Carlo Suarès : L’enfance d’un moi : «Je suis un moi»


18 Dec 2013

(Extrait de La comédie Psychologique. Édition Corti 1932)

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Le problème commun à tous

La race, la caste, la classe, etc… dont le moi, personnage en formation, assumera les caractères, ne modifieront pas la nature fondamentale du moi. Ce qui nous intéresse ici, ce n’est point de savoir comment fonctionnent les lois de l’hérédité, ou cel­les du déterminisme économique, dans l’élabora­tion des moi, mais de comprendre la nature de l’entité qui dira en tous cas « je suis moi », quelles que soient ses hérédités, quelles que soient ses con­ditions économiques et sociales.

L’enfant prodige, l’imbécile, le génie, auront tous un seul problème à résoudre, le même : celui que pose l’existence même de leur entité. Il est évident que certains individus sont plus favorisés par la nature que d’autres, qu’ils sont plus facilement portés à découvrir leur essence ; mais ces diffé­rences ne sont pas essentielles en ce qui nous con­cerne ici. Elles ne créent pas d’échelles de valeurs, de hiérarchies. Il ne s’agit pas ici de quantités, de petits moi ou de grands moi : qu’un individu quel­conque perçoive son existence en tant que moi, cela suffit pour qu’il puisse résoudre ce moi et parvenir à la Connaissance.

Le subjectif, vaincu par la permanence universelle, n’a pas renoncé à sa permanence

Le processus de formation du moi est donc essentiel à comprendre, car c’est là que se révélera le fonctionnement de sa contradiction intérieure.

Grâce à une longue suite de défaites victorieuses, le subjectif est parvenu au point de se contraindre à se faire recréer par l’instant présent, mais ce changement d’état ne comporte aucun renonce­ment : bien au contraire, cette adhésion au présent n’a été obtenue que grâce à l’accumulation d’efforts millénaires tous faits dans la même direction sta­tique, tous ayant tendu vers la recherche et le maintien d’une permanence spécifique, subjective, en opposition au reste du monde. Le subjectif, loin d’avoir renoncé à sa permanence, du fait que cette permanence est vaincue vient précisément au con­traire d’en acquérir le sentiment. Cette contradic­tion est totale, et c’est sur elle que se construira le moi.

Le noyau central de réactions

L’évolution n’a pas abouti à la formation d’ap­pareils indicateurs, capables de répondre d’une façon objective à la succession des instants pré­sents, sans que ceux-ci laissent sur les appareils la trace de leur passage. De tels appareils devraient déjà posséder leur équilibre propre, ce que préci­sément ont perdu les organismes humains à leur naissance. L’évolution a simplement abouti à créer des organismes dans lesquels les premières réac­tions que provoque en eux le monde extérieur sont plus fortes que les réactions spécifiques, héritées. Là est toute la différence qui sépare l’homme du reste des êtres organisés. L’organisme humain, à sa naissance, est le seul qui ait perdu son équilibre propre, mais il n’a pas renoncé à le trouver et à l’établir : au contraire, il ne l’a perdu que parce qu’il l’a trouvé. Il a perçu la permanence de l’équi­libre universel, et cherche à l’utiliser pour son propre compte. Ses premières réactions, qui le pé­trissent, adhèrent au présent. Son premier contact avec le monde est un contact avec l’éternité, mais qui aussitôt se constitue en passé, pour barrer la route au présent. Le moi se compose, s’échafaude autour de cette première réponse à la présence du monde. La formation du moi est la transformation du présent en passé. Lorsque le passé a pris corps, le moi est définitivement constitué. Les nécessités physiologiques, les premières sensations, les dé­sirs, les satisfactions de ces désirs, les malaises, leurs soulagements, etc… constituent à chaque ins­tant un jeu d’associations et de dissociations, qui renforcent les vibrations primitives du sujet non encore conscient, qui s’ajoutent à elles. Et comme ces vibrations primitives sont uniques pour chaque sujet (pour les raisons que nous avons déjà étu­diées), celui-ci exprimera de plus en plus, en pre­nant corps sur le noyau que constitue son point de départ : sa réponse particulière, au « plus » uni­versel.

Ce noyau central de réactions, cette réponse primitive à l’éternité d’un instant, est l’essence même du moi, elle est le plus universel que le moi recouvre, et perd de vue, en construisant son pro­pre édifice statique. Il n’est pas étonnant que cette essence, perçue à travers le rêve du Mythe, ait pris le nom d’âme et l’attribut de l’immortalité.

