Archaka : La naissance de Dieu


20 Aug 2014

(Extrait de Les temps pré-éternels. Édition Grasset 1985)

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Et d’abord, comment devenir cela même à quoi nous ne savons croire, cela, ce Dieu si différent de l’objet de nos cultes que c’est une fois de plus comme s’ Il n’existait pas ? Comment croire, en effet, à la vision de vérité puisqu’elle est inaccessible à notre pensée ? Qu’avons-nous, au fond, besoin de savoir avec des mots que Dieu est ceci ou cela, si nous ne Le vivons pas ? Qu’Il aliène librement Sa liberté sans pour autant cesser d’en jouir, est peut-être une suprême vérité, mais qui n’a aucun sens à nos yeux. Qu’en Son être immortel Il se serve éternellement de la Mort pour exister parallèlement dans le Temps, cela aussi nous échappe et ne peut que nous laisser indifférents. Nous ne pouvons croire en Dieu que si Sa démesure nous demeure encore mesurable. Si Sa grandeur est hors de notre portée, comment Lui vouer un culte ? Il peut être tout ce qu’à mots couverts les voyants et les sages nous disent, Il peut même être bien davantage, mais notre allégeance ne peut alors Lui revenir, nous ne pouvons nous prosterner que devant ce que nous distinguons, fût-ce confusément. Comment courber le front, en effet, devant ce qui, pour nous, n’existe pas ? Nous sommes des créatures terrestres et exigeons un Dieu qui soit d’abord terrestre. Que nous importe qu’Il soit le Seigneur des galaxies, s’il n’est d’abord le roi de notre ciel ? Et notre ciel est lui-même terrestre, c’estle ciel que nous voyons de notre Terre, et il n’en est pas d’autre pour nous.

Ainsi supputions-nous hier la vieillesse de la Terre : quelques milliers d’années, pensions-nous, qui depuis se sont changés en milliards d’années [1]. Assignant encore aujourd’hui au Divin des fonctions qui nous concernent seuls, répugnant à Le voir prendre soin des innombrables formes de conscience et de vie qui peuplent l’immensité cosmique, craintivement jaloux de notre statut d’êtres pensants, il faudra bien, quand même, que, demain, nous fassions éclater les limites dont nous bornons l’Infini et que nous sachions L’adorer non seulement dans toutes Ses représentations terrestres, mais dans la moindre de Ses effigies sidérales, non seulement dans ce qui, pour notre mentalité humaine, est Transcendance mais dans l’ineffable Absolu de l’univers entier. Il faudra bien que cet Un que chantent les mystiques et qui, par-delà le Bien et le Mal, leur fait retrouver leur Dieu en tout être et toute chose sur la Terre soit l’Un qui se retrouve en tout être et toute chose de l’Espace et du Temps. Aussi longtemps que nous n’en serons pas capables, aussi longtemps que, reconnaissant Dieu dans tout ce qui existe à présent sur la Terre, nous serons néanmoins incapables de Le reconnaître dans ce qui y a jadis existé et s’est éteint depuis des millions d’années, aussi longtemps que nous ne saurons voir Dieu dans le trilobite, lebrontosaure et le purgaturius [2], nous ne verrons pas vraiment Dieu. Aussi longtemps que nous ne saurons pas Le voir dans les expressions de la vie de Bételgeuse et d’Arcturus, nous ne verrons pas Dieu. Car Il est tout ce qui est ; hier et demain sont un pour Lui, ici et là sont un pour Lui, et il n’y a que Lui, Présence éternelle et éternel Présent.

Notre sentiment de l’univers doit être sans cesse approfondi. Tout doit concourir à nous ouvrir les yeux et à décrypter le poème cosmique. Toute parole prononcée non seulement par les sages qui perçoivent, mais aussi par les savants qui conçoivent doit nous être parole d’amour destinée à nous permettre de voir Dieu. Il y a autant de reconnaissance de la Divinité et de tendresse pour l’homme dans la découverte de la quatrième dimension que dans le Sermon sur la Montagne. Autant d’adulation de la beauté de Dieu. Autant de pressentiment d’un ordre supérieur à toutes nos imaginations, d’une harmonie plus juste et plus complète qu’en tous nos songes secrets. L’humanité du Christ est aussi celle d’Einstein, et le savant nous rend peut-être Dieu plus proche par la relativité, qui introduit le sens de l’Éternité dans l’univers matériel, que bien des figures nées de l’exemple christique.

