu’ils ont une capacité mentale très développée, moyenne ou inférieure.

Pour ceux qui n’ont pas le courage de libérer les autres et qui recherchent la libération des émotions uniquement pour eux-mêmes, le Bouddha a donné les enseignements du « Hinayana » (« yana » signifie entraînement ou véhicule).

Pour ceux qui recherchent la libération non seulement pour eux-mêmes mais également pour les autres, comme une mère qui ne pense pas à son propre bonheur mais à celui de ses enfants, il existe les enseignements du « Mahayana ».

Pour ceux qui ont une capacité mentale si vaste qu’ils souhaitent la libération de tous d’une façon très rapide, il existe le « Vajrayana ».

Les trois Yanas contiennent l’essence des 84000 enseignements du Bouddha.

Le Vajrayana comprend les enseignements connus sous le nom de « tantras » (tan signifie courant et tra signifie ce qui libère). Quel courant ? Le cours de l’esprit. Le Vajrayana permet de libérer le courant de nos émotions négatives de façon très rapide. En bref il existe trois tantras extérieurs et trois tantras intérieurs, adaptés à des niveaux de capacité mentale différents.

Les enseignements, qui ont tous leur source en la parole du Bouddha, furent introduits au Pays des Neiges par de grands sages : Padmasambhava, Shantarakshita, Vimalamitra et d’autres, qui furent invités à des époques différentes par les rois du Tibet.

Les tantras extérieurs incluent :

le Kriya tantra,

— l’Uppa trantra,

le Yoga tantra.

Les tantras intérieurs comprennent :

le Maha Yoga tantra,

l’Anou Yoga tantra,

l’Ati Yoga tantra.

Ici nous allons aborder plus particulièrement les enseignements du Bardo. Le grand Maître Padmasambhava a réuni tous les enseignements sous une forme très simple, en se basant sur l’ensemble des enseignements du Totalement Éveillé, le Bouddha Shakyamouni, afin que les êtres puissent les utiliser de façon pratique.

Padmasambhava avait le pouvoir de connaître aussi bien l’avenir que le passé. Nous possédons des prédictions qu’il écrivit à l’époque où il vint au Tibet, au VIIIe siècle, décrivant ce qui se passerait jusqu’à nos jours et au-delà. Conscient de la future dégénérescence de la capacité mentale à retenir les enseignements, il consigna ceux-ci sous forme de « trésors » (termas), afin qu’ils soient redécouverts au moment approprié par des « Tertöns » ou découvreurs de trésors, c’est-à-dire des émanations de ses disciples ayant reçu ses enseignements à cette lointaine époque. Ainsi l’enseignement qui est présenté ici a été redécouvert par un grand Maître, Karma Lingpa, qui, au XIIe siècle, fut soudain capable de révéler tous les enseignements qu’il avait reçus de Padmasambhava au VIIIe siècle. L’enseignement qui suit fait partie du Livre tibétain des Morts issu du « Karling Shitro », un traité important qui présente les six Bardos.

RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES

Avant d’étudier les six Bardos, nous allons nous préparer, en méditant sur quatre idées essentielles.

1. L’omniprésence de la souffrance

Dans l’univers il y a d’innombrables sphères d’existence. À cause des six catégories d’émotions négatives, il y a six principales formes d’hallucinations qui sont la base de manifestation de six modes d’existence. Les trois mondes inférieurs sont les enfers, le monde des esprits affamés et celui des animaux. Les trois mondes supérieurs sont le monde des dieux, celui des demi-dieux ou titans, et celui des êtres humains.

Dans chacun de ces mondes, les expériences et les perceptions des êtres sont conditionnées par l’émotion perturbatrice dominante.

Dans les enfers, les êtres subissent des souffrances incroyables et constantes dues en particulier au froid ou au chaud ; dans le monde des esprits affamés, les êtres souffrent surtout de la faim et de la soif; dans le règne animal c’est la peur d’être dévoré ou asservi qui domine ; les dieux souffrent principalement au moment de la mort ; les titans sont en compétition et en lutte constante.

Le monde humain est affligé principalement par les souffrances de la naissance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Nous souffrons également d’être séparés de ce que nous aimons et d’être en contact avec ce que nous n’aimons pas. Nous vivons dans la crainte de perdre ce qui fait notre bonheur et nous devons constamment faire face à des situations difficiles et inconfortables.

