Pascal Ruga : La fin d’un désir


01 Oct 2015

(Extrait de Pascal Ruga – Au temps des anges. Éditions Être Libre & Aux sources du présent. 2e édition 1976) 

… lorsque l’esprit est totalement silen­cieux, lorsqu’il est à bout de ressources…

Krishnamurti

Il y eut quelques semaines où la richesse expé­rimentale de ma vie ne pouvait aboutir qu’à une saturation. Je ne me satisfaisais d’aucune for­mule, d’aucun principe, d’aucune théorie. Une écluse s’était ouverte, la vie coula avec ses sor­tilèges, ses comédies et ses petits drames habi­tuels. Livrée à ma méditation, elle suffisait à mon désir de voir, et naturellement j’étais à moi-même mon propre cobaye. Je regardais s’agiter en moi toute la complexité de mes réflexes et de mes conditionnements psychologiques, sans chercher d’ailleurs à les modifier au profit d’une ligne de conduite. Du moins je le supposais avec une robuste sincérité, mais par devers moi, quel­que chose au tréfonds de ma conscience n’igno­rait pas que ma vision était encore toute men­tale ; en réalité, je me poursuivais secrètement. J’étais à l’affût d’un résultat. Je ne désarmais pas, enregistrant chacune de mes réactions aux mille provocations des choses et des hommes. Puis vint le moment où cette tension s’épuisa d’elle-même, le processus expérimental que je recueillais chaque jour dans mon journal cessa, non par faute de sujets, mais peut-être par simple fatigue mentale. J’avais accumulé et provoqué une inflation d’expériences, j’en fus un peu barbouillé comme après un repas trop copieux.

Je ne tardai pas à réaliser que le désir de voir dans ma propre nature n’était qu’un leurre de plus dès l’instant où cet état était voulu. D’avoir espéré atteindre ce que je pensais être la vérité, même en croyant me dépouiller du désir de la posséder, ne pouvait que me jeter dans une impasse ; car une vérité que l’on peut atteindre n’est pas la vérité, mais une nouvelle cristalli­sation de la poursuite du moi. Je fus tenaillé par un doute, — à savoir, si mon processus expéri­mental était aussi bien épuisé que je voulais bien le reconnaître. Ce n’est qu’un grand besoin de repos, me disais-je, qu’un simple abandon con­ditionné par les circonstances, ainsi que le som­meil vous prend après une journée de labeur. Cependant, je remarquais que : primo, je n’étais pas du tout disposé à me reposer — ce qui impli­que qu’il y avait aussi autre chose qu’une sim­ple fatigue mentale ; secondo, je supportais difficilement un certain vide de l’esprit ; ce que j’ap­pellerais le malaise de la non-création. En fait, ce n’était qu’une dernière agitation, qu’un der­nier désir de préséance de mon ego. Connaître ce qui créait ce malaise m’amenait à rire de ce moi obsédant, qui tel un Protée revenait conti­nuellement à la charge sous les déguisements les plus divers, se transformant de vice en vertu et vice versa avec l’habileté d’un démon familier connaissant bien les habitants de la maison.

Ceci m’amena vers une acceptation quasi sans réserve des choses, et quelques-unes d’entre elles se modifièrent d’elles-mêmes au contact de cette nouvelle situation. À la crispation du désir, suc­céda la détente d’un non-vouloir que j’obser­vais calmement, amusé du tour pendable que je jouais au moi tout en sachant que celui-ci n’était qu’un symbole de l’existant, qu’une préfigura­tion de la réalisation. Je n’essayais pas d’échap­per au malaise que créait ce vide de l’esprit, je me laissais passivement porter par lui, laissant les problèmes de ma vie se défaire d’eux-mêmes sans que j’intervienne volontairement. C’est-à-dire que je les laissais aboutir à des conclusions spontanées, exactement comme si j’obéissais à des valeurs hors de ma compétence personnelle.