Cependant, nous sommes encore loin de savoir vivre ce que révèle peu à peu la Science moderne. À peine pouvons-nous en saisir le sens en un éblouissant vertige. Comment pourrions-nous alors éprouver ce dont les grands mystiques ont l’expérience directe et qui dépasse les fragmentaires découvertes des chercheurs les plus audacieux ? Comment vivre que notre Père et nous sommes un, que nous sommes encore et pour jamais en notre Mère, que Dieu et le monde ne sont vraiment qu’un Être ?

Lent et quasi insensible est le travail qui se fait en nous par l’entremise des uns et des autres. Nous ne sommes toujours pas capables de nous détacher de nous-mêmes. Le monde se fait sans cesse plus vaste et plus profond, autour de nous, que nous considérons cependant d’un regard à peine changé. La Sagesse et la Science ont beau faire, nous vivons toujours dans un univers soumis à la Mort et à l’écoulement du Temps, un univers qui est né il y a peut-être quinze milliards d’années et qui mourra dans peut-être autant, un univers où nous sommes nés nous-mêmes et où nous mourrons aussi, où les instruments ne nous ont pas été fournis pour percevoir la Non-Mort et l’Éternité. Peut-être la Science et la Sagesse sont-elles justement en train de créer ces instruments en nous, mais nous n’en disposons pas encore ; et pour nous, tout continue d’apparaître et de disparaître et d’être séparé de Dieu.

Si nous ne sentions pas cette séparation, nous percevrions la présence de Dieu et connaîtrions que nous sommes un avec Lui. Tout le drame humain est dans cette tautologie. Les mystiques affirment, les hommes de science supposent l’existence d’un suprême Mystère qui, éternel, se déroule nécessairement en ce moment précis, nimbant et envahissant d’éternité tout notre univers apparemment périssable. Ce qui meurt est en vérité immortel, et la Mort n’existe pas [3]. Mais où sont alors les myriades de formes défuntes et d’êtres effacés ? Où sont les visages aimés que nos yeux ne contemplent plus et dont nos doigts ne touchent plus avec émerveillement la fleur de chair éclose en un sourire où nous était donné tout l’amour du monde ? Où sont les corps arrachés à notre étreinte, et les bras qui se refermaient sur nous pour nous bercer, nous porter, nous apaiser, nous donner encore et encore tout cet amour dont nous avions faim ? Où sont-ils, tous ces êtres aspirés par les bouches de la Mort et qu’on nous dit immortels ? Du meurtre perpétuel, il ne reste pas même trace. Hideuse mascarade ! Pour qui nous prenez-vous, savants et sages ? Cessez d’insulter à la Divinité que vous prétendez servir. Prêtres de la Vérité, ne voyez-vous donc pas que tout nous condamne au néant ? Où serez-vous demain ? Et nous ? Ah, cessez d’élever au-dessus de nous ces lampes qui, loin de nous éclairer, rendent notre nuit plus désespérante. Et laissez-nous, par pitié, nous éteindre sans mot parmi le silence imperturbable des étoiles.

Ne voyez-vous pas que nous avons quitté le sein de notre Mère, qu’à jamais notre Père et nous sommes deux, contrairement à ce que proclament votre sagesse et votre science ? Ne voyez-vous pas qu’Il nous a abandonnés ? Où donc est Son amour dans cet univers qu’il nous faut à chaque instant affronter en une lutte inégale ? Nos forces chétives contre les pouvoirs géants du cosmos, sinistre comédie ! Est-ce là l’amour d’un Père ? Livrerions-nous nos enfants aux fauves ? Lui n’hésite pas à nous enfermer dans les donjons d’un monde hanté de présences qui nous sucent le sang et visitent nos rêves pour les tourner en épouvante. Et vous voudriez que nous aimions ce Dieu-là qui va jusqu’à se servir de vous pour que s’accomplisse Son plan d’extermination ? Vos visions et vos espoirs seront demain tordus et contrefaits par les forces des ténèbres, et quiconque, parmi nous, voudra s’en servir mourra empoisonné.

