Jean Guitton : Je crois aux soucoupes volantes


19 Jul 2011

(Revue Question De. No 28. Janvier-Février 1979)

Jean Guitton (1901-1999) avoue avoir toujours été intéressé par l’étude des phénomènes marginaux. Le philosophe chrétien qu’il est ne pouvait manquer de se pencher sur les phénomènes parapsychiques : la vie et l’histoire des mystiques abondent en exemples d’interactions de l’esprit sur le corps (qu’on relise à ce propos l’ouvrage d’Aimé Michel « les Pouvoirs du mysticisme », paru aux éditions Retz, réédition Albin Michel). L’épouse de M. Guitton avait d’ailleurs elle-même des dons de clairvoyance.

Mais c’est sur un autre sujet irrationnel que se penche ici Jean Guitton : les soucoupes volantes et ce, à la suite de la lecture du livre de Bertrand Méheust « Science-fiction et soucoupes volantes » paru au Mercure de France.

Jean Guitton explique ici sa démarche intellectuelle, comment il a été amené à admettre l’hypothèse de l’existence des ovnis et dans quelle mesure la foi chrétienne peut être interrogée par cette question.

Il y a plus de vingt ans, dans les Dialogues avec Monsieur Pouget [1], j’avais posé la question de la pluralité des mondes. Mais à cette époque les phénomènes de soucoupes volantes étaient considérés comme aberrants et ridicules. A l’heure actuelle, on dispose d’environ 800000 observations sur les soucoupes, qu’elles soient irréelles ou fondées, et l’opinion des gens instruits a changé. Ce n’est pas encore, et ce ne sera peut-être jamais, une attention vraiment sérieuse et scientifique, car, comme nous le verrons, le phénomène ne peut pas entrer dans les normes de ce que, depuis plus de vingt siècles, nous appelons raison et science. Mais c’est, pourrait-on dire, un silence respectueux. Nous entrons dans la phase qu’un physicien américain a appelée « begrudging acceptance » : celle de l’acceptation forcée. Plusieurs des détracteurs des soucoupes volantes se sont convertis à ce qu’on appelle l’ufologie. Et ce phénomène de l’acceptation à contrecœur des phénomènes de soucoupes volantes doit être pris en considération comme un fait. Comme tout le monde, je suis passé par deux stades : celui d’une incrédulité radicale, puis celui de la surprise et de la réflexion. Car, disciple de Bergson — qui m’avait toujours élargi l’esprit, qui m’avait même plusieurs fois parlé de sa considération pour les phénomènes psychiques, qui m’avait rappelé l’adage qu’il est impossible de prouver l’impossibilité d’un fait — je n’avais pas opposé à ces phénomènes (vrais ou faux) une fin de non-recevoir, pensant que cette attitude était typiquement antirationnelle et condamnable du point de vue de la science elle-même.

J’ai lié amitié avec un des hommes qui, depuis trente ans, étudie avec une ardente prudence et une information universelle les « mystérieux objets célestes » [2], Aimé Michel, qui est un des esprits les plus indépendants et les plus nobles que je connaisse ; et il m’a toujours tenu au courant du cheminement de son esprit au sujet des soucoupes.

Je viens en outre de lire le dernier livre paru sur les soucoupes, celui de Bertrand Méheust (Science-fiction et soucoupes volantes Paris, Mercure de France, 1978) : il apporte une contribution surprenante à l’examen de la question des soucoupes volantes.

Mais, avant d’examiner la pensée de Bertrand Méheust, je veux, selon mon habitude, faire un tableau schématique et logique des différentes hypothèses entre lesquelles notre esprit doit choisir.

Ou bien le phénomène « soucoupes » est hallucinatoire…

Si le phénomène est hallucinatoire, mythique, légendaire, il faut dès lors le replacer dans la collection des aberrations dont a toujours été victime la craintive humanité. Et il faut adopter le point de vue de Lucrèce et dire : « C’est la crainte qui produira ces rêves. » Il suffira d’expliquer par des causes le mécanisme de la crainte et de ses projections. Telle est la première hypothèse, qui est non seulement la plus normale, mais aussi la première par laquelle tout homme réfléchi doit commencer l’examen. Devant l’irrationnel, c’est un devoir de nier d’abord.