2. La cause de la souffrance

Toutes les souffrances expérimentées dans tous les modes d’existence sont le fruit des actions négatives du passé, du manque de contrôle sur les émotions et de l’absence de reconnaissance de la nature libre et paisible de l’esprit. Afin d’éviter les actions négatives, de développer les actions positives et d’être capables de nous libérer de toutes les souffrances, il est important de réfléchir sur la loi d’action et de réaction, connue sous le nom de loi du karma.

3. La précieuse existence humaine

Nous devons examiner à quel point la vie humaine, comparée à d’autres formes de vie, est précieuse, en particulier lorsque nous jouissons de ce que l’on appelle les libertés et les conditions favorables.

4. L’impermanence

Enfin, nous devons réfléchir à l’impermanence, c’est-à-dire le changement perpétuel qui intervient à tout moment, dans l’univers extérieur, comme dans l’univers intérieur. Tout est en perpétuel devenir. Prendre conscience de la loi de l’impermanence nous rend libres et nous empêche d’être constamment tourmentés par les différents changements. De plus, la réflexion sur l’impermanence et la mort nous poussera à développer une grande diligence dans la pratique. Comme il est dit dans les enseignements, cette précieuse existence humaine, fruit de nos actions positives du passé, est semblable à un vaisseau capable de nous amener au-delà de l’océan de la souffrance. Il est important de nous en servir maintenant, car nous ignorons pendant combien de temps nous pourrons disposer de ce vaisseau.

LES SIX BARDOS

1. « Kyéné Bardo » ou Bardo de la vie présente

Ce Bardo commence à l’entrée dans la matrice et se termine au moment de la mort.

Dans cette tradition, nous avons des enseignements connus sous le nom de « Libération spontanée de la nature fondamentale », en tibétain cela se dit « kunshé rangdreul ». Grâce à ces enseignements, on apprend à libérer toutes les causes depuis leur racine même. C’est un enseignement qui permet de clarifier toutes les connaissances extérieures et intérieures, de répondre à toutes questions, de manière à ce que nous n’éprouvions plus de doutes et que nous possédions une confiance inébranlable. Pour illustrer cela, on utilise l’image de l’hirondelle. Avant de bâtir son nid, cet oiseau recherche avec beaucoup de soins un lieu très sûr, et construit son nid de façon très solide. Ensuite l’hirondelle va et vient sans aucune crainte, sans la moindre hésitation : elle n’a plus besoin de s’assurer de la sécurité de son nid, puisqu’elle a déjà fait ces investigations auparavant.

Pour travailler vraiment avec toutes les expériences que nous traversons dans notre vie, nous devons réaliser que chacune d’elles n’est rien, sinon le résultat du passé qui se projette dans le présent. Comme l’ont dit le Bouddha lui-même et de nombreux grands Maîtres issus de différentes traditions : « pour savoir quelles furent vos actions passées, regardez dans le miroir de votre vie présente ; pour savoir ce que vous serez et ce que vous désirez être dans les vies futures, regardez dans le miroir de vos actions présentes » (actions du corps, de la parole et de l’esprit). Aussi, pour devenir capables de purifier toutes les actions passées et de préparer l’avenir, les amis les plus précieux sont les entraînements spirituels, pour cela nous devons parcourir les différentes étapes de l’entraînement, apprendre à travailler avec nos différentes émotions dans la vie de tous les jours, de façon à nous préparer à l’instant de la mort et à ce qui se passera ensuite.

2. Milam Bardo ou Bardo du rêve

Ce Bardo commence à l’instant où nous sombrons dans le sommeil et s’achève au réveil. On peut se demander pourquoi nous traversons diverses expériences dans nos rêves. Le rêve n’est que le résultat de nos actions et de nos habitudes. Notre corps repose, immobile, mais comme, à travers nos actions passées nous avons mis des empreintes sur la conscience fondamentale, des projections en ressortent et provoquent divers types d’expériences et de sensations : nous pouvons ainsi visiter des pays inconnus, etc. Pour travailler avec cela, nous avons des enseignements connus sous le nom de « treulpa rongdreul », c’est-à-dire la libération spontanée de toutes les illusions de l’état de rêve.

L’essence de cet enseignement est de développer et de maintenir la luminosité intérieure, afin de travailler avec les rêves. On compare cet entraînement au fait d’allumer une torche dans l’obscurité : l’obscurité des illusions que nous générons se dissipe à la clarté de la lumière intérieure. Ceci n’est pas seulement utile pour le présent, mais sera d’un grand secours pour reconnaître la luminosité qui s’élèvera tout de suite après la mort.

