L’enseignement d’un sage : Svami Prajnanpad


28 Jan 2017

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 15 Juillet-Août 1984)

Les quelques phrases que nous publions ici sont extraites d’un livre paru aux éditions L’Originel sous le titre « Entretiens avec Svami Prajnanpad », entretiens reconstitués par l’un de ses disciples R. Srinivasan et présenté par Arnaud Desjardins. Rarement enseignement fut aussi net et précis que celui-ci. Conseils pour une constante discrimination devant les idées reçues ; incitation à ne voir dans les événements que leurs côtés positifs ; remise en question de tout ce que l’on avait jusqu’alors admis afin de vérifier et revérifier si tout cela reste en harmonie « ici et maintenant ». De cet enseignement — très subversif on peut tirer un meilleur art de vivre et, peut-être aussi, une voie de bonheur. Ici nous n’avons donné que quelques éléments de cet enseignement mais, dans son ouvrage, Srinivasan livre beaucoup plus complètement la pensée de Prajnanpad et l’illustre souvent d’exemples très amusants. Voici une lecture des plus rafraîchissantes dans le contexte pesant du monde où nous vivons.

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Nos pensées sont des « citations », nos émotions des « imitations ». Nous ne sommes jamais nous-même, ne dépendant que de nous-même. Nous absorbons les idées, les opinions, les préjugés, les attirances et les répulsions, les ambiances et les comportements qui se trouvent dans notre entourage sans les examiner, sans les vérifier. Il s’ensuit que nous devons d’abord nous défaire de tous les ouïe-dire, préjugés, superstitions, attirances, répulsions, traditions, croyances, etc., pour commencer une nouvelle vie.

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Il faut tout tester, et vérifier si c’est compatible avec la raison. Cette pensée, cette émotion est-elle vraie ? Cette action est-elle juste ? Cette méthode est-elle la meilleure ? Si c’est le cas, très bien. Sinon il faut faire quelque chose pour les rectifier. Ainsi on devient capable de penser par soi-même et d’agir selon ce que l’on est.

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Examinez chaque élément de votre prétendu savoir. L’avez-vous trouvé dans votre entourage sans l’examiner ? Alors, examinez-le mainte­nant et gardez-le seulement s’il s’avère fondé. Est-ce une tradition qui vient de vos parents ? Vérifiez si elle repose sur une raison valable ? Sinon, abandonnez-la. Est-ce une superstition ? Ne la tolérez plus. Est-ce un ouïe dire ? Examinez-le attentivement. Est-ce parce que vous avez toujours agi ainsi ? Alors vérifiez si c’est la meilleure méthode, sinon changez-la. Toutes vos croyances dans le karma, la réincarnation, le destin, le paradis, l’enfer, le bien et le mal sont-elles fondées ou incertaines ? Si oui, mettez-les de côté provisoirement.

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Mettez de côté tout ce que vous n’avez pas examiné. Alors, avec le noyau des idées, des émotions et des actions qui restent, vous pouvez commencer à construire petit à petit une superstructure en rajoutant seulement ce qui vient de l’expérience et de la connaissance directe, et en rejetant ce qui n’est pas fondé. Il faut examiner chaque nouvelle idée qui se présente, la questionner longuement et l’accepter seulement si elle s’avère vraie. C’est cela la ré-éducation. Se dés-éduquer d’abord pour se ré­éduquer ensuite. Vous ne pouvez rien bâtir sur l’ancienne structure. Si vous le faites, un jour tout s’effondrera. Ne faites pas d’exception pour quelque idée ou préjugé chéris. Il faut tout jeter sans aucune exception.

La différence

La première grande vérité à laquelle nous sommes confrontés est celle de la différence. Bien qu’il y ait un nombre infini de choses dans l’univers, il est remarquable que jamais deux choses ne soient pareilles.

Généralement on ne voit pas les différences, mais on voit des ressemblances qui n’existent pas. Cela est dû au manque de raffinement de notre vue. On doit aiguiser et affiner l’intellect de façon à percer l’illusion de cette identité, de façon à voir la réalité profonde à travers les fausses apparences. Avoir une image fixe et rigide du monde extérieur est l’expression de l’ignorance et la cause de tous nos malheurs.

Puisque tout est différent, personne ne peut attendre que l’autre agisse d’une manière particulière. Puisqu’il est différent, il ne peut que se comporter différemment.