La recherche d’un équilibre unique

De même que l’embryon humain passe à tra­vers toutes les phases de l’évolution sans s’y arrêter, de même, l’enfant, dès sa naissance, passe à travers tous les stades de l’évolution du subjectif dans la nature. Tandis qu’un insecte naît à peu près aussi éveillé qu’il le sera au cours de son existence, l’en­fant doit partir de beaucoup plus bas que l’insecte. Il part pour ainsi dire de zéro, et en outre il est obligé de créer à chaque instant le pôle négatif qui maintenant lui manque, ce pôle étant le moi.

Le je, entraîné dans le dynamisme universel, vibrera entre le pôle dynamique du « plus », et un pôle négatif, fait de réactions, qu’il soulèvera der­rière lui dans sa course, avec le fol espoir de n’être plus entraîné. Ses réactions s’opposeront au monde extérieur, et le je intensifiera ainsi l’opposition irréductible et totale de ses deux pôles, jusqu’au point où l’excès d’intensité de l’antinomie provo­quera sa condensation en un personnage. Imagi­nons un instant que le milieu social accueille ce moi en formation, de la meilleure façon possible. Imaginons donc une société fondée sur la connais­sance de la nature antinomique du moi, une so­ciété sans classes, sans hiérarchies spirituelles, sans religions, sans propriété privée, sans autorités mo­rales, bref une société humaine. Cette société, au lieu d’intervenir dans l’équilibre particulier de l’en­fant, au lieu de lui imposer des conformismes, des croyances, des idées, des rôles de personnages my­thiques, aurait comme but éducatif d’intensifier le plus possible l’équilibre provisoire que se construit le je de l’enfant, sur sa propre antinomie, sur l’antinomie qui lui est tout à fait particulière quant aux éléments qui la composent. Cet édifice, construit sur des réactions particulières, au moyen d’expériences uniques, au moyen d’un caractère, d’un tempérament, d’aptitudes distinctes, exprimerait de plus en plus intensément une note distincte, claire, précise, qui, émanant d’une antinomie, fini­rait par la briser par l’intensité de sa vibration, comme se brise un cristal très pur sous la pression de son propre chant.

L’éclatement de l’antinomie moi serait un phé­nomène aussi naturel que l’épanouissement d’une fleur. Ce serait un éclatement par l’intérieur, dont la poussée commencerait par être la conquête consciente du génie, mais dépasserait ce stade, encore égocentrique (donc mythique), pour dissoudre l’entité dans la Connaissance absolue, dans l’instant présent. Le processus de développements ne serait pas une recherche, une ascèse des moi, de ces personnages composés et absurdes, qui s’accro­chent à leur entité. Non, le développement se produirait naturellement au cours de la maturation de l’individu, et serait le parfum de cette matura­tion.

En étudiant, au début de cet exposé, les objets en fonction du « plus » universel, nous avons vu qu’un objet est adéquat à ce « plus » dans la me­sure où il n’exprime qu’un équilibre à la fois. Donc si le milieu social, l’éducation, etc… permettaient à l’enfant de construire son moi sur une seule don­née, celle qui lui appartient en propre, celle qui résulte de ses réactions originales, l’enfant aurait toutes les possibilités de mener à bon terme la cons­truction de son moi.

Mais le milieu social, mais toutes les valeurs d’ordre matériel affectif, intellectuel, s’opposent à ce développement naturel de l’homme. Les moi, ces coquilles épouvantées, antithèses de la vie qui doit naître, s’abritent dans les forteresses de leurs civilisations, antithèses de la Nature. Les moi au pouvoir, antithèses des moi dominés, entraînent dans leur épouvante les esclaves, par des répres­sions sanglantes, voire par l’extermination. Ainsi la naissance de l’humain libéré du moi, et la naissance sociale par le violent avènement au pouvoir de la classe la plus basse, dans l’échelle sociale, sont un seul et même phénomène. Dans un cas comme dans l’autre, la naissance n’est accomplie que lorsque les éléments les plus profondément enfouis sous l’oppression des équilibres statiques, qui se sont construits sur eux, jaillissent au dehors, en les brisant.

