René Fouéré : Lettre à Krishnamurti


27 May 2008

Paris, le 10 Mai 1937

Cher Monsieur et Ami,

J’ai eu le regret d’apprendre par Madame CHARTIER qu’il ne nous sera pas possible de vous voir à Paris. D’autre part, mes moyens financiers ne me permettent absolument pas de me rendre à Ommen cette année.

L’an dernier, lors de l’entretien que vous avez eu la bonté de m’accorder à Ommen, vous m’avez vu préoccupé surtout de questions sociales et tourmenté par le problème de la violence. C’est qu’à ce moment la France était en pleine fermentation et l’on pouvait craindre la venue rapide d’évènements graves, sinon sanglants. Des amis me parlaient de former des groupes d’auto-défense et la perspective de prendre en mains un revolver, de m’en servir peut-être, me troublait infiniment. De là cette angoisse dont je vous ai fait part, ces questions que je vous ai posées.

Pourtant la question sociale n’absorbe pas à elle seule toutes mes pensées. Ce n’est pas pour moi une marotte. Je n’ai même aucune passion pour l’économie politique. Je m’en suis occupé uniquement parce que j’ai rencontré cette absurdité des êtres humains qui avaient faim. Autrement s’est la vie totale, la réalisation de l’individu qui a toujours été et demeure pour moi le point essentiel.

Si donc, j’en avais eu le temps, l’an dernier, à Ommen je vous aurais interrogé sur certains aspects de votre message. Puisque cela m’a été impossible là-bas, je voudrais vous soumettre ici quelques questions ou réflexions. J’espère que je ne vous importunerai pas. Mes questions se rapporteront principalement au texte anglais de vos dernières conférences d’Ojai. Il serait fastidieux pour vous d’y répondre directement. Pour éviter cela, j’ai fait suivre la plupart des questions d’un commentaire par lequel j’essaie d’interpréter moi-même les points qui me paraissent obscurs. Il vous suffira dons, en général, de ma dire si mon interprétation est correcte, ou celle de mes interprétations qui doit être retenue lorsque j’en indique plusieurs. Pour vous faciliter la lecture de ma lettre, j’aurais voulu l’écrire en anglais mais j’ai craint, ne connaissant pas très bien cette langue, de trahir ma propre pensée. Toutefois je lis très facilement vos causeries dans le texte anglais et je vous prie de ne pas vous donner la peine de me répondre en français.

Voici maintenant les questions dont il s’agit :

1) « EVERY LIVING THING IS FORCE, ENERGY, UNIQUE TO ITSELF » Ojai p. 15

ENTENDEZ-VOUS PAR « FORCE UNIQUE » UNE FORCE AGISSANT D’UNE MANIÈRE UNIQUE (séparée dynamiquement mais non en essence) OU UNE FORCE COMPLÉTEMENT SÉPARÉE, ABSOLUMENT DISTINCTE DES AUTRES FORCES ANALOGUES ? La seconde interprétation me parait inadmissible. Elle rétablirait cette dualité fondamentale contre laquelle vous vous élevez si souvent.

2) “CAN BE CALLED THE BODY, SENSATION, THOUGHT OR CONSCIOUSNESS” Ojai P. 15
VOUS SEMBLEZ ICI CONFONDRE CONSCIENCE ET PENSÉE. NE DISTINGUEZ-VOUS PAS « CONSCIENCE » ET « SOI-CONSCIENCE »?

Maintes fois, rencontrant le mot « conscience » dans vos causeries, je me suis demandé s’il voulait dire conscience en général ou soi-conscience. Il me semble que ce sont là deux choses distinctes. La perception banale d’un objet quelconque, les informations qui nous sont données par nos sens sur le monde dit extérieur ne me paraissent pas pouvoir être confondues avec la soi-conscience. Je pense que ces témoignages des sens subsistent chez l’homme libéré, qu’il est conscient de la fleur qui s’ouvre, du nuage qui passe ou même d’une image intérieure, d’un souvenir en d’autres termes, l’abolition de la soi-conscience ne doit pas entraîner celle de la conscience en général.

Si on entend par « conscience » cette conscience en général la sensation est déjà de la conscience. Mais j’ai l’impression, confirmée par le texte que je viens de citer, que vous employez le mot conscience dans le sens de pensée. C’est-à-dire que vous avez en vue ce pouvoir qui, dans l’homme, peut former des concepts, concevoir des idées générales, s’élever à la notion de causalité ; pouvoir sans lequel la création du « JE » est impossible.

3) « THE « I » IS BOTH THE FORM OF ENERGY AND ENVY ITSELF  » p. 15
S’AGIT-IL DE L’ÉNERGIE EN GÉNÉRAL OU DE L’ÉNERGIE PARTICULIÈRE A UN ÊTRE VIVANT DÉTERMINÉ ?

