Pierre D’Angkor : La destinée humaine, suivant les traditions parallèles de la Sagesse ésotérique


20 Aug 2014

(Extrait de La lettre et L’esprit. Édition Être Libre 1960)

Examinons maintenant la perspective que jette sur le destin de l’homme cette vérité de l’unité ésotérique des reli­gions. Notre destinée est essentiellement conditionnée par les justes rapports que nous découvrons en nous-même entre ces trois aspects de l’Être, que nous étiquetons et séparons dans nos catégories mentales sous les noms de Dieu de l’Univers et de l’Homme.

L’Unique Réalité de l’Être c’est à la fois l’éternel, l’infini, l’absolu, dans ses modalités temporelles, limitées, contingentes ; l’Unité transcendante, immuable, du Tout mul­tiple et changeant ; l’Esprit Un, réfléchi dans la multiplicité et la différenciation des esprits ; l’Unité de l’essence trans­cendante dans l’innombrable variété des substances dérivées.

Essence et Existence sont donc les deux facettes de la même Réalité ineffable, autrement dit l’Absolu Lui-même, voilé dans la relativité des formes qui le manifestent, en le limitant, en tamisant ses rayons, dans la succession pério­dique et indéfinie des univers.

Considérée en soi en effet, c’est-à-dire en faisant abstraction de toute manifestation phénoménale dans le Temps, l’Être est, pour nous, l’Absolu. Quand nous parlons ainsi de l’Absolu comme de l’Être Un, nous ne donnons pas au qualificatif un sens numérique, mais seulement celui d’unique et suprême Réalité, ineffable, inconcevable à notre mental. Quand nous parlons au contraire de l’Un manifesté dans l’univers (l’Un que les religions nomment Logos, Verbe, Ishvara, etc.), nous entendons l’expression dans son sens numérique, applicable certes à la même Réalité absolue, mais considérée sous un aspect secondaire et relatif, secondaire par rapport à l’Absolu dont il émane – le Fils qui procède du Père – et relatif par rapport à la multiplicité innombrable des êtres qui sont sa manifestation cosmique sur l’immense échelle évolutive de la Vie universelle. C’est à l’Absolu, considéré en tant que l’Être cosmique, le seul conce­vable pour nous, que Jésus donnait le nom de Père, le Père Universel.

Dans l’une quelconque de ses Manifestations cosmiques, l’Être absolu se révèle à nous comme une Trinité de Principes universels :

1 ° la Conscience ou l’Esprit, dont témoignent, à nos yeux, l’ordre universel et l’intelligence qui se découvre dans les opérations de la Nature. Cette intelligence, le mental cosmique, est symbolisée par la notion du Père ;

2° la Vie universelle, laquelle est à l’œuvre sur toute l’immense échelle hiérarchique des êtres visibles et invisibles, est représentée et symbolisée par le Fils, le Verbe, issu du Père ;

3° le Principe métaphysique de la matière universelle, laquelle, grossière ou subtile, forme tous les corps : c’est le Principe plastique, féminin, de la matière et de la Forme, la Mère universelle. Personnifiée comme sagesse divine en Minerve, chez les Grecs, ou comme force divine (Shakti) par les déesses de l’Inde, elle était représentée dans le Christia­nisme primitif par le St-Esprit. Celui-ci ayant été masculinisé, le culte de la Vierge fut instauré. Jésus enseignait qu’une étincelle du Verbe est en chaque homme : c’est l’incarnation divine en l’âme humaine. Épanouie en lui et transfigurant sa personnalité mortelle, son « moi » humain, Jésus représentait, dans sa plénitude et sa perfection, cette incarnation du Verbe en sa personne, et son enseignement visait à préciser la voie royale à suivre par chacun pour réaliser pareillement cet état divin, en se haussant à la conscience universelle, la Conscience du Père. En effet la conscience, la perception et la réalisation de tous les pouvoirs de la Vie-une constituent cet état divin. Les degrés atteints au cours de cette ascension représentent effectivement la hiérarchie des êtres sur une échelle infinie et dont les hauts échelons échappent à notre vision limitée. La réalisation de l’état divin est donc pour l’homme « le grand œuvre ». La Sagesse d’Orient et d’Occident – car il n’est qu’une Sagesse – comprenait parmi ses enseignements secrets, nous l’avons dit, la doctrine de la renaissance périodique de l’homme dans des corps nouveaux, une longue série d’existences apparaissant comme nécessaire à l’homme pour lui permettre d’atteindre au but suprême. L’homme récoltait ainsi au cours des âges, en bien et en mal, le juste fruit de ses actes passés, la moisson naturelle de ses propres semailles. Chacun était ce qu’il s’était fait lui-même dans des vies antérieures. J’ai dit aussi qu’en dehors de l’Inde antique qui enseignait de façon explicite cette loi palin­génésique, celle-ci demeura toujours en Occident comme une doctrine ésotérique, enseignée seulement dans le secret des temples et des initiations. Y avait-il donc une raison à cette réserve, à ce secret ? La divulgation publique de la doctrine présentait-elle donc quelque danger pour les masses en général ?

