Raymond Oillet : Les grands thèmes métaphysiques de l’Évangile selon Thomas


20 Jan 2015

(Revue Question De. No 53. Juillet-Août-Septembre 1983)

La Métaphysique traditionnelle 1 et elle seule, donne les clefs de la lecture de l’Ev. Th. Le texte comporte aussi des éléments ésotériques (log. 19) dont la présence contribue à justifier l’avertissement relatif aux « paroles cachées » de Jésus. Néanmoins, ce sont ses thèmes mé­taphysiques qui confèrent à cet ensemble de dits un caractère traditionnel tout à fait comparable à celui des grands textes fondamentaux du Brahmanisme ou du Bouddhisme 2. Aujourd’hui, ces thèmes s’imposent avec autant de force dans les enseignements d’un Krishnamurti ou d’un Nisargadatta 3. À travers des propos aussi divers, en apparence étrangers les uns aux autres, il serait vain de chercher les contours d’un corps métaphysique doctrinal sûr comme les ont dessinés pour eux les théologiens du Moyen-Age ou les maîtres des idéologies contemporaines. La Métaphysique traditionnelle est un non-dualisme, et pas même un monisme : parce qu’elle désigne les voies et les conditions de l’expérience libératrice, elle échappe à toutes les logiques, ou les parcourt toutes, en vue de la seule découverte de : « Tu es Cela » ou « Autre que Lui n’est pas ». Ces propositions tentent de signifier que le Tout est un et que l’Un est tout. Or cette vérité unique est l’unique vérité qu’aucun discours ne saura jamais, légitimement, détenir 4. Une voie d’approche à l’épreuve de la Réalité qui accomplit, et abolit (log. 58) …

Aux hommes que la nostalgie de l’Être a mis en che­min, les mouvements gnostiques ont proposé des voies de retour à l’Un. Et donc de sortie du langage. La gnose se mêle toujours à l’Histoire, mais comme un courant sou­terrain, sans mélange… En s’adressant aux Juifs, ses contemporains, Jésus a dû aborder certains de leurs pro­blèmes spécifiques mais sans rien sacrifier de la qualité proprement métaphysique de son enseignement. C’est par la connaissance, et la connaissance de soi, que l’homme parvient à la connaissance du Père, à se trouver identique à Lui, à se sauver de l’emprise du monde et de la mort. Que cette gnose soit non-chrétienne paraîtra l’évidence même. En parler comme d’une hérésie est une erreur et une injure. Jésus a jeté un feu (log. 10). Si ce feu peut nous brûler, ne pourrait-il pas aussi nous délivrer de nos liens ?

I) « Quand vous ferez le deux Un, vous serez Fils de l’homme ». Log. 106/2.3.

Un autre logion nous interroge inversement : « Au temps vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors étant deux, que ferez-vous ? » S’agirait-il d’une histoire, avec des événements successifs, comportant un état initial de perfection, suivi d’une catastrophe, elle-même ultérieu­rement réparée ? C’est par cette représentation que les malheurs ont commencé et ne cessent de recommencer. En réalité, il n’y a pas d’histoire, pas d’événement : « Le Royaume du Père s’étend sur la terre et les hommes ne les voient pas » (log. 113). Tout est identique : cependant la personnalisation exclusive du témoin des objets défi­lant dans la conscience entraîne automatiquement un sens dualiste centré à l’intérieur des limites de l’entité psycho­somatique qui le conçoit. L’ego se situe dans un mirage : réel, irréel ? Si, dans son processus de développement, opère une espèce de fatalité, son apparition n’est nulle­ment inévitable et sa disparition est aisée… Dans votre rêve, réalisant que vous faites un cauchemar, vous cessez de souffrir, déjà, avant de vous réveiller. Il suffit de comprendre que le pseudo-avènement de la personne séparée, comme sa pseudo-disparition, ne s’inscrivent pas dans un devenir affectant quelque réalité que ce soit. Tout est un, Un est tout. Si ce malentendu prend nais­sance à l’intérieur de notre conscience, c’est peut-être explicable par notre constitution actuelle d’être humain. Est-ce pour autant une tare ? Jésus ne prononce pas de tel jugement. Mais si nous nous sommes éloignés du Royaume par la vision dualiste, par cette rupture, ce désé­quilibre, nous avons perverti le désir, instauré la peur et façonné ce masque horrible de la mort – suprême menace à un autre masque : le moi – Pour dissiper cette « ivresse » (log. 28) Jésus nous invite à nous dépouiller de ce qui a contribué à nous tromper, à rechercher l’unique, à retrouver l’innocence des tout petits enfants. Les prêtres, les politiciens professionnels ont fondé leur pouvoir sur ce malentendu. Jésus dit : « Faites le deux Un. » Comprend-on alors que la marque du libéré soit « un mouvement et un repos » ? (log. 50)

II) « Mais le Royaume, il est le dedans et il est le dehors de vous. » Log. 3/7.8.

