Pierre d’Angkor : L'immanence divine en l'homme et la théologie catholique


07 Jun 2008

(Revue Spiritualité. Numéro 23, 15 Octobre 1946)

La religion nous enseigne que le drame spirituel de l’homme consiste en une lutte incessante entre les suites du péché originel qui a perverti notre nature et la grâce surnaturelle qui est le fruit de notre rédemption par le sang du Christ.

De son côté, la psychologie confirme que deux tendances opposées coexistent et s’affrontent en notre nature, entre notre moi, centré sur lui-même et, d’autre part, des aspirations orientées vers un pôle supérieur par lesquelles nous tendons à nous dépasser, à transcender notre égoïsme.

D’où vient donc en nous cette polarité opposée de forces et de tendances ?

La philosophie moderne ne nous en donne que des explications confuses et erronées. S’inspirant de la doctrine de Darwin qui fait descendre, ou plutôt monter, l’homme du singe, elle soutient, par la voix du philosophe Herbert Spencer notamment, que c’est le même mouvement vital, procédant d’un centre psychique unique dans la même direction ascensionnelle, qui fait évoluer et progresser l’homme de l’égoïsme le plus farouche à son opposé, la vertu d’altruisme, l’esprit de sacrifice et l’oubli de soi-même. Cela semble parfaitement contradictoire.

D’autre part, nous rencontrons un sophisme parallèle chez le philosophe Allemand Nietzsche, lequel énonce également ce paradoxe que c’est par le triomphe en l’individu de valeurs morales opposées aux valeurs universellement admises, que le surhomme devra naître de l’homme.

De son côté encore, la science matérialiste n’est pas plus sage en affirmant que c’est des seules virtualités de la matière, autrement dit du seul progrès des formes, des structures, des organes, que surgit cet épiphénomène, l’esprit ou la conscience, alors que c’est au contraire la manifestation progressive de l’Esprit qui détermine et conditionne l’évolution graduelle des structures et des formes appropriées à cette manifestation. C’est sous l’impulsion de l’Esprit en effet que la forme progresse et ses changements se fixent et se transmettent par hérédité. La forme représente l’acquit du passé, mais, tendant à se maintenir telle quelle, à persévérer dans son être, elle devient bientôt pour l’Esprit l’obstacle à vaincre, l’instrument qu’il faut perfectionner sans cesse pour mieux l’adapter et permettre un nouveau progrès de la conscience. Ces progrès de l’instrument mental ne sont donc et ne peuvent jamais être que fonction des activités de l’Esprit, opérant derrière le voile.

La sagesse antique se montrait plus clairvoyante que nos philosophes et nos hommes de science matérialiste. De temps immémorial, elle nous a enseigné que Dieu, l’Etre pur, est unité, mais que sa manifestation dans l’univers et l’homme apparaît comme dualité et trinité. Elle nous enseigna donc la dualité des pôles opposés en notre nature même, en précisant que notre moi conscient n’est que la réflexion inférieure dans le cerveau d’une Réalité plus intime, plus profonde, de nous-même, L’Esprit, l’Etincelle divine en nous. Si cette Réalité fondamentale est notre Etre vrai, si notre moi mental n’en est qu’une projection, un reflet inférieur — l’image de Dieu, nous dit la Bible, mais bien autre chose tout de même que cet épiphénomène de la science matérialiste — alors s’explique tout naturellement l’antagonisme des tendances, puisqu’elles procèdent en nous de deux pôles opposés, ainsi que nous voudrions le montrer.

Quand Rimbaud, le poète génial et maudit, s’écriait avec une audace jugée diabolique : « Oh ! Je serai celui-là qui sera Dieu ! », il poussait vraisemblablement un cri d’orgueil et de folie, parce qu’il l’appliquait à son moi personnel, c’est-à-dire à ce moi toujours faillible et misérable de la personne humaine, parce qu’il entendait donc par « je », non pas cet aspect le plus grossier de lui-même qu’il appelle crûment « le porc », mais son moi mental, orgueilleux, sensuel, cupide et ambitieux. Peut-être toutefois exprimait-il inconsciemment cette vérité d’intuition, perçue par les plus grands mystiques de tous les temps et entrevoyait-il en lui l’Etincelle divine, c’est-à-dire ce Principe spirituel d’inspiration, transpersonnel, superconscient et divin. La mystique chrétienne elle-même a toujours reconnu cette immanence divine au tréfonds de l’être humain.