Cette question n’est pas sans analogie avec la première, Si je vous comprends bien, il y aurait en somme une conscience et une énergie qui seraient inséparables, qui seraient les deux visages d’une même réalité. L’énergie, considérée en elle-même, n’appartiendrait à personne. Elle serait en soi dénuée de forme propre, c’est à dire apte à revêtir toutes les formes. Elle serait là éternellement disponible, relierait entre eux tous les processus uniques et la conscience individuelle serait dans chaque vivant la forme particulière de cette énergie. A une forme de l’énergie correspondrait un mode de conscience et réciproquement.

4) « AND THROUGH THE SENSES CONSCIOUSNESS BECOMES KNOWN AS THE INDIVIDUAL » p. 15
VOUS VOULEZ DIRE QUE C’EST AU MOYEN DES PERCEPTIONS SENSORIELLES QUE LA NOTION DE « MOI », D’INDIVIDU SÉPARÉ, SE FORME DANS LA CONSCIENCE (OU PENSÉE) ?

Par ses organes des sens, le vivant prend conscience de lui-même, comme d’un être isolé exerçant une action propre sur un milieu extérieur. Comme vous l’écriviez en 1932, (séparée dynamiquement mais non en essence) « IL SE CONNAÎT COMME ÉTANT CELUI QUI FAIT L’EFFORT ». Il se conçoit comme limité à lui-même, identifié à cet organisme, enfermé dans ce corps dont il discerne les limites matérielles.

L’apparent isolement physique ou mieux spatial du corps humain a dû jouer un rôle décisif dans la genèse de la soi-conscience. L’absence de liens visibles et persistants entre le corps et les autres objets de l’univers, le fait aussi que ce corps se présente comme un volume fermé ont dû être la condition indispensable à l’éclosion du « MOI ».

Ces circonstances ont créé se sentiment d’isolement physique, de séparation matérielle, qui devait naturellement suggérer l’idée d’isolement psychologique, fondement de la soi-conscience.

Une rose qui deviendrait consciente ne pourrait vraisemblablement se construire un « JE » car elle percevrait que sa vie est inséparable de celle du rosier sur lequel elle a fleuri.

Tout le fragment dont je viens de citer quelques extraits exprime une constatation paradoxale qui résume en partie votre enseignement et pourrait se formuler ainsi : Le « MOI », ou mieux l’individu, est à la fois unique, irréductible à tout autre et pourtant non séparé, ne constituant pas une entité distincte. Nous apercevons la même contradiction en biologie, avec les organes qui sont pourvus chacun d’un caractère spécifique et restent néanmoins interdépendant. On ne peut confondre le poumon avec le foie. Chacun d’eux possède une structure et un mode de développement qui lui sont propres et cependant l’existence séparée de ces organes est inconcevable. Ils ne subsistent qu’en tant que fonctions différenciées d’une vie totale, qu’en tant qu’éléments d’un tout. Et c’est seulement ce tout qui se présente comme une unité vivante.

Nous concevons – mieux encore nous constatons – ces faits biologiques mais nous avons une peine inouïe à saisir, à réaliser leurs équivalents psychologiques. Un entraînement millénaire a créé dans notre esprit une tendance presque irrésistible à souder les deux notions d’entité séparée et de conscience (ou d’activité) spécifique. Et à cause de cela, nous nous croyons contraints de choisir entre l’unité et la séparation. Quand nous mettons l’accent sur l’unité, nous aboutissons à l’uniformité imbécile et quand nous insistons au contraire sur la séparation, la vie devient une bataille épuisante, infernale. Mais en fait, « IL N’EXISTE NI UNITÉ, NI SÉPARATION ».

5) « THE ENERGY THAT CREATED (IGNORANCE) IS UNIQUE TO EACH INDIVIDUAL. THIS UNIQUENESS BECOMES INDIVIDUALITY TO CONSCIOUSNESS” (p. 20)
« CONTINUITY IS THE SELF-MAINTENANCE PROCESS OF CONSCIOUSNESS FROM WHICH ARISES INDIVIDUALITY » (p. 45)

L’INTERPRÉTATION DE CES LIGNES, QUE JE DONNE CI-APRÈS, EST-ELLE CORRECTE ?

Les états de conscience successifs (perceptions, émotions, volitions, sensations représentations internes) de chaque individu forment une série unique, un processus unique, que l’on peut appeler processus de la conscience. La possibilité pour l’individu de réévoquer des moments uniques de cette chaîne d’états de conscience confère à celle-ci une continuité. Et cette continuité, cette activité unique, sont interprétées par la conscience comme étant celles d’un sujet, séparé du monde par une barrière infranchissable, irréductible, qui, à la fois le pose comme entité, lui donne une définition propre, et fait de l’univers entier l’inévitable repoussoir de l’entité ainsi créée.

