Michel Random : Le shinto ou la voie des dieux


29 May 2010

(Revue Énergie Vitale. No 9. Janvier-Février 1982)

« A l’origine existe la Vibration.

A la fin existe la Vibration.

Entre les deux, la terre et l’univers ont vécu

(Pensée shintoïste)

Le mot « shinto » signifie la voie des dieux, ou « le chemin vers Dieu ». En dernière analyse on pourrait aussi le traduire par « le chemin qui vient de Dieu » ou le « chemin en Dieu ». (Le lien entre shin : Dieu ou les dieux, et to : chemin ou voie, permettant de se lier avec toutes les prépositions en usage dans les langues occidentales.)

Toutefois, ce mot Shinto n’apparaît qu’au Ve siècle au Japon. Devant l’influence naissante du bouddhisme, on jugea, en effet, nécessaire de définir l’ancienne religion, d’où le nom de shinto qui fut donné à l’ensemble des pratiques ancestrales. Jusque-là, les Japonais vénéraient les « kami », c’est-à-dire les innombrables formes de la Manifestation, respectueusement différenciée à travers ses myriades d’aspects sous le nom de myriades de kami.

Il est extrêmement difficile, pour nous Occidentaux, de comprendre ce qu’est un kami. Il n’existe aucun mot qui puisse le traduire d’une manière satisfaisante dans notre langue.

Disons que tout ce qui existe est digne de vénération et que est kami tout ce qui est digne de vénération. Le couple divin Izanagi et son épouse Izanami qui créèrent les cieux, le monde, les hommes, sont des kami. Une montagne, une chute d’eau, un arbre peuvent être kami, et de même un homme remarquable, un grand guerrier peut devenir lui aussi kami après sa mort. Ce polythéisme est pour nous déconcertant, et notre réaction consiste à classer le shinto parmi l’une des nombreuses religions animistes, ce qui serait une grande erreur.

On considère généralement le shinto comme une « religion laïque ». Dans une large mesure, l’esprit japonais pose Dieu et retient le transcendant. Tant et si bien que la notion métaphysique que nous trouvons d’emblée dans notre religion monothéiste n’apparaît pas dans le shinto couramment pratiqué par les quatre-vingts millions de Japonais. Pourtant, cette armature métaphysique et même ésotérique existe très fortement. Le couple créateur, Izanagi et Izanami, n’intervient en effet dans l’ordre de la création qu’à la huitième place. Les sept premiers degrés nous conduisent au créateur absolu, le Maître du centre du ciel, dont la définition est finalement identique à notre définition du Verbe créateur de l’Univers. Ces sept premiers stades et leur étude forment ce que l’on appelle le Ko-shinto ou shinto ancien, auquel s’intéresse une infime partie des Japonais.

Renouveau et purification

Ce sont en général des prêtres et des savants qui se réfèrent aux principes métaphysiques du shinto. Le Japonais, en général, préfère, lui, s’intéresser à ce qu’il peut percevoir et pressentir directement.

C’est là un trait fondamental et sans doute l’un des secrets pour comprendre le Japon. L’esprit occidental est dualiste parce qu’il ne vénère qu’un seul Dieu, l’esprit japonais, au contraire, ne comprend rien au dualisme, il parvient à l’un à travers le multiple ; le fond est identique à la forme, il ne peut y avoir d’opposition. Les deux mots forts du shinto sont: ici et maintenant. C’est, devant notre transcendance, le principe d’immanence ; c’est, au lieu d’insister sur l’opposition entre la nature faible de l’homme et la divinité intouchable de Dieu, l’accent mis sur la relation entre l’homme et Dieu. Il n’y a pas d’aspiration spirituelle, mais adéquation du divin à l’homme et de l’homme au divin.

C’est sans doute pourquoi aussi le shinto qui vénère d’innombrables kami offre un culte d’une simplicité extrême, des temples qui, contrairement à toutes les autres religions du monde, sont infiniment nus et dépouillés. On n’y trouve que du simple bois, du papier et de la pierre (par contre, les cérémonies shinto exceptionnelles ne manquent pas d’un certain faste). La même simplicité se retrouve dans l’enseignement religieux, dépourvu de toute forme compliquée de théologie ou de dogme.

La philosophie du shinto, qui s’exprime à travers son livre mythologique, le Kojiki (jouant un rôle analogue à notre Bible), insiste surtout sur la reconnaissance de l’harmonie de l’univers et sur l’identité de l’homme avec l’univers. Cette harmonie englobe dans un seul tout la matière animée et la matière inanimée, le visible et l’invisible. C’est le principe d’identité que l’homme est invité à approfondir.