Lorsque nous sombrons dans le sommeil, il y a une période au cours de laquelle nos sens se dissolvent les uns dans les autres, puis le rêve commence. Entre l’instant où l’on s’endort et l’instant où le rêve commence, il y a un vide. Ceux qui ont un entraînement spirituel suffisant peuvent, à ce moment-là, reconnaître la luminosité et demeurer dans cet état de claire lumière. Ceux qui n’ont pas d’entraînement tombent dans un état d’obscurité. Ensuite le rêve démarre.

Comment se déclenche le rêve ? Les différents sens, les énergies des différents éléments, se dissolvent les uns dans les autres. Ensuite les huit différents états de conscience se dissolvent dans la conscience dite « conscience fondamentale, en sanscrit « alaya », en tibétain « kunshé ». On reste alors un moment dans cet état. Puis commence le rêve qui dépend de la position que nous avons dans le sommeil, des actions accomplies dans la journée, de l’état de notre corps et de notre santé, etc. Tandis que le corps physique repose là, tel un cadavre, le corps mental commence à errer çà et là et à connaître toutes sortes d’expériences. Parfois il s’agit de cauchemars incroyables, parfois il s’agit de rêves très quotidiens ; parfois nous poursuivons ce que nous avons fait dans notre enfance ou dans un passé très proche. Il se peut aussi, si nous ne sommes pas sous l’emprise de l’ignorance, que nous fassions des rêves cohérents qui nous indiquent ce qui va se passer dans l’avenir.

Quel que soit le rêve, pendant qu’il se déroule, il est très important de pouvoir le reconnaître en tant que rêve et de ne pas se laisser emporter par lui : ceci est la première étape, le premier résultat à viser.

Il y a différentes techniques de yoga du rêve qui permettent, petit à petit, de reconnaître les rêves en tant que rêves.

Si nous essayons de considérer tout ce que nous faisons dans la journée comme rien d’autre qu’une expérience similaire à celles que nous avons en rêve, nous pourrons ainsi voir que nos expériences ne sont rien de plus qu’un rêve et cela nous permettra aussi de reconnaître les rêves en tant que rêves. Pouvoir appliquer cette attitude nous aidera quand par exemple nous traverserons des crises émotionnelles incroyables, des problèmes et ainsi de suite. De cette façon nous ne nous laisserons pas enfermer dans l’état de crise et il nous sera beaucoup plus facile de faire face ; cela nous donnera une liberté plus grande face aux situations de la vie.

Dans une deuxième étape, le pratiquant doit être capable de transformer la situation à l’intérieur du rêve.

À l’étape suivante, le pratiquant devient capable de visiter d’autres sphères d’existence, d’autres mondes. Il peut ainsi aider les êtres qui souffrent dans leur corps mental, transmuer leurs souffrances. Il acquiert la capacité de communiquer avec les êtres dotés d’un corps uniquement mental. Il existe d’innombrables êtres qui n’ont pas de corps physique pour communiquer.

La pratique du yoga du rêve est également utile après la mort. Actuellement, notre corps est formé de l’essence des cinq éléments extérieurs : à la terre correspondent tous les solides, à l’eau correspondent les liquides, au feu correspond la chaleur, au vent correspond le souffle et à l’espace correspond l’espace qui se trouve entre tous ces éléments. Et l’essence très subtile de ces éléments consiste en cinq énergies qui forment le support du corps mental. Lorsque nous mourons, bien que le corps physique soit abandonné derrière nous, nous conservons un corps mental, exactement comme lorsque nous sommes dans l’état de rêve. C’est pourquoi si nous nous entraînons durant cette vie au yoga du rêve, nous serons capables d’avoir une maîtrise totale de toutes les expériences qui surviennent après la mort, et cela non seulement pour notre propre bénéfice mais aussi pour le bien des autres. Nous pouvons aussi nous entraîner en utilisant les différentes expériences de la vie : chaque fois que surgira le souvenir des peurs, des angoisses ou des expériences traumatisantes que l’on aura traversées dans la journée ou dans le passé, nous pourrons essayer de les reconnaître et de réaliser que finalement elles n’ont pas plus de réalité qu’un rêve ou un cauchemar.