En somme le sentiment qu’a l’individu de sa propre continuité résulte de la connaissance qu’il a d’un processus unique. Et comme à chaque moment de l’histoire de ce processus, il s’est connu (ou a cru se connaître) comme un « moi » vivant ce moment, cette histoire, dans sa totalité lui apparait comme étant « son » histoire, l’histoire d’une entité séparée, d’une individualité…

…Je voudrais ajouter ici quelques lignes concernant l’unicité.
L’unicité dont vous parlez subsiste, n’est-ce pas, après la libération ? Vous-même paraissez informé des événements à la manière d’un homme quelconque et chaque moment conscient doit faire partie en vous, comme en chacun de nous, d’une série unique. Il est bien certain également que vous avez vos propres modes d’expression. Et encore, l’homme parvient à ce que nous pourrions appeler son point d’épanouissement en suivant une certaine ligne d’unicité. Même si à partir de ce point d’épanouissement, de libération, l’intelligence devient totalement impersonnelle, la trajectoire individuelle demeure unique parce que le point de départ, la « condition initial » est unique.

En sorte que votre unicité subsiste. Mais ce n’est pas l’unicité d’un « JE ». Il y a un devenir unique mais qui n’est plus celui d’une entité consciente d’elle-même. Il y a seulement conscience d’un processus vital et ce processus n’est pas séparé de cette conscience. Plus brièvement, c’est un processus vital conscient.

Du fait qu’ils sont conscients d’un processus unique, du fait qu’il n’y a pas interprétation de leurs consciences, les individus se conçoivent eux mêmes comme des entités séparées, enfermées dans leur propre réalité. Vous dites, en résumé, que bien que les individus soient uniques – et vous insistez sur cette unicité – ils ne sont pas néanmoins séparés; que le fait de l’unicité ne suffit pas à justifier l’affirmation qu’il existe une entité séparée, une individualité telle que nous l’entendons communément.

Je ne crois pas que vous songiez à nier un instant que chaque homme, en tant qu’expression vital, soit doué d’un caractère, de particularités propres, d’une sorte d’unité individuelle; On retrouve d’ailleurs l’équivalent de cela chez un animal ou une plante. Mais l’erreur, si je saisis bien votre pensée, est de construire sur cette unité, sur cette singularité, un « moi » c’est-à-dire la notion dune coupure totale entre cette unité, cette singularité et toutes les autres unités et singularités du monde. En somme, si le mot « JE » signifiait seulement l’unicité individuelle vous accepteriez qu’il corresponde à une réalité, réalité qu’il ne s’agit pas d’abolir mais de conduire à son ultime épanouissement. Et en s’épanouissant ce « JE » perd le sentiment de sa propre singularité. Mais si l’on veut désigner par « JE » une entité séparée, existant par elle-même, et divorcée du reste de l’univers, vous tenez alors es « JE » pour illusoire.

6) « CONSCIOUSNESS ITSELF IS THE I. YOU CANNOT SEPARATE THE I PROCESS FROM CONSCIOUSNESS. THERE IS NO I THAT IS ACCUMULATING EXPERIENCE WHICH IS APART FROM EXPERIENCE ITSELF. THERE IS ONLY THIS PROCESS, THIS ENERGY WHICH IS CREATING ITS OWN LIMITATIONS THROUGH ITS SELF-SUSTAINED WANTS. WHEN YOU DISCERN THAT THERE IS NO I APART FROM ACTION. THAT THE ACTOR IS ACTION ITSELF, THEN GRADUALLY THERE COMES A COMPLETENESS, AN UNFATHOMABLE BLISS”. p. 20

JE NE SUIS PAS TRÈS SUR DE BIEN COMPRENDRE CE PASSAGE, J’AI HÉSITÉ ENTRE PLUSIEURS INTERPRÉTATIONS :

a) « CONSCIOUSNESS ITSELF IS THE I » peut signifier que la conscience en général (voir plus haut question 2) est le « JE ». Alors la dissolution du « JE » marquerait l’abolition de la conscience ?

J’admets naturellement, que l’homme puisse cesser d’être conscient de lui-même, puisse cesser d’apparaitre à lui-même avec ses propres particularités. J’admets encore que la cessation de la soi-conscience puisse s’accompagner de modifications profondes dans la conscience en général. Il me parait en effet certain que la notion que nous avons de nous-mêmes comme d’une entité séparée réagit sur la conscience que nous avons des choses les plus banales les plus indifférentes en apparence, et la colère subtilement. En d’autres termes, je pense que la conscience que j’ai de moi-même se dissimule, s’infiltre, même dans mes perceptions les plus simples : celles d’un coucher de soleil, d’une table, d’un édifice, etc… Je puis donc concevoir que cette conscience en général soit prodigieusement altérée, transformée par la cessation de la soi-conscience. Mais si loin que l’on suppose cette conscience transformée, il est inadmissible qu’elle soit supprimée, que toute conscience soit anéantie. C’est pourquoi cette première interprétation de « CONSCIOUSNESS ITSELF IS THE I » ne peut, me semble-t-il, être retenue.

b) Alors je pense que cette phrase signifie sans doute ceci :
Les philosophes, les théologiens admettent que la conscience est l’acte ou l’attribut d’une entité, d’un sujet. La phrase « JE SUIS CONSCIENT » signifie pour eux qu’il y a un « JE » qui est conscient. Et ce « Je » est sensé subsister en dehors de la conscience qu’il peut avoir de lui-même, la conscience étant simplement une manifestation de ce noyau durable, de cette permanence appelée le « JE”, qui est pour ces philosophes le support de la conscience. Selon eux, la conscience constate le « JE » mais ne le crée pas.