Dès que rien n’est voulu, l’inspiration trouve son compte, car aucune épaisseur ne s’intercale dans la juste relation des objets ; aucune raideur, aucune tension ne repoussent l’objet vers lui-même en le faisant s’emprisonner dans sa propre insistance. Nous sommes ici au-delà du mieux ou du moins bien, nous ne sommes simplement qu’au terme d’un jeu qui s’est épuisé. Nous reconnaissons avec une sorte de stupeur sacrée que rien ne motive ou ne limite ce qui est. Nous découvrons subitement que tous nos condition­nements que l’on croyait d’une véracité indis­cutable, selon l’expérience de notre sensibilité, ne sont en vérité que ce que notre esprit veut bien qu’ils soient. C’est-à-dire que si nous vou­lons nous mystifier et nous satisfaire en nous complaisant à poursuivre vainement notre moi, nous n’aurons qu’illusion et désillusion sans discontinuer. Nous sommes pris dans un jeu et nous ne savons pas encore très bien qu’il n’est qu’un jeu. Mais dès que nous constatons que rien n’est situable, que tout est pure relation, que nos antagonismes habituels ne sont que mes­quines ouvertures, nous découvrons que nous n’avons rien à défendre, rien à sauver, rien à conquérir. Nous ne voulons convaincre personne de quoi que ce soit. Le monde est ce qu’il est. Nous sommes ce monde. Que nous soyons ce monde n’est en soi ni un bien ni un mal ; si nous l’analysons, nous ne ferions que redonner un élan à la roue de notre illusion d’être et nous nous enivrerions de nouveau dans le tourbillon des actions affectives. Prenant fait ou cause pour ou contre quelque chose, nous nous donnons l’illusion de vivre pour enfin mourir avec l’an­goisse et l’orgueil au cœur.

C’est à chaque instant que nous devons mou­rir à notre moi, si nous n’incarnons pas cela, tout n’est qu’illusion.

Un soir d’hiver, une expérience s’empara de moi. Je me trouvais devant une page blanche de ce livre, et j’éprouvais le malaise que j’évoque plus haut parce que ma page restait désespéré­ment vierge. De nombreux écrivains ont déjà soulevé dans leurs écrits cette hantise de la page blanche, la plupart d’entre eux sont encore trop accrochés à leur état d’exception pour être déli­vrés de cet envoûtement. Ce malaise persistait, je ne le combattais en rien, me contentais de l’observer sans faire appel à ma faculté de discrimination. Peu à peu, la sourde souffrance née de mon impuissance s’atténua considérable­ment, et comme je n’attendais rien et que je ne me soumettais à aucune condition de création, il en résulta un approfondissement de ce rien. Vouloir faire une action pour être quelqu’un… c’est toujours obéir au pathos obsessionnel du moi ; et malheur à l’homme qui se justifierait d’être quelqu’un parce qu’il se veut au service de ses semblables !… C’est une de ces erreurs travesties en vertu dont on revient difficilement. Dès qu’un but est fixé dans l’avenir, quelque chose se corrompt quelque part, nos vrais motifs nous échappent, et ceci je le ressentais avec une intensité particulière. Ainsi, en se développant, ma méditation, si je puis l’appeler encore de ce nom, se détacha lentement de la pensée qui l’exprimait, et s’incarna en une insolite réalisa­tion. Par cette passivité, j’obéissais à un appel profond de ma nature, il s’était créé spontané­ment dans mon être un état que des disciplines spirituelles millénaires suscitaient volontaire­ment. On mesure toute la différence entre vou­loir cet état, et le laisser s’autorévéler à soi !