Si, au cours de cette vie, nous réussissons à reconnaître le rêve en tant que rêve au moins sept fois, il est dit que l’on n’aura aucune difficulté à reconnaître l’expérience du Bardo et qu’on pourra, à ce moment-là, être libéré de toute illusion et de toute hallucination.

Quand on fait la pratique intensive des six bardos, qui dure six mois, il y a un programme extrêmement précis, détaillé, pour les différentes pratiques que l’on doit exécuter chaque jour. Les concentrations et les visualisations changent pour chaque phase, et l’on développe réellement, au cours du mois où l’on pratique les exercices du yoga du rêve, de très grandes capacités.

3. Tchika Bardo ou Bardo du moment de la mort

Pour ceux qui ont suivi l’entraînement et la méditation sur le Bardo, il n’existe pas de mort. C’est simplement un passage, une étape. Les êtres d’une grande diligence et qui recueillent le résultat d’actions positives, n’ont même pas besoin d’une vie de travail, il leur suffit de trois ou six ans de pratique intensive ; il est certain que leur corps se dissoudra en lumière : c’est ce qu’on appelle le corps d’arc-en-ciel. Même si ces êtres ne quittent pas leur corps, tous les éléments, tous les obscurcissements, sont purifiés en l’état de sagesse ; le corps et l’esprit sont reconnus dans leur nature véritable et pure, non pas imparfaite mais de grande perfection.

Différentes phases sont pratiquées pour atteindre un tel niveau de réalisation :

la phase du développement ou « kyérim »,

la phase de perfection ou « dzok-rim »,

la phase de grande perfection ou « dzok-pa-tchènmo ».

La phase de développement nous aide à transmuter toutes les expériences vécues dans le passé ou dans le présent et qui laissent une empreinte dans la conscience fondamentale. Cette pratique permet de transmuter les perceptions que nous avons par le corps, la parole et l’esprit, en leur pur état illuminé. Ainsi, cela nous prépare à l’expérience de la mort, parce que cela nous permet de reconnaître les phases de dissolution des éléments les uns dans les autres.

La deuxième étape, de perfection ou d’achèvement, inclut des exercices de respiration, de concentration sur les différents centres et la circulation de l’énergie, ainsi que des exercices yoguiques incluant les six yogas.

La phase de grande perfection introduit à la réalisation de la vraie nature de l’esprit. Cela permet de reconnaître l’expérience de luminosité que l’on fait au moment de la mort, après la dissolution des éléments, et de la vivre comme la rencontre de la mère et de son enfant. La luminosité-mère et la luminosité-enfant se mêlent et on est libéré. Pour les êtres qui ont atteint un tel degré de réalisation, la mort n’a rien d’angoissant, c’est quelque chose de très simple.

Pour ceux qui n’ont pas le temps ou la possibilité de se consacrer à de tels entraînements, il existe une pratique courte que l’on appelle « PO-OUA », transfert de conscience. Cette pratique comporte trois niveaux pour les pratiquants très avancés, trois niveaux pour ceux de capacité moyenne et trois niveaux pour ceux de capacité moindre.

Si nous nous entraînons au PO-OUA une semaine ou au plus trois semaines, nous obtenons un résultat. C’est une pratique qui nous évite d’avoir à traverser les différences expériences détaillées survenant après la mort, et qui nous donne un contrôle total de la situation. On peut considérer le principe conscient comme un voyageur, et ce corps de la vie se présente comme une chambre d’hôtel qu’un touriste abandonne pour aller d’hôtel en hôtel visiter différentes régions. Quand nous devrons quitter ce corps pour une autre vie, nous serons comme un voyageur quittant un endroit pour un autre, nous pourrons choisir soit une autre vie sur le plan humain, soit une renaissance dans un champ céleste des Bouddhas. Avec un tel entraînement, on n’a plus besoin de s’inquiéter de la mort, on sait que c’est comparable à un déménagement. Lorsque nous devons déménager, nous entrons souvent dans un état de panique ; nous ne voulons pas faire face à la situation, changer de cadre, cela nous semble terriblement compliqué. Mais quand nous savons que nous devons absolument le faire et que nous sommes déterminés, nous trouvons le lieu adéquat et nous nous préparons. Quand nous n’acceptons pas, il y a un conflit. Quand nous devons quitter ce corps, si nous nous préparons, c’est très simple.