… ou bien c’est la science qui doit reconnaître ses limites

Mais la négation ne doit pas être systématique et radicale, puisque la science progresse par la récupération de faits au premier abord inassimilables. Et l’examen des phénomènes appelés soucoupes volantes a toujours eu pour caractère de définir des « résidus », c’est-à-dire des phénomènes non explicables, des « objets non identifiés ». Et, dès lors, l’intelligence se trouve en face de ces exceptions. Elle a deux voies possibles. Ou bien elle postule que ces cas aujourd’hui inexplicables seront un jour expliqués par une science plus avancée ; c’est l’attitude qu’ont les positivistes devant les phénomènes jugés par les croyants « miraculeux ». Ou bien ces phénomènes ne seront jamais expliqués par la science, mais alors le problème est dramatique. C’est la science qui doit reconnaître ses limites et qui doit soit se renier, soit oser et se transformer. Tel est l’objet du débat actuel concernant les soucoupes volantes.

J’ajoute que le problème de la transmutation et de la transformation de la science, de la théologie et de la philosophie par ce phénomène minuscule mais aberrant me paraît devoir être dans une trentaine d’années un problème fondamental, et qui descendra de la sphère des doctes dans celle du grand public. C’est pourquoi toute réflexion, même très imparfaite, sur les soucoupes volantes a, selon moi, une portée prophétique, et, comme le disent les futurologues, cette réflexion nous place dans le sillage de ce qui n’est pas encore.

Science-fiction et soucoupes volantes d’étranges coïncidences…

Pour en revenir au livre de Bertrand Méheust, je dirai qu’il apporte à l’ufologie une donnée incontestable et surprenante. L’auteur a disposé d’une documentation considérable sur les récits de science-fiction de 1885 à nos jours, grâce à la rencontre qu’il fit avec un amateur de l’utopie, Pierre Versins ; et il put comparer les récits de science-fiction publiés pendant cinquante ans avec les récits d’apparitions de soucoupes volantes. Il arriva à la conclusion suivante : que l’étrangeté des S.V. reproduit l’étrangeté de la S.F. ; que les motifs des scènes rapportées par les témoins des S.V. sont des motifs inventés trente ans auparavant par les écrivains du merveilleux scientifique. Par exemple : engins fantômes, bourdonnements, pinceaux de lumière, paralysie, calage des moteurs, apparitions de petits hommes, enlèvements. Il est donc impossible d’attribuer au hasard ces coïncidences. Je n’insiste pas sur ce point. Le livre de B. Méheust apporte à mon sens une démonstration indiscutable.

Les extraterrestres, eux, s’amusent bien !

Mais c’est alors que la difficulté se présente et qu’elle devient considérable. Plusieurs ufologues sont tentés d’expliquer le phénomène des S.V. par des considérations de type astronomique et physique : ils supposent que dans des planètes habitées par l’esprit des techniciens pensants ont inventé des machines capables de se déplacer à une vitesse supérieure à la vitesse de la lumière, d’utiliser la gravitation ou la relativité d’une manière telle qu’ils puissent envoyer sur notre planète des machines pensantes ayant des propriétés psychiques. Car il faut ici rappeler que les S.V. n’utilisent pas seulement une technique physique transcendante à la nôtre, mais qu’ils ont encore un caractère étrange et psychique : tout se passe non seulement comme si les animateurs de ces machines pouvaient apparaître et disparaître à volonté, avoir des effets sur notre corps, laisser des traces au sol, mais encore, comme s’ils esquivaient toutes les tentatives pour les capter, comme s’ils connaissaient nos réactions psychiques, comme s’ils déjouaient sans cesse nos efforts pour les connaître. C’est ce côté ludique des S.V. qui est à l’heure actuelle le plus déconcertant pour nous. Et c’est pourquoi beaucoup d’ufologues de type scientifique sont portés à penser que les soucoupes sont des engins animés par des vivants pensants venus d’un point immensément éloigné du cosmos.

Cette hypothèse paraît absolument invraisemblable, car elle suppose une science dont nous ne pouvons avoir aucune idée, et qui de ce point de vue parait mythique, fictive ; mais cette hypothèse physique a l’avantage de pouvoir expliquer momentanément les visites que semblent faire les S.V. sur notre Terre, et en particulier l’apparition des humanoïdes, affirmée par des témoins dignes de foi.