Cet état était une manifestation de paix, de paix gratuite ; la conscience existait sans le désir de connaître. Il me semblait avoir rejoint la matrice de ma nuit originelle. C’était un poème obscur et lent, silencieux, sans mots, sans espace, sans rien qui le soutienne, même pas une pensée, même pas une extase — une étrange tranquillisation de tout. Il n’était point question de désirer garder cet état ou de le repousser, car ici tous les désirs s’abolissaient. Ce n’était ni la mort ni la vie, — peut-être une mystérieuse synthèse des deux… En réalité, je ne sais pas, il n’y avait là rien à savoir, et les mots que j’aligne sont bien misérables. Seuls quelques paradoxes pour­raient peut-être donner le choc de la compré­hension : cela peut être aussi bien une lumière obscure, qu’une obscurité lumineuse… Cela n’entre dans aucune catégorie de l’esprit, car ce n’est ni de l’être ni du non-être. Ce n’est ni un mouvement ni son contraire ; et si j’ai écrit plus haut que c’était un poème silencieux, ce n’était que pour essayer de donner l’intuition que là, il n’y a ni silence ni non silence… Je ne devrais même pas prononcer le mot unité, car il sous-entend déjà son antonyme. En réalité, il n’y a ni unité ni dualité ! Car celui qui ne l’a pas vécu ne peut en avoir qu’une impression descriptive et superficielle. Cependant, je dirais encore que cela n’était ni absolu ni relatif, et la preuve c’est que j’en suis sorti, — j’ai émergé de ce bain de paix avec la naturelle lenteur d’un être qui ne trouve pas cet état plus valable qu’un autre. Je repris mes occupations quotidiennes comme si rien ne s’était passé, — et réellement, il ne s’était rien passé ! (encore un paradoxe…)

À la suite de cette dernière et ultime expé­rience, (mais était-ce encore une expérience ? Généralement une expérience surgit toujours de deux éléments qui s’opposent) je passai quelques semaines riches de calme et de quiétude éveillée ; et pourtant il ne me semblait pas que dans ma vie il y eût un changement, ou tout au moins je n’avais pas le désir de l’observer et de m’en satisfaire. J’étais même heureux que dans mon entourage immédiat, on n’eût rien remarqué d’extraordinaire dans mon comportement habi­tuel. Je gardais ainsi toute ma liberté d’allure en restant dans les normes des affections humai­nes. Je dois tout de même constater que secrète­ment je me sentais plus ouvert, plus perméable, que je me laissais traverser par la vie courante sans chercher à en modifier le cours ; j’étais de moins en moins sensible à l’esprit de création volontaire. Souvent je savourais des moments de solitude qui m’isolaient du monde qui m’était propre. Des travaux qui m’eussent paru jadis ennuyeux étaient assumés avec une équanimité souriante, — ce qui ne m’empêchait pas parfois d’avoir envers eux une ironie bienveillante et amusée. À plusieurs reprises, je me surprenais à découvrir de la grandeur dans les actes les plus prosaïques.

Je me souviens d’un dimanche de février, en fin d’après-midi, où après une journée donnée aux travaux du jardin, j’allais avec une remor­que que je poussais à bras, porter des vieilles herbes au remblai qui se trouvait à 400 mètres de notre maison. Je devais traverser la grande route, mais je dus attendre : c’était l’heure de la rentrée du dimanche, et les voitures se sui­vaient très rapprochées les unes des autres. J’avais tout le temps, et je sentais dans mon corps une bonne fatigue physique, je respirais bien à fond, la fontaine était débarrassée de ses broussailles, le jardin prêt aux labours ; enfin bref, j’étais content. Et tout d’un coup, pendant que j’attendais le passage, je fus saisi de tristesse en observant la crispation des visages des conduc­teurs ! Qui ne connaît aujourd’hui ces rentrées aux alentours d’une grande ville ? J’irai même jusqu’à dire qu’elles me donnent la vision d’un cauchemar. L’homme croyait se libérer par la machine, hélas ! elle ne l’a pas libéré de son avidité, et maintenant elle est devenue la grande menace, la grande peur, la machine-Damoclès !… Subitement l’acte de pousser une remorque m’ap­parut comme une grâce pleinement humaine, l’homme y trouvait encore son compte de sim­plicité, d’accord physique, et de plaisir tran­quille ; à croire que je portais au remblai toutes les ronces qui avaient poussé dans le cœur de l’homme.

