Dominique Casterman : La spiritualité humaine


03 Feb 2016

Selon la métaphysique traditionnelle, porteuse du patrimoine de sagesse immémoriale de l’humanité, l’être humain peut au terme d’un ‘‘long voyage’’ intérieur s’éveiller à l’ultime réalité : c’est l’homme réalisé, le ‘‘libéré vivant’’ dont nous parlent les grandes traditions spirituelles.

Libéré de quoi ? Simplement de la croyance d’être prioritairement une entité séparée, limitée et identifiée au corps-mental avec ses désirs, ses peurs, ses satisfactions, ses pensées, etc. Dans cet affranchissement, toutes les contradictions intérieures s’affaiblissent, la prison de l’ignorance commence à se fissurer, et l’être qui vit cela est sur le chemin de l’acceptation de la totalité de sa vie intérieure. Dans l’éveil à la réalité informelle de son être, en présence de la Conscience intemporelle, l’être humain subit de moins en moins le jeu contradictoire de l’affectivité et de la raison. Celles-ci sont simplifiées à leur fonction informative en vue d’assurer pratiquement l’existence formelle dans le monde relatif. Seul le Soi profond, la Conscience Présence est libre ; tout ce qui existe et tout ce qui se passe dans l’existence est soumis à la loi d’interconditionnement. Il n’est rien qui soit dans l’existence qui puisse être totalement libre car nous n’avons qu’une seule liberté, celle de comprendre afin de nous libérer de la prison de l’ignorance du rêve de la ‘‘condition séparée’’.

L’être humain – entièrement conditionné par le moi superficiel, par la croyance en une entité séparée avec ses désirs, ses peurs et ses pensées fondées sur le conditionnement de la dualité –, à un mode de vie ancré solidement sur un fonctionnement partial et égotiste. Il est dès lors dans l’incapacité d’intégrer d’une façon cohérente toutes les variations d’une vie intérieure tantôt perturbée ou enjouée par les rencontres avec les conditions extérieures. Cet humain ‘‘inachevé’’ voit son moi superficiel comme la vérité absolue, il refuse en bloc tout ce qui contrarie le ‘‘je suis moi’’ ; et, enfermé dans la prison de l’ignorance, l’accès à la Conscience universelle est indéfiniment repoussé. Dans cette situation qui concerne la presque totalité du genre humain, l’affectivité et la raison sont isolées de leur vrai centre intégrateur. Soumises aux diktats du moi superficiel, ces deux fonctions entretiennent le plus souvent des rapports conflictuels. Nous subissons les règles de jeu du conditionnement dualiste, car l’unité intérieure procède d’une instance supérieure : la Conscience universelle. C’est donc par défaut d’intégration, et par soumission au moi superficiel que nous vivons dans un état conflictuel où les forces qui habitent le moi existentiel s’affrontent dans l’incohérence, dans l’incompréhension et, par-dessus tout, dans la peur de la mort.

Une observation attentive du développement psychologique de l’enfant montre que, dans les premiers temps de son existence, il est exclusivement conscient de perceptions végétatives tels que la faim, la soif, le besoin de chaleur, de sommeil, etc. Ensuite, à l’attention portée aux messages endogènes se joignent des perceptions tournées vers le monde extérieur. Il se perçoit lui-même, il observe son corps en mouvement et progressivement, une image intériorisée du corps va prendre forme, c’est le schéma corporel. Celui-ci est, en quelque sorte, la vraie présence de soi-même dans le cerveau correspondant à la représentation cérébrale du corps. D’où l’importance que l’enfant soit, dans les premières années de son existence, confronté à la diversité constamment variable des circonstances extérieures. La notion de schéma corporel est intimement liée à une multitude d’informations sensorielles ; elle s’édifie au cours de la jeune enfance et repose sur des expériences motrices spontanées par lesquelles l’enfant apprend à distinguer le corps du milieu environnant. C’est aussi la naissance du moi existentiel, c’est-à-dire de la conscience qu’il existe des choses distinctes de lui-même. La notion de schéma corporel est donc inséparable de la conscience primaire de soi, elle conditionne l’adaptation relativement adéquate aux circonstances extérieures. Cette adaptation, d’abord corporelle devient, par la suite, psychologique avec, à la clé, une image de soi fondée sur le regard des autres : c’est le début de l’amour-propre. Le moment est arrivé où l’enfant, qui vivait comme s’il était le principe de toute chose, remarque qu’il existe des choses en dehors de lui, parfois avec lui mais aussi contre lui. Dans ce dernier cas, il prend conscience que le monde extérieur peut être un obstacle douloureux qu’il veut rejeter ; et plus tard encore, tout ce qu’il veut rejeter sera mémorisé et étiqueté comme étant le non-moi. On ne sait pas comment le très jeune enfant vit l’épreuve pénible du non-moi ; ce qui paraît à nos yeux une futilité peut être vécu par lui comme une négation totale de son être ; il n’est donc peut-être pas exclu de penser qu’au contact de l’adversité douloureuse de son entourage, il est mis en présence, sur le plan de l’émotion, d’un danger qu’il ne peut encore intégrer dans sa jeune conscience.