Le changement

La deuxième grande vérité qui saute aux yeux, c’est le changement. Tout change partout et toujours. De même tout le monde change, aussi si vous croyez que l’autre va agir en fonction de votre propre expérience, cela ne peut pas arriver parce que vous deux avez changé et les circonstances environnantes aussi. Percevez cette différence et ce changement, acceptez-les et ensuite agissez. Voilà, comment vous pouvez devenir présent au changement.

Qu’est-ce que le changement ? Un autre nom pour la différence. Le changement c’est la différence dans le temps, la différence dans une nouvelle dimension. En changeant, une chose ne devient pas autre chose. La première cesse d’exister et la seconde s’élance dans l’existence.

Prenez une corde avec une pierre attachée au bout et faites-la tourner. Que voyez-vous ? Un cercle. Mais c’est une pierre et un morceau de corde. C’est la pierre qui en tournant crée l’illusion du cercle. La grossièreté de votre vision vous empêche de percevoir les différentes positions de la pierre. D’où l’apparence du cercle. C’est une illusion, un phénomène, non une substance. La pierre et la corde sont réelles. Le cercle est irréel.

Si tout dans ce monde est nom et forme et évanescent y a-t-il une base au moins à ces apparences ? Y a-t-il quelque chose de réel et de permanent, quelque chose qui ne change pas ? Oui. C’est l’arrière-plan, sur lequel se produit ces changements, qui est réel. Le cercle est une illusion. La pierre est réelle.

Vérité et réalité

La vérité est ce qui existe. Ce qui est, est la vérité. La vérité est très simple, mais difficile à percevoir car elle est recouverte par le manteau de l’illusion. Nous prenons le manteau pour la vérité. Il faut rendre l’intellect subtil et perçant pour passer au travers de l’illusion et atteindre la vérité à sa source.

Qu’est-ce que la réalité ? C’est ce qui est, ce que vous voyez, ce que vous ressentez mais que vous n’acceptez pas. Les idées ne sont pas la réalité. Quand une idée se forme, elle devient abstraite et s’écarte de ce qui est réel ou vrai. Il faut éviter les abstractions. Voir directement ce qui est. Voir ici et maintenant, c’est contempler, non s’échapper dans l’imagination ou des théories, ce qui est de l’intellectualisme pur et simple, à ne pas confondre avec l’intellectualité.

Le verbe « être » au présent c’est la voix de la vérité. Le conditionnel passé « j’aurais dû » est la voix de l’illusion. Acceptez ce qui est et essayez de comprendre plutôt que de souhaiter que ce soit différent.

Quand quelque chose que vous ne voulez pas arrive, essayez de trouver pourquoi c’est arrivé. Rien n’arrive au hasard.

Il faut accepter ou rejeter. Si vous ne pouvez dire « oui » dites « non ». Il n’y a rien entre les deux. « Entre les deux » est une illusion. « J’accepte, mais… » c’est faux. Ce « mais » est une émotion.

Quand votre maison brûle, vous êtes accablé de chagrin, mais votre ennemi savoure le spectacle, il chante et il danse. Voyez, le bien et le mal sont relatifs.

Sérénité, émotion, plaisir

Tous, nous sommes venus dans ce monde un jour et, un autre jour, nous disparaîtrons aussi. De même l’enfance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse viennent et s’en vont. Aussi, il ne faut pas se réjouir de notre fortune ou se désoler de notre malchance. Ce sont des états temporaires, qui vont disparaître. Nous resterons paisibles, calmes et sereins quoi qu’il arrive, parce que ce qui arrive doit se modifier.

Quel est le critère de l’action juste ? Si l’action mène à l’unité, elle est juste. Si elle mène à la séparation, à la lutte, elle est mauvaise. Devenir un avec un autre c’est la sagesse. Se séparer, se quereller, c’est l’ignorance.

L’apparition de l’émotion est le test de l’intrusion du mental. Aussi éviter l’émotion, voyez l’unité, non la séparation.

Acceptez le passé et la douleur aiguë qu’il provoque disparaît. La mémoire du passé se projette elle-même dans le futur. Le futur en soi n’existe pas. Le mental préoccupé du passé et du futur, ne fait rien d’autre qu’échapper au présent. Alors vous vivez dans un monde de fantasmes et d’illusions.