La vibration entre deux pôles

La façon dont le je, dès la naissance de l’en­fant, travaille à renforcer les deux pôles qui le constituent, est très simple : un désir, la faim par exemple, projette le je vers l’objet qui remplira le désir. Le vide qu’éprouve l’être s’identifie à l’être lui-même, à l’être tout entier, incapable de se dis­socier de son désir. Ce vide, ce sens négatif, fait surgir de l’être toutes les réactions qui s’opposent à lui, tous les mouvements dynamiques qui tendent vers l’objet du désir, qui l’appellent, etc… Ainsi le négatif renforce le positif. Notre exemple de la faim nous montre ensuite le je de l’enfant parfaitement identifié à l’acte de se nourrir.

Pendant tout le temps que s’assouvit la faim, l’objet du désir est associé au je, le sujet et l’objet ne font qu’un. Le désir était donc un besoin d’as­sociation intime entre le je et le cela, le je souffrant de n’être pas cela. Au début de la vie psychologique de l’enfant, cette souffrance est vague, sourde, con­fuse, aussi n’est-ce qu’inconsciemment que l’en­fant s’associe à un objet déterminé pour assouvir un besoin déterminé. Il s’agit d’une permanence organique qui souffre de ne pouvoir se maintenir et du rétablissement de cette permanence, donc du bien-être, au moyen de la nourriture. La nourriture est donc un apport de permanence, elle est la permanence elle-même. De là l’association. Mais de même que le besoin, le manque de quelque chose, le pôle négatif, a été uniquement exprimé par une réaction positive (qui a développé le pôle positif, dynamique, du désir), de même l’assouvis­sement, provoque par sa plénitude positive un re­lâchement statique de l’être. Le désir se dissocie dès lors de l’objet qui l’a comblé, il n’est plus lui, il l’abandonne. Le désir disparaissant, l’organisme recompose sa permanence statique, négative, qui s’oppose au « cela », jusqu’à ce que surgisse un autre désir, et ainsi de suite.

Associations et dissociations

Le je se développe ainsi par associations et dissociations successives. Nous verrons plus loin que toute la vie psychologique n’est faite que d’os­cillations de cet ordre. Notons ici un fait extrêmement important : ce qui provoque à la fois les asso­ciations et les dissociations, c’est la poussée, dans l’individu, de la permanence universelle, et cette permanence se trouve satisfaite aussi bien par les associations que par les dissociations. Le désir est la sensation qu’éprouve la permanence d’être en danger; l’assouvissement est la sensation qu’elle éprouve de n’être pas en danger. Ces sensations tendent, l’une et l’autre, par leur répétition, à s’éta­blir dans l’organisme, et c’est cela l’éveil de la cons­cience. Ainsi chacun des deux pôles travaille à éla­borer la conscience, et de ce fait celle-ci ne peut à aucun moment s’interrompre, bien qu’elle puisse « dormir » ; elle est semblable à un courant induit que renforcent nécessairement toutes les oscillations du je, ces oscillations étant l’expérience. A la maturité, nous verrons ces oscillations diminuer de plus en plus, et finalement mourir à cause du durcissement, de l’ossification du moi, et la cons­cience lentement s’éteindre dans l’indifférence, ou au contraire (ce qui est, hélas, très rare) nous ver­rons ces vibrations briser, à cause de leur intensité l’instrument même qui les a produites, et libérer la conscience elle-même, comme une fleur libère son parfum. Ainsi l’homme pourra parvenir au point de refuser l’expérience par indifférence, ou de la dépasser en brisant sa propre entité.

Nous voyons le je passer, sans association à une dissociation, et inversement. Ces oscillations se greffent sur son mouvement initial, sur les réactions qui, à l’origine de son existence, l’associèrent et le dissocièrent (à la fois) de l’instant présent. Ces oscillations nouvelles sont à la fois déterminées par les circonstances extérieures, et par l’hérédité. À celle-ci appartiennent des caractères de groupe et des caractères particuliers. (La façon très complexe dont tous ces éléments s’entremêlent ne peut être étudiée que par la psychologie expérimentale. Mais celle-ci ne peut donner de bons résultats que si elle est guidée par la compréhension du phénomène qui crée le moi, par rapport à l’évolution tout entière du subjectif dans la Nature, et par rapport à la permanence dynamique du Monde). De toutes les façons, le je sera amené un jour à dire « je suis moi », et c’est cela qui nous ici.