Lorsque nous sentons venir la mort, il est important de nous préparer en ce qui concerne nos biens, notre entourage, notre famille. Quoi que nous ayons à faire, nous devons l’achever, avec une bonne intention, car il est très important de partir sans aucun regret. Par exemple il faut dire avec précision comment nous voulons que nos biens soient distribués. Si on peut les utiliser d’une façon altruiste, cela nous sera très utile au moment de la mort et dans les jours qui suivront. Tout ce que nous pourrons faire avec une intention positive aura des résultats positifs non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour les autres. Des choses infimes pouvant nous causer un grand souci, il est très important de tout régler à l’avance quand on se sent proche de la fin, et de tout préparer afin d’être libre de tout attachement.

S’il arrive que des personnes de notre entourage meurent, il est extrêmement important de nous rendre à leurs dernières volontés, de respecter strictement leurs vœux ou leur testament, afin qu’il n’y ait pas de conflit pour elles après la mort ; puisqu’elles existent en tant que corps mental, il leur est très facile de savoir ce que les autres pensent et font, puisqu’il n’y a plus la barrière du corps physique. La personne décédée demeure environ quarante-neuf jours dans ce corps mental — en général, car cela dépend des individus — et elle reste souvent dans les environs de son entourage habituel. Si elle se rend compte que l’on n’utilise pas ses possessions comme elle le désirait, elle peut en éprouver du ressentiment, ce qui lui cause de la souffrance et des difficultés. Il est donc capital de respecter totalement les volontés des mourants.

Ainsi, l’attitude mentale qui prédomine à l’instant de la mort est extrêmement importante et renforce toutes nos actions du passé, qu’elles soient positives ou négatives. Aussi est-il réellement capital d’avoir une attitude positive au moment de la mort. Si l’on assiste des mourants, l’idéal est de pouvoir leur offrir un environnement paisible et tranquille pour effectuer le passage, et surtout d’éviter tout ce qui pourrait provoquer en eux une forte colère, une irritation ou un attachement égoïste. Le meilleur soutien que l’on puisse offrir à un mourant, est d’avoir une attitude positive et une grande compassion.

Nous allons maintenant étudier le processus de la mort avec ses différentes phases.

Au moment de la conception, notre conscience entre dans la matrice de la mère en prenant comme supports l’essence blanche du père et l’essence rouge de la mère. Puis se forme le corps physique. À l’extérieur, nous avons la terre, l’eau, le feu, le vent et l’espace. De même, intérieurement, notre corps est composé de l’essence de ces cinq éléments. L’essence de la chair est de la nature de la terre. Le sang et les autres fluides sont de la nature de l’eau. La chaleur du corps est de la nature du feu. Le souffle et la circulation de l’énergie sont de la nature du vent. L’espace omniprésent dans le corps correspond à l’élément espace. Nous avons aussi cinq centres qui correspondent à ces cinq éléments. Selon les différents enseignements, il peut y avoir de légères différences, mais en général, le centre du nombril est considéré comme le centre de l’énergie de la terre, celui du sommet de la tête est le centre de l’énergie de l’eau, le centre de la parole est relié au feu et le centre du cœur est relié à l’espace.

Nous allons maintenant examiner le processus de dissolution des différents éléments les uns dans les autres.

Comme le premier centre à se former est celui du nombril, c’est également le premier à se défaire. L’énergie de l’élément terre qui se trouve dans le nombril va se dissoudre dans l’énergie de l’élément eau. À ce moment-là, physiquement, on se sent très lourd ; mentalement on sombre dans la torpeur, l’esprit manque de clarté. Cette sensation de lourdeur, cette impression que l’on s’enfonce, on aura pu les remarquer si on a assisté des mourants. En ce qui me concerne, comme mon père était un grand Maître et aussi un médecin, il était souvent appelé au chevet de mourants et j’ai eu ainsi fréquemment l’occasion d’assister des moribonds. On rencontrait très souvent cette expérience décrite de façon extrêmement précise dans les enseignements : même les personnes installées très confortablement demandaient : « retenez-moi, je sens que je tombe, je sens que je m’enfonce ».

L’élément terre s’étant donc dissous dans l’élément eau, à l’étape suivante l’élément eau se résorbe dans le feu. Le mourant se sent alors très faible et sombre, et un sentiment d’intense frustration l’habite ; différents liquides sortent de son nez et de sa bouche. Il se sent complètement déshydraté et réclame à boire : lui donner à boire à ce moment-là lui sera d’un grand soulagement. À cette phase, la chaleur du corps commence à faiblir, elle s’échappe du corps. Intérieurement on expérimente tantôt une très grande clarté mentale, tantôt une très grande confusion. Souvent aussi, les yeux se révulsent et, par exemple, on ne peut plus les fermer.