Une hallucination peut-elle produire des effets physiques ?

Mais l’explication nouvelle proposée par Bertrand Méheust a pour principal avantage de reléguer dans la pure fiction les explications de type physique, de nous faire renoncer à toute hypothèse de visites terrestres d’extra-terrestres, puisqu’elle explique les phénomènes de S.V. par la reproduction hallucinatoire des récits de science-fiction.

Tout serait très bien si, pour avoir écarté un obstacle considérable, nous ne nous trouvions pas devant une difficulté plus grande encore. Comment se fait-il qu’un songe, un rêve, une hallucination, la projection d’un récit possédé par la mémoire ou par l’inconscient individuel ou collectif puisse caler un moteur, éventrer un sol, enlever des cobayes, répercuter l’écho radar, être photographiée, laisser des traces sur le terrain, courber les blés, c’est-à-dire produire des effets physiques inscrits d’une manière concrète dans notre espace et dans notre temps ?

C’est ici que le psychologue et le philosophe sont interpellés, car de deux choses l’une : ou bien ces observations sont fausses, et nous sommes en présence de faux témoins qui ont truqué l’expérience, ou bien ces observations sont vraies, et alors il faut repenser la manière dont, pendant des siècles, nous avons étudié et expliqué des phénomènes aussi communs que le rapport de l’âme et du corps, et surtout la relation du monde intérieur et du monde extérieur. Jusqu’ici, ces deux mondes étaient radicalement séparés. Un enfant sait qu’un rêve n’a pas d’action sur la réalité, et quand je me réveille d’un cauchemar je sais bien sûr que mon cauchemar n’a pas fait dérailler les trains. Mais si le rêve peut dans certains cas caler un moteur, tracer un triangle sur le sol, briser une chaîne ou courber des blés, alors, c’est le problème de la perception qui est posé de nouveau. Et lorsqu’on se laisse aller à dérouler les conséquences possibles d’une action de l’intime sur l’externe, on entre en émoi pour le meilleur ou pour le pire. D’autre part, comme nous le verrons tout à l’heure, du point de vue de la religion chrétienne, les problèmes posés par les miracles, et en particulier par les théophanies, angélophanies, christophanies, mariophanies et tout ce qui relève de l’« apparition » doivent être reposés et repensés à nouveau. Telles sont d’ailleurs les raisons de l’intérêt que je porte à l’étude des phénomènes irrationnels.

L’hypothèse de Jung : un mythe collectif

J’examine maintenant les explications possibles. La plus intéressante me paraît être celle qu’a donnée le grand psychanalyste Jung qui se sépara de Freud peut-être à cause de l’intérêt qu’il portait au phénomène des soucoupes.

La querelle sur les paraphénomènes fut à l’origine de la scission entre Freud et Jung. Jung voyait dans la soucoupe un produit de la psyché inconsciente, de la structure mentale collective. On sait que, pour Jung, l’inconscient est inconnaissable en lui-même et n’est perçu qu’à travers un discours symbolique, celui des rêves ou celui des mythes. Autant de symboles qui traduisent à l’esprit individuel ce que pense subconsciemment l’esprit collectif, qui font passer dans la personne le rêve de l’espèce. Or, depuis les origines, l’homme a rêvé de monter au ciel ou de voir le ciel descendre à lui, de s’évader ou de recevoir des visiteurs, d’avoir contact avec l’inconnaissable.

De sorte qu’il ne faut point s’étonner que l’inconscient, parfois, fasse une brèche dans le conscient, et qu’on voie émerger une psyché superindividuelle. Tel est le cas de la soucoupe. Elle n’est autre chose qu’une métamorphose d’un symbole. A quoi il faut ajouter (ce que Jung à son époque ne pouvait pas constater ni expliquer) que les rêves de la psyché ont une valeur efficace, que le mythique, dans certains cas particuliers propres sans doute à notre époque de type eschatologique, peut agir sur le physique. Enfin, la S.V. a des effets concrets, parce que tout se passe comme si elle n’était que la traduction dans l’ordre de la matière d’un schéma propre à l’ordre mythique, en quoi le phénomène rejoint d’une manière plus élaborée l’effet que les physiciens appellent de nos jours l’effet psi, et sur lequel un physicien comme Costa de Beauregard a écrit de si profondes analyses.