Il y sera amené par la répétition d’associations et de dissociations, qui créeront des tendances de plus en plus fortes à s’associer et à se dissocier de certains objets. Ainsi certaines associations-disso­ciations deviennent permanentes ; elles constituent tout ce dont le je n’a jamais douté, tout ce à quoi il a attribué une réalité absolue, du fait que sa pro­pre permanence en a été développée jusqu’à de­venir consciente de soi. En effet, avant que ne se condense le moi dans son isolement et dans la perception nette de sa nature antinomique – ce qui le fera douter de sa propre réalité (phénomène qui chez un très grand nombre de personnes ne se produit d’ailleurs jamais) – il vit dans un uni­vers qu’il accepte purement et simplement, car il en est un des éléments, comme un personnage de rêve, qui étant un des éléments du rêve, est immu­nisé de ce fait contre le doute. L’enfant peut se dis­socier de certains objets, les rejeter comme n’étant pas une partie intégrante de son je, mais ce je qui reprend ainsi sa liberté, n’est lui-même qu’un composé d’associations sous-conscientes. Ainsi, lorsque l’enfant commence à s’associer à son pré­nom, c’est son prénom qui est lui-même, et si l’on fait semblant d’appeler l’enfant par un autre pré­nom (ce qui est déjà fort difficile à lui faire com­prendre) on peut provoquer en lui un désespoir et une épouvante extrêmes, car il a la sensation d’être véritablement détruit, en tant que permanence.

Plus tard, si pour son malheur l’enfant appar­tient à une famille, qui de génération en génération, s’est glorifiée, non pas de posséder mais d’être un nom, il dira « je suis un duc de Guermantes », et cette association, qu’il ne parviendra à jamais à briser, lui tiendra lieu d’entité, surtout si, ressemblant physiquement à quelque portrait d’ancêtre, il s’ap­pliquera à conformer son caractère et ses actions à ceux de cet ancêtre. On voit par cet exemple comment le milieu social peut provoquer des associations, dans le but de marquer dans l’individu l’em­preinte de spécialisations qui tendent par inertie à se prolonger indéfiniment d’une génération à l’au­tre. Ces spécialisations sont moins héréditaires que provoquées par des associations que le milieu impose à l’individu. Cela revient à dire que le milieu intervient dans l’équilibre particulier et unique que l’individu tendrait tout naturellement à se construire, en le faisant trébucher dans un équilibre d’espèce, des spécialisations, de constantes automatiques. Tandis que cet équilibre unique, construit sur une antinomie, doit normalement résoudre sa propre énigme grâce à un doute dynamique sans
cesse grandissant, le milieu désagrège et cet équilibre, et ce doute fécondant, par l’action incessante qu’exerce contre l’individu un équilibre imposé de l’extérieur.

Conflits avec le groupe

Le groupe cherche à éloigner l’individu de son essence, à le stériliser, bref à le rendre inoffensif pour l’ordre établi, en lui imposant un conformisme, c’est-à-dire un posant un équilibre, qui, du fait qu’il est étranger à l’individu, le désagrégera. Or ce conformisme est a appelé par lui, par le moi dont toute l’activité consiste à élever des barricades entre lui et le doute final qui amènerait sa destruction et l’accomplissement de l’Humain. Le moi en forma­tion n’est donc que trop heureux de glisser dans la pente fatale des conformismes sociaux, moraux, religieux, etc… et de se barricader ainsi contre l’éternité en lui, qui en mourra étouffée.

On voit que le moi est uniquement composé de ce dont il n’a pas douté. Remarquons que chaque association possède sa contrepartie de dissociation et inversement. En effet, s’associer à un nom veut dire se dissocier de tous les autres noms, et inversement, pour se dissocier d’un objet le je doit s’appuyer sur une association plus forte, plus évidente, dont il n’a pas encore douté. Le milieu social tend à remplacer toutes les associations par d’autres associations, de plus en plus précises, de plus en plus limitées et spécialisées, jusqu’à faire de l’individu une mécanique ; au contraire, le développement normal du doute dans l’individu tend à briser toutes les associations successives par des associations de plus en plus générales, jusqu’au point d’éclatement, que nous décrivons au début de cet exposé, où, associé à l’universel, le moi s’aperçoit qu’il en est également dissocié (du fait que les deux pôles de l’antinomie se sont dévelop­pés en même temps), et se trouve en face de sa mort irrémédiable.