Ainsi les jours s’écoulaient paisiblement au gré d’une vie intérieure que ranimaient constamment les faits les plus banals. À chaque jour je laissais sa chance, je le laissais s’ouvrir et se découvrir, mon action s’y adaptait selon la juste proportion qu’il me proposait. Certes, il y avait toujours le rythme habituel de ma vie affective, douleurs, plaisirs, joies et souffrances conti­nuaient leur ronde, et je conçois difficilement qu’un homme puisse leur échapper sans cesser d’être homme ; mais ce rythme était accepté sans réserve, même avec une certaine curiosité, — exactement comme si j’étais au théâtre. Je me disais : surtout ne rien exclure ! et je me sou­vins de « l’extase » qui m’advint à ce sujet, ce fameux 6 juillet dernier au « Lion d’or » de Cologny. Je désirais atteindre le village d’Her­mance où j’habitais, en passant par la route du haut, celle qui domine le lac, j’étais à bicyclette. La chaleur était torride, et le soleil battait son plein de midi. Je mis pied à terre, et commen­çais de monter la pente en m’abritant le plus possible sous les quelques maigres ombres que je rencontrais le long de la route. Il était près d’une heure lorsque je parvins au village. Il était désert, silencieux, caniculaire. Je compris qu’il était imprudent de continuer ma route, qu’il valait mieux rechercher l’ombre d’un arbre en attendant que l’astre du jour voulût bien mo­dérer ses ardeurs. Et voici peut-être ce qui déter­mina ce qui suivit, l’acte de simplement m’arrê­ter, d’avoir décidé de jouir d’une ou deux heures de calme sans même me soucier de mon repas de midi.

La grande terrasse du « Lion d’or », ombragée par de vénérables marronniers, dominant le Léman où dansaient quelques voiles, semblait m’attendre avec ses tables et ses chaises bien alignées. Il n’y avait personne. Je m’installai à une table et commandai une consommation. Je fermais les yeux, j’étais tranquille, voluptueuse­ment solitaire ; n’avoir rien à faire, quelle béné­diction ! ne plus penser à son travail quotidien, à sa famille, à ses amis, à ses livres, quel repos. Je sommeillais doucement, seul le bourdonne­ment des insectes trouait le grand silence de l’heure chaude. Je me laissais glisser dans un brasier de lumière dorée ; allais-je enfin m’ou­blier ? Déjà je ne m’appartenais plus. J’étais happé, ma conscience allait-elle sombrer ? Mais il y avait trop de repos, trop de plénitude, quelque chose devait survenir, il y avait trop de bonheur, quelque chose devait éclater… débor­der… et subitement je bus une longue, très longue gorgée « d’extase »… Et voici ce que j’écrivis ce jour-là, il était 14 h. 30. J’étais dans un état de passivité absolue, bien qu’un peu tremblant, comme un médium écrivant un texte qui lui serait mystérieusement dicté : A ne rien trancher le monde existe dans sa totalité ; à ne rien vouloir, le monde veut ce qu’il veut, ce que nous sommes, nous sommes lui. Alors peu importe ce que nous sommes ou devenons, l’instant suffit à rejoindre son éternité.