Votre texte, au contraire pourrait vouloir dire que le « JE » est fabriqué par la conscience. C’est par le moyen de cette conscience que « l’unicité devient l’individualité ». Cette interprétation me parait confirmée par un fragment, particulièrement clair, que je trouve à la page 31: « If you comprehend the arising, coming into being of consciousness through sensation, through want, and see that from consciousness there is born the unit called the I, which in itself does not conceal any reality, then you will awaken to the nature of this vicious circle. »

Ainsi donc le « JE » n’existerait « que par la conscience que nous en avons ». Ce serait une sorte de cristallisation, d’induration au sein de la conscience elle-même, un conglomérat d’états de conscience perçus comme un pseudo-sujet, comme un personnage isolé, une « âme » séparée. C’est cela sans doute que vous avez voulu dire.

Ce qui rend toutes ces questions difficiles et embrouillées c’est que, dans le langage courant, le mot « JE » revêt un double sens :
D’une part, on peut entendre par « JE » un individu humain (individu étant pris dans le sens biologique: unité faisant partie de l’espèce) c’est-à-dire un corps, des émotions, une pennée. Le « JE » ainsi entendu, ne saurait être irréel. Vous ne pouvez pas en dire : « It has no reality ».

D’autre Part, le terme « JE » peut aussi désigner non pas l’individu humain (au sens que je viens d’indiquer) mais l’interprétation – que se donne la conscience individuelle – de cet individu et de ses activités. Cette interprétation consiste à attribuer les activités individuelles à un sujet abstrait, véritable entité métaphysique existant par elle-même. Ainsi l’on aurait d’un côté l’action et de l’autre le sujet qui, bien qu’accomplissant l’action, en demeurerait distinct. C’est de ce dernier « JE », de cet acteur situé en dehors de l’action, que vous dites qu’il est irréel. C’est, pour vous, une simple représentation, une image mentale, derrière laquelle il n’y a rien : « It does not conceal or cover any reality ». Vous avez dit encore: « It is a bubble which is seen pricked ». C’est un personnage de comédie que le désir a tiré de sa propre substance. C’est aussi la plus étonnante et (présentement) la plus malheureuse création de la vie, œuvrant au sein de l’ignorance primitive. Et il s’agit de réintégrer dans l’action, de dissoudre dans l’action ce personnage imaginaire qui avait la prétention d’en émerger.

Cette dissolution du figurant inventé par la conscience ne détruit pas les puissances qui existent maintenant dans l’homme. Celui-ci s’est construit une notion grossière, une fausse représentation de lui-même. C’est cette fausse représentation, cette version ignorante, qu’il convient de dissiper et non point les énergies qui opèrent dans l’individu. Toutefois, les automatismes « self-maintaining », les noyaux émotionnels sur lesquels s’appuie la fiction du « moi » doivent être brisés. C’est-à-dire que l’énergie qui « tournait en rond » dans ces automatismes, dans ces « mémoires » doit être non pas détruite mais libérée, rendue disponible pour d’autres fins.

En définitive, le « JE » est une sorte d’étiquette mentale accrochée (c’est-à-dire identifiée) par la conscience â certaines tendances, à certaines formations, douées d’une permanence relative. Il ne peut exister sans ce système de fixités, de permanences provisoires. Si elles étaient intégralement dissoutes et que la vie intérieure de l’individu devint totalement fluide, constamment mouvante, l’étiquette-moi ne trouvant plus rien où s’accrocher serait littéralement suspendue dans le vide et tomberait comme une feuille morte.

D’autre part les « permanences » indispensables au « JE » peuvent être dissoutes parce que le processus par lequel elles s’alimentent elles-mêmes exige le concours aveugle de la conscience. Celle-ci devenant éveillée, lucide, le processus s’interrompt. La conscience cessant de contribuer à la genèse du cycle action-conscience, l’énergie cesse de s’enrouler sur elle-même.

On pourrait craindre que cette action fluide, qui se renouvelle sans cesse et dans laquelle ne subsiste plus aucune fixité provisoire aucun centre « permanent » d’organisation, ne devienne incohérente. En réalité, il n’en est rien parce qu’il existe dans le mouvement même un système de lois, de relations nécessaires, un ordre spontané qui est synonyme d’intelligence. Mais ce système fait partie de la structure propre de la vie, il est complètement impersonnel. C’est la logique – ou mieux l’intelligence – de la vie qui est à l’œuvre et non plus la prétendue logique de l’individu.

7) «…AND THAT THE I IS BUT THE RESULT OF ITS OWN ACTION » p. 21

PUISQUE, APRÈS TOUT, LE « JE » EST IRRÉEL COMMENT PEUT-ON DÉFINIR L’ACTION DE CE « JE » ?

