François Durand Gasselin o.s.b. : Le cœur écoute


28 Dec 2013

(Revue Itinérance. No 1. Mai 1986)

La raison et l’intelligence… peuvent devenir la source de toutes les œuvres. Mais il faut retourner vers votre cœur et prendre en mains votre corps. Alors, ne désespérez pas d’y trouver des trésors…

Guerric d’Igny

Au tout début de son règne, Salomon fit cette prière : « Sei­gneur, c’est toi qui fais régner ton serviteur à la place de David mon père, moi qui ne suis qu’un tout jeune homme. Il te faudra donner à ton servi­teur un cœur qui comprenne, pour gouverner ton peuple et discerner le bien du mal. » (I.R. 3,7-9)

Le cœur, lieu d’intelligence

Un cœur qui comprenne… Lorsqu’on est roi et qu’il s’agit de gouverner, il ne suffit pas d’être ‘compréhensif’ au sens habituel de ce mot. L’intelli­gence que Salomon demande est celle qui permet de faire régner le droit et la justice. Ceux qui connaissent la Bible connaissent aussi le fameux ju­gement de Salomon. Pourtant, cette intelligence vient du cœur.

Cette citation biblique pour­rait être appuyée par bien d’autres dans l’Ancien et le Nouveau Testament. Elle de­vrait faire tomber les appré­hensions que certains éprou­vent devant la seule expres­sion de « voie du cœur ». Appré­hensions légitimes : l’imagerie douteuse qui a accompagné la dévotion catholique au Sacré Cœur et un certain déborde­ment affectif lié aux expres­sions d’un charismatisme plus récent, ont de quoi mettre en garde contre une référence au cœur pour désigner une voie spirituelle.

Il faut d’ailleurs ajouter que, d’une manière plus fondamen­tale et qui a ses lettres de no­blesse philosophique, la tradi­tion occidentale est prise dans les contradictions qui se sont installées entre le cœur et la raison. Mais, en langage biblique, dire que l’on comprend avec le cœur, ce n’est nullement met­tre en avant l’idée d’une intel­ligence qui serait sentimen­tale. Et cela nous invite à révi­ser une position qui peut être faite de beaucoup de réti­cences.

À vrai dire, il ne semble pas que l’expression de « voie du cœur » puisse être consacrée à la désignation d’un mouve­ment spirituel particulier qui risquerait aussi d’être margi­nal. Au contraire, elle peut ra­mener les chrétiens, toutes confessions réunies, à leur ori­gine commune : la révélation biblique. La Bible, c’est déjà un peu l’Orient. Et l’Orient, sans nier les valeurs de l’occident mais en leur permettant de s’affiner pour parvenir à leur propre vérité, peut nous aider à équilibrer dialectiquement, dans une attitude juste, l’exer­cice du sentiment et celui de l’intellect. L’un et l’autre, en ef­fet, ne sont en vérité ce qu’ils sont que dans la rencontre où, mutuellement, ils se fécon­dent. L’intelligence ainsi re­jointe est alors celle du cœur, non pas celle des « intellec­tuels » mais des « sages ».

Je te ferai revenir à toi-même pour te faire trouver à l’intime de ton être ce que tu cherches au dehors.

(moine inconnu du 13e siècle)
Cité par André Louf dans « Seigneur, apprends nous à prier« , éditions Foyer Notre-Dame, Bruxelles, 1973.

Lieu d’intelligence, lieu d’éveil

Mais comment le cœur est-il, pour les auteurs bibliques, lieu d’intelligence ou de sagesse ? Une autre citation de l’Écriture, empruntée cette fois au Cantique des Cantiques (5,2), indique la voie de la réponse : « je dors mais mon cœur veille ».

On peut regretter que les tra­ducteurs actuels (ceux de la TOB par exemple) aient pris le parti de traduire platement : « je dormais mais je m’éveille ». Mais on peut également en ti­rer un enseignement : lorsque nous disons « je », la Bible dit « mon cœur ». Lorsqu’elle parle du cœur, la Bible ne renvoie pas à quelque partie de nous-même, mais à la totalité, à la personne. Et que fait cette per­sonne ? Elle s’éveille.