Malgré cette non-exclusion de tout, mes pro­blèmes avec mon entourage : ma compagne, mes enfants, mes parents, mes amis, mes collègues d’atelier, etc., restaient les mêmes, et je ne pré­tends pas avoir acquis un pouvoir de les résou­dre ; mais envers eux s’est développé en moi un non-faire que d’aucuns pourraient prendre pour de l’indifférence. J’ai la conviction que nous ne faisons que compliquer un problème dès que nous tentons, pour le résoudre, de modifier volontairement quoi que ce soit en nous ou dans notre entourage. Laissons plutôt l’inspiration spontanée prendre le pas sur l’analyse. Chaque être, s’il est sain d’esprit, doit être laissé a lui-même, en lui seul est la source de vie qui lui convient. On ne crée pas la vraie relation, elle se retrouve ou elle se perd, et il n’y a pas à préférer l’une ou l’autre de ces deux modalités. Elles sont placées dans le même jeu de vivre. Ceci dit, rien n’indique que nous n’ayons pas nos choix, — une affinité élective peut nous mener plutôt chez un ami que chez un autre, nous sommes dans le jeu et nous continuons de le jouer sans en être dupes. « L’indifférence » sacrée qui nous placerait en dehors de toutes nos affectivités ne serait déjà plus humaine. Cependant, la réalisation de l’homme dans l’homme n’est pas une trappe que l’on ferme une fois pour toute sur sa condition. Aucune limite n’entoure le réel. Réaliser le « sans-limite », c’est cela la « voie étroite », nous en mesurons le mystère en une calme et impersonnelle médi­tation.

Au cours des semaines qui suivirent l’expé­rience de la page blanche, je ne me souciais d’aucune réalisation, je n’hésitais pas entre une action et une autre, — celle qui était la plus spontanée se choisissait elle-même. Point n’était besoin de savoir si ce qui se faisait était sage ou non, je n’apportais pas d’éléments d’apprécia­tions, et du même coup j’acceptais les autres, tous les autres, mes semblables ; mon désir de les juger était moins violent, et le fait de ne pas chercher à savoir ce que les autres pensaient de moi, me libérait étrangement de ma propre personne. Le mardi 25 février, je pouvais écrire ce qui suit dans un journal que je tenais alors à jour : « L’erreur initiale de la plupart de ceux qui se soucient d’une réalisation, c’est de la consi­dérer comme un point d’arrivée. En réalité « cet état » n’est ni un point d’arrivée, ni un point de départ, et encore moins une réalité en cours. Ici, rien n’est commencé, et rien ne se termine. En somme, c’est un mouvement qui n’est plus soumis à une cause et à un effet. Cette non-sou­mission ne l’arrache pas pour autant aux néces­sités créatrices des formes dont il assume la vie. Mouvement, vie et forme sont un tout que ne tourmente plus la vaine poursuite d’un but. Ce qui veut dire que la liberté n’est pas une valeur abstraite que l’on acquiert une fois pour toute, chaque instant la provoque. Chaque instant contient la conscience de ce qui est dans le jeu et hors du jeu. C’est un complexe où liberté et nécessité sont une seule et même chose. Mourir et vivre dans le même instant sont les deux pul­sions que la réalité prend dans une forme. Si nous comprenons cela, non seulement avec notre intellect, mais en mettant notre être total à l’épreuve de cette compréhension ; alors il n’y aura plus de problèmes. »