C’est bien ce point, l’action du psychique sur le physique, qui est le plus difficile à expliquer et à comprendre. Ici, plusieurs hypothèses sont possibles. J’ai parlé de celle de Jung, qui me paraît la plus philosophique, mais on peut aussi penser à des hypothèses de type physico-chimique, comme l’idée qu’il existe dans l’univers une sorte de matière pensante, c’est-à-dire des êtres qui sont intermédiaires entre les êtres matériels et biologiques d’une part, et les êtres psychiques et spirituels d’autre part ; les soucoupes volantes résulteraient alors du contact de ces êtres psycho-physiques ou mythico-matériels avec notre univers intellectuel et moral.

Les anges et les humanoïdes

C’est ici qu’il convient de souligner le comportement des humanoïdes quand ils se présentent. Chose curieuse, on ne les voit jamais se livrer à des besoins naturels. Il ne reste d’eux qu’une image. Ils sont comme des marionnettes en représentation et en vitrine. Ils sont invulnérables. En cas de bagarre, ils déchargent une énergie extrême et surtout invariablement ils glissent entre les doigts. Tout se passe comme s’ils voulaient en même temps apparaître ; et je dirai tout à l’heure combien le comportement de ces êtres fictifs ou réels que nous appelons humanoïdes est mythiquement semblable au comportement que la foi chrétienne et juive attribue aux anges. Ce sont en somme des sous-anges : l’expression me servira bientôt.

Répétons que nous sommes en présence d’une sorte d’hallucination concrète qui présente une structure propre unifiée à notre niveau planétaire. C’est un rêve obsessionnel et répétitif qui visite l’humanité depuis trente ans officiellement, et qui est radicalement différent de tout ce que la pathologie et la psychologie nous permettent de concevoir. C’est un phénomène qui est irréductible aux phénomènes qui nous sont connus. Il les détourne ; il les réutilise. Il systématise et amplifie certaines facultés de l’esprit que nous appelons paranormales. C’est donc un phénomène paranormal au plus haut degré, qui concentre sous une forme mythique un faisceau de phénomènes qui sont jusqu’ici étudiés séparément dans les laboratoires.

Je vais cesser de considérer ces questions d’un point de vue en quelque sorte philosophique et scientifique pour changer d’axe et les aborder d’un point de vue religieux.

J’avais jadis, dans Dialogues avec Monsieur Pouget, paru en 1954, posé le problème du point de vue de la foi catholique. Qu’il me soit permis de reprendre l’argumentation qui était alors la mienne. Je posais la question de la pluralité des mondes, et j’écrivais : « Qui nous dit qu’avant ce cosmos-ci, dont la mise en route ne remonte peut-être pas à plus de quelques milliers de siècles-lumière, il n’y en a pas eu une infinité d’autres, par conséquent une infinité d’autres humanités semblables à celle-ci ? Or je me demande comment l’Incarnation, qui est le dogme central du christianisme, peut être conciliée avec ces humanités ainsi multipliées ? Si je suis seul dans l’univers, j’éprouve une angoisse d’avoir ce privilège, et le silence des espaces infinis m’effraie. J’ai la terreur d’être choisi. Si, au contraire, je suppose qu’il y a des milliers de Verbes incarnés autour des étoiles et dans les galaxies, je suis effrayé d’être perdu dans cette multitude. Et dans les deux cas ma foi vacille, soit par solitude, soit par multitude. »

« J’ai interrogé les théologiens. Ils m’ont dit que la pluralité des Incarnations est possible d’un point de vue strictement logique, et il suffit de relire le prologue de saint Jean pour le comprendre. Que dit en effet l’Evangile johannique ? Il commence par poser que le Verbe (Logos) est Dieu. Puis il dit que ce Verbe s’est fait chair. Il distingue donc entre le Logos en soi, que nous appelons la seconde personne de la Trinité, et le Logos en tant qu’incarné, que nous appelons Jésus de Nazareth. Il laisse donc la possibilité de concevoir que le Logos a pu s’incarner une autre fois. Et s’il a pu s’incarner une autre fois, qui nous dit qu’il ne s’est pas incarné un nombre infini d’autres fois dans l’infini de l’espace et du temps que nous découvrent maintenant la lunette et le calcul ? Plus on cherche, en effet, et plus on trouve d’étoiles accompagnées de planètes. A partir du moment où l’on suppose deux incarnations, on peut aussi bien en supposer un nombre indéfini. Il n’y a donc pas là de difficulté logique. »

L’Incarnation sur d’autres planètes ?