C’est cette dernière marche que nous étudions ici, celle d’un moi qui libérera la conscience, qui se détruira dans l’universel, et non point celle d’un moi qui s’enfermera dans des associations de plus en plus étroites jusqu’à se stériliser.

Dans nos civilisations basées sur la réalité du moi, l’enfant qui pourra le mieux briser, en ce qui le concerne, l’envoûtement collectif, sera celui qui refusera de purement et simplement se soumettre aux valeurs sociales. Il sera inadapté, et en souffri­ra. Ou bien il sera écrasé, étouffé par un milieu auquel il ne pourra pas s’associer, et parce que les vibrations d’associations lui manqueront, son je tombera dans une espèce de torpeur, et le déve­loppement de sa conscience en sera considérable­ment retardé (parfois jusqu’à sa maturité, vers trente ans, parfois jusqu’à ce qu’il soit trop tard). Ou bien, au lieu de s’enliser dans cette torpeur sous-consciente, il se révoltera et luttera à armes inégales contre la société, qui le brisera d’autant plus facilement qu’il ne parviendra peut-être ja­mais à sortir complètement de son état sous-conscient.

Le mystique

Dans le premier cas, la presque complète dis­sociation de l’individu et du monde qui l’entoure trouve son expression dans une souffrance sourde, imprécise, mais constante. L’enfant est malheu­reux sans le savoir. Sa dissociation, en accentuant un des pôles du je, provoque naturellement une association équivalente, puisque le je est une per­pétuelle tentative d’équilibre entre les deux pôles. Ici la dissociation étant informulée, et ne s’appli­quant pas à des objets déterminés, provoque chez l’enfant un désir de rechercher intérieurement ses réactions primitives, vitales, déterminées par l’éternité de l’instant présent, et de s’associer à elles. L’enfant développe en lui cette recherche intérieure, il s’efforce d’établir en lui le contact entre son moi en formation, et l’essence de son moi. Il se plonge dans ses propres rêves, il a une tendance à n’écouter que sa voix intérieure, à re­chercher l’expérience mystique, en somme à sou­mettre son moi à l’éternité.

Le héros

Dans le second cas, la dissociation s’exprime à chaque instant par des révoltes, des refus déterminés, des rejets précis, qui provoquent chez l’en­fant des associations opposées et extrêmes. Son moi se construit sur des données qu’il définit, et qui le portent par conséquent à l’action. Ici, le moi tend à douter de la réalité du monde extérieur, tandis que dans le cas précédent il tendait à douter de sa propre réalité. Ici le moi s’affirme, là il se niait. Ici il développe le pôle de l’intellect, là il développait celui de l’amour. Ici, parce que la so­ciété lui apparaît clairement cruelle dans certai­nes de ses contradictions, et parce qu’il discerne chez les hommes le caractère inhumain des per­sonnages qu’ils jouent, il voudrait changer et le monde et les hommes. Là, il s’efforçait de parvenir d’abord à sa propre illumination.

Faillites et réalisations par l’absurde

Nous ne séparons ces deux types que pour la commodité de l’exposé. Il est évident qu’entre ces exemples extrêmes, toutes les combinaisons sont possibles. Le fait le plus remarquable est que la société, établie sur le désir qu’ont les moi de durer en tant que moi, donc de se stériliser, provoque les réactions-mêmes qui détruiront le moi, dans le premier cas, et la société elle-même, dans le se­cond cas. Ici, comme toujours, nous voyons fonc­tionner le mécanisme d’autodestruction de tout le système. Cependant, lorsque les moi de ces deux enfants se seront définitivement constitués, nous verrons surgir en chacun d’eux un personnage, qui utilisera à son propre bénéfice la poussée inté­rieure qui les avait portés à maturation. Le personnage, assumant une valeur d’être, vam­pirisera l’éternité. Le contemplatif s’attribuera une âme immortelle, ayant fermement établi son pro­pre salut, et socialement se fera l’instrument de l’exploitation psychologique (dite spiritualité) ; l’homme d’action changera le monde à son propre bénéfice, et sera l’exploiteur matériel.