Oui, et plusieurs raisons peuvent être alléguées qui justi­fiaient le secret. Citons-en trois :

1° Une raison d’ordre moral.

L’expérience montre que là où la doctrine est enseignée publiquement aux masses – dans l’Inde notamment – ou bien elle engendre la répugnance à l’effort – si la vie présente nous déçoit, à quoi bon faire l’effort, la prochaine incarnation sera meilleure. Il en résultait donc l’inertie, l’apathie des populations dans la conduite de la vie – ou bien c’est l’inverse : la doctrine produit une certaine activité, chez certains, mais une activité indésirable, c’est-à-dire qu’elle suscite en eux le désir de s’assurer dans l’avenir des existences heureuses. Or, c’est précisément ce désir égoïste des jouissances terrestres qui nous emprisonne périodiquement dans le cycle fatal des réincarnations indéfinies dont il nous importe de sortir. Ce réveil périodiquement renouvelé du désir, résultant d’une fausse compréhension de la loi palin­génésique, ceci nous amène à la deuxième raison.

2° Une raison théorique ou d’ordre intellectuel.

La doctrine des renaissances est difficile à comprendre et le plus souvent mal comprise. Seul, le Bouddhisme nous en a donné une compréhension exacte, en nous enseignant que ce sont ses propres désirs, toujours renaissants en l’homme, qui le ramènent périodiquement dans la vie mortelle d’ici-bas, car ils sont réellement la cause formatrice du « moi » nouveau de chaque incarnation. Les désirs que nous formons durant notre vie présente sont donc les germes, les semences, qui fructifieront quelque jour en le « moi » nou­veau de notre existence future. En conséquence, ce n’est jamais notre âme immortelle qui se réincarne vraiment, mais cette âme, en s’identifiant illusoirement avec chacun de ces « moi » successifs, créés par nos désirs, survole en quelque sorte ses propres emprisonnements, sans parvenir à s’en libérer et sans s’apercevoir même de l’erreur de cette identi­fication. La chute en incarnation l’a donc aveuglée sur elle-même, et son erreur sans cesse renouvelée la plonge donc périodiquement dans les souffrances et la mort que comporte nécessairement et fatalement toute existence sur notre plan d’illusion.

3° La raison théologique.

Mais le vrai motif de l’hostilité de l’Église à l’égard de la doctrine, est la raison théologique. Si l’Église, en effet, a formellement condamné ou plutôt méconnu cette loi des vies multiples et successives qui, seule, peut permettre à l’homme de parfaire son évolution jusqu’à sa libération finale – « Si tu ne renais », dit Jésus à Nicodème, « tu ne peux entrer dans le royaume des Cieux » 1. – C’est parce que la doctrine ésotérique se montrait en opposition directe avec le dogme de la « résurrection de la chair ». Selon ce dogme en effet, nos corps ressusciteront au jugement dernier. Or, notre « moi » est la conscience psychique ou mentale de notre corps. Notre moi est donc supposé ressusciter avec notre corps. Or, nous l’avons vu, selon la vraie doctrine palingénésique, c’est un moi nouveau, un moi différend, création du désir, qui anime chacune de nos réincarnations dans le Temps. La mort du moi, son extinction naturelle plutôt, après ses périodes intermédiaires, purgatorielle et céleste, étant consécutive à la mort du corps physique, ni celui-ci, ni son moi, ne pourront donc ressusciter au dernier jour. La doctrine ésotérique contredisait ainsi « la résurrection de la chair ». En s’identifiant avec son « moi » psychique, lequel ne se réincarne pas, l’homme a donc méconnu sa vraie nature, son âme immortelle. Et l’Église n’a pas rectifié son erreur.