Ensuite, l’énergie du feu se résorbe dans l’élément vent. Comme l’élément vent est intérieurement en relation avec le souffle, à ce moment-là le souffle devient court et le mental est agité. Puis, bien que les yeux soient fermés ou révulsés, on perçoit des éclairs de lumière. Toutes ces expériences ne sont pas l’exclusivité des êtres humains, les animaux jusqu’au plus petit insecte les vivent également. Si par exemple un lapin a été tué par une voiture, à un moment donné nous voyons toutes les puces sortir de sa fourrure. Cela se produit quand l’élément feu se dissout dans l’élément vent. À cette phase le mourant a l’impression d’être emporté par le vent, de se trouver dans un espace immense, et il cherche à s’accrocher.

À l’intérieur de notre corps se trouvent les deux essences : l’essence rouge reçue de la mère demeure au bas du canal subtil central, au niveau du nombril, et l’essence blanche reçue du père demeure en haut, dans le chakra de la tête. À cette étape de la mort, l’essence rouge commence à monter vers le cœur en suivant le canal central et nous faisons mentalement l’expérience d’un éclair de brillante lumière rouge dans l’espace. Nous avons vu auparavant qu’il y a 21000 émotions reliées à l’attachement : on peut les réduire à quarante grandes catégories. Au moment où cette essence rouge commence à monter, ces quarante formes de pensées liées à l’attachement arrivent à épuisement.

Ensuite l’essence blanche commence à descendre du sommet de la tête et nous faisons l’expérience intérieure d’une lumière blanche fulgurante. À ce moment-là les 21000 émotions reliées à la colère, et que l’on peut réduire à trente-trois grandes catégories, arrivent à épuisement. Puis l’expiration s’allonge par rapport à l’inspiration et tout le sang du corps afflue vers le cœur.

Ensuite l’essence blanche et l’essence rouge se rencontrent dans le cœur, le principe conscient y est également absorbé et on vit une expérience de lumière obscure. Les 21000 formes de pensées en relation avec l’ignorance, et que l’on peut condenser en sept formes de pensées, s’épuisent. Pendant quelques instants on s’évanouit dans une sorte d’inconscience à l’intérieur de ténèbres complètes. La bouche ne se ferme plus, les yeux se révulsent. À partir de cet instant on ne peut plus voir avec les yeux physiques. L’expiration s’arrête à la longueur d’un bras ; au moment où le souffle est expiré, on a l’expérience intérieure d’une lumière crépusculaire. La deuxième expiration se prolonge jusqu’à atteindre l’équivalent de la distance d’une flèche et le sang commence à couler dans le cœur. La troisième expiration atteint la mesure d’une brassée ouverte et s’arrête. Le sang s’engouffre dans le cœur, et c’est le dernier souffle. Le souffle externe s’arrête, le souffle interne se résorbe ; à ce moment-là les essences blanche et rouge s’unissent véritablement dans le cœur. On tombe alors dans l’inconscience en même temps que l’on expérimente une grande félicité.

4. Tcheunyi Bardo ou Euseul Bardo : Bardo de la nature intrinsèque ou Bardo de la claire lumière

À ce moment-là, on commence à faire l’expérience de la claire lumière. Le principe conscient qui était jusque-là emprisonné entre les deux essences blanche et rouge, se dissout dans l’espace et la luminosité.

Nous avons pour ce Bardo un enseignement connu sous le nom de « tong oua rangdreul », c’est-à-dire la libération spontanée par l’expérience de la luminosité. Grâce à cet entraînement, le pratiquant est comme un enfant qui n’hésite pas à se précipiter dans les bras de sa mère ; quand il rencontre cette expérience au moment qui suit la mort, il reconnaît sans hésitation la nature de cette luminosité et il atteint instantanément l’éveil : il est libéré dans le Corps Absolu ou « Dharmakaya » et il peut aider d’innombrables êtres. Ceux qui ne sont pas entraînés ne reconnaîtront pas leur propre nature, leur propre clarté et il se peut qu’ils en soient effrayés ; pour eux cette expérience ne dure que le temps d’un éclair. Mais quelle qu’en soit la durée, cette expérience est vécue par tous les êtres. Ensuite ils entendront des bruits assourdissants, qui ne sont en fait que la résonance de la nature intrinsèque dans son état de pureté, c’est ce qu’on appelle les sons du Dharmakaya. Étant effrayés par ces expériences, ils vont retomber dans les illusions dues à leurs habitudes.