Ici encore se signale un mode de pensée différent. Il n’existe dans le shinto aucun interdit de morale, aucune définition du bien ou du mal. Il serait peut-être long d’envisager les acceptions et les nuances qu’une telle déclaration peut avoir, disons que le shinto vénère la nature, et que dans la mesure où un homme est en harmonie avec la nature, il ne peut faire que le bien. Faire le mal, c’est donc se couper de la nature, vouloir son propre mal, à la manière d’un enfant qui aurait le pouvoir de couper le lien ombilical le reliant à sa mère, alors qu’il est encore dans le ventre maternel. Autrement dit, le bien est naturel et si des forces néfastes entravent ce bien, il faut se purifier des choses mauvaises, et faire le nécessaire pour s’en délivrer.

C’est ainsi qu’apparaissent deux mots clefs du shinto : renouveau et purification. Le renouveau est inscrit dans la respiration des saisons. Il commande la joie quand commence l’année nouvelle. Les innombrables cérémonies du nouvel an, célébrées dans les cent mille temples shinto du Japon (dont vingt mille appartenant à des sectes non orthodoxes), donnent lieu à de très belles fêtes où la foule se presse par millions. Au temple Omiwa, près de Nara, les fidèles viennent chercher le feu sacré. Comme toutes choses, chaque année le feu doit naître à nouveau, car le feu à l’image de l’homme s’est chargé durant l’année de toutes les impuretés. A Omiwa, les prêtres shinto se rendent donc dans la montagne où, à l’aide d’un système de deux bois vivement frottés l’un contre l’autre, ils vont faire surgir une parcelle de braise suffisante pour faire jaillir la flamme vierge. Par millions, les fidèles viendront chercher ce feu sacré à l’aide de petites mèches dans un bambou creux. Ils rallumeront au retour tous les feux de la maison. De même, toutes les décorations des temples, les jouets de l’année précédente et maints objets personnels sont brûlés dans divers temples au sein d’immenses bûchers. Tout autour, les enfants armés de grands bâtons, frappent le sol en tournant et en criant pour faire fuir les choses néfastes qui sortent du feu.

Ce n’est pas un hasard non plus si le shinto ne prête que peu d’importance à la figure des divers continents. Au-dessous de ces continents à la dérive se trouve, cachée sous la mer, la terre commune aux îles et aux continents. Cette terre est le symbole de la durée, et fonde sinon l’éternité, du moins la continuité des choses. Et c’est pourquoi existe au Japon cette institution immuable qu’est la famille impériale.

Par contre, plus qu’aucune autre civilisation, le Japon a cultivé ce sentiment d’impermanence traduit dans la mythologie populaire par le fameux mythe du poisson namazu, un loup de mer gigantesque qui se trouve sous les îles de l’archipel nippon dit le « monde flottant ». De là vient ce sentiment de fugacité de la vie, ce sentiment de l’existence précaire des choses, ce mépris de la mort. De là aussi, semble-t-il, le fait qu’ici le mot révolution a le sens d’adaptation. Sur cette terre instable, soumise aux tremblements de terre, aux typhons, aux catastrophes naturelles ou venant de tous les fronts de mer, la vie doit continuer quoi qu’il arrive. L’entité du Japon, terre des dieux, investit la vie de chaque individu. Et la mort nécessaire de chaque individu, ou son sacrifice pour cette entité, est un hommage aux dieux.

Si bien que le Japon n’a pas de destin personnel. C’est la manière d’assumer le réel qui crée le destin. « Pour être un saint au Japon, dit un grand prêtre shintoïste, Yamakage, il faut avoir une grande influence sur la vie réelle ». C’est sans doute pourquoi le génie du Japon a toujours été de savoir assimiler les cultures et les sciences quelle qu’en soit l’origine (chinoise, coréenne ou occidentale), sans perdre l’essentiel de ses propres traditions. L’aube du XXIe siècle se lève aujourd’hui sur un pays qui vivait à l’âge féodal voici à peine plus de cent ans.

C’est donc l’alliance de l’éternel et de l’éphémère. La loi dite d’Hagakure (du nom d’un auteur célèbre), dit que pour le guerrier la mort est préférable à la vie, pour un amoureux l’amour caché à l’amour assumé. Ainsi l’histoire du Japon est aussi l’histoire du durable et de l’éphémère, dans la mesure où derrière ces mots nous retrouvons le sens profond du renouveau et de la purification.

Nombre d’empereurs ont changé de capitale pour rebâtir ailleurs à partir de rien. Nombre de temples et de châteaux au Japon ont été détruits par le feu et reconstruits identiques à eux-mêmes maintes fois. C’est cette idée de renouveau qui a conduit, en l’an 800, un empereur à décréter que désormais le premier et le plus sacré des temples shinto, celui d’Ise, serait reconstruit identique à lui-même tous les vingt ans. L’année prochaine le temple sera détruit et reconstruit pour la soixantième fois.

La reconstruction du temple est un événement qui concerne tout le Japon. Il faut, en effet, aller chercher les arbres au loin, dans une forêt spécialement conservée à cet effet, et interdite à tous autres usages. Ces arbres abattus selon des rites religieux sont ensuite transportés au milieu de fêtes populaires qui les accompagnent durant tout leur parcours.