Remarquons ici un fait important : une société agit d’autant mieux qu’elle est plus absurde, en provoquant chez l’individu des réactions d’autant plus grandes que l’individu est plus humain. Est-ce à dire que cette oppression est bonne, et que nous devons souhaiter aux enfants de naître dans une société inhumaine? Une telle thèse serait digne d’un asile d’aliénés. Une société normalement hu­maine, dans laquelle les individus ne seraient exploités ni psychologiquement ni matériellement, serait un milieu aussi fertile et naturel que celui de la Nature elle-même, il offrirait à chaque être humain un jeu souple et varié d’associations et de dissociations, il lui offrirait des contacts humains dépourvus de rôles mythiques. Dans une telle so­ciété, le contemplatif et l’homme d’action trouve­raient tous deux leur développement naturel, sans sombrer dans leurs propres mythes de mysticisme ou de conquête. Le mystique aussi bien que le conquérant disparaîtraient, comme ont disparu de la surface du globe les monstres antédiluviens. Ces deux types, qui jusqu’à présent, ont été ce que la sous-humanité a pu produire de mieux, créés par des dissociations imposées par l’absurde, sont eux-mêmes absurdes.

Pour le moment, nous ne pouvons cependant étudier que des développements qui se produisent par l’absurde, puisque ce sont les seuls que nous permettent nos civilisations. Le moi que nous étu­dions ici est poussé à mûrir par le sens de soli­tude qu’il éprouve de plus en plus, car la solitude est le moi lui-même. L’enfant pas plus que l’homme préhistorique, n’a à proprement parler d’états de conscience. Avant l’individualisation totale du je, celui-ci, par définition, n’est pas conscient de soi-même. Rappelons que selon notre définition la conscience de soi, c’est-à-dire la notion que l’on a d’être une entité, un moi, n’est pas encore ce que nous appelons un état conscient, puisque cette conscience est l’identification du je et du person­nage qui affirme cette réalité. Ce n’est que lorsque la conscience de soi commence à se développer, à se tâter, pour ainsi dire, afin de chercher à éli­miner du moi tout ce qui pourrait ne pas lui ap­partenir, que naît ce que nous appelons la cons­cience. Ainsi l’effort vers la conscience de soi, éveille la conscience, telle que nous la définissons, et cet effort détruit les bases mêmes sur lesquelles s’appuie le moi, puisqu’il réduit en poussière tous les éléments qui composent le personnage. Ainsi, plus le personnage est conscient d’être lui, lui sans rien qui lui soit étranger, lui à l’état pur, plus il fond véritablement dans la notion qu’il a de sa réalité, jusqu’à disparaître littéralement. Nous re­trouvons ici, encore et toujours, l’autodestruction du moi et de ses œuvres, ce principe fondamental qui s’oppose à tout le patrimoine culturel que nous ont légué toutes les civilisations, principe sur lequel nous devons aujourd’hui tout reconstruire, en do­minant enfin les déterminismes du Mythe.

« Je suis moi! »

La façon dont le je, non-conscient, de l’enfant parvient, lorsqu’il est mûr, à se détacher de l’univers subjectif qui l’a créé, et dont il ne s’était pas encore nettement différencié, est d’une importance extrême, car elle caractérise le moi qui surgit, ses tendances, ses possibilités, et nous révèle sa na­ture la plus intime. Ce phénomène d’individualisa­tion n’a cependant jamais été étudié, à notre con­naissance sous cet aspect. Ne pouvant nous ap­puyer ici que sur notre propre documentation, en­core très restreinte, nous nous bornerons à indiquer des voies de recherches, telles qu’elles se présen­tent en ce moment à nous.

a) Le moi qui ne doute pas. — Il semble que le je puisse acquérir une conscience personnelle de deux façons très distinctes. Dans la première façon, il peut s’associer si intimement à l’univers dans lequel il vit, que le personnage surgisse len­tement, fabriqué d’associations-dissociations très puissantes, c’est-à-dire profondément sous-cons­cientes. Le moi en cours de fabrication enveloppe si bien les réactions primitives, originales, de l’in­dividu qu’il étouffe lentement le présent, en levant autour de lui un brouillard de plus en plus dense, composé uniquement de son passé accumulé. Dès lors, le moi est purement et simplement son propre passé. Cette définition du moi est vraie dans tous les cas ; mais ici la conscience qu’il a d’être une entité, c’est-à-dire sa conscience individuelle, ne se trouve en aucune façon ébranlée par le doute. Le doute est le présent. Ceci est également toujours vrai, tant que le présent n’est pas entièrement vainqueur, dans l’individu qui s’est libéré de sa propre conscience. Le doute est donc, d’une façon plus précise, l’action qu’exerce le présent sur le passé, c’est-à-dire sur le moi. Mais le personnage qui se constitue suivant cette modalité inconsciente ne doute jamais, à aucun instant, ni de sa propre réalité, ni de celle de l’univers où il vit. Pour lui, il se dit que : « parbleu, je suis moi, et le monde c’est le monde », et tout ce que nous écrivons ici lui serait parfaitement incompréhensible. Le com­bat se poursuivra entre son entité et la vie quotidienne, qui en le frappant, comme elle frappe tout le monde, dans ses attaches, dans ses affections, dans sa santé, qui, par la souffrance physique et morale, par la douleur, et surtout par le spectacle de la mort pourra avoir raison de sa certitude, ou ossifier l’individu en une coque rigide, en une épave stérile, d’où la vie se retire lentement.