Pourtant, malgré moi, une attente sourde m’habitait, une gestation inconsciente me préparait à cet extraordinaire et dernier jour de février. Déjà, la veille, quelque chose s’était dénoué ! Je découvrais subitement que je vivais en dessous de ce qui m’était propre. C’était l’op­posé de la surenchère. Voici ce que j’écrivis ce jour-là : « Penser ne m’est plus une chaîne, mieux, j’ai la sensation de ne plus penser, d’être établi (ou pas ! cela n’a pas d’importance) dans un vide auquel je ne puis donner aucune qualification. Ce vide n’est ni lumineux ni sombre, ni musical ou quoi que ce soit d’autre. Il accomplit un tout et je sais que je le trahis déjà en parlant d’ac­complissement. Les mots ne peuvent être que des mots. Rien n’est à protéger, rien n’est cherché ou poursuivi ; en vérité rien ne doit s’accom­plir dans ce sens, rien ne dépend de rien, tout est neuf à chaque instant. Il n’y a plus ni com­mencement ni fin, et même la fontaine de vie ne coule pas plus qu’elle ne doit couler ! car évidemment rien n’est à exalter, une chose n’est pas plus exaltante qu’une autre. C’est un calme énorme, tranquille, une respiration océane. J’ai oublié tout ce qui fut accumulé. Les formes n’ont plus dans ma vision l’indigeste cristallisation de leur priorité. L’existant même importe peu ; « être ou ne pas être », ô Hamlet ! n’était qu’un faux problème où l’être poursuivait vainement un dilemme insoluble, car il n’y à rien à saisir de l’être, on ne saisit pas le vide. Quelle folie !… Qu’ai-je à dire ? Qu’ai-je à montrer ? Rien ! rien ! rien !… Aujourd’hui j’écris comme la bise souffle, comme hier la neige tombait, je n’ai nul privilège à donner, nos mains se sont ouvertes et le fardeau de ce monde a basculé dans le ver­tige du ciel qui m’entoure. Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Est-ce juste ? Peu importe, il ne s’agit pas de moi et je sais encore me gratter dans le dos. Est-ce le bonheur, diront les uns ? Bah ! laissons le bonheur à ceux qui le poursuivent ! Est-ce une libération des conditionnements humains, diront les autres ? Bah ! rien n’est à libérer. Cela aussi est un faux problème. Nous ne comprenons pas, diront quelques-uns ! Satan ou Dieu ! que pourrions-nous bien comprendre là où il n’y a rien à comprendre ? À celui-ci, quémandeur de Dieu, et à celui-là, négateur endiablé, je puis dire qu’il n’y a RIEN, et que ce RIEN est tout. Un tout sans passé, sans avenir, sans choix. Un tout dans images. Qu’ai-je besoin d’images ? Qu’ai-je besoin de fixer ce RIEN en qui le temps s’est aboli ? Ce ne serait qu’un geste dément, qu’une poursuite sans fin, qu’une étreinte de l’espace. Aujourd’hui, je dors, je bois, je mange, je travaille, et quelquefois l’amour m’appelle. »

Cependant, la révélation capitale devait se manifester le lendemain où j’écrivis ces lignes. Cela m’est advenu dans le tramway, en fin d’après-midi. Encore une fois je regagnais Hermance après ma journée de travail, et j’étais dans cet état de passivité lucide qui me devient de plus en plus familier. Le rythme et le cahote­ment de la remorque aidaient à me garder dans cette non-intervention que j’observais d’une âme tranquille et silencieuse. J’oubliais peu à peu le lieu où je me trouvais, les conversations que j’entendais autour de moi s’estompèrent, je me neutralisais littéralement. Je sentis que l’expé­rience de la page blanche allait se renouveler. C’est un peu comme si l’on se laissait glisser sereinement dans la mort. Mais l’expérience ne se réalisa pas. Dans cette première zone du vide, un doute venait de surgir. Attention ! il y a danger de bonheur, me disais-je en souriant intérieurement !… et je conviens que cette réac­tion inattendue en fera sourire aussi beaucoup d’autres ! Reconnaître une expérience et s’y laisser glisser parce qu’elle est un peu plus qu’agréa­ble, ne peut que refermer une fois de plus la porte de la prison que le moi a construit autour de lui. Je mesurais ce qu’apportait ma mémoire affective en suscitant le souvenir de ma pre­mière expérience ; je découvris qu’en obéissant au désir de me laisser aspirer à nouveau par elle, je ne faisais que me poursuivre encore, que je ne manifestais ainsi que mon désir de me libérer. La mort à soi-même, dans ces conditions, deve­nait une évasion de plus dans un désir.

