Michel Camus : Journal de minuit


06 Feb 2012

Quelques réflexions de l’écrivain, poète et penseur  Michel Camus (1929-2003)

(Revue Epignosis. No 2, Cahier 1. Octobre 1983)

Notre regard ne peut faire le procès de sa vision du monde sans que le vide qui est à l’origine de notre regard ne fasse le procès de notre conscience. La folie de la conscience (lanterne ouverte à tous les vents) consiste à chercher « qui » parle. Sans moi l’essence de la conscience en moi est éternelle. La conscience est en elle-même le temple de sa contemplation. Quand la conscience de conscience se perçoit elle-même, celle qui perçoit est celle-là meure qui est perçue. Comprenne qui pourra. Car l’homme s’accroche à son « moi » comme un chien à son os…

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La clarté n’illumine que les lumineux. Si la clarté donne le vertige, elle ne délivre pas. L’illumination de qui ? L’état d’Éveil est un sommeil profond…

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Gravé sur une pierre tombale, le nom ne désigne personne dans le livre muet du monde. Qui n’a ici et maintenant conscience de son repos éternel n’en jouira jamais. Seul l’instant parfaitement vide s’enracine dans l’éternité. Plus tu es vide et mieux tu vois qu’en regard de l’homme intérieur infini l’infiniment grand comme l’infiniment petit en eux-mêmes ne sont rien…

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Plus essentiel que les êtres et les choses « il y a » où il n’y a pas de où. Mais qui entend lire « où il n’y a pas de où » pour mourir à soi-même ? Qui est assez voyant pour se voir soi-même aveugle ? L’amour-propre ne peut se voir dans son propre néant. Évite le miroir, tu éviteras l’image…

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Personne ne peut empêcher son propre visage de parler de l’Autre qu’il est lui-même pour Autrui. Le Meule ne peut se voir infiniment que dans l’infiniment Autre. Il manque à l’homme l’infini : ni la naissance ni la mort mais l’infini, ni la conscience-de-l’infini mais l’infini !  Il n’y a présence de l’Absolu que dans l’oubli de soi.

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Ceux qui disent que l’après-mort est identique à l’avant-naissance n’en savent rien comme n’en savent rien ceux qui disent que l’après-mort est autre que l’avant-naissance. Parce que tu rêves tu crois à la réalité. Réveillé tu ne verrais dans la réalité qu’un rêve. L’intensité sans identité au sein du vide est l’état érotique par excellence comme l’amour dans la conscience de l’amour. Sublime paradoxe le retour sans nous au centre de nous-mêmes…

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L’espèce veut que la femme soit la mère de l’homme, la Sophia que l’homme soit la « mère » de la femme. Mon dieu inconnu n’est pas la mère, mais le phallus intérieur de la femme. La femme ne remplit pas le vide de l’homme ; elle le dévide et se remplit de la féminité intérieure de l’homme.

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Du coté de l’origine il y a quelque chose : l’image, le mythe, la mère, la langue maternelle… C’est pourquoi les hommes demeurent volontiers tournés vers la naissance. Car du côté de la mort (Abstraction suprême) il n’y a rien.

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Le point d’Archimède pour soulever le monde ? Il n’est nulle part ailleurs qu’en nous : le Vide ! Le Vide est la demeure que l’être en son propre devenir cherche en vain dans le plein. L’être en devenir masque le vide où il va. Le vide démasque l’être qui devient ce qu’il n’est pas. La roue tourne autour du non-devenir. Les jeux sont faits. Dire que l’homme ne devient pas ce qu’il est sans être ce qu’il devient est une chose. S’ouvrir au non devenir en est une autre. L’antisymétrie c’est que la première n’entend pas la dernière, alors que celle-ci comprend celle-là. Le non-devenir est la porte de sortie…

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La nuit de la mort s’ouvre au soleil de la mort. Parce qu’il donne la vie, le soleil est la métaphore de la mort. Personne ne donne la vie ni la mort à personne. Notre vie est quelque chose dont la mort n’est personne. Celui qui se croit quelqu’un n’est rien. Plus rares sont ceux qui font de leur vie quelque chose. Ils n’ont pas le choix. Ils font ce qu’il leur est donné de faire parce qu’il le fallait. C’était écrit.

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Dans la vie la mort nous mène. En son sommeil elle se rive. Dans la pensée la mort sème. Dans l’art elle se veut regard. Comme dans l’amour la mort s’aime, au cœur du cœur la mort brille. Dès qu’on meurt, la mort s’éclaire. Il n’est de vie qu’à sa vue. Il n’est de vue qu’à sa mort. Ma propre mort ne regarde que vous.

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La violence est dans la marche des étoiles. Guerres et massacres des innocents, raz de marée et tremblements de terre, mêmes lois, même oubli, même soleil. L’astrologie est la psyché de l’astronomie. Ce n’est pas rien mais ce n’est pas le tout, l’essentiel est ailleurs : la mort est au centre de tout.

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Par quel sommeil sommes-nous cultivés pour nourrir la lune ? Par quel soleil sommes-nous cultivés pour nourrir la mort ? Par quel mort sommes-nous cultivés pour nourrir la terre ? Par quelle terre sommes-nous cultivés pour nourrir le vide ?

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La vie n’a rien d’initiatique, la mort non plus. Seul le langage est initiatique. Mais nul ne peut pressentir l’Absolu s’il n’oublie le mot absolu et, avec lui, tout le langage.

L’homme qui porte sa mort dans la lumière de son sang échappe à son propre devenir, car l’Anonyme en lui ne parle que de Soi-même : en soi l’éternité en soi le temps l’histoire, la contradiction même…

Tu ne changeras pas ton prochain et ton prochain ne te changera pas, car l’homme en soi n’existe pas…

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L’amour est la saveur même de la vie. Aimer c’est se sentir vivant. Sans amour, nul ne vit, il existe, il meurt d’exister. L’amour est le secret des dieux, celui de l’étang de feu ou sera jetée la mort elle-même. Sans la vie de l’amour, sans l’amour de la vie, l’existence en rien ne vaut d’être vécue. L’amour s’aime en nous grâce à nous. Les yeux jouissent du même Regard dans la lumière éjaculatoire du néant. Comme le sommet jouit dans l’abime, comme le ciel se voit jouir dans l’eau, comme les étoiles jouissent dans la nuit, comme la rivière dans son lit, la chair jouit dans la chair, le feu dans le feu, la joie dans l’éternité. Et comme la conscience jouit dans la conscience, en nous la vie aime éternellement la vie, la mort éternellement la mort.

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L’heure est au pire comme au meilleur que nous ne pouvons voir ensemble bien qu’ils soient là l’un dans l’autre sous nos yeux. Dès que nous ouvrons les yeux, nous voyons l’esprit-du-temps : le vent…

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La communication qui ne s’abolit pas dans la communion n’est qu’un simulacre de communication, un phantasme… S’il y a secret de la sentence, cherchez-en la sente, le sentier dans le secret du sentir…