Et vous voudriez que, sans révolte, nous tendions la nuque au joug de l’horreur universelle, puis à la hache de la Mort ? Vous voudriez que, couverts de chaînes, nous chantions la gloire de Celui qui nous maintient prisonniers, que nous n’existions que pour satisfaire la voracité d’un sphinx qui se moque de nous ? Croyez-vous donc que notre humanité consentira toujours à servir d’holocauste ? N’êtes-vous pas vous-mêmes la preuve que nous cherchons à nous évader de la géhenne atavique ? N’œuvrez-vous pas en notre nom à desceller les fers qui nous rivent à l’ignorance, à la peur et à la mort ? N’est-ce pas pour nous que, stylites de laboratoires ou grands renonçant visionnaires, vous cherchez inlassablement la clef, la pierre philosophale, l’arbre de vie, le graal, au prix de vos jours et au péril de votre raison ?

Or, vous dites parfois que Dieu existe et même que, seul, Il existe. Mais pour être des nôtres, vous savez bien quel effroi nous étrangle lorsqu’il nous arrive d’y penser. Vous savez bien que, pour nous, Dieu n’existe pas. Que nous croyions ou non en Lui n’y change rien. Il n’existe pas pour nous. Pour le croyant, Dieu n’a pas plus de réalité que pour l’athée. Ni l’un ni l’autre ne Le connaissent. L’un connaît sa religion, l’autre connaît son athéisme. C’est tout. Mais Dieu ! Dieu, qui Le connaît ? Vous ? Vous, les savants ? Vous, les sages ? Vous, les savants, ne faites que Le déduire quand vous parvenez à certaines limites de vos recherches. À moins que vous n’ayez, dès le départ, refusé de vous servir de tout argument ontologique. Vous les sages, alors ? Peut-être, si vos dires ont un sens. Mais pourquoi vous ? Pourquoi quelques privilégiés ? Pourquoi, face à l’immense plèbe humaine, cette restreinte aristocratie de la sagesse ? Cependant, votre amour pour nous est si pur et absolu, et nous devinons si bien les souffrances dont vous l’avez payé que nous n’osons poser la question qui nous brûle et nous dévore : pourquoi vous, et pas nous ?

Puis, vous mourez vous aussi, vous les chantres de l’immortalité. Et en processions, nous venons déposer vague après vague, comme un océan jamais las, les parfums et les fleurs de notre gratitude sur la grève inconnue où s’est échoué votre corps. Et nous retournons à la noria des jours obscurs où Dieu n’existe pas — n’existe pas, ou bien n’existe plus ? Oh, ce silence qui répond nos actes, cet angoissant silence auquel se heurtent nos questions ! Petit à petit, l’idée germe en nous, et nous pensons y voir plus clair. Désespérante lumière noire ! Que voyons-nous, pris aux rets de notre pensée ? Nous qui mourrons demain, que voyons-nous qui ne soit la mort de Dieu Lui-même ? Partout, la Mort. Devant nous, la nôtre. Derrière nous, la Sienne. Mais ce n’est plus la mort de Dieu sur l’échafaud de la Révolution. C’est une mort immense et mystérieuse, car nous croyons comprendre que Dieu est mort en créant le monde. La Nuit chuchote à notre oreille apeurée des phrases que nous voudrions ne pas entendre et qui nous font gémir. Est-ce donc cela que nous comprenons : que Dieu s’est annulé en créant le monde et qu’il n’est pas de remède ? Est-ce cela, l’image qui nous hante et que, sans fin, nous tentons de chasser ? Est-il donc vrai, ô Dieu, que Tu sois mort depuis toujours et que nous soyons destinés à ne jamais Te voir ni Te connaître ?

