Robert Linssen : Le "Tout" et les parties


02 Apr 2009

Avant l’apparition de la vision systémique et des théories de l’auto-organisation etc., Robert Linssen s’est intéressé aux mêmes sujets d’un point de vue spirituel. Il montre ici qu’une vision systémique (avant le mot) restera entachée par les préférences mentales faute de vécu directe.

(Revue Être Libre Numéros 155-157, Novembre 1958 – Janvier 1959)

Il semble à priori contradictoire d’opposer le tout à ses parties. C’est pourtant à notre optique « partielle » du monde que sont dues toutes nos erreurs et nos souffrances. Krishnamurti et le Zen nous présentent fréquemment l’activité mentale de l’homme comme une fonction d’isolement.

Nous nous proposons de montrer, au cours des lignes qui suivent, comment cette fonction d’isolement est génératrice de tous nos problèmes. Elle est l’expression de l’avidité fondamentale du « moi » qui cherche à s’éprouver en tant que réalité distincte de l’Univers.

Dans un ouvrage remarquable, le physicien français, Georges Cahen (1), écrivait que « L’Univers n’est une réalité que dans sa totalité; le phénomène est une convention ». L’expérience spirituelle de la « libération » enseignée par Krishnamurti ou le « Satori » du Zen consiste en la cessation d’une identification avec les phénomènes partiels et conventionnels.

Les caractères particuliers sont intimement liés aux échelles d’observation variées qui les font apparaitre. Nous n’oublierons pas cette pensée d’Eugène Guye : « L’échelle d’observation crée le phénomène ». Aussi longtemps qu’existe la dualité d’un observateur et les objets observés, nous restons prisonniers d’un processus d’expériences dans lesquelles le moi » s’affirme et se fortifie.

Ainsi que l’exprime Krishnamurti : la libération n’est pas une expérience semblable a celles auxquelles nous procédons habituellement. Elle est au delà de la dualité de l’expérimentateur et de l’expérimenté.

Le contraste existant entre les perceptions ou expériences partielles et l’expérience intégrale (que notre ami Terence Gray définirait comme la « non-expérience »), peut être illustré par un exemple assez simple, ayant le mérite de concrétiser les notions les plus essentielles de la pensée Zen et, peut-être, celle de Krishnamurti.

Nous symboliserons la Totalité-Une de l’Univers par un rectangle R.

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Au sein de cette Totalité-Une nous procédons à des coupes arbitraires.

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Un premier expérimentateur, M. X., procède à une coupe partielle de ce rectangle. Nous appellerons cette tranche : coupe α.

Cette coupe lui révèle une forme triangulaire. Pour lui, la réalité ne sera que triangulaire; toutes les expériences, les perceptions seront indissociablement liées à la forme triangulaire.

Un autre expérimentateur, M. Y., procède à une coupe différente au cœur du même rectangle. Ce sera la coupe β. Celle-ci est un parallélogramme. Toutes ses perceptions seront conditionnées par la vision « parallélogrammique », liée aux conditions particulières de son échelle d’observation.

Un troisième observateur, M. Z, procédera toujours dans le même rectangle à une coupe γ. Celle-ci sera de forme trapézoïdale.

Nous pourrions diviser le comportement de la pensée humaine en quatre phases. Premièrement : les trois observateurs prétendront, chacun de bonne foi, que l’Univers est soit triangulaire ou parallélogrammique ou trapézoïdal. Au début, ils opposeront chacun leur point de vue.

Deuxièmement : A la suite de réflexions plus approfondies, ils se rendent compte des caractères à la fois partiels, limités et arbitraires de leurs optiques triangulaire, parallélogrammique et trapézoïdale.

A partir de ce moment, les visions particulières ne s’opposent plus irrévocablement.

Leur complémentarité se révèle progressivement à la suite d’une coordination de leurs travaux.

Troisièmement : Les caractères partiels des coupes et leur complémentarité étant entrevus, les observateurs conçoivent intellectuellement la notion d’un tout, dont leurs visions respectives n’étaient que des interprétations subjectives.

Mais, ici, un fait important est à signaler. Les observateurs seront victimes des processus dualistes conditionnant profondément leur esprit. Ces processus dualistes tendent à faire osciller la pensée humaine entre des opposés extrêmes. Les observateurs auront donc tendance à imaginer l’extrême opposé des phénomènes partiels qu’ils ont eux-mêmes engendrés par leurs morcellements arbitraires.

Ils postuleront l’existence d’un Tout, d’une totalité-Une qui est plus grande et différente de la somme des coupes partielles étudiées.

Ils prétendront que les lois particulières, dont ils ont pris conscience du caractère limité, ne sont que l’expression dune loi universelle.

Au monde de la matière, ils opposeront celui de l’esprit. Aux phénomènes α, β et γ ils opposeront le noumène.

Autrement dit la réalité R, ou rectangle est à la fois plus grande et différente de la somme des coupes α, β et γ. Ainsi se constitue la notion de transcendance. (Cette attitude a été présentée récemment par le professeur Balasse, au cours d’un débat à l’Université de Bruxelles; elle a été contestée par son collègue, le professeur Perelman).

Quatrièmement : Les observateurs constatent finalement que les notions de transcendance, ou d’illusion, ou de Maya, ne sont que les effets d’un mécanisme oppositionnel de leur propre esprit. Ils arrivent à discerner que la Totalité-Une du Réel n’est pas supérieure à la somme des coupes α, β et γ, mais simplement cette somme, dépouillée de tout morcellement arbitraire.

Telle est la position du Zen entièrement rejointe par la fameuse pensée de G. Cahen, que nous citons, une fois de plus, intentionnellement. « L’Univers (rectangle R) n’est une réalité que dans sa totalité; le phénomène (coupes α, β et γ) n’est qu’une convention.

Le « Satori » c’est la réalité R, telle qu’elle existe en elle-même dans sa totalité.

Par ceci, nous ne voulons pas nier le fait de nos particularités ou singularités individuelles. Ne nous perdons pas dans les conclusions hâtives que nous suggère la logique.

La réalité R, tout en n’étant réelle qu’en tant que totalité englobe une foule de particularités. Le maitre Zen ne nie pas la particularité, mais il la voit d’une façon différente. Il sait qu’elle n’est que provisoire, évanescente.

Il voit les singularités et les particularités, mais il est libre de l’identification et de l’attachement avec elles. La Totalité R du rectangle est comme un vaste océan, à la surface duquel s’agitent des milliards de vagues aux formes perpétuellement changeantes. Le maitre Zen ne détourne pas le regard à la vue des vagues, mais il sait qu’elles font partie intégrante de l’Océan. Chacune de ces petites vagues correspond à nos singularités et particularités auxquelles nous nous raccrochons désespérément en vertu d’un processus d’identification et d’attachement. Il ne s’agit pas de les fuir ou de les nier. II suffit de les situer à la juste place qu’elles occupent dans la Totalité-Une du Réel. Les hommes libérés nous enseignent que c’est en cela que réside l’art de vivre : être dans le monde en étant libre du monde, vivre dans la forme tout en étant libre de la forme.

(1) « Les conquêtes de la pensée scientifique », par Georges Cahen. 13