« Quand on réfléchit profondément sur l’Incarnation du Christ sur cette planète et qu’on considère que le Christ est Dieu, qu’il est donc l’infini, ce qu’il a communiqué à sa vie terrestre et plus particulièrement à ses souffrances a une valeur proprement infinie, puisque ce sont les souffrances de Dieu. Dans ce cas, on peut admettre, alors même qu’il y a une pluralité d’êtres libres, d’êtres pécheurs dans les galaxies, que l’Incarnation qui s’est faite sur la Terre a suffi pour sauver, surélever tous les mondes. Mais comment peut-on admettre que, si des humanités lointaines ont été ainsi sauvées et surélevées par l’Incarnation terrestre, elles ont pu l’être sans qu’elles en aient eu connaissance ? Et, en supposant que cette connaissance pour ces humanités lointaines ait été une connaissance réelle, elle n’aurait pu être une connaissance de type historique ; il aurait fallu qu’elle soit une connaissance révélée. »

« Supposons qu’une humanité soit informée que le Christ s’est incarné sur la « Terre » à des millions d’années-lumière ou à un laps de temps mesuré par des milliards de siècles : l’Incarnation qui serait ainsi portée à la connaissance de nos frères ne serait plus un fait connu par le témoignage de ceux qui ont vécu avec le Verbe incarné, qui l’ont touché, qui l’ont palpé ; elle serait une histoire révélée et qui n’aurait pas possibilité de vérification. Mais peut-être n’est-il pas nécessaire que les humanités ainsi sauvées par l’unique Incarnation en aient connaissance ? »

« Il m’arrive de faire une supposition. Qui sait, me dis-je, si dans l’infini du temps et de l’espace d’autres humanités ne connaissent pas le drame que nous allons connaître après vingt siècles de christianisme ? Nous avons capté l’énergie qui se cache dans chaque grain de matière, mais, l’ayant captée, nous pouvons nous en servir pour un génocide universel. Et qui sait si d’autres espèces pensantes et aimantes n’ont pas été détruites par la folie du savoir ? Qui sait si cette vieille idée que l’arbre du savoir est un arbre maudit parce que notre liberté est incapable de supporter le savoir n’est pas l’écho de ce qui s’est passé dans bien des planètes ? Qui sait si tous les êtres libres amoureux et pensants qui sont dispersés dans la galaxie ne sont pas tous des êtres déchus, et par conséquent ont besoin d’un secours rédempteur ? »

L’espace n’est peut-être qu’un îlot…

En lisant ce texte ancien, je ne vois rien qui puisse y être profondément modifié. Mais il est clair que la solution proposée est ensevelie dans un mystère abyssal. C’est là qu’il importe de faire comme Job, c’est-à-dire de mettre la main sur sa bouche et de considérer que la Terre où nous sommes, la toute petite histoire qui nous est connue soit par les documents soit par la révélation juive et chrétienne n’épuisent en rien l’invention, l’imagination, la puissance infinie de Celui que nous appelons Dieu et auquel nous donnons la toute-puissance et la toute-invention. Ce que nous appelons le temps n’est peut-être qu’un atome qui a supposé une infinité d’autres temps antérieurs, d’autres cosmos et d’autres histoires ; et de même ce que nous appelons l’espace n’est peut-être qu’un îlot, un enclos, et peut-être existe-t-il à côté de cet espace des hyperespaces que nous ne pouvons explorer. En d’autres termes, ici plus que jamais il importe de se dire que, ce que nous savons, c’est que nous ne savons rien.

Tout ce que nous pouvons dire, c’est que la pluralité des mondes n’est pas contraire à la foi révélée dans les livres du judéo-christianisme. Un point, c’est tout.