Sommairement construit en apparence, le temple d’Ise présente une architecture ancienne qui n’a été conservée jusqu’à nos jours que grâce à cette pratique sacrée de la reconstruction. Des équipes de charpentiers connaissant les vieux secrets de taille sont donc maintenues et formées pour cette seule fin. Au moins une fois dans sa vie, tout Japonais vient faire un pèlerinage à Ise.

Rites et fêtes

La prière shinto, ou norito, consiste à prononcer dans le langage noble le nom des kami. On ne demande, en effet, rien aux dieux, ils savent ce qui est nécessaire à l’homme. Il faut se concilier les dieux, les vénérer mais ne jamais rien leur demander, disait le sage Myamoto Musashi, le plus grand maître de sabre qu’ait jamais connu le Japon. Frapper des mains et saluer en s’inclinant est aussi prier. Après les norito et les offrandes aux kami: (sake ou alcool de riz), eau, sel, poissons, légumes, fruits, le prêtre secoue après les prières des lamelles de papiers découpés, attachées au bout d’un bâton et nommées harai-gushi. C’est le geste, pour les dieux et pour les hommes, de la purification.

Nombre de ces fêtes concernent aussi les rites de purification. Dans tel temple des flèches sont vendues; portées à la maison; elles seront chargées de toutes les impuretés et brûlées en fin d’année au cours d’une cérémonie religieuse. Parfois ce sont les miko qui par leurs danses purifient les flèches que leur apportent les fidèles, ou encore on écrit ou dessine sur de petits papiers blancs ce dont on veut se délivrer. Ces papiers portés au temple seront ensuite jetés par les prêtres dans une rivière.

Un principe intérieur à l’homme

On ne pénètre pas dans l’enceinte d’un temple shinto avant de s’être purifié les mains et la bouche par l’eau qui coule d’une fontaine. De même, la pratique qu’ont maintes sectes du shinto d’immerger le corps entier dans la mer à l’occasion de la nouvelle année, prend ses origines dans le mythe du dieu Izanagi qui, retournant du monde souterrain, alla purifier son corps dans l’eau de mer. Ces rites de purification se pratiquaient à l’occasion d’une naissance ou d’une mort. Car pour le shinto, la mort est créatrice d’impureté. C’est pourquoi le soin d’ensevelir les morts est laissé à la religion bouddhique. Le shinto ne s’intéresse, lui, qu’à la vie et à tous les âges de la vie. La vie terrestre est un heureux événement. C’est une satisfaction que désire l’esprit divin.

Le shintoïsme et le bouddhisme ont jusqu’ici fait une longue route ensemble au Japon. L’une et l’autre religion, après s’être interpénétrées au cours des siècles au point de former le ryobu-shinto (ou mélange de shintoïsme et de bouddhisme) ont, depuis l’avènement de l’Empereur Meiji, voici cent ans, retrouvé chacune leur intégrité.

L’avenir de ces deux religions s’avère identique, la vitalité du shinto étant peut-être de résister mieux à l’érosion du temps et de l’ère moderne. Principe intérieur à l’homme, lien qui relie ses craintes, ses désirs et ses prières à toutes les manifestations visibles et invisibles de l’univers, le shinto s’offre à nous comme l’harmonie ou le souffle même des choses.

Sur Michel Random voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Random

Michel Random (Stefano Balossini, dit) (1933-2008), est un écrivain, critique d’art, journaliste, cinéaste, photographe et conférencier français. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages, notamment des essais sur la littérature, l’art et l’Extrême-Orient, ainsi que des ouvrages de poésie et de philosophie, réalisateur de 25 heures de films pour la télévision, Michel Random a été également reporter, producteur de radio et éditeur, mais aussi photographe (ses clichés ont alimenté, outre de nombreuses expositions en France et à l’étranger, ses propres livres).

Bibliographie

* Art

o L’art visionnaire – Ferand Nathan, 1979.

o L’art visionnaire – deuxième version, Philippe Lebaud, 1991.

o Ernst Fuchs, il guardiano della soglia , Electa, 1984.

o Le dragon , Félin, 1986.

o Egidio Constantini – Le Maître des Maîtres, Le Félin, 1990.

* Japon

o Les arts martiaux, ou l’esprit des Budo, Nathan, 1977.

o Japon, la stratégie de l’Invisible, Félin, 1985.

o Le Japon, hier et aujourd’hui, Belfond, 1986.

* Littérature

o Les puissances du dedans, Denoël, 1966.

o Le Grand Jeu , Denoël, 1970.

o Le corps du méditant, Albin Michel, 2000.

o Le Grand Jeu, les enfants de Rimbaud le voyant, Le Grand Souffle Éditions, 2004

* Science et tradition

o La tradition et le vivant, Félin, 1985.

o La science face aux frontières de la connaissance, Félin, 1987.

* Islam

o Mawlana, le soufisme et la danse, Sud-Edition, 1980.


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