Ultime question, source de notre angoisse, cancer rongeant le monde. Malgré les paroles des sages, notre lamento se poursuit. Inguérissable est notre mal. Notre mort n’est rien ; mais celle de Dieu, comment la supporter, qui rend à jamais vaine toute vie, la nôtre et celle de l’univers ? Or, si l’on y regarde bien, rien n’est plus évident que cette mort de Dieu qu’incrédules et stupéfaits nous déchiffrons depuis notre naissance et qui date donc d’avant notre naissance, qui date même, comprenons-nous, d’avant la naissance du monde, ou plutôt coïncide avec elle. Sans quoi, nous percevrions, ici ou là dans le cosmos, des souvenirs vertigineux de Son passage, des traces mirifiques, des signes éblouissants qui inscriraient dans la pâmoison de la Nuit la preuve qu’a existé quelque part, qu’existe peut-être encore le Créateur disparu. Mais rien de tel. Et si la Nuit nous parle, ses paroles nous torturent et nous saoulent, auxquelles nous ne savons si nous devons croire. Tout n’est-il pas mensonge, ici-bas, et magie meurtrière ? Et les phrases résonnent, résonnent en nous, insaisissables et obsédantes, qui nous empêchent de percevoir la vérité. Tout s’inverse en notre conscience, et nous nous croyons coupables d’un terrible crime cosmique. Nous, purs enfants nouveau-nés de la Terre ! De quoi serions-nous coupables ? Les voix nocturnes insistent en notre cœur et l’hypnotisent, comme voulant notre fin. Ô Dieu, si seulement Tu pouvais prouver que Tu existes ! Nous ne faisons que Te rêver. Hypothèse inutile ou clairvoyance ? Il est tout aussi fou de Te nier que de T’affirmer. A nos cantiques et à nos apostasies, ne sera-t-il donc jamais répondu ? Et cependant, il y a ces voix, en nous, qui clabaudent et avilissent. Mais d’où viennent-elles ? Et comment leur permets-Tu de retentir si Tu existes vraiment ? Qui donc murmure en nous contre Toi, alors que Tu es parfait, et qui donc murmure que nous sommes pécheurs, alors que, pour Toi, tout est parfait ? Qui donc nous sépare de Toi qui, pourtant, ne nous chasses pas de Ta vue puisque nous sommes toujours là ? Ou bien es-Tu aveugle et ne nous vois-Tu pas ? Qui donc mêle en nous confiance et crainte et nous accuse, tantôt nous faisant croire que Tu ne veux plus de nous et que Tu vas nous punir et tantôt nous inspirant de T’imaginer mort, ou absent, ou irréel ?

Mais rien ne nous répond jamais, comme si nous n’avions même rien demandé, ou que nos questions fussent jugées trop futiles. Comment, alors, ne considérerions-nous pas la vaine dérive du monde comme une arène où nous devons vaincre en nous affirmant contre tout ce qui existe ? La révolte est notre seul espoir. Comme nos pères et plus qu’eux, nous nous cabrons devant la servitude. Et nous enseignons à nos enfants une plus grande intolérance. Appartenir à cet univers et consentir à ses lois inexorables, ou bien le dompter comme une folle bête d’apocalypse — notre choix est fait : nous dominerons ce qui cherche à nous briser, nous abattrons les idoles et incendierons les temples au nom de la Liberté, notre seul Dieu.

Le temps passe, générations, siècles et millénaires ne faisant qu’envenimer nos plaies, que rendre plus ardente notre insoumission et plus ardent aussi, peut-être, notre délire. Où est l’issue, ô fièvre de la vie ? Cloués à nos couches procustéennes, nous nous débattons contre les tenailles qui, sans fin, nous supplicient. Qu’on nous mutile davantage. Qu’on nous crève les yeux, qu’on nous arrache la langue. On ne pourra nous enlever nos rêves de liberté.

Nous n’existons qu’ainsi, en nous soulevant contre le monde et en divorçant d’avec lui. Grandis, détruis, ravage, ô race humaine. Que périsse ce qui nous attelle à l’Espace et au Temps et nous enchaîne à la Terre. Que les flots ivres de notre violence déferlent et brisent les murs d’airain qui nous enferment. Les animaux et les plantes, la poussière et les pierres, les planètes et les étoiles, tout obéit, mais nous n’obéirons pas. Nous voulons être libres, commander à l’univers, nous égaler à ce qui nous a créés, le dépasser ou à jamais le renier.

Étrange et triste idée que la nôtre, où le désir de liberté se repaît d’effroi autant que de défi et où, d’avance condamnés à mourir, nous nous imaginons que c’est pour nous châtier nous ne savons de quoi et que d’autres châtiments nous attendent encore au-delà. Car, après tout, en le châtiment, même immérité, nous croyons tenir la preuve de l’existence de Dieu, qui, diaboliquement peut-être mais irrécusablement, expliquerait le monde.

