Hazrat Inayat : Le développement de la personnalité


20 Dec 2012

(Revue La pensée Soufie. No 58. 1978)

Réfléchir au développement de la personnalité est aussi important que réfléchir à la spiritualité. Un poète de Delhi disait : « Si Dieu avait créé l’homme pour Lui offrir des prières, pour ce but il y a beaucoup d’anges, mais l’homme fut créé pour devenir humain ».

Souvent certains pensent que la nature est plus grande que l’art ; je dirais que l’art perfectionne la nature. Quelqu’un me disait un jour avec orgueil : « J’ai été élevé par mes parents exactement comme une plante » et je lui répondis « C’est grand dommage ». Quand les gens disent qu’on doit laisser les enfants pousser seuls, les laisser suivre leur propre chemin, cela signifie ceci : bien que le monde soit en lui-même une œuvre d’art et qu’ils y vivent, ils ne doivent donner à leurs enfants aucune éducation dans le domaine de cet art nécessaire pour vivre dans ce monde. Par là, je ne veux pas dire qu’on ne devrait pas être naturel, mais l’on devrait être développé avec naturel, car si l’on reste non développé, on perd une grande occasion. Même si l’on était un individu spirituel et que la personnalité ne soit pas développé cette occasion serait perdue. La personnalité doit être développée. Les parents y pensent peu de nos jours ; ils pensent que ce sont des idées passés de mode ; être moderne c’est ne plus s’occuper de toutes ces choses. Mais je dis que ce n’est pas cela du tout ; c’est seulement la mode d’y penser dans cette optique.

L’individualité est une chose, la personnalité en est une autre. Une âme naît comme individu, mais sans personnalité, la personnalité est construite après la naissance. Ce que l’âme apporte, ce sont ses mains, ses jambes, son visage, mais non sa personnalité qui se fait ici sur terre.

Très souvent les gens ont pris le chemin ascétique et s’en sont allés où ils pouvaient rester éloignés du monde. Parce qu’ils ne se souciaient pas de leur personnalité, de leur moi, ils se tinrent l’écart de la masse. De cette façon on est libre d’être comme on veut être ; si l’on veut ressembler à un arbre, une plante, ou un roc, on le peut. Cependant quand on en vient à la personnalité, c’est chose différente.

Vous pouvez posséder du savoir-vivre ou bien en être dépourvu; vous pouvez avoir un idéal ou non, des principes ou être sans principes ; vous pouvez vous plier aux conventions ou non. Mais savoir-vivre, formes conventionnelles, principes, idéal ont tous leur place, leur valeur dans la vie et celui qui avance sans aucune considération pour cela est comme un cheval sauvage échappé dans la ville, errant ici et là, effrayant tout le monde et causant quantité de mal. C’est ce qu’est une personnalité non développée. La vraie culture est matière de personnalité, non de mathématiques, d’histoire ou de grammaire. Ces diverses études sont des études pratiques mais l’étude véritable est la façon de développer la personnalité. Que vous soyez homme d’affaires ou de loi, ouvrier, industriel, politicien, quelque soit votre occupation dans la vie, on attend de vous, vous êtes forcé d’avoir une personnalité dans chaque direction de l’existence. C’est la personnalité du vendeur qui fait vendre, pas toujours la qualité des marchandises. Dans le cas d’un médecin, c’est sa personnalité qui peut soigner et guérir un patient bien plutôt que le médicament.

Il y a quatre degrés d’évolution qui différent et qui sont en rapport avec quatre sortes de personnalités différentes, soit que l’être naisse en elles, ou qu’il évolue à travers elles. En terminologie Soufie, le premier degré se nomme Ammara et désigne quelqu’un de fruste, de vulgaire, irréfléchi et mal élevé. Or, le manque de savoir-vivre est en rapport avec la malchance ; donc, partout où se trouve l’irréflexion l’échec est en rapport avec elle ; partout où se trouve l’aveuglement, le désastre est toujours là. C’est la première sorte d’individu.

Lorsqu’un homme est un peu plus évolué, il lui vient alors une certaine considération, un comportement civilisé, un raffinement un choix dans l’action. C’est ce qu’on nomme Lauwama.

Celui qui est parvenu au troisième degré, Mutmaina, est encore plus développé. Il n’est pas seulement réfléchi, mais il sympathise ; il n’a pas seulement de considération, mais il est bon ; il n’a pas seulement une manière d’être civilisé, mais encore une politesse naturelle ; il n’est pas seulement raffiné mais compatissant.