Il semble que ce soit celle que l’individu accomplit lorsqu’il se considère comme un « moi ». L’idée de « moi » définit moins un être réel, qu’une manière d’être, un caractère de l’action. Bien que l’individu ne soit pas en fait une entité isolée, séparée, il agit comme s’il était cela et imprime sur son action la marque de la séparation. Cette action ainsi orientée, ainsi polarisée, tend à son tour à susciter, à maintenir la pseudo-conscience de soi. C’est ce qui constitue le « I » Process.

8) «WE WILL THEN DISCERN THAT THERE IS ONLY CONSCIOUSNESS, THE I PROCESS, WHICH BECOMES PERCEPTIBLE TO SENSE AS INDIVIDUALITY » p. 24

DANS L’ÉDITION FRANÇAISE DES CONFÉRENCES D’OJAI, SUARES A TRADUIT « SENSÉ » PAR « LES SENS », N’ÉTAIT CE PAS PLUTÔT PAR « ESPRIT » QU’IL AURAIT FALLU RENDRE CE MOT ?

9) Le fragment : »THOSE OF YOU …WILL SOON DISCOVER THAT THERE IS NO SUCH THING AS AN EXTERNAL ENTITY OR ENVIRONMENT GUIDING YOU AND THAT YOU ARE ENTIRELY RESPONSIBLE FOR YOURSELF… IF YOU SEE THIS, THEN ENVIRONMENT DOES NOT BECOME A SEPARATE FORCE IN ITSELF, CONTROLLING, DOMINATING, TWISTING THE FULFILMENT OF THE INDIVIDUAL. THEN YOU BEGIN TO REALIZE THAT THERE IS ONLY CONSCIOUSNESS, PERCEIVED AS INDIVIDUALITY, AND THAT IT DOES NOT CONCEAL OR COVER ANY REALITY ». (P.25)
VEUT-IL DIRE QUE LE MONDE EXTÉRIEUR N’EXISTE PAS ET, EN PARTICULIER « THERE IS ONLY CONSCIOUSNESS » SIGNIFIE-T-IL QUE L’UNIVERS ENTIER SE RÉDUIT A DE PURS ÉTATS DE CONSCIENCE ?

a) Je ne pense pas que vous vouliez dire que les personnages que nous côtoyons tous 1es jours, les choses que nous apercevons sont absolument illusoires, hallucinatoires. Le sens le plus probable de vos propos semble être celui-ci : les êtres perçus par nous, les qualités ressenties par nous sont bien des réalités mais des réalités qui ne nous sont point extérieures, en donnant à ce qualificatif son acception coutumière.

Si vous admettez ce qu’on pourrait appeler à la rigueur des entités, vous n’admettez point d’entités séparées et votre insistance est égale à affirmer l’unicité des êtres et à nier pour eux la notion d’une existence véritablement séparée.

En ce qui concerne votre apparente négation du milieu, je crois absurde de soutenir que vous songez à effacer de notre esprit cet univers de choses que nous appelons le milieu. C’est bien plutôt à l’idée même que nous nous faisons de ce milieu que vous voulez vous en prendre. Pour la plupart d’entre nous, le milieu est une sorte de décor dans lequel l’individu, véritable monade, serait tombé par hasard ou malédiction. Milieu, dans son sens usuel et entité séparée sont deux termes qui, dans notre esprit, s’impliquent mutuellement, sont indissociables. Assurément, nous ne dirions pas que, pour la branche, l’arbre entier est un milieu. C’est bien plutôt l’arbre lui-même, comme unité organique, comme sujet, que nous attribuons un milieu terrestre et aérien. Nous distinguons certainement de l’arbre total telle ou telle branche particulière mais nous n’opposons pas cette branche à l’arbre comme nous opposerions l’individu humain à son milieu.
Si nous imaginons qu’une branche ait été miraculeusement pourvue de conscience et se soit enfermé dans les murailles de sa propre entité, l’arbre sera pour elle un milieu et un problème. Elle passera par toutes sortes de débats intimes jusqu’au jour où elle comprendra que bien qu’elle ait des caractères particuliers, un mode de développement unique, elle n’a aucune existence réelle hors de l’arbre sur lequel elle a poussé. A ce moment la branche, sans effort et soudainement se dépouille de ses illusions, de cette entité fictive qu’elle s’était attribuée. Elle n’est plus que l’épanouissement de la sève.

b) Le texte cité pourrait encore vouloir dire ceci: Quand l’homme s’imagine qu’il se débat avec des êtres réels, avec un milieu, (qui peut d’ailleurs exister objectivement), il se débat en réalité avec les valeurs qu’il attribue à ces êtres, à ce milieu, avec les images intérieures, les représentations qu’il s’en fait. Et comme il est attaché à ces représentations, dans la mesure où elles expriment ses propres désirs conscients ou inconscients, ses propres affinités, c’est, par l’intermédiaire de ces êtres extérieurs, avec lui-même qu’il se débat. La bataille avec le monde peut donc se retraduire totalement en les termes d’un conflit purement intime.

c) Je pense qu’au lieu de l’interprétation extrême de « THERE IS ONLY CONSCIOUSNESS » indiquée dans ma question, l’interprétation suivante serait plus vraisemblable :
Il n’y a pas un milieu qui se définirait par opposition à un individu séparé, existant par lui-même et en lui-même. Un tel individu est irréel, imaginaire. « IL Y A SEULEMENT LA CONSCIENCE PERÇUE EN TANT QU’INDIVIDUALITÉ ». C’est la conscience qui a créé ce pseudo-individu, lequel, à son tour, a donné naissance à l’idée d’un « external environment ».