Mais il n’y a pas de châtiment. Dans l’immense opéra cosmique, tout se justifie, et ce que nous appelons nos erreurs concourt à la perfection de l’ensemble. Le monde entier progresse. L’univers immesurable est un unique corps dont les myriades de cellules ne peuvent être dissociées. Il ne peut dès lors y avoir de jugement de l’homme, car il n’y aura pas de jugement de l’univers aux milliards d’étoiles. Il n’y aura ni châtiment ni récompense : simplement la floraison de plus en plus radieuse d’une chose semée au commencement du Temps et qui, secrètement, bouge en nous et dans l’univers.

Nul témoin ne nous épie, nul tabellion n’enregistre nos fautes, nul juge ne s’apprête à nous condamner, nul bourreau à nous exécuter. Nous sommes seuls, c’est vrai, nous avons raison de le sentir, nous sommes seuls et comme abandonnés à nous-mêmes. Mais ce n’est pas parce que Dieu n’existe pas. Nous sommes seuls parce que nous sommes Dieu Lui-même et qu’il n’y a que Dieu. Et tout ce que nous faisons à l’aveuglette est croissance vers notre état originel et ultime. Rien ne nous attend que Dieu. Rien ne peut nous advenir que notre épanouissement et notre fusion en la Divinité. Notre sentiment de solitude et de séparation vient uniquement de cela : nous sommes le Dieu amnésique qui tire de Soi un à un les emblèmes de Sa mémoire et, sans y rien comprendre, les ajuste et y lit Son contraire. Et cependant, grandit en Lui — grandit en nous le double de soleil qui connaît et qui voit et, demain, dira tout.

Oui, nous sommes seuls. Oui, nous sommes séparés de tout. Oui, nous sommes abandonnés à nous-mêmes, et rien n’interviendra pour nous sauver, car nous sommes Celui qui grandit sans savoir et dont les gestes, comme une guirlande enlaçant l’Espace et le Temps, doivent s’ouvrir sur l’Éternel. Rien, rien ne nous dira jamais que nous avons tort ou que nous avons raison, car notre vie, en vérité, s’écoule en dehors de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas. Quoi que nous fassions, le mal le plus atroce ou le bien le plus haut, c’est cela, et rien d’autre, qui doit être fait pour que croisse ce qui se forme en ce moment en nous et que, demain, prenant nos traits et effaçant le monde, apparaisse le visage d’amour de la Divinité. La création n’a pas d’autre but que de manifester ce qui la manifeste. Peu importe le nom que l’on donne à ce Pouvoir qui se rit de tout et se rêve d’univers en univers. Devant la Nuit qui nous parait déserte, devant le Silence qui répond à nos questions, il nous faut consentir à la vérité : Celui que, partout, nous cherchons sans Le trouver nulle part n’est autre que nous, que notre être secret en gestation derrière le voile de l’immensité. Car bien loin d’être mort, Dieu n’est pas encore né.

Une fois pour toutes, il nous faut alors choisir d’être Dieu au lieu de gémir sur notre condition, son effroyable absurdité et l’abstruse perversion des moyens qui nous sont octroyés pour nous y soustraire ou la transcender. Il nous faut délivrer le tombeau intérieur où nous avons enseveli la Divinité que nous sommes, rouler la pierre qui en bouche l’entrée et contempler le gisant de lumière qui attend, les yeux clos sur le songe cosmique et les lèvres souriant à l’éternité. Que se lève le Dieu qui est en nous, qu’Il sorte du sommeil sépulcral où nous Le maintenons, qu’Il nous emplisse de Sa splendeur et nous dissolve afin que nous ne soyons plus que Lui. Lui, notre Amant, notre mystère, notre Tout.

Pouvons-nous hésiter ? Et pourtant, les questions se pressent encore, que nous trouvons justes et nécessaires. Mais les guerres ? demandons-nous. Les luttes des partis et des classes ? Qu’y pouvons-nous si les états nous utilisent pour célébrer des génocides ? Comment pourrions-nous un seul instant « choisir d’être Dieu » quand il nous faut accepter d’autres idéaux et quand leur accomplissement ou leur mise en échec signifie la mort de ceux que nous aimons, la disparition de notre race et la fin du monde ? Tant de panacées nous ont été promises et, voyez, l’innocence a été massacrée et l’énergie assassinée. Nous ne voulons plus rien. Qu’obéir sans questionner. Ou que jouir. Ou que maudire. Mais assez de ces ersatz de la Divinité ! Leurs noms, Liberté, Concorde, Fraternité, Amour, suffisent à nous donner la nausée aujourd’hui. Dieu, les pères des peuples, les rois, les patrons, que tous disparaissent à jamais. Que la Terre rejette son torturant caparaçon de cités, de bunkers et d’usines, qu’elle redevienne notre bonne mère tendre et rieuse, toute couverte de fleurs, ou qu’elle périsse sous les bombes.