Je ne souffrais pas de cette constatation. J’étais amusé par les incidences que soulevait ma dia­lectique d’approche de la réalité. Je jouais un bon tour à mon cher ego, grand jouisseur devant l’Éternel de tout ce qui pouvait l’affirmer ; et l’idée que j’avais encore une dialectique, et que j’en usais, me faisait sourire… J’en étais là de ma bonne humeur un peu goguenarde, lors­qu’en moi se manifesta ce qui devait être l’évé­nement capital de tous ces jours. Une consécra­tion s’effectuait, une révélation m’était donnée. Théoriquement, je savais cela depuis des mois, mêmes des années, et je me souviens lorsque je tentais d’expliquer (quel vilain mot), que la nostalgie de l’état d’illumination niait l’illumi­nation, que toute poursuite de l’état d’illumination ne pouvait mener qu’à une impasse ; mais je sais maintenant que ce n’était là qu’un der­nier procédé paradoxal de ma raison pour me permettre de réaliser ce que je désirais sourde­ment au plus profond de ma personne. Quoi que je fisse alors, je désirais l’état d’illumination. Et tout d’un coup, calmement, sans précipitation, — bien que toute la journée qui précéda cet instant fut étrangement contemplative ; tout d’un coup, une révélation s’incarnait en moi, me désillait les yeux, me déchargeait d’un poids que je portais misérablement depuis des déca­des ; tout d’un coup, le plus grand et le plus évident des paradoxes : J’eus l’illumination que l’illumination n’exis­tait pas.

Je venais enfin de rompre avec elle. Je n’avais donc poursuivi qu’un fantôme jusqu’à cet ins­tant ? Oui, j’en avais la conviction, même en me convainquant que dialectiquement je ne la poursuivais pas. « Il y a loin de la coupe aux lèvres » !… Je venais de brûler intérieurement, un mal s’était consumé, une illusion avait des­serré son étreinte obsessionnelle. Je découvrais que mon désir d’illumination n’était que la projection de ma complexion égotiste. Je le redis avec certitude, il n’y a pas d’illumination, tous nos désirs de réalisation ne sont que des mythes. J’en ai donc fini de remonter sans cesse le rocher de Sisyphe ? Puis-je donc vivre désormais sans préoccupations, et peut-être mourir de même ? Puis-je donc m’abstraire de moi-même ? N’être qu’un brin d’herbe parmi des milliards d’autres brins d’herbe ? Je ne suis pas un homme pri­vilégié, je ne suis qu’un homme mêlé à la mul­titude de ses semblables. J’étais un gars qui pos­sédé par la vanité de son affirmation, se poursui­vait sans cesse, et qui découvre subitement que tout cela était vain, qu’il n’y a rien à poursuivre, et qu’il n’est que ce que chaque instant le fait. Aujourd’hui, je ne me lasse plus de m’abandon­ner enfin au grand fleuve de l’univers qui m’em­porte et m’impersonnalise en son sein.

À l’homme avide qui se nourrit d’espoir, et tente d’atteindre la réalité en accumulant ses connaissances dans le tonneau percé de son affirmation, je ne peux que dire ce qui suit « N’hésite pas, coupe la tête à ton espoir, ne regarde plus dans le devenir. Le devenir n’existe pas, et en chaque instant il y a ton éternité pré­sente. Elle seule te délivrera de ta folie, de ta peur de ne pas être, de ton angoisse, (ce ballon perdu auquel tu as accroché ta nacelle de sécu­rité). Ne cherche pas à survivre. Vis, parle, chante tes joies et tes peines, car l’homme vit en s’exprimant ; travaille et procrée comme le soleil nous éclaire, comme la pluie tombe, sans but préconçu, sans exprimer autre chose que ce qui est. Comment sans démence pourrait-on VOU­LOIR ce qui est ? Lorsqu’il n’y a pas de vouloir, il n’y a pas de misère ; et lorsqu’il n’y a pas de misère, le jeu de la poursuite cesse. Aucun mot ne peut te dire ce qui se passe et personne d’autre que toi-même ne pourra te le faire sentir. Dis-toi également que je ne cherche pas à te convaincre. Je dis tout cela parce qu’il est dans ma nature de le dire ; peu importe le résultat, rien ne me lie à ce discours.