Le jeune enfant refuse automatiquement tout ce qui ne lui est pas directement bénéfique ; il est soumis inconditionnellement à sa partialité affective, tout procède chez lui du ‘‘principe de plaisir’’. C’est bien plus tard (vers sept ou huit ans) qu’une certaine forme d’intelligence impartiale fera doucement son apparition. Dans certaines circonstances, il pourra concevoir un bien différent que celui qu’il conçoit pour lui-même dans sa relation avec le non-moi. C’est aussi pendant cette période que le ‘‘principe de réalité’’ vient progressivement équilibrer le ‘‘principe de plaisir’’. Mais lorsque cette forme d’intelligence que nous avons nommée impartiale apparaît, la perception partiale du moi, par son antériorité chronologique, est déjà fortement structurée et les deux systèmes de pensée se contrarient mutuellement.

Nous sommes bâtis différemment, tant du point de vue physique que psychique, et cela impliquera une structure de caractère propre à chaque personne. Sans parler des circonstances de la vie qui guideront, stabiliseront, amplifieront ou réduiront nos aptitudes propres. On trouve donc des individus chez qui les perceptions de l’abstrait et du général sont très faibles ; ils vivent et pensent dans un modèle solidement structuré sur des plans matériels et particuliers ; ils ramènent tout à eux-mêmes, à leur partialité égocentrée caractérisée par une volonté de pouvoir temporel. D’autre part, les individus chez qui les perceptions de l’abstrait et du général sont plus évidentes développent des pensées et actions à orientation universelle. Mais cela ne suffit pas à nous faire sortir de la prison de l’ignorance du moi superficiel. À ce stade nous sommes encore prisonniers du désir qu’a le moi de s’étendre à la totalité tout en restant conscient de lui en tant que distinct. Cet objectif est évidemment impossible, comment le moi qui s’affirme dans la durée pourrait vivre sur la ‘‘tête d’épingle’’ d’un présent éternel ? Le moi ne peut jamais triompher, absolument et instantanément, du non-moi ; car c’est le moi lui-même qui conditionne et entretient l’illusion de la séparation, la croyance en une entité séparée. Tout désir d’universalisation de soi renforce subtilement les conditions de captivité liées au processus du moi. L’individu n’étant pas libéré du moi superficiel, mais ayant pris conscience de son aspect illusoire, essaie de devenir ‘‘raisonnable’’, ‘‘bon philosophe’’ ; il se plie aux conditions limitantes de l’existence. Mais la partie partiale de l’être humain, celle qui s’est imposée dans les premières années de l’existence, ne peut accepter passivement cette forme de sacrifice devant les conditions douloureuses du destin. Dans le cas contraire, on peut présumer que le ‘‘bon philosophe’’ parvient à ses fins en créant mentalement un monde au sein duquel il est cette fois l’unique principe moteur. Cet homme refuse l’échec devant le non-moi et compense ce refus en s’enfonçant plus encore dans son monde illusoire. Le refus de l’échec est la preuve même qu’il n’accepte pas les conditions forcément limitées du moi superficiel ; il n’a pas encore compris à quel point il était l’otage de la croyance d’être une entité séparée.