Faut-il vraiment que l’énorme labeur de notre Terre aboutisse à cette rage impuissante, à cette déréliction nocturne ? Ce qui était patient miracle de ses milliards d’années doit-il en nous se transformer en poison et en lèpre ? Que ne voyons-nous les étapes de beauté qu’elle a une à une traversées afin de nous donner le jour et que nous soyons actuellement sa beauté la plus haute. Que ne voyons-nous le lent, l’humble et minutieux déploiement des choses hors de son sein. Que ne pouvons-nous percevoir le milliard d’années où elle sut attendre, planète de pierre habitée par le feu, avant de délivrer la vie dont elle était grosse, Car, pendant cinq cents millions d’années, elle ne fut que roches, volcans, laves et cendres — noces du Feu et de la Nuit. Puis, la vie descendit sur elle et, en elle, réveilla la vie au bout de cinq cents autres millions d’années. Alors, ô patience incroyable des astres, elle se mit à bercer dans les eaux répandues à sa surface les premiers germes de la vie. Et des millions d’années s’écoulèrent encore. Plus de trois mille millions d’années s’écoulèrent avant que la Vie ne conquît la terre ferme, y préparant notre berceau.

Nous savons bien pourtant que, de ce chant souverain, nous sommes actuellement les dernières notes. Mais il est vrai que notre science est neuve et n’a pu nous imprégner entièrement. Trop d’anciennes notions, trop de vieilles traditions nous ankylosent. C’est donc cela qu’il nous faut apprendre aujourd’hui : à poser sur notre Terre non plus un regard conquérant ou romantique, mais des yeux qui, fouillant la Nuit des Temps, remontent jusqu’au plus lointain passé et voient le formidable et placide cheminement de l’évolution. Il nous faut apprendre à contempler le corps de notre planète enserré dans d’épaisses bandelettes de nuages qui ne laissaient pas passer la lumière solaire et à voir partout l’eau et la pierre en un morne désert noir. Pas d’azur ni de soleil, pas d’arbres ni de fleurs, seulement l’eau et la pierre encloses dans les ténèbres. Puis, au gré des millions d’années, les nuages se desserrant, la lumière les traversant, il nous faut apprendre à suivre la vie en son mouvement à peine perceptible qui envahit la pierre et l’adoucit. Il nous faut apprendre à rêver sur la naissance des premières plantes terrestres, sur l’éploiement des forêts et sur la douceur de l’herbe après avoir décelé la fantomatique manifestation des premiers organismes dans les eaux-mères puis sur le sol hostile, leur prolifération attendrissant le roc et le changeant peu à peu en argile. Il nous faut comprendre cette extase créatrice s’orchestrant comme une géante symphonie, diversifiant ses thèmes, les regroupant et les faisant culminer en des envols d’oiseaux, tout en poursuivant en un occulte contrepoint l’élaboration de son chef-d’œuvre auquel tout remettre plus tard et tout dédier, cet être qui regarde et sourit et n’est autre que nous.

Nous sommes le fruit d’une très grande patience qui donne envie de s’agenouiller de gratitude et d’émerveillement. Ne pouvons-nous donc distinguer la beauté de cette métamorphose qui couvrit l’immensité du temps ? Ne pouvons-nous regarder avec des yeux d’enfants le déroulement des âges qu’il fallut pour redresser l’épine dorsale d’un être aujourd’hui oublié et mettre en place les os qui devaient devenir ceux des jambes et pour modeler la forme du crâne de manière que pût s’y enchâsser le délicat instrument de cette pensée qui nous distingue du reste de la création terrestre ? Ne pouvons-nous percevoir le fleuve ininterrompu des espèces dont nous sommes l’apothéose ? Ne pouvons-nous comprendre que le mouvement commencé avec le premier homme se prolonge en nous, que c’est un seul et même mouvement et qu’il n’est pas fini ?