Il est possible d’ailleurs (et c’est fort proba­ble), que mon action ne soit pas aussi gratuite qu’elle se présente de prime abord, il est possible qu’elle soit mêlée aux scories de mon affectivité ; mais dis-toi bien que cela n’a aucune importance, il importe surtout que nous ne nous jugions pas les uns les autres. Dès que nous établissons un jugement de valeur, nous sommes de nouveau repris par l’engrenage des poursuites. Le moindre désir de grâce ou d’illumination corrompt indu­bitablement ce désir. Donc, saute par-dessus ce désir, et dis-toi qu’il n’y a que ta présence lucide à ce que tu es à chaque instant de ta vie. La merveille des merveilles est que chaque instant de ta vie est toujours neuf ; ne te laisse donc pas affecter par un passé que tu regrettes ou que tu refuses, — la mémoire affective, que tu ne dois pas confondre avec la mémoire des faits, contient tous les résidus de tes folles poursuites. Sois présent, loin de tous soucis ou profits per­sonnels auxquels tu t’identifies, et ta vie ne se perdra plus dans la tragi-comédie de la grande illusion du moi. Tout poursuivant est un obsédé, un malade. La vie authentique ne veut rien, elle ne se laisse enfermer dans aucune définition, aucun mot ne lui convient.

Quelque dix jours après cette vigoureuse révé­lation, j’écrivais ceci : « Il y a des simplifications qui émeuvent, et le vertige nous enlace… Cela était donc si simple ? Comme la vie peut être paisible dans le drame de ce monde dominé par la peur… Je pense à celui qui disait jadis : « Je suis la vie ». Oui, c’est cela ! Que puis-je ajou­ter ? Peu importe si la balance oscille de haut en bas, de bas en haut. Peu importe si plus tard je dois seulement me souvenir de cet instant ; pourquoi voudrais-je mener le jeu ? Et « Déjà le rêve fraîchit » écrivait Rimbaud. Le souvenir ? C’est peut-être la « Chute de l’ange » ; eh bien, peu importe, que je tombe encore d’innombrables fois, au fond cela m’indiffère. Certes, jouir et souffrir est un jeu continu un peu semblable au fleuve d’Héraclite, mais l’esprit « ne survole-t-il pas les eaux » ? Ceci n’est toujours qu’une image. En réalité, je considère qu’il n’y a rien, que ce que nous appelons esprit, n’est toujours qu’un mot, qu’un substitut.

S’accrocher à une pensée, si juste soit-elle pour nous, c’est déjà se maintenir dans l’erreur. Ce n’est pas le mot qui défend l’intégrité, c’est l’in­terprétation sous-jacente que nous lui donnons dès que nous mesurons son impuissance. Aussi n’est-ce point au hasard que j’ai écrit : « J’eus l’illumination que l’illumination n’existait pas ». Pour un esprit étroit, attaché à la lettre, il y aura dans cette phrase une insupportable contradic­tion ; et pourtant, seul ce paradoxe pouvait expri­mer l’esprit de ce que je voulais dire. Le mot illu­mination est considéré ici selon deux modes : d’une part il est considéré par son affectivité, et d’autre part il s’en dégage.

En terminant ce livre, je puis dire qu’à plu­sieurs reprises j’ai senti que ma personne était nettement dépassée, bien que tout un champ d’expériences personnelles exigeât l’emploi fas­tidieux du pronom je, mais il fallait éviter toute hypocrisie. Ce dépassement rejoint l’état de rela­tion impersonnelle, ce texte s’est détaché de moi comme une feuille de son arbre, déjà il ne m’ap­partient plus. Regardons-le tout de même comme un simple signe d’un ami vivant à d’autres amis vivants ; que chacun accomplisse sa ronde com­me les étoiles au ciel, et nous savons bien que pour faire un ciel, il faut toutes les étoiles !…