5. Sipai Bardo ou Bardo de l’existence ou du devenir

Ce Bardo commence au moment où on laisse passer l’expérience de la claire lumière sans la reconnaître, et s’achève au moment de la conception. La recherche de la vie, l’entrée dans une matrice, tout cela fait partie du Bardo de l’existence. Il existe des instructions connues sous le nom de « sipa rangdreul », la libération spontanée dans le Bardo de l’existence. Si l’on réussit dans cet entraînement, on n’aura pas à errer, on pourra choisir la renaissance la plus appropriée, et on aura la maîtrise sur les différentes expériences qui se lèveront.

Dans ce Bardo, nous n’avons plus le support de l’essence du père et de l’essence de la mère pour maintenir le corps physique, mais il y a un support très subtil qui provient de la conscience fondamentale (kunshé en tibétain) et qui est la base d’un corps mental. Ce corps est très semblable à celui que nous avons dans l’état de rêve. Avec ce corps mental, nous ne pouvons pas prendre support de la lumière extérieure du soleil et de la lune parce que nous ne disposons plus de la substance des essences du père et de la mère. Toutefois, nous expérimentons une sorte de lumière radieuse qui nous permet de nous orienter.

Durant cette phase, les émotions de la colère, de l’attachement et de l’ignorance reviennent à la charge avec une intensité accrue, plus pénible, plus dangereuse.

Grâce à ce corps mental nous avons des facultés de clairvoyance et nous pouvons nous déplacer très rapidement : à l’instant même où nous pensons à un endroit, nous nous y trouvons. Nous pouvons nous déplacer aussi vite que le vent. Pourtant, au début, en raison de nos habitudes, nous avons une forte tendance à rester à l’endroit où nous vivions, à proximité de notre entourage habituel (surtout au cours des premières semaines). Certaines personnes reprennent naissance rapidement, pour d’autres il faut davantage de temps. En moyenne, il est dit que les quarante-neuf premiers jours sont les plus importants. Pendant la première moitié de ces quarante-neuf jours, nous avons des souvenirs et des expériences en relation avec la vie que nous venons de quitter ; au cours de la deuxième moitié, nous avons des expériences en relation avec la vie suivante. Bien sûr cela peut varier selon chaque individu.

À propos de l’aide qu’on peut apporter à un mourant, il est très important de faire des pratiques spirituelles, essentiellement des prières. Si on peut informer des êtres spirituellement avancés et qui ont donc la capacité d’aider cette personne, il faut leur demander de prier pour elle. Pendant la première moitié des quarante-neuf jours, il faut constamment dire des prières à l’intention des personnes décédées. Dès que la pensée de ces personnes se présente à notre esprit, il faut leur répondre par des prières car elles sont alors réellement dans l’attente de bonnes pensées. Étant donné qu’une personne morte a un corps mental, il lui est très facile de savoir ce que les autres pensent et font, puisqu’il n’y a plus la barrière du corps physique. Il faut donc essayer d’accomplir les vœux exprimés dans son testament pendant les quarante-neuf jours qui suivent sa mort, car cela lui permet de partir en paix et de trouver sa voie. Si on n’agit pas ainsi, cela peut la retarder, c’est-à-dire que même si grâce à un bon karma l’occasion d’une renaissance favorable se présentait, elle risquerait de s’attarder en arrière pour voir si ses dernières volontés sont exécutées. Ainsi, il ne faut rien faire qui puisse provoquer en la personne des émotions de colère, d’attachement, d’orgueil ou de jalousie car cela aurait pour effet de renforcer le karma du passé et de conditionner la prochaine renaissance. Encore une fois, la meilleure chose que l’on puisse offrir est un environnement de paix.

Où cette personne va-t-elle renaître ? Cela dépend de ses actions du passé. De nombreuses indications sont données dans les enseignements à ce sujet, selon le dernier point où la chaleur du corps s’est retirée et dissoute, ou suivant la manière et l’endroit où le sang a commencé à exsuder.