Combien de milliers d’années nous séparent encore de notre perfection, de l’accomplissement du songe qui nous hante ? Combien de millénaires a-t-il fallu pour qu’à des yeux terrestres il soit possible de voir le ciel ? Combien en faudra-t-il pour qu’il nous soit donné de voir qu’en vérité tout est Dieu ? Un jour viendra où notre espèce semblera aussi rudimentaire, aussi naine et aveugle en sa beauté même que les animaux nous paraissent, à nous, inférieurs. Nos plus grands exploits, nos découvertes et nos suprêmes travaux, ceux d’hier et ceux de demain, ne seront plus alors que poussière veloutant les voies évanouies de notre passé. Un autre chemin s’ouvrira, couronné d’autres gloires. Un autre soleil luira, embrassant l’univers. Et Dieu resplendira.

Avec le temps, qui peu à peu tarira, nous cesserons de voir l’univers. Et à la place, nous verrons Dieu. Sans quitter l’espace matériel, nous verrons Dieu là où, aujourd’hui, nous voyons l’univers. Car l’univers est seulement la façon dont l’homme perçoit Dieu. Et cette façon sera dépassée. Il y aura un moment où, spontanément, nos yeux commenceront de voir autre chose, de distinguer des vibrations, de percevoir des couleurs, de pénétrer en des dimensions dont nous n’avons pas idée ; un moment où les formes changeront d’aspect, où ce que nous voyons aujourd’hui prendra vraiment pour nous une autre apparence, plus secrète et plus vraie ; où ce que nous appelons l’homme, le monde, l’Espace, le Temps sera entièrement différent. De nouveaux sens s’épanouiront en nous. Une nouvelle conscience s’emparera de notre être et nous transformera en océans d’amour. Au milieu de ce qui nous est familier, nous serons saisis par l’inimaginable [4]. Cela s’imposera, se retirera, reviendra, demeurera, se retirera encore, jusqu’à devenir notre mode d’être.

Un jour viendra tout doucement où, sans que nul s’en avise, les rues des villes commenceront de s’emplir d’hommes conscients de Dieu, d’hommes unis à Lui dans leur conscience. Ils sembleront faire la même chose que les autres, vaquer aux mêmes tâches et goûter les mêmes plaisirs, et pourtant ils seront différents. Ils connaîtront l’inaliénable et muette extase des sages d’autrefois qui vivaient dans les forêts, les cavernes et les déserts, et même cette extase où tout s’illumine sera en eux plus grande qu’elle ne le fut jamais, mais ils vivront parmi les hommes, mêlant au fleuve humain l’onde neuve d’une race à venir. On croira être en présence d’un ouvrier, d’un artiste, d’un politicien, d’un savant, et l’on sera en réalité en présence de Dieu, car ces hommes, extérieurement semblables aux autres, seront consciemment habités par Dieu [5]. Sans qu’on y prenne garde, de nouvelles notions se répandront, de nouvelles manières de considérer le monde et de le gouverner s’introduiront, de nouvelles formes d’art ouvriront en nous des portes encore scellées et, avec une lenteur irrésistible, nous imprégnant sans rien omettre, l’immense marée de Dieu nous bercera de son envoûtante psalmodie intérieure et nous recomposera.

[1] On a cru jusqu’au dix-huitième siècle que la Terre n’avait que six mille ans. On suppose aujourd’hui qu’elle a quatre milliards et demi d’années.

[2] Le trilobite, ancêtre du crabe, fut le premier maître des océans ; le brontosaure appartient à l’ordre des dinosaures, qui régnèrent sur la terre pendant une centaine de millions d’années pour s’éteindre il y a environ cent autres millions d’années ; le purgaturius, sorte de rat ou d’écureuil qui vivait il y a soixante-dix millions d’années, est le plus ancien primate connu actuellement et donc, pour l’heure, notre premier ancêtre.

[3] « En fait, il n’y a pas de mort. » La Mère, Education.

[4] « Les actes ordinaires s’illumineront du rayon de l’Esprit. » Sri Aurobindo, Savitri, Livre XI, chant I.

[5] « De simples hommes deviendront des êtres spirituels, Et verront l’éveil de la divinité muette. » (ibid)


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