b) Le moi qui doute. (Le cas de Jean-Paul). — La seconde façon qu’a le moi de se construire peut elle-même présenter deux aspects. Ces aspects se rapportent aux deux types d’individus, étudiés plus haut, que nous avons appelés le contemplatif et l’actif. Leur caractère commun est celui d’une dé­couverte, d’un émoi, d’un déclenchement, d’un mo­ment bien déterminé dans la vie psychologique de l’individu. En voici un exemple, du type contem­platif tel qu’il est décrit par le sujet lui-même, le romantique allemand Jean-Paul :

« Un matin, tout enfant, je me tenais sur le seuil de la maison et je regardais à gauche, vers le bûcher, lorsque soudain me vint du ciel, comme un éclair, cette idée : je suis un moi, qui dès lors ne me quitta plus ; mon moi s’était vu lui-même pour la première fois, et pour toujours. »

Cet exemple est extrêmement précieux, car non seulement il est rare que le sujet puisse dé­crire avec autant d’exactitude ce moment extraor­dinaire de sa vie psychologique, mais la lucidité de Jean-Paul lui a permis de reconnaître la valeur de ce moment. Il raconte lui-même, en effet, comment cette constatation, si simple, fut pourtant si étrange, si prodigieuse, qu’elle constitua la plus grande révélation de toute sa vie. La saveur de cette révélation ne le quitta jamais, elle fit plus qu’imprégner toute son œuvre, elle la provoqua. Cette constatation fut une véritable fécondation de l’entité qui s’était vue, fécondation que le moi en se construisant, revêtit de sa chair mythique, de son sous-conscient, en lui donnant un corps de sentiments, d’émotions, de croyances et d’idées, mais qui, plus forte que l’entité elle-même, con­duisit, triomphante, Jean-Paul, vers l’âge de trente ans à son éclosion, à ce qu’il a appelé lui-même sa « transfiguration ».

Pour comprendre ce phénomène, on se sou­viendra de certaines remarques que nous avons faites au début de cet exposé, au sujet de la cons­tatation, qui est un doute. Si un personnage de rêve parvient à constater que le rêve est un rêve, ou (ce qui revient au même) qu’il est un person­nage de rêve, c’est qu’à ce moment, il a douté. Sans ce doute, il ne se constaterait pas, il ne constaterait pas le rêve, mais il rêverait tout simplement :

We are such stuff

As dreams are made on, and our little life

Is rounded with a sleep.

« Ces lignes de Shakespeare, écrit Jean-Paul dans son Journal, ont fait jaillir de moi des livres en­tiers » (Jean-Paul : Choix de rêves, Éditions Fourcade, Paris 1931). Et en effet, ces lignes de Shakespeare ont dû, à chaque répétition que s’en faisait Jean-Paul, avoir le pouvoir de ressusciter en lui cette constatation du rêve, cette constatation du moi, ce doute qu’est l’éveil. La perception objective que le moi fécondé a de lui-même (le moi s’étant vu lui-même) est une source créatrice inépuisable. Nous développerons ce point plus loin.

Nos recherches nous portent à penser que cette expérience psychologique de Jean-Paul, loin d’être un cas anormal (bien qu’elle soit exceptionnelle par sa netteté et par la netteté de ses conséquences) peut se retrouver chez un très grand nombre d’in­dividus, et sous des formes extrêmement variées, appartenant aux deux types de notre classification. Le premier type (le contemplatif) est celui qui s’in­dividualise (ou plutôt se personnalise) en se cons­tatant, le deuxième constate le monde extérieur. Le phénomène est du même ordre ; il s’accompagne toujours d’un sentiment d’étrangeté et d’un émoi qui témoignent du doute, et parfois même il expri­me le doute d’une façon indiscutable.

