Hazrat Inayat : Le contrôle physique


15 Aug 2012

Note aux lecteurs: Dans le langage utilisé par Inayat Khan, ainsi que par quelques mystiques et auteurs du début du 20e siècle et d’avant, des mots comme contrôle ou volonté etc. avaient un sens parfois différents que celui de la spiritualité d’aujourd’hui. Aux lecteurs de faire le lien en remplaçant ces mots par observation de soi, être sérieux etc. Autrement ce genre de texte sera mal compris et l’intention de l’auteur mal interprétée…

(Revue La pensée soufie. No 52. 1976)

La vie peut se reconnaître sous deux aspects, dont l’un est connu et l’autre inconnu. Ce qu’on nomme la vie est son aspect connu; quant à son aspect inconnu, il demeure inconnu de la plupart des gens. Cet aspect inconnu de la vie peut s’appeler la vie immortelle, la vie éternelle, et l’aspect connu, la vie mortelle. Par conséquent, ce que nous connaissons de la vie, généralement en est la partie mortelle.

L’expérience de la vie que nous faisons par notre être physique nous en donne l’évidence, c’est pourquoi la vie connue de nous est la vie mortelle. La vie immortelle existe, mais nous ne la connaissons pas, ce qui est absence de connaissance de notre part et non pas absence de la vie immortelle.

Venons-en à la vie que nous connaissons et que nous appelons « la vie ». Tout ce qui existe en cette vie, que ce soit un objet ou un être vivant, ou une pensée, ou une condition, ou une action, ou une expérience, tout cela se brise et dépérit. Chacune de ces choses a une naissance et une mort. Ce qui est composé devra se décomposer tôt ou tard. Ce qui a été fait devra se briser. Ce qui a été construit est voué à la destruction et ce qui est visible maintenant, disparaitra. Ceci montre qu’il y a lutte entre ce que nous appelons la vie et la vie qui est par derrière. En termes soufis, nous appelons ces deux aspects de la vie: « Kaza » et « Kadr ». Kaza, l’aspect illimité de la vie, Kadr, son aspect limité. Kadr tire sa vie continuellement de Kaza et Kaza veille, la bouche ouverte, pour avaler ce qui y entre. C’est pourquoi les sages, ceux qu’on appelle mystiques ou Soufis, ont découvert une science qui permet de retenir cette expérience de la vie, qui seule nous en donne l’évidence, hors de la bouche de Kaza, l’aspect qui assimile constamment. Si nous ne savons pas comment retenir cette expérience, elle tombera dans la bouche de Kaza qui attend toujours grande ouverte comme une maladie attend le moment où un être manque d’énergie. De même, Kaza attend sous toutes ses différentes formes pour assimiler tout ce qui y entre et ce qui, ensuite, est submergé en lui.

Comment pouvons-nous retenir une chose pour l’empêcher de tomber dans la bouche de Kaza? C’est par le contrôle de notre corps et de notre esprit. La culture physique est très connue, mais on en connaît ce qui peut s’obtenir par l’action, par les exercices, par le mouvement et on ne connaît que très peu ce qui peut s’obtenir par le repos et par les postures. Il y avait, en Orient, un homme qui soulevait une lourde pierre d’un seul doigt. Comment un petit doigt d’un homme peut-il supporter un poids très lourd? C’est le pouvoir de la volonté qui seul, soutient la lourde pierre; le doigt n’est qu’un prétexte.

Il y a en Orient des hommes qui font des expériences sur le terrain de l’esprit et de la matière. Ceux-là, sautent dans un feu embrasé et en sortent saufs. Ils taillent les muscles de leur corps et les guérissent à l’instant. Si on lit que les mystiques connaissaient la lévitation, ce n’est pas une fable. Des milliers d’êtres en ont vu la démonstration dans l’Inde. Ce n’est pas que ces pratiques valent qu’on les apprenne ou qu’on les adopte. Mais elles prouvent ce que peut accomplir le pouvoir de la volonté. Pour que la volonté domine le corps physique, le contrôle physique est tout d’abord nécessaire. Rien dans les différentes sortes de cultures connues du monde moderne n’enseigne la méthode, ni la manière, ni le secret qui permet de soutenir chaque action par exemple, du pouvoir de rester assis dans la même posture sans bouger ou de regarder un point fixe sans que les yeux ne bougent ou d’écouter sans se laisser distraire par quoi que ce soit, d’éprouver dureté, mollesse, chaleur, froid, en maintenant des vibrations égales ou retenir longtemps la saveur salée, sucrée ou aigre. Puisque toutes ces expériences viennent et s’en vont, l’homme n’a aucun contrôle des moyens de son plaisir ou de sa joie. Il ne peut jouir, par quelque sens que ce soit, d’aucune expérience aussi longtemps qu’il le souhaiterait. C’est pourquoi l’homme dépend de toutes les choses extérieures, sans avoir aucun contrôle pour maintenir ses expériences. Et s’il y a une manière pour arriver à cela, c’est par le contrôle.

Un autre côté de ce sujet nous montre que comme l’homme sent, sans en être conscient, que chaque expérience agréable ou réjouissante passera bientôt, il devient très anxieux et au lieu de la maintenir, il l’accélère et la perd, comme par exemple on le voit faire par l’habitude de manger hâtivement et de rire avant que la phrase qui a provoqué son rire ne soit achevée. La raison en est qu’il s’inquiète trop de la prompte disparition de sa joie. C’est pourquoi, même avant que la phrase risible soit achevée, sa joie s’achève. En toute chose, l’homme perd le pouvoir de maintenir une expérience qu’il fait parce qu’il s’inquiète de la cessation prochaine du plaisir qu’elle lui procure. Il en va de même de la tragédie. La grande joie que donne la tragédie et son expérience consiste à l’éprouver dans sa plénitude. Mais si on est ému même au début au point de verser des larmes, il ne restera rien de cette émotion. Le point culminant une fois atteint, il ne restera plus aucune expérience en réserve. Ainsi, au lieu de la préserver de la bouche de la vie éternelle, l’homme jette chaque expérience qu’il fait dans la vie derrière lui, sans en connaitre le secret.