10) Vous dites (P.30): « THERE IS NO OTHER THING BUT THE I » et à la page 45: »I SAY THAT THE I HAS NO REALITY ». PRISES A LA LETTRE, CES PHRASES SONT CONTRADICTOIRES. POUR SORTIR DE CETTE CONTRADICTION, FAUT-IL COMPRENDRE AINSI LA PREMIÈRE PHRASE : « IL N’Y A NI SUBSTANCE, NI ENTITÉ PERMANENTE, RÉPONDANT « JE ». IL Y A SEULEMENT CE « JE » COMPOSE DE DÉSIRS QUI S’ENTRETIENNENT EUX-MÊMES » ?

11) »IF THE MIND IS ABLE TO DISCERN THAT IT IS CREATING ITS OWN IGNO¬RANCE THROUGH CRAVING AND PERPETUATING ITSELF THROUGH ITS OWN ACTION OF WANT, THEN CONSCIOUSNESS CHANGES INTO REALITY. THEN THERE IS THE ENDING OF THE TRANSIENCY OF CONSCIOUSNESS » p.39
LA DERNIÈRE PHRASE AFFIRME-T-ELLE LA FIN DE TOUT DEVENIR (BECOMING) ?

Cela parait improbable puisqu’en maintes occasions vous avez par1é de la vie comme d’un devenir éternel. La phrase signifierait plutôt qu’il n’y a plus de personnage en train de devenir mais seulement un devenir sans personnage, un devenir pur. « Then consciousness changes into reality » semble indiquer la fin de la conscience ou plutôt sa transformation ; le nouveau mode de connaissance « reality » (ce mot semble désigner à la fois la chose perçue et la perception) devant présenter tout de même quelques similitudes avec l’ancien. Il y a forcément des points communs entre la connaissance que vous avez d’une fleur, d’un animal, et celle que j’en ai. Ce dernier sujet a déjà été abordé au Paragraphe a) de la question 6.

12) « ONE IS EITHER SEEKING THE PERMANENT…BEYOND ONESELF. OR ONE IS TRYING TO MAKE ONESELF INTO THE PERMANENT. BOTH THESE CONCEPTIONS ARE ERRONEOUS » p.47.
CETTE PHRASE, A PREMIERE VUE PARADOXALE, PEUT-ELLE SE TRADUIRE AINSI ? : « LE PERMANENT N’EST PAS EN DEHORS DE NOUS. IL EST EN NOUS MAS IL N’EST PAS NOUS-MÊMES TELS QUE NOUS SOMMES PRESENTEMENT, NI TELS QUE NOUS POURRIONS DEVENIR EN AFFIRMANT DAVANTAGE, EN ESSAYANT DE CRISTALLISER NOTRE CONDITION ACTUELLE ».

En d’autres termes le permanent et le « moi » sont incompatibles. Si nous cherchons ce qui est permanent hors de nous, alors nous créons une dualité (ce qui recherche et ce qui est recherché) et le moi se fortifie par cette dualité. Elle le maintient en existence.

Si, par contre, nous cherchons à rendre le « moi » permanent, nous sommes pris dans la même illusion. Nous ne faisons qu’endurcir ce « moi », qui est à l’opposé de la permanence véritable.
Ainsi donc aucune de ces tentatives, à peine différentes d’ailleurs, ne peut aboutir. L’individu s’emprisonne dans son propre effort et ce qu’il prend pour un progrès vers la permanence qu’il convoite n’est qu’une marche à reculons. Il dresse 1ui-même le mur qui le sépare de ce qu’il veut atteindre.

En somme, nous ne pouvons ni accepter tel quel ce qui est connu, ni nous mettre en quête d’une réalité inconnue. Il s’agit plutôt de voir autrement, de réorganiser sur des bases absolument neuves les choses qui nous sont familières. Après tout, la présence du « moi » dans la conscience n’est que le symptôme de la fausseté de notre action. Il convient donc de redresser celle-ci, de la réorienter intelligemment. Alors ce réarrangement, ce réajustement des éléments connus fait surgir un caractère nouveau, une perception nouvelle. Une qualité se révèle, dans la synthèse, qui n’apparaissait point dans les éléments dispersés.