Au bout de quarante-neuf jours, la plupart des êtres auront retrouvé une autre forme d’existence. Les enseignements donnent de nombreux détails sur les différentes expériences que l’on vit au cours de ces quarante-neuf jours. Il peut être intéressant de lire les traductions du Livre tibétain des morts. C’est une manière de se familiariser avec les différentes étapes : cela peut nous être utile et cela peut aussi nous permettre d’aider autrui.

6. Santem Bardo ou Bardo de la méditation

Le Bardo de la méditation est très important. L’enseignement à ce sujet est connu sous le nom de « rigpa rangdreul », c’est-à-dire la libération spontanée dans l’état de conscience éveillée. On compare cela à un orphelin qui retrouve sa véritable mère. On utilise aussi l’image d’une actrice devant son miroir : sans le support du miroir, l’actrice ne peut pas se maquiller. Cet entraînement nous apprend à reconnaître notre état intrinsèque de sagesse, ou état d’éveil.

Afin de pouvoir reconnaître cet état d’éveil, de nombreux moyens nous sont donnés. Nous allons ici parler de la pratique de « shiné » (samatha en sanscrit), qui permet de trouver la tranquillité et de demeurer paisible, et de la pratique de « vipassana » en sanscrit (laktong en tibétain), qui amène à la réalisation de la pureté de l’esprit.

La méditation de samatha comprend deux étapes : la préparation et la pratique principale.

En ce qui concerne la préparation, au niveau du corps, nous accomplissons habituellement des actions positives, des actions négatives et des actions qui ne sont ni positives ni négatives : avant de nous engager dans la pratique de samatha, nous restons assis un court instant, dans un état naturel, sans accomplir aucune action physique. Au niveau de la parole, au lieu d’émettre des paroles positives, des paroles négatives ou des paroles qui ne sont ni positives ni négatives, nous restons pendant un cours instant dans un état naturel, sans prononcer aucune parole. Et au niveau de l’esprit, sans produire de pensées positives, de pensées négatives, ou de pensées ni positives ni négatives, nous restons un court instant dans un état naturel libre de toute pensée.

Pour l’entraînement principal, nous pratiquons samatha afin de pacifier toutes les turbulences et les mouvements de l’esprit : pour cela nous pouvons soit utiliser un support (méditation avec forme) soit pratiquer sans support (méditation sans forme). La méditation avec forme est de trois types :

1. Nous pouvons placer un objet ordinaire en face de nous et nous concentrer dessus en ramenant sur cet objet toutes les pensées qui nous distraient ; ou bien nous pouvons visualiser par exemple un cercle de lumière devant nous, ou au niveau du chakra de la tête ou du cœur ; ceci est la méditation sur une forme ordinaire.

2. Nous pouvons prendre pour support de concentration la visualisation d’un être illuminé, le Bouddha par exemple ; c’est la méditation sur une forme dite extraordinaire.

3. Enfin nous pouvons pratiquer en prenant notre souffle pour support.

Toutes ces formes de la méditation de samatha comportent des aspects extérieur, intérieur et secret, qui tous nous permettent de pacifier nos émotions.

La méditation de vipassana permet de reconnaître la nature de l’esprit. Quand nous restons simplement assis dans l’état naturel, pendant un court instant il n’y a pas de pensées, l’esprit est tranquille. Mais cet état ne dure pas et différentes pensées s’élèvent : un mouvement se produit. Que des pensées « bonnes » ou « mauvaises » apparaissent n’a pas d’importance. Si nous ne poursuivons pas nos pensées, si nous les observons simplement et reconnaissons leur nature, nous pourrons demeurer dans l’état de conscience éveillée, l’état naturel de l’esprit. Grâce à cette pratique, nous pourrons développer une certaine stabilité de l’esprit et une reconnaissance de la nature vide des pensées et des émotions ; ainsi nous ne serons pas prisonniers des situations de la vie, notre relation avec elles sera de plus en plus aisée et nous pourrons plus facilement les dénouer.

CONCLUSION

La racine de ces enseignements est extrêmement profonde. Elle est issue de la Sagesse des Bouddhas, les êtres totalement éveillés. La connaissance de ces techniques s’est transmise de Maître à disciple en lignée ininterrompue depuis le Bouddha Shakyamouni jusqu’aux maîtres authentiques de nos jours. Fondées sur la Compassion et la Sagesse, ces techniques sont très puissantes et bénéfiques. Les recevoir et les pratiquer avec l’intention positive d’aider tous les êtres aura une grande influence dans notre vie de tous les jours et nous sera d’un grand secours au moment de la mort.