Et quand l’être avance encore plus loin, il possède même un plus grand charme de personnalité ; il est alors calme, tranquille aimable, doux tolérant, indulgent et compréhensif envers tous les êtres. C’est lorsque cette quatrième personnalité est développée qu’un homme a qualité pour s’embarquer sur le chemin spirituel. Jusqu’alors il n’est pas qualifié pour s’y engager. La manière moderne qui consiste à reconnaitre une fausse sorte d’égalité a rejeté l’idée d’une personnalité meilleure. Ce respect, cette appréciation dus à une personnalité plus élevée sont exclus par cette aberration d’égalité. Si l’homme n’a pas d’idéal devant lui pour s’élever alors il n’a aucun moyen pour progresser. Les gens qui pensent : « je suis satisfait comme je suis, je gagne tant d’argent par jour, n’est-ce pas suffisant? » n’ont rien pour atteindre plus haut. En dépit de toutes les fautes et les erreurs des gens du passé, ils ont en tout cas gardé cette pense vivante.

On raconte l’histoire d’un derviche qui restait au milieu de la rue quand le cortège du roi vint à passer. D’abord les pages qui couraient en avant le poussèrent disant : « Ne voyez-vous pas que le roi arrive ? Circulez ! » Le derviche sourit et dit : « Voilà pourquoi! ». Puis il avança et se remit au même endroit. Alors arrivèrent les chevaliers, les gardes du corps qui lui dirent : « Sortez de cet endroit, le cortège arrive ». Le derviche sourit, disant : « Voilà pourquoi ! ». Puis vinrent les courtisans qui virent le derviche planté là . Et au lieu de lui dire de sortir du chemin, ils poussèrent leurs chevaux un peu de côté. De nouveau le derviche dit : « Voilà pourquoi ! ». Finalement vint le roi. Lorsqu’il vit le derviche, il le salua le premier et le derviche répondit : « Voilà pourquoi ! ». Un jeune homme intelligent qui avait vu et entendu lui demanda : « Que voulez-vous dire par là ? » Le derviche répondit : « Vous pouvez le voir : voilà pourquoi ils sont ce qu’ils sont. »

Nous avons chassé cet idéal de nos esprits. Où est la vraie démocratie ? C’est la manière royale de saluer le derviche en premier qui est démocratie. Mais quand un homme non évolué tire le plus évolué en bas, à son niveau, c’est la fausse démocratie ; c’est abaisser au lieu d’élever. Si le manque d’égards, le manque de savoir-vivre peut être démocratie, celle-ci rejette son idéal réel, son véritable esprit. La démocratie est le résultat de l’aristocratie ; quand l’esprit d’aristocratie a suffisamment évolué, il devient alors démocratie, et l’homme pense « Je suis l’égal de n’importe qui dans le monde ; il n’y a personne qui me soit inférieur ». Mais s’il se dit : « Il n’y a personne de plus élevé que moi », ce n’est pas de la démocratie.

Je donnerai un exemple de vrai sentiment démocratique religieux. Les gens de Birmanie sont Bouddhistes et d’une espèce merveilleuse. Là vous trouverez des gens qui depuis des siècles ont cru qu’il n’y avait aucune religion inférieure à la leur. Pensez à cela, justement aujourd’hui où les disciples d’une religion regardent de haut en bas ceux d’une autre religion ! Mais ces gens disent : « quelle que soit la religion, chrétienne, musulmane ou juive elle n’est pas pire que la nôtre. Peut-être même est-elle meilleure ». C’est une chose merveilleuse ; mais quand on dit : « Personne n’est mieux que moi », ce n’est pas de la démocratie c’est descendre, car cela signifie fermer les yeux à ce qui est plus grand, plus élevé et meilleur. Et si nous ne pouvons apprécier, ne pouvons voir, nous ne pouvons alors nous élever à cela. Nous pouvons seulement nous élever vers ce à quoi nous donnons de la valeur et vers quoi nous aspirons.