Ainsi l’inconnu n’est qu’une nouvelle manière d’envisager le connu. L’énergie qui était auparavant inutilement dissipée devient un flot ordonné, puissant, une source éternellement jaillissante, un torrent de plénitude où le moi-entité vient s’engloutir et se dissoudre. Il n’y a donc pas à se mettre à la recherche d’un inconnu qui, en puissance, est toujours présent. Il n’est pas extérieur à l’être et lorsque les conditions requises sont réunies, il surgit naturellement. La tâche de l’homme est donc de comprendre son univers intérieur et non point de faire appel à quelque dieu lointain. C’est en ce sens que « l’éternel est le transitoire ».

« To discern that want is present where there is ignorance and so brings about suffering and yet not to let the mind train itself not to want, is a most strenuous and difficult task » (p.48)
Oui, c’est la tâche la plus difficile mais aussi la plus nécessaire. Détruire le désir est une tentation immense. Beaucoup se sont laissés prendre à ce piège ultime, et pensant atteindre la vie se sont perdus dans le marais de la stagnation définitive.

En même temps que le désir est à l’origine de la souffrance il est aussi ce qui meut l’homme vers son accomplissement. I1 ne s’agit donc pas de le détruire, mais de le comprendre, d’en modifier l’orientation. Il ne s’agit pas de briser le moteur mais de mettre un terme à son fonctionnement inintelligent, Evidemment par l’action d’une connaissance transformante, le désir change tellement de nature qu’il en devient méconnaissab1e. La convoitise s’éteint en lui complètement. Néanmoins la force qui convoitait subsiste. Les initiatives, bien qu’elles changent de sens, ne s’arrêtent pas. La force n’est plus sollicitée mais se répand d’elle-même, l’unicité s’épanouit dans l’action pure. Il y avait dans le désir un élément moteur et un é1ément nocif ou plutôt il n’y avait qu’un é1ément moteur employé d’une manière nocive. Par la lucidité, l’é1ément nocif se trouve éliminé, mais le pouvoir de création demeure. L’homme, cessant de créer ses propres illusions parvient à la création véritable. Le désir cesse de s’enrouler sur lui-même et s’élance vers l’infini.

Votre septième causerie dont je viens de citer quelques lignes, est riche de vastes perspectives. Je n’en finirais pas de l’examiner mais je ne veux pas allonger encore une lettre déjà excessive.

13) « THERE IS ONLY CONSCIOUSNESS AS THE INDIVIDUAL » (p. 57)
CELA VEUT DIRE SANS DOUTE QU’A VOTRE AVIS IL N’EXISTE AU MONDE AUCUNE CONSCIENCE QUI NE SOIT INDIVIDUELLE, QUI N’APPARTIENNE A UNE SERIE VITALE PARTICULIERE, UNIQUE ? ET QUE, LES DIVINITÉS PLACEES PAR LES THEOLOGLENS HORS DU DEVENIR SONT DE PURES FICTIONS ?

14) « IF IT WERE TRUE THE WORLD WOULD NOT BE IN THIS UNINTELLIGENT CHAOTIC CONDITION OF HATRED AND MISERY ». (p.57)
PAR CETTE PHRASE, NE VOULEZ-VOUS PAS DIRE QUE LE DESORDRE DU MONDE EST UN DESORDRE ABSOLU ?

Je vais essayer d’expliquer ce que j’entends par désordre absolu. On pourrait penser qu’en dépit de tant de douleurs et de monstruosités apparentes, il y aurait dans le désordre régnant, dans l’enchevêtrement des processus uniques, une manière de logique cachée, de cohérence secrète quoique peut-être imprévisible dans son action. Ce serait l’idée d’un plan si vous voulez, mais d’un plan en devenir, qui se construirait, se définirait instant par instant. Le désordre ne serait alors que relatif. Tandis que vous paraissez croire à un désordre absolu, à une incohérence non seulement à l’échelle individuelle mais encore à l’échelle du tout.

Voici d’ailleurs comment je comprenais les critiques adressées par vous à ceux qui croyaient à un plan et voulaient s’y conformer :
« Là où existent l’action spontanée, la plénitude éternelle, il n’y a pas de plan. Cela ne veut pas dire qu’il y ait incohérence, mais il n’y a pas de plan séparé de la vie et auquel celle-ci essaierait de se conformer. Il y a un plan inhérent à la vie et-que celle-ci réalise non à la manière d’un dessein projeté dans le futur, mais instant par instant. La vie n’a besoin que d’être elle-même, elle n’a-pas besoin de se prévoir. Existant sur le plan de l’action pur, elle ne peut s’arrêter de réaliser pour élaborer un plan future Là où l’action est constamment intelligente, il est inutile de construire une image préalable du futur. Cette image surgira d’elle-même dans le réé1, instant par instant. Il ne s’agit pas pour l’homme de connaitre un plan supposé préexistant, pour en devenir l’interprète passif, mais bien plutôt de parvenir à cette qualité de l’intelligence qui est éternelle et n’a que faire d’un plan. On pourra dire que le plan existe néanmoins. Nous répondrons à cela que la vie n’est pas faite pour être déchiffrée à la manière d’un grimoire, mais pour être vécue. Le plan après tout n’existe qu’en vue de l’action et celle-ci est l’élément essentiel, l’objet primordial, un élément qui se suffit à lui-même dès qu’il est intelligent.