Par rapport au « moi », plus ou moins superficiel, plus ou moins prisonnier des pro­blèmes faussement urgents, plus ou moins aveuglé par la brume des impressions, le cœur est le lieu de la profon­deur, de la liberté et de la luci­dité. Là, on ne se trouve plus en situation de sommeil ni de rêve : on a les yeux véritable­ment ouverts. Il est tout à fait traditionnel de penser la conversion comme un passage du sommeil à l’éveil. Il est équivalent de dire qu’il s’agit de rejoindre son propre cœur.

Parle, Seigneur, au cœur de ton serviteur, pour que ton serviteur te parle.

(Guigue II le Chartreux, 2° méditation)
Cité par André Louf

Lieu d’éveil, lieu d’écoute

Il s’agit pourtant moins, dans la tradition biblique, d’ouvrir l’œil que d’ouvrir l’oreille. Plu­tôt qu’y voir clair, comprendre, c’est écouter, entendre, comme le signale d’ailleurs ce vieux mot qui n’a plus telle­ment cours et qui nomme l’in­telligence ENTENDEMENT.

Dans la tradition biblique et chrétienne, le cœur écoute. « Écoute, Israël, le Seigneur est un : tu aimeras le Seigneur de tout ton cœur » (Dt. 6,4).

Et la Règle de Saint Benoît pré­cise : « incline l’oreille de ton cœur aux préceptes de ton maître ». Ce n’est d’ailleurs que logique si la révélation se fait par la Parole. « Prête une oreille attentive à la Sagesse et soumets ton cœur au discerne­ment » dit encore le livre des Proverbes (2,3).

Une expression qui va dans le même sens et qu’on trouve aussi au livre des Proverbes (3,3 ; 7,3) indique sans doute au mieux et dans la ligne de ce qui précède ce que peut être la « voie du cœur ». Elle nous invite à inscrire la Parole de Dieu sur la table de notre cœur. On se rappelle que la loi communiquée par Dieu à Moïse avait été inscrite sur deux tables de pierre. Cette loi, tant qu’elle reste à l’état d’écriture, déchiffrable par l’œil et gravée dans la pierre, est extérieure à l’homme. Ins­crire la Parole (ou la loi) sur la table du cœur, c’est la faire passer à la fois de la lecture à l’écoute et de l’extérieur à l’in­térieur. De manière générale, le cœur est le lieu de l’écoute et de la fidélité aux enseigne­ments des maîtres de sagesse.

Le mot de « maître » est un piège, mais facile à déjouer. Il est évident que le maître ne prouve sa maîtrise qu’en ren­dant ses disciples maîtres d’eux-mêmes. De même que le fils n’est pas destiné à rester un enfant, le disciple doit un jour acquérir son autonomie. Il faut, pour cela qu’il rejoigne son cœur. Une fois qu’il y est arrivé, s’il s’y tient, il est libre.

Actualité de la voie du cœur

La tradition n’est pas une répé­tition. Tous ceux qui sont à l’origine d’une tradition (St. Benoît, St. Augustin, St. Tho­mas et tant d’autres) ont su re­prendre un héritage ancien dans les données nouvelles de leur temps et de leur culture. La fidélité au fondateur ne consiste pas dans la répétition plus ou moins servile de ce qui a été transmis. Pour ressem­bler à un fondateur, comme un fils ressemble à son père, il faut être, comme lui, inventif, créateur, capable de faire du neuf avec du vieux.

Beaucoup — et c’est heu­reux — sont aujourd’hui en quête de sagesse. De véritable intelligence. Les siècles qui précèdent immédiatement le nôtre ont développé l’intelli­gence scientifique et le pou­voir technique. C’est en soi une excellente chose. Mais cette forme d’intelligence, plus intellectuelle que cor­diale, nous a sans doute entraî­nés assez loin de ce qui mérite le nom de sagesse.

À nous, aujourd’hui, de réac­tualiser, sans perdre les acquis de la culture et de la civilisa­tion scientifiques, les vieux conseils des anciens sages : ils nous invitent à l’écoute inté­rieure qui nous éveille à la vé­ritable connaissance. Il faut que nous retrouvions pour ce­la, selon une belle expression de St. Pierre (I.P. 3,4) l’homme caché au fond du cœur.