On objecte que l’homme ne connaît que son moi, qu’il ne connaît pas son âme immortelle. « Que lui restera-t-il », dira-t-on, « si vous lui enlevez cette seule notion de lui-même dont il soit conscient et à laquelle il puisse se rattacher » ? Mais au contraire, répondrons-nous, n’est-ce pas verser dans la pire illusion, dans le néant, que de s’attacher à ce qui est éminemment changeant et périssable ? Car la psychologie moderne s’accorde ici avec le Bouddhisme pour reconnaître la précarité de tous les éléments subjectifs, constitutifs de notre moi psychologique : pensées, sentiments, désirs, voli­tions, évoluent sans cesse à la surface de nous-même. En s’identifiant donc à ce moi éphémère et changeant, l’homme a pris son ombre pour la lumière. Et l’on ne voit pas que l’Église l’ait détrompé et ait voulu corriger son erreur. Elle aussi a pris le moi mental de l’homme pour son âme immor­telle !

C’est ainsi que les enseignements de la Sagesse immé­moriale ont été méconnus, trahis ! Un texte sanscrit énonce : « Quand ton âme percevant son image sur les vagues de l’espace, murmure : « cela, c’est moi », avoue, ô disciple, que ton âme est prise dans le tissu de l’erreur » (Cité par H.-P. Blavatski, dans « La Voix du silence ». Adyar, Paris).

Et dans le mythe grec de Narcisse est symbolisé le même enseignement : Narcisse se mirant dans l’eau aperçoit son image qu’il prend pour un dieu. Il s’en éprend, veut l’embrasser, et se noie ». Et Platon nous dit également que l’homme est enfermé dans son corps, comme dans une caverne sur les murs de laquelle il ne perçoit que les ombres du réel. Pour connaître celui-ci, il doit sortir de la caverne. Sortir de la caverne, c’est « la nouvelle naissance », l’initia­tion à la vie véritable, la prise de conscience de son âme !

Ici donc apparaît l’erreur de l’homme : la cause initiale de tous ses malheurs – la chute originelle, selon les traditions religieuses – c’est, en réalité, l’erreur de sa pensée sur lui-même. L’homme, s’est hypnotisé sur son ombre, s’est identifié à elle, s’est livré corps et âme aux passions, aux désirs, de cette ombre. Et l’Église l’a encouragé dans cette erreur, en lui enseignant que la destinée de cette ombre était de récolter, après la mort, la récompense éternelle dans le ciel ou la damnation éternelle dans l’enfer ! Jésus nous avait réappris l’antique voie royale qui mène l’homme à la sortie du temps, c’est-à-dire à la sortie du cycle fatidique des renais­sances et des morts alternées. Il nous en avait précisé les moyens : la délivrance du « moi » par l’oubli de soi-même dans l’amour de Dieu et du prochain. Mais que faut-il enten­dre par cette délivrance du moi ? L’homme doit transcender les « moi » successifs de ses incarnations, pour prendre conscience de son être réel, son âme immortelle. Mais l’Église, paralysée sous ses chasubles et ses mitres dorées, a, elle aussi, confondu l’ombre et la lumière, l’accessoire avec l’essentiel. Elle a subordonné la fin aux moyens, en donnant plus de prix, pour le salut de l’homme, au formalisme des rites, des sacrements, du cérémonial cultuel, qu’à la conquête de soi par la maîtrise du désir, ce désir sans cesse renaissant et poursuivi par le moi égoïste de l’homme. Même le désir du salut ne procède-t-il pas le plus souvent, chez le chrétien, de son égoïsme spirituel ? Cette exaltation du « moi », cet ego-centrisme, n’est-il pas à la base de toute notre conduite, à la source de toutes nos relations sociales ? N’est-ce pas lui qui a engendré cet égoïsme féroce qui oriente et dirige, cons­ciemment ou inconsciemment toutes nos pensées, nos acti­vités ? Égoïsme individuel et collectif, des familles, des classes, des races, des nations; l’égoïsme des corps, se tradui­sant dans la lutte sans merci des appétits rivaux, l’égoïsme des esprits, opposant avec passion leurs idéologies ou leurs religions respectives. L’homme est ainsi devenu un loup pour l’homme, tout en se dissimulant leurs sentiments réciproques sous des dehors de convenance et d’apparences courtoises. La méfiance, la jalousie, les calomnies et rivalités, créatrices de haine, sont devenues comme une chape de plomb pesant sur les épaules de notre triste humanité, empoisonnant l’atmosphère et menaçant finalement, la science aidant, de détruire toute existence sur notre planète.