Lorsque l’on sait qu’on réalisera infailliblement ce plan quel qu’il soit, par le seul fait d’être simplement naturel, alors c’est une perte de temps, une attitude régressive, que de vouloir considérer ce plan comme un fait extérieur à l’action, comme un code situé quelque part hors de l’action vécue.

Les cellules ne réclament pas un plan de l’organisme, elles sont ce plan même en action, elles le vivent.

La recherche d’un plan est l’attitude d’un « moi » qui en réalité a peur de s’abandonner à la vie, de se perdre de vue ou, en d’autres termes, de perdre le contrôle de son propre destin. Il semble se dire: si je ne suis pas 1à pour veiller sur moi-même, pour prévoir pour moi-même qu’adviendrait-il de ce que je suis ? C’est cette angoisse qui retient l’esprit dans la dualité, dans ce dédoublement qui crée la conscience de soi.

Bien que j’aie rédigé moi-même ces questions ou exposés et que j’en sois personnellement responsable, Madame CHARTIER, quelques amis et moi-même en avons préalablement discuté en sorte que vous pouvez considérer que les embarras que j’exprime parfois ne sont pas seulement les miens mais encore ceux d’un groupe d’amis.

Ma lettre est terriblement longue. Enfin tant pis ! Je ne voudrais pourtant pas vous ennuyer. J’ai fait ce que j’ai pu pour être clair, mais ce n’est par facile.

Si vous me répondez – et j’en serai heureux – vous pourrez le faire assez brièvement. J’ai pris soin, en, effet, de numéroter les questions et j’ai conservé un double du texte que je vous adresse.

L’ensemble vous paraitra peut-être intellectuel. J’accueillerai votre Jugement quel qu’il soit et je vous demande expressément de ne pas m’épargner. Néanmoins je puis dire que j’ai écrit avec bonne foi. Les conférences d’Ojai m’ont passionnément intéressé et j’ai fait un grand effort pour les comprendre aussi profondément que possible. C’est tout. Comprendre est un mot qui résume le meilleur de mon existence. Il y a eu, certes, il y a encore, des pages bien médiocres dans cette existence mais un irrésistible amour de l’intelligence et de la beauté m’a finalement détourné des consolations faciles. Maintes fois, en pleurant, j’ai cédé à cet amour inexorable et j’ai connu dans ma recherche des déchirements qui n’étaient pas seulement intellectuels.

Quand je naviguais, je restais des heures face à l’horizon nu. Je ressentais une joie profonde devant ce dépouillement, cette absence de limites. Cette immensité vide, cette merveilleuse solitude me pénétrait tout entier.

Il semble que cet émoi ancien m’étreint à nouveau lorsque je 1is vos écrits. I1 y a dans cette dénudation totale que vous exprimez une beauté qui parfois m’arrache des larmes, des 1armes que je ne cherche point et qui me surprennent. Il y e des phrases de vous, des phrases très simples qui sont littéralement infinies et infiniment poignantes. Je ne saurais mieux vous dire ma gratitude.

Au moment où je lisais vos conférences d’Ojai 1934, un drame intime et brutal m’a soudain fait endurer une véritable agonie. Abandonné par un être que j’aimais passionnément, je suis passé par tous les tourments de la pensée, du cœur et de la chair. Mais j’étais si pénétré encore de votre enseignement que je restai lucide, conscient de la vanité des consolations banales. Ce fut une descente progressive dans des profondeurs de solitude et de souffrance, puis au terme de cela un éblouissement inexprimable. Pendant quelques minutes d’une intensité foudroyante, je sus ce que c’était que cet amour « émanant de nous-mêmes » et qui, pareil à un projecteur rend aimable tout ce sur quoi se posent ses rayons.

Depuis cette expérience et à travers maintes douleurs, je me suis défait de tout un romantisme pétri d’illusion. J’ai compris la futilité des passions exclusives.

Mais quel désordre encore et que de pauvreté ! Il y a aussi cette solitude autour de moi, dans laquelle parfois mon cœur est « pareil au désert ». Mais vous l’avez très heureusement dit, c’est comme si l’on creusait un tunnel : les matériaux extraits interdisent tout retour en arrière.

J’ai souvent le sentiment d’être d’une sottise affreuse. Cela semble si simple de se jeter dans les eaux rapides et pourtant on reste stupidement, peureusement, accroché à la rive.

Je ne sais pas bien pourquoi je vous ai écrit ces dernières réflexions ou confidences. Après tout elles sont assez naturelles, N’êtes-vous pas, au point où j’en suis mon plus grand ami ? Je veux dire le plus compréhensive; puisque vous m’avez appris à ne plus attribuer de valeurs…

Excusez-moi de vous avoir si longuement importuné et croyez aux sentiments très affectueux de votre dévoué.

R. A. FOUERE
8, avenue Anatole France
CLICHY (Seine)