L’unité est l’unité transcendante des contraires : il n’est que complémentarité. C’est aisément percevable, et recon­nu dans le milieu « naturel », pas dans l’humain. Pour quelle raison ? L’homme maître et possesseur de la créa­tion ? Voilà une croyance dont on revient. Ce logion est écologique au plein sens du terme : tout est en relation avec tout et le règne humain n’est pas l’exception. Cet enseignement complète donc le précédent. On devine quelle osmose relie des notions aussi fréquemment répé­tées dans cet évangile : Père/Fils/Esprit-Royaume/Con­naissance/Tout, la Vie étant la clef du mystère. « Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas » dit Hermès Trismégiste. L’unité implique l’identité et l’identité révèle la présence. « Celui qui est devant ton visage… » répète Jésus. Le Royaume est déjà là, inaltérablement. Toutes les dualités sont autant de reflets d’identité dans la présence unique et simple du Père. Pour répondre aux problèmes qui agitent tant ses proches, et qui n’ont pas fini de tor­turer les sectateurs du judéo-christianisme : opposition corps-âme, chair-esprit, Jésus profère une parole lapidaire : « Misérable est la chair qui dépend de l’âme, misé­rable est l’âme qui dépend de la chair. » (log. 112) ou il nous confronte à l’insupportable aporie : « Si la chair a été à cause de l’esprit, c’est une merveille ; mais si l’esprit a été à cause du corps, c’est une merveille de merveilles. Mais moi, je m’émerveille de ceci : comment cette grande richesse a habité cette pauvreté. » (log. 29)

Pas de réponse rassurante, mais un Koan foudroyant comme le pratiquent les maîtres du Zen afin de pour­fendre la confusion de leurs disciples trop embrouillés par le jeu des concepts. Moins sévère au logion 89, Jésus nous attire à reconnaître le plus que simple : « Ne compre­nez-vous pas que celui qui a créé le dedans est aussi celui qui a créé le dehors ? »

Qui donc vous entrave ? Où est le mal ? Qui faut-il sauver ?

III) « Celui qui a connu le monde a trouvé un cadavre ; et celui qui a trouvé un cadavre, le monde n’est pas digne de lui. » Log. 56

Le monde est la vision et l’expérience en mode dualiste et donc conflictuel de ce qui est. Jésus est catégorique sur ce point : « Le monde est un cadavre » et cette décla­ration est d’autant plus frappante que Jésus promet par ailleurs au chercheur déterminé qu’il ne goûtera pas de la mort. Les valeurs mondaines sont les contre-valeurs de l’Esprit et l’exotérisme a beaucoup retenu de la leçon pour constituer ses morales. Or cet évangile est vide de toute référence à la morale. Par deux fois, Jésus nous invite à renoncer : logia 81 et 110 mais ce renoncement ne peut être ni déchirant ni amer. C’est un acte de liberté et de consentement l’Être pur, autrement dit à soi-même, car ce monde-cadavre est vide de réalité, pur néant, pas même un imaginaire comme le saura plus tard un Maître Eckhart. Si je suis apte à me connaître et à connaître Celui qui est devant mon visage, comment pourrais-je me sentir intéressé par ce fantôme inconsistant ? Avec une magistrale autorité, Jésus nous montre au logion 100 la vraie hiérarchie des valeurs : César-le monde, Dieu-les idées et moi « qui suis l’égal du Père », qui suis un avec l’Absolu. Le monde est une interprétation de la Réalité. Le Fils de l’homme n’y trouve nulle place où reposer sa tête (log. 86). Aucun signe du Père ne s’y trouve inscrit (log. 91). Adam, l’homme historique, le moi, qui s’y est fait riche et puissant a goûté de la mort (log. 85). Par contre, « le Vivant issu du Vivant ne verra ni mort ni peur. » (log. 111) Je puis donner au monde tout ce qu’il me plaît et paraître obéir à ses règles… Qu’importe si je conserve intacte mon intégrité ?

Ceci dit, revenons au travail de fond : « Le Royaume du Père s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas. » Voilà la question.