Si au lieu de dire aux gens de simples choses de ce genre, je leur parlais de pouvoir occulte du psychique, de communications spirites, de pratiques de respiration, ils seraient heureux de m’entendre. Mais supposez qu’on ne développe pas la personnalité, qu’en serait-il de la spiritualité ? Un homme doit au premier chef être une personne ; ensuite seulement il devrait être spirituel. S’il n’est pas une personne alors quelle utilité y a-t-il à être spirituel ? L’homme est né pour accomplir le but de sa vie ; il est fait pour être un homme, un être humain, un homme à qui l’on peut se fier, dont la parole peut être acceptée, qui use de réflexion et de considération, à qui nous pouvons confier notre secret ; un homme qui sous n’importe quelle condition ne sera jamais humilié, qui ne rétractera jamais sa parole, ne décevra ou ne trompera personne ; un homme qui remplira jusqu’au bout ses engagements. Toutes ces qualités font un homme, un être humain. Nous sommes aujourd’hui dans une condition telle que nous ne pouvons pas croire en la parole les uns des autres. Nous devons avoir un timbre sur un contrat. Pourquoi sommes-nous dans un tel état ? Parce que nous n’avons pas évolué vers ce grand idéal qu’avaient les gens d’autrefois ; c’est pourquoi nous ne pouvons avoir confiance les uns dans les autres individuellement, pourquoi les nations ne peuvent avoir confiance l’une en l’autre. Les êtres humains vivent seulement pour exister au jour le jour, luttent et travaillent pour un morceau de pain. C’est tout. Si c’est seulement pour obtenir un morceau de pain, nous ne faisons pas mieux que les chiens ou les chats.

Riches et pauvres sont tous malheureux en chaque situation sociale de la vie, parce qu’il n’y a rien d’autre que compétition entre individus, nations, partis et communautés. Nous avons rendu notre vie misérable. Sommes-nous ici pour cela ? Si nous étions nés seulement pour méditer, être spirituels, il aurait alors mieux valu aller dans les forêts ou les cavernes des montagnes ; il ne serait pas nécessaire de rester dans le monde. Et si nous devions vivre seulement comme des animaux nous pourrions alors agir comme les gens de ce monde agissent aujourd’hui et ne rien accomplir.

Donc la nécessité primordiale, pour ceux qui cherchent la vérité est de développer l’esprit de personnalité. Je me souviens d’une citation : »Si l’on possède or et joyaux, cela ne signifie rien ; si l’on n’a pas de personnalité, ils sont sans valeur car alors rien n’a de prix ». La personnalité peut être plus précieuse que la richesse. Comme il est étrange qu’il y ait en ce monde une population aussi étendue et si peu de personnalités ! C’est ce que disait ce philosophe grec se promenant en plein jour avec une lanterne, à qui les gens demandaient ce qu’il cherchait et qui répondait : « ‘Un être humain ».

Ce sujet a seulement été négligé; ce n’est pas que l’homme soit incapable de le comprendre ; il en est beaucoup plus capable qu’auparavant parce qu’il a beaucoup à souffrir. Cette vie, telle que nous la vivons est une vie des plus pénible. Elle écrase et oppresse l’homme pour le rendre meilleur. S’il y pensait il en profiterait et deviendrait meilleur. Dans les siècles passés, les gens subissaient diverses épreuves, essais et tests. Aujourd’hui nous n’avons pas besoin de cela. Nous avons d’autres épreuves, il nous est inutile de les chercher, si seulement nous savons comment en tirer profit, A cette époque où l’on se sert de chaque petit morceau d’os ou de peau d’animal pour quelqu’usage, ne pouvons-nous utiliser notre propre expérience de la vie, plus précieuse que n’importe quoi d’autre ? Si l’on annonce une nouvelle nappe de pétrole ou une mine d’or chacun s’y intéresse ; mais les gens ne s’intéressent pas à cette mine d’or et d’argent de joyaux et de pierres précieuses, la culture de ce qui produira tout ce qui peut être produit. Ils ne pensent pas à ce qui a le plus de valeur au monde. Néanmoins les grands gourous et les maitres de toutes les époques ont beaucoup insisté sur ce seul point que les chercheurs de vérité doivent au-dessus de tout appliquer leur pensé et leur esprit au développement de la personnalité.

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Alapa No 1

du VADAN de HAZRAT INAYAT

L’amour est-il plaisir est-il amusement ? Non, l’amour est d’attendre avec constance; l’amour est de persévérer inlassablement ; l’amour est d’espérer patiemment ; l’amour est un abandon volontaire ;  l’amour est de considérer constamment le plaisir et le déplaisir du bien-aimé, car l’amour est résignation la volonté de qui possède notre cœur ; c’est l’amour qui enseigne à l’homme : Toi non pas moi.