Mais à partir d’ici, nous pouvons envisager que l’être humain, en devenant progressivement conscient de son état de captivité dans la prison de l’ignorance, crée des brèches dans les cloisons qui l’entourent pour laisser entrer la lumière de l’être essentiel. Du point de vue psychologique, les individus qui développent un équilibre entre les impératifs individuels et universels vivent concrètement, dans leur quotidien et leur conscience, la dualité de l’être et du paraître, du petit moi (avec ses intérêts particuliers) confronté au cosmos (le sens de la totalité). Cette prise de conscience fondamentale peut être pour certains d’entre nous l’éveil à une autre dimension d’ordre spirituel transcendant les conditionnements du mental dualiste. À partir de cet instant nous éprouvons l’appel de l’être profond, de la Conscience Présence et nous pressentons la possibilité, pour la conscience incarnée, d’être éclairée par la réalité ultime. L’illusion, c’est-à-dire l’apparence éphémère des êtres et des choses, régresse devant l’appel de plus en plus irrésistible de l’Immuable en nous, en toute chose et au-delà de tout. Si inlassablement nous répondons à l’appel de l’être essentiel, immanquablement un ordre prioritaire s’établira : la conscience illusoirement individualisée procède de la Conscience universelle. Toutes les images, toutes les idées, toutes les sensations, toutes les émotions à propos de l’univers, des autres et de nous-mêmes sont constamment changeantes, elles découlent des conditionnements du mental dualiste. Mais la Conscience universelle est immuable, tandis que nos perceptions vont et viennent constamment. Tant que nous sommes identifiés aux images, aux idées, aux émotions, etc., nous demeurons captifs de l’ignorance qu’en réalité nous sommes prioritairement la Conscience universelle. Lorsque nous comprenons que les objets de nos perceptions sont secondaires et dérivés, nous prenons conscience de ce qui est éternellement présent, de l’être absolu dont nous sommes tous une émanation passagère. Nos existences individuelles ne sont pas séparées de l’être absolu d’où la possibilité pour l’être humain de découvrir le Moi véritable ; cette découverte procède d’une aspiration profonde et soutenue jusqu’à ce que le but soit atteint. Une des choses les plus difficiles dès que nous sommes appelés par le Moi véritable, c’est probablement d’entretenir avec force et confiance cette aspiration spirituelle dans un monde focalisé sur les progrès matériels.

Une société fondée sur la production et la consommation n’est pas propice à la spiritualité humaine et au développement d’un état d’esprit favorable à une réduction des hostilités des tous ordres qui caractérisent notre époque. Cependant, la compréhension théorique que nous vivons dans la prison de l’ignorance peut progressivement se transformer en connaissance vécue de ce qui fait obstacle à l’humilité véritable, c’est-à-dire l’acceptation inconditionnelle de ce que le zen appelle la ‘‘nature propre’’. Tout continuera à fonctionner, mais tellement mieux dans cette condition de quiétude intérieure dépourvue de l’arrogance et de l’insuffisance d’être un moi séparé. Le travail peut durer un jour, dix ans ou toute une vie, mais peu importe dès que nous avons compris qu’au-delà de l’apparence éphémère des êtres et des choses, il y a l’Inconnu d’où rayonne la multiplicité phénoménale ; et que cet Inconnu, bien que nous ne puissions le connaître, nous pouvons le vivre puisqu’on fond, nous sommes Cela.

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Auteur essayiste et chercheur autodidacte, mes premiers écrits, qui datent de presque 30 ans, furent d’emblée une tentative en vue d’indiquer une complémentarité possible entre science et spiritualité, sans perdre de vue les conditionnements à la base des comportements de l’être humain. L’objectif étant d’entrevoir l’avènement possible d’un nouvel humanisme débarrassé, progressivement, des habitudes de penser selon les seules règles du dualisme.

Donner une vue d’ensemble ne va pas sans difficulté car il s’agit de tirer la substance d’un certain nombre de disciplines de façon à aboutir à un système cohérent et utile d’où émerge l’idée d’une unité fondamentale.

La réflexion sur les relations entre science et spiritualité est un domaine très évolutif. Tandis que le comportement humain est complexe, imprévisible, conflictuel et égotiste mais, heureusement, améliorable. Je reste convaincu, avec la même foi qu’il y a 30 ans, qu’une approche complémentaire entre raison et intuition, entre physique et métaphysique, voire entre science et mystique, se renforcera dans le futur, et projettera quelques lumières nouvelles sur notre condition humaine.

Les développements récents des sciences, y compris les sciences humaines, n’indiquent rien qui soit, à mon sens, en contradiction avec une vision globale de la nature de la réalité.

Très tôt dans la vie, je me suis intéressé aux questions fondamentales que l’existence pose à la Conscience humaine en proie à l’incertitude, ainsi qu’à la nature de la réalité. Ma première rencontre avec Robert Linssen date de 1975. Il m’initie à une vision globale de l’univers et à l’idée d’une unité fondamentale présente et agissante à la base de toute chose. Depuis lors, j’approche quotidiennement les philosophies et disciplines spirituelles non-dualistes confrontées aux modèles scientifiques éprouvés par des décennies de recherches. L’objectif est d’intégrer, autant que possible, en une seule vision, l’Homme, l’Esprit et la Matière.