IV) « Soyez passants. » Log. 42

Le thème du passage ou du voyage est souvent peu remar­qué dans les traditions. Il n’en est pas moins d’une importance exceptionnelle. Il a le double sens de : « ne vous arrêtez pas… » et « ne vous attachez pas… » Il pour­suit l’injonction de chercher jusqu’à trouver (log. 2). Cependant la démarche proposée ne conduit pas en un lieu localisable : la géographie ne le circonscrit pas. Notons toutefois que ce chercheur en perpétuel dépla­cement se rencontre dans toutes les cultures du chemine­ment vers l’Être : sadhus, moines errants, chemineaux… A-t-on jamais remarqué que le « Wanderer » Schubert nous a laissé une œuvre musicale dont la signification est entièrement gnostique ?

Le passage franchit l’espace et le temps. Passer nous libère de ces dimensions trop objectivantes et, contraire­ment à la prime apparence, rehausse l’éclat de l‘ici et maintenant si chers à la Tradition. La recommandation de Jésus n’est certes pas une incitation à la fuite mais bien l’affirmation que la Réalité est bien là, immédiate, qu’elle est déjà mienne et que toute projection hors de l’instant aliène ma nature propre. Le logion 113 en apporte une démonstration plus étendue. Ce conseil paraîtra-t-il toujours aussi surprenant ? « Prenez appui sur vos reins de toutes vos forces… » (log. 21)

V) « Que celui qui a des oreilles entende... »

Cette exclamation revient six fois dans l’évangile, exaltant la recherche et, non l’effort, mais le désir tout entier uni­fié qui la soutient en vue de la connaissance et par consé­quent de la délivrance de toute peur. Elle peut décourager celui qui manque de sérieux ; elle stimule la ténacité du conquérant de l’illusion…

Sans vouloir tenter, dans ces lignes, de traiter l’ésoté­risme pur des paroles « cachées » de Jésus, on peut rele­ver les nombreux conseils de prudence, de douceur et de retenue, voire de méfiance donnés par le Maître (log. 39, 93). N’y a-t-il pas contradiction lorsque Jésus recom­mande d’annoncer tout haut ce qui a été découvert (log. 33) ? Ou de ne plus cacher cette lumière (log. 33 également). Comprenons : le libéré-vivant ne se cache pas, mais il ne s’expose pas non plus, évite les provocations. Le message métaphysique est transmis à celui qui est prêt à se porter vers lui, si bien que Jésus accepte des disciples sans distinction de classe ou de caste, et surtout des femmes. Sa maïeutique n’a aucune fixité : Jésus annonce que « son joug est doux » (log. 90) mais il avertit qu’en d’autres temps, « on le cherchera sans le trouver » (log. 38). Il sait qu’il n’y a pas de mots pour dire le Suprême, que tous les mots peuvent dégénérer en men­songe ; d’où ses réserves comme ses audaces et ses para­doxes… Les dogmatismes sont toujours produits de la « raison pure »… Néanmoins, « celui qui cherche trou­vera » (log. 94) et « à celui qui frappe, on ouvrira. » (id.)

CONCLUSION

On pourrait multiplier les exemples montrant que l’ensei­gnement de Jésus rapporté dans l’Ev. Th, n’appartient pas à une conception dualiste de la Réalité. Bien au contraire, le texte tout entier, lu sans parti-pris, révèle une tradition immémoriale dont l’Inde sans doute a été le premier dépositaire. Mais la métaphysique est atemporelle et les gnoses qu’elle a engendrées, elles non plus, quoique vécues « dans » le monde, n’appartiennent à aucune cul­ture définie, revendiquant un patrimoine historique ou terrestre. Le monde est un cadavre mais aussi le lieu de l’épreuve : Cela arrive donc ici et maintenant, en tous temps et en tous lieux. Jésus dit que le Royaume est comparable à une femme : « elle prit un peu de ferment, le cacha dans de la pâte et en fit de gros pains. » (log. 96) Les crédules peuvent imaginer l’histoire de lentes et pro­digieuses métamorphoses : point de chute ni de rédemp­tion. Peut-être aussi n’y a-t-il rien à faire ? On devine la colère de ceux qui jurèrent de supprimer le subversif. Jésus se déclare l’égal du Père (log. 61) et déclare son égal le disciple qui a mesuré comme lui « la source bouillonnante » (log. 13) En même temps il affirme : « Il y a de la lumière au dedans d’un être lumineux, et il illumine le monde entier. S’il n’illumine pas, il est ténèbres. » (log. 24) Il y a l’épaisseur d’un cheveu entre le Royaume très réel, et le monde de souffrance et de mort que nous imaginons par mégarde. Aujourd’hui, Jésus aussi, grâce à la découverte de Nag-Hammadi nous rappelle cette antique vérité. « Celui qui est devant vous, vous ne le connaissez pas, et en ce moment-ci, vous ne savez pas l’apprécier. » (log. 91) Résolument, apprécions-le.