Que l’homme se détourne donc de son ombre, qu’il prenne conscience de son moi réel, de cette âme immortelle, en laquelle s’est incarné le Principe divin, le Principe Rédempteur, que Jésus enseigna 2.

Jésus, en effet, en nous prescrivant d’« aimer Dieu par-dessus toute chose et notre prochain, comme nous-même, pour l’amour de Dieu », résumait d’une façon lapidaire comment atteindre l’échelon supérieur de cette immense échelle évolutive menant à la libération de l’homme. Cet échelon supérieur c’est la conscience cosmique. Et lorsque l’homme, transcendant son moi, s’élevant ainsi au-dessus de son temps personnel, atteint au temps cosmique, il réalise en lui-même la conscience universelle : car la Vie est une et nous sommes tous « les membres les uns des autres », nous dit St-Paul. « Toutes les âmes sont une seule âme », nous assure pareillement Ruysbroeck l’admirable, après tant d’autres grands mystiques.

Mais si l’accession à la conscience cosmique apparaît comme le terme même de l’évolution humaine, elle ne corres­pond pas pour autant à la libération de l’homme : celle-ci implique que cette ascension même soit motivée par le pur amour de Dieu, car Dieu est amour et c’est seulement quand l’amour de Dieu aura réellement pénétré notre cœur que nous pourrons nous-mêmes exister dans l’amour de Dieu. Alors aussi, le monde sera changé. Quand donc le microcosme humain, ayant purifié, élargi, son moi, l’aura élevé par l’amour jusqu’au moi divin, il aura rejoint l’unité, et, unifié à Dieu, sera Dieu : Dieu fait homme, Christ. Alors seulement sera sa libération, sa rentrée finale dans l’Absolu ineffable.

Mais n’y a-t-il pas ici contradiction, la glorification suprême du désir le plus exalté, le plus orgueilleux, de l’homme, le désir d’être Dieu ? Et n’est-ce pas là la forme satanique de ce désir dont il devait au contraire extirper en lui les dernières racines, parce qu’elles le ramenaient dans le cercle douloureux de l’existence illusoire, le cycle indéfini des transmigrations, régies par l’inflexible « Karma » ? – Non, car ce n’est jamais l’ego humain qui est Dieu : celui qui atteint la libération a transcendé l’ego et ses désirs person­nels, il n’est donc plus emprisonné dans le cycle infernal des métempsychoses. Il transcende même ces Cieux et enfers dont nous parlent toutes les religions, qui ont leurs habitants, leurs espaces et leurs temps respectifs, et qui sont ces mondes, pour nous subjectifs et temporaires, où vont, après la mort, les âmes humaines non libérées, entre deux incar­nations. Le Bouddhisme nous parle à ce sujet des « sept pas » (Sapta padâni) du Bouddha, désignant par là ces régions supérieures, les sept cieux planétaires qu’il a parcourus lui-même avant d’atteindre à la libération du Nirvâna. Mais cette libération même implique que le libéré a brisé la coquille de l’œuf cosmique, autrement dit « la roue des existences » (Samsâra), ce qui signifie, nous dit Mircea Eliade qu’il a « transcendé aussi bien l’espace cosmique que le temps cyclique ». Dès lors, de même que la mort est pour l’homme non libéré la fin du temps humain, la fin d’un moi éphémère, de même le salut véritable sera pour l’homme libéré la délivrance du Temps cosmique. Pour lui, les cycles périodiques s’évanouissent, les mondes de la manifestation disparaissent. Il a rejoint dans sa Gloire et sa Félicité l’Ab­solu, la Réalité insondable du Soi Unique.

Ceci n’a pas empêché toutefois un de ces Êtres libérés, poussé par l’amour et la compassion, de revenir volontaire­ment sur cette terre et d’encourir les risques de l’incarnation, pour aider par sa présence et son enseignement ses frères souffrants et misérables. De ces Êtres divins, Jésus demeure pour nous la plus noble et la plus pathétique figure de l’Histoire.

1 L’Église entend ici la renaissance par l’eau du baptême chrétien. Mais alors comment le Christ pouvait-il reprocher à Nicodème, docteur en Israël, d’ignorer un sacrement qui venait à peine d’être institué ? Non, ce qu’il lui reproche, c’est d’ignorer la loi, la loi connue des Initiés.

2 Ce Principe divin en chaque homme est le « je » transcendantal. Centre immortel de lui-même dans l’Absolu divin.