C’est pourquoi les mystiques, par une méthode qui consiste à s’asseoir dans différentes postures et à se tenir debout dans différentes positions, obtiennent contrôle de leurs muscles et de leur système nerveux, ce qui produit son effet sur leur esprit. Celui qui manque de contrôle de son système musculaire et nerveux n’a aucun contrôle de son esprit, qu’il perd à la fin. Par le contrôle du système musculaire et nerveux, on obtient celui de l’esprit aussi. La vie tire son pouvoir du souffle. Avec chaque aspiration, on tire vie, pouvoir et intelligence de la vie invisible et inconnue. Et si l’on connaît le secret de la posture et que on tire du monde invisible énergie, pouvoir et inspiration, on acquiert le pouvoir de soutenir la pensée, la parole, l’expérience du plaisir, de la joie.

Quelqu’un demanda à un sage: quelle est la cause de toutes les tragédies de la vie? Et il répondit c’est la limitation. Toutes les misères viennent de cette chose seulement, de la limitation. C’est pourquoi les mystiques ont essayé, au moyen d’exercices, de pratiques et d’études, de surmonter les limitations autant qu’il est possible. Il n’y a pas de pire ennemi de l’homme que l’impuissance. Si un être sent : je suis impuissant, je ne puis porter remède à ma situation, ce sentiment met fin à sa joie et à son bonheur. En outre, le pouvoir de la pensée est nécessaire, uni à la posture et au souffle pour l’obtention du contrôle physique. On doit s’élever au-dessus de ses sympathies et de ses antipathies, causes de beaucoup de faiblesses dans la vie. Si on dit: « Je ne peux pas supporter cela, je ne peux pas manger cela, je ne peux pas boire cela, je ne peux pas endurer.. », tout cela montre la faiblesse de l’homme. Plus le pouvoir de la volonté est grand, plus l’homme est capable de supporter tout ce qu’il rencontre sur son chemin. Ce qui ne veut pas dire qu’on ne doit pas avoir de préférences. On peut en avoir, mais si on s’y abandonne, la vie devient difficile. Il y a en l’homme un faux ego, appels par les Soufis  » Nafs  » et il se nourrit de faiblesses. Cet ego devient vaniteux si on dit: « Je ne peux pas supporter, je n’aime pas, je ne regarde pas ». Tous ces dires nourrissent cet ego et sa vanité. Il pense: « Je suis meilleur qu’autrui » et par là, il se fortifie. Mais celui qui discerne, qui distingue, qui a des préférences et qui en même temps contrôle tout cela, celui qui se délecte des sucreries mais qui peut boire une boisson amère, celui-là a atteint la maîtrise.

Les impulsions affaiblissent aussi si on s’y abandonne par impuissance. Si, par exemple, on sent une impulsion qui dit: « Je dois aller au parc », et qu’au lieu d’attendre l’heure pour y aller, on se dépêche de mettre son chapeau et de s’en aller, on cède immédiatement à l’impulsion et on perd le pouvoir sur soi-même. Mais celui qui subordonne ses impulsions, qui les contrôle et les utilise pour le mieux, atteint la maîtrise. De plus, s’abandonner à des impulsions de rechercher le confort et la commodité et de chercher toujours le sentier de moindre résistance, est cause de faiblesse. Aussi petite que soit une œuvre qu’on aura entreprise, si on la prend au sérieux et qu’on l’achève patiemment, on acquerra un grand pouvoir sur soi-même. La patience est la chose principale dans la vie quoiqu’elle soit parfois aussi amère, aussi dure, aussi insupportable que la mort. Quelquefois, on préfère la mort à la patience. Une grande difficulté est crue par le fait que la race en ce pays, en Amérique, perd cette qualité tous les jours davantage parce que la Providence a déversé tant de bénédictions sur elle. Les gens d’ici ont des commodités et du confort. Ils sont les enfants gâtés de la Providence. Et s’il s’agit d’avoir de la patience, le cas est très dur pour eux. C’ est pourquoi il serait bon de s’exercer en cet esprit car nous ne savons pas ce qui pourra advenir dans la suite des temps. Nous vivons dans ce monde d’incertitude et nous ne savons pas quelles conditions seront les nôtres demain. Si nous n’avons pas la force de résistance, nous pourrons aisément nous effondrer. Et, par conséquent, pour la race humaine, ce qu’il y a de plus nécessaire, c’est de développer la patience sous toutes les conditions de la vie et dans toutes les situations. Que nous soyons riches ou pauvres, haut placés ou dans une situation modeste, il faut, avant tout, développer cette qualité.

A côté de cela, la patience donne l’endurance; elle est toute-puissante et le manque de patience signifie une grande perte pour nous. Très souvent, la réponse à la prière d’un être est dans son atteinte, la main de la providence n’est pas loin de lui et il perd patience et par là perd l’occasion qui s’offrait à lui.

Le contrôle physique peut fournir un fondement pour le caractère et la personnalité; un fondement à construire en vue de l’accomplissement spirituel.