Maintenant, revenons aux soucoupes : en quelle mesure les soucoupes volantes, à supposer qu’elles soient habitées par des humanoïdes, s’opposent-elles à la vue chrétienne du monde ? Je dirai que l’impression que donnent les humanoïdes, c’est d’être des espèces de créatures de type angélique, et ici je me reporte à l’idée que la Bible nous propose sur ces êtres intermédiaires entre l’homme et Dieu qu’on appelle des anges et qui vivent, disent les philosophes, dans cette durée intermédiaire entre l’éternité et le temps qu’on appelle l’éon. Alors, en pensant à la hiérarchie qui part des Puissances et des Dominations, qui passe par les Séraphins et les Chérubins, par les Archanges et les Anges, pour finir à l’être composé qu’on appelle l’Homme, je me demande : qui sait si cette hiérarchie ne se poursuivrait pas dans une espèce de sous-monde angélique ? Qui sait si ces humanoïdes ne seraient pas des sous-officiers, si l’on peut dire, ou des agents subalternes de l’angélologie ?

Il est clair qu’il existe entre la conduite des apparitions dans les récits bibliques et la conduite des humanoïdes une ressemblance. Dans les deux cas, nous avons affaire à des êtres qui à la fois se manifestent et se dissimulent. Et plusieurs personnes ont remarqué la ressemblance des récits d’ufologie avec les récits de mariophanies du XIXe siècle, à Notre-Dame-de-la-Salette, à Lourdes ou à Fatima. Nous n’en dirons pas plus, mais nous nous bornerons à conclure, comme le fait Bertrand Méheust, par une référence à Bergson.

Henri Bergson : une immense curiosité pour les phénomènes marginaux

Bergson pensait que sur cette planète la science s’était développée à partir des choses physiques, et qu’elle atteignait enfin les êtres psychiques ; mais que le processus inverse aurait pu se produire et que la science aurait pu commencer par l’étude des phénomènes psychiques. Alors, si les savants psychiques avaient considéré comme normal ce que nous appelons maintenant paranormal, et qu’ils aient aperçu dans le lointain un bateau à vapeur, ils auraient parlé d’une apparition. En poursuivant cette idée, on peut désigner par le mot d’« apparition » le surgissement d’un phénomène que nous n’attendons pas selon nos règles de normalité. Et Bergson pensait que, si l’on pouvait faire l’étude statistique et en même temps profonde des convergences de phénomènes marginaux appelés paranormaux, on pourrait acquérir sur les sujets qui nous tiennent à la gorge à savoir l’avenir de l’humanité, la signification de notre passage dans le temps, l’immortalité, les rapports avec les défunts des indications qui ne seraient pas négligeables, car nous sommes pour ainsi dire immergés dans un monde que nous ne connaissons pas, comme les deux premières dimensions de l’espace se posent ensevelies dans la troisième dimension, qui est une dimension de profondeur, et qui n’est peut-être pas la dimension dernière. Et Bergson se penchait avec une intense curiosité sur les étincelles aussitôt disparues qui pourraient nous apparaître de cet univers invisible dans lequel nous sommes plongés et que les âmes mystiques considèrent comme le vrai, comme le réel.

C’est dans cet esprit que je voudrais citer ici Bergson : « Supposons qu’une lueur de ce monde inconnu nous arrive, visible aux yeux du corps, quelle transformation dans une humanité habituée généralement, quoi qu’elle dise, à n’accepter pour existant que ce qu’elle voit et ce qu’elle touche ! L’information qui nous viendrait ainsi ne concernerait peut-être que ce qu’il y a d’inférieur dans les âmes, le dernier degré de la spiritualité. »

Telle est l’hypothèse que je présente, à savoir que les soucoupes volantes et tous les problèmes rattachés à ce que nous appelons les soucoupes volantes représentent une zone intermédiaire, et sur laquelle nous n’aurons sans doute jamais de connaissances vraiment positives, mais qui pour certains esprits sera l’occasion de croire que l’invisible existe, et qu’il y a, comme disait Shakespeare, plus de choses dans l’univers que nous l’indique notre philosophie.

Jean Guitton de l’Académie française


[1] Les Dialogues avec Monsieur Pouget ainsi que le Portrait de Monsieur Pouget ont été édités dans les œuvres complètes de J. Guitton (Desclée de Brouwer).

[2] Titre de l’ouvrage d’Aimé Michel réédité aux éditions Seghers.