*************

Commentaire du Logion 83

1 Jésus a dit:

2 Les images se manifestent à l’homme

3 et la lumière qui est en elles est cachée.

4 Dans l’image de la lumière du Père,

5 elle se dévoilera

6 et son image sera cachée par sa lumière.

Ce logion émerveille par la profondeur de sa science, son art pédagogique et son rayonnement poétique. La force de sa démonstration se déploie par l’élan conjugué de ces trois vecteurs de connaissance dont la conjonction rend plus solennel, plus indiscutable, un enseignement métaphysique fondamental. Les images qui se manifestent à l’homme désignent les contenus de sa conscience : des plus élémentaires sensations aux concepts les plus élaborés de l’idéa­tion intellectuelle. Ces images ont un substrat, la lumière, que la multiplicité des formes perçues rend insaisissable par elle-même. Ce défilé incessant d’images n’est en réalité qu’un flux de signaux lumineux. Par leurs mouvements, leurs dessins, ils paraissent indé­pendants de la lumière qui les éclaire et nous trompent aisément sur la nature de leurs qualités propres. Il est extrêmement curieux de constater que deux sages indiens contemporains : Ramana Maharshi et Nisargadatta ont tenté d’expliquer les relations du Soi avec la conscience en usant d’une comparaison avec la projection cinémato­graphique sur un écran. Nous savons tous que le film n’est rien sans la lumière projetée et que sans écran il ne peut pas se former d’images non plus. Ces Rishis du XXe siècle déclaraient que l’écran est ma conscience, la lumière est le Soi et les images, la représentation condi­tionnée par mon idiosyncrasie perceptive des flux d’éner­gies dont je suis affecté. N’est-ce pas ce que Jésus lui-même voulait dire ?

IMAGE CACHÉE

La deuxième partie de sa démonstration s’impose avec une force et une beauté inimitables. Le Suprême, l’Absolu est appelé le Père par Jésus. Tout provient de Lui et tout s’abolit en Lui. Il est la source de la lumière : Il est lumière Lui-même. Si je me détourne de l’écran de ma conscience et porte mon attention vers la source de lumière, je serai ébloui et quelle image pourrais-je donc bien percevoir de la lumière ? C’est pourquoi il est dit simplement : « son image sera cachée par sa lumière. » Pouvait-on mieux expliquer l’indicible et appréhender l’insaisissable ? L’homme exclusivement tourné vers les images ignore la lumière ou l’oublie… Il est ignorant et idolâtre. La lumière reste cachée. Qu’il se retourne et découvre ce qui arrive… Rien ne s’arrête mais la connais­sance étant advenue, puissance et liberté sont conférées à celui qui sait. Plus encore : le gnostique se découvre lumière, la référence à l’homme est absente en 4, 5, 6. L’homme se percevait séparé, image parmi les images et il n’y a plus que lumière. Ainsi Jésus peut dire : « Je suis Celui qui est, issu de Celui qui est égal ; il m’a été donné ce qui vient de mon Père. » (log. 61)

________________________________________________________________________

1 La seule explicitation valable de la Métaphysique traditionnelle ici évoquée se trouve chez René Guénon qu’on lit aux Éditions Traditionnelles. On peut également lire l’excellent livre de G. Val­lin : La Perspective Métaphysique chez Dervy. Un récent essai de MM. L. Gardet et O. Lacombe : L’expérience du Soi éclaire bien le sujet par une étude de mystique comparée. Les traduc­tions des grands textes sacrés de l’Orient ne sont plus rares : on s’y reportera toujours avec profit tout en s’aidant des pré­cieuses introductions de J. Herbert, Suzuki ou R. Linssen.

2 Rendons une nouvelle fois hommage à Taisen Deshimaru pour les enseignements du Bouddhisme Zen qu’il a spécialement dis­pensés en France.

3 De Krishnamurti, on lira son Journal (Buchet-Chastel) et de Nisargadatta : Je suis, édité par les Deux-Océans.

4 L’œuvre et la vie de Wittgenstein apportent sur ce sujet une conclu­sion définitive : (« ce dont on ne peut parler, il faut le taire ».) À condition qu’on n’y ajoute pas de nouvelles interprétations.


Étiquettes : , Essais