Chacun est le produit de ses pensées…

Ego, soi, esprit

L’ego est puissant. Quand il vient devant les yeux du mental, il recouvre tout. Il est puissant et si subtil qu’il peut tromper l’intellect le plus aiguisé. Le critère pour savoir si l’ego intervient ou non, c’est voir si vous êtes en réaction par rapport à la situation ou non. Si vous n’êtes pas dans un état réactionnel, vous pouvez voir ce qui est. Si vous êtes troublé, soyez certain que l’ego est intervenu.

Ne vous jugez pas. Soyez ce que vous êtes et vous verrez que vous êtes unique, incomparable. Le Soi n’est rien d’autre que vous-même.

Les corps sont inertes, alors que nous sommes Esprit. Se débarrasser de tout ce qui est matière grossière ou subtile, c’est l’essence de la quête. Finalement quand toute matière grossière ou subtile a été rejetée, alors le Soi brille avec l’éclat de mille soleils. Ce Soi a toujours été là.

Se connaître soi-même, cest tout connaître…

Si vous avez fait une erreur, admettez-la. Admettre que l’on s’est trompé montre que l’on est plus sage aujourd’hui qu’hier. Les rites d’expiation et de repentir auront pour effet de rendre votre malheur permanent. Se repentir est une erreur. Pourquoi ? A cause du change­ment. Vous n’êtes plus celui qui a fait cette action. Vous avez déjà changé. Vous êtes différent de la personne qui a fait cette action. Alors pourquoi vous repentiriez-vous de ce qu’a fait cette personne ?

La perfection n’est pas de faire quelque chose de grand ou de beau, mais de faire ce que vous êtes en train de faire avec grandeur et beauté.

Ne vous rejetez pas vous-même en tout ou en partie. Si vous le faites vous ne pouvez plus être vous-même. Si vous vous rejetez vous-même, comment pouvez-vous accepter les autres ? Ce que vous voyez à l’extérieur n’est qu’une projection de vous-même. Le monde entier tel que vous le voyez n’est qu’une projection de vous-même. Vous ne voyez que vous-même partout.

La spiritualité c’est l’indépendance…

Croire en Dieu, fréquenter les temples ne confère aucune spiritualité. La spiritualité c’est la conduite juste et non la croyance en des superstitions, qu’elles soient modernes ou anciennes.

La spiritualité est une attitude d’esprit. Ne dépendre que de soi, c’est cela la spiritualité. Comment s’affranchir de la dépendance vis-à-vis d’autrui ? Tout est fonction de la réalité de l’autre. Si vous lui concédez une existence, vous ne pouvez pas ne pas lui reconnaître ses droits. Essayez de voir et de sentir ce qui est et non d’« attendre » que les choses soient comme vous aimeriez qu’elles soient. Cette attente est la tragédie de la vie humaine.

Personne ne peut parler à votre sujet. Chacun ne fait que penser quelque chose de vous et se forme ainsi des idées sur votre compte. Ensuite, il exprime une opinion au sujet de l’idée qu’il a en tête ou plutôt chacun voit la création de son mental et non pas vous. Pourquoi en serez-vous troublé ? Vous devez rester silencieux, comme s’ils parlaient de quelqu’un d’autre.

Agir justement ce n’est ni se laisser aller à… ni s’empêcher de…

Le regret n’est qu’un gaspillage d’énergie. Le regret implique un jugement de valeur. Qui êtes-vous pour juger ce que l’autre « Je » a fait.

Ce qui ne peut pas être supprimé doit être accepté. Jamais plus vous ne devez vous faire de souci. Soyez en paix.

EN CONCLUSION

Par la réflexion et la méditation sur ces quelques phrases, nous pouvons réaliser une deuxième naissance. Fabriqués, dès notre venue au monde par nos parents, nos éducateurs, nos admirations pour tel ou tel modèle, nous pouvons à l’âge de la maturité reconsidérer tout ce qui fait notre individualité. Rejeter ceci, préciser et conforter ce qui – en toute lucidité – nous paraît bon et vrai, c’est retrouver notre personnalité profonde, l’essence pure de notre être. Ce long et déchirant processus de destruction et de reconstruction vaut la peine d’être entrepris par tous ceux qui veulent cesser d’être des marionnettes soumises aux idées et aux conceptions qui leur ont été imposées et devenir des êtres libres ; heureux de s’être retrouvés, apaisés et en harmonie avec l’univers.