Dans la forme que, par commodité, nous appe­lons contemplative, l’entrée dans la vie consciente peut s’exprimer par l’étonnement qu’éprouve tout d’un coup l’enfant au sujet de son entité : « com­ment se fait-il que je sois justement moi, et pas un autre ?… Et si au lieu d’être moi j’étais un autre qu’arriverait-il ? » … etc… Ces questions s’accom­pagnent parfois d’une grande angoisse. Ce qui les caractérise le plus, c’est l’étonnement, le sentiment de la révélation, le sentiment de quelque chose d’absurde, qui est aussitôt refoulé par le moi qui se raidit, qui défend sa vie menacée. Dans la se­conde forme, l’enfant se met à douter tout d’un coup du monde « comment se fait-il que ce monde soit précisément celui-ci, et pas un autre… Quel hasard que ce soit précisément celui-ci ? »… etc…

La plupart des fois, il semble que le choc de ce véritable réveil momentané, soit provoqué par un fait extérieur, par une observation que l’enfant entend formuler au sujet de lui-même, par une situation anormale où il se trouve, qui lui semble brusquement absurde. Ce choc peut s’associer à une faculté particulière : « Si je veux, c’est qu’il y a un je qui veut, ici, dans moi »… etc… Il peut par­fois s’associer à un objet particulier, à un détail qui semble insignifiant, mais qui persiste dès lors toute la vie dans la mémoire, comme un symbole de toute la route que devra maintenant parcourir le moi, et qui est déjà déterminée quant à sa na­ture, puisque cette route consistera pour le moi, à se défaire comme on défait un nœud. Le passé surgit, en brandissant l’instrument au moyen du­quel le présent le dissipera.

Ce n’est point sans raisons que Jean-Paul a as­socié à son expérience décisive, alors qu’il était tout enfant, des souvenirs aussi précis que celui du matin, du seuil de la maison, du regard jeté à gauche vers le bûcher, et d’une idée qui comme un éclair, lui est tombée du ciel. Une analyse des symboles qui s’accrochent à cette première prise de conscience, l’examen des associations qui s’y trou­vent mêlées (volonté, affectivité, raisonnements, actions, etc…) l’observation du moment où ce phé­nomène se produit, et de ses modalités, pourraient permettre à l’éducateur de saisir sur le vif la na­ture absolument unique de chaque enfant.

Importance de cette prise de conscience

Lorsque l’on comprendra que cette naissance du moi, son développement, et sa rupture par éclosion, sont les seuls faits qui comptent dans toute l’histoire de l’humanité, on s’apercevra que le but de l’organisation sociale, donc à plus forte raison de l’éducation, est de favoriser ce processus. Nous montrerons dans notre Comédie Morale comment ce processus est au contraire brisé, détruit dans sa poussée vitale, par les sociétés établies sur des va­leurs de possessions spirituelles et matérielles, sur des hiérarchies sociales et religieuses, etc… L’édu­cateur futur, non seulement comprendra et favo­risera ce processus de développement psycholo­gique, non seulement il le guidera et le protégera, mais il apprendra même à provoquer des déclen­chements, en plaçant chaque enfant dans son mi­lieu le plus favorable, avant même que son moi ne puisse prendre corps. Pour cela, l’étude appro­fondie du point de temps-espace où est né l’enfant, et de la façon dont s’est produite la naissance, serait très utile puisque c’est autour de ses pre­mières réactions que l’organisme humain construit son moi. Tout le reste de l’éducation et de l’instruction, tout ce qu’on enseigne à l’enfant, sera subordonné à la nature unique de sa réalisation intérieure, et lui sera donné comme un instru­ment : instrument double, de travail social, col­lectif et absolument impersonnel d’une part, et d’autre part, de travail intérieur, absolument uni­que et personnel. Mais nous ne pouvons guère nous attarder ici sur cette question, pourtant si importante. Nous devons d’abord étudier le moi, qui vient de se constituer, à travers quelques étapes principales de son développement, le suivre jusqu’à la lumière du présent, dans laquelle il se dissoudra, et disparaîtra.

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