Elle la qualifie de surnaturelle, parce qu’elle dépasse les limites de notre conscience normale, qu’elle est hors d’atteinte par rapport à nos perceptions sensibles. La théologie catholique, toutefois, par la voix de Pie X (encyclique « Pascendi ») a condamné comme hérésie moderniste la thèse de l’immanence naturelle du divin en l’homme. Mais, observe justement le poète intuitif Robert Browning, après toute la sagesse de l’Inde, « La nature est surnaturelle ». Le surnaturel n’est que la nature supérieure invisible.

Naturelle ou surnaturelle, les grands saints, ont donc perçu cette présence divine au tréfonds de leur être : « Je te cherchais vainement hors de moi, ô mon Dieu », s’écrie St Augustin, « et je ne te trouvais pas, parce que tu étais en moi ».

Qu’en conclure sinon que tout le mal en nous vient de notre moi et de ses penchants égoïstes, tandis que tout le bien nous vient de cette source divine, cachée au plus profond de nous-même. Ainsi s’explique, disons-nous, la dualité mystérieuse et opposée de nos tendances. Les deux pôles qui s’opposent en notre nature — le Rayon divin et le moi humain, son reflet, son image — sont les deux sources de nos penchants contraires, la loi de toute réflexion étant une loi d’opposition. C’est cette lutte incessante en nous entre nos propres puissances qui s’affrontent et se combattent, que la religion a extériorisé en une lutte symbolique entre Dieu et le Diable. Le drame spirituel de l’humanité ne résulte donc pas de la faute unique du premier homme qui aurait écouté la voix du tentateur et désobéi au commandement originel et arbitraire d’une Divinité despotique, étrangère à sa nature — péché dont procéderait en chacun de nous une nature pervertie et encline au mal — le drame spirituel résulte de cette nécessité impérieuse pour chaque homme, dans tous les temps, de mourir graduellement à son petit moi personnel, égoïste — le démon en lui — pour ressusciter triomphant dans la gloire manifestée de son Esprit divin. Car le Verbe divin est incarné en chaque homme. Il est, en chacun, son Essence la plus haute. Pleinement manifesté en le Christ de l’Histoire, il demeure latent en chaque individu. Il est, nous dit St Jean, l’apôtre « cette Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde mais que le monde ne connaît pas » parce qu’en chacun de nous nos propres ténèbres nous en voilent la transcendance, immanente en nous-même. Tel apparaît donc le vrai sens de notre rédemption, le sacrifice en nous de l’inférieur humain — le moi, issu de nos origines animales — au supérieur divin, ce sacrifice étant figuré dans la symbolique chrétienne par la mort de Jésus sur la croix, prélude nécessaire à sa résurrection spirituelle et à son union avec son Père Céleste.

La théologie catholique regimbe contre une telle interprétation, non seulement parce qu’elle méconnaîtrait — croit-elle à tort — le fait historique survenu en Palestine, mais encore et surtout comme énonçant une affirmation blasphématoire, la divinité essentielle de l’homme. « Cette déification de l’homme », nous dit-elle, « est la cause véritable de tous nos malheurs. C’est parce que le monde d’aujourd’hui a remplacé le théocentrisme de jadis par cet anthropocentrisme orgueilleux qu’il est tombé dans un gouffre de malédiction et de misères. Il faut donc », conclut-elle, « en revenir au dualisme catholique, en d’autres termes, rétablir la vraie notion divine et opposer à l’homme changeant le Dieu éternel ».

Tel est donc l’argument, le dualisme essentiel, irréductible, entre l’homme et Dieu, proclamé par toutes les théologies exotériques.

Nous pensons quant à nous, avec toute la sagesse antique, que c’est mal poser le problème. Il ne s’agit pas d’opposer le ciel à la terre, Dieu à l’homme, ou inversement l’homme à Dieu, dans un dualisme qui serait effectivement inconciliable, irréductible, incompréhensible même, si aucun rapport naturel n’existait entre les deux termes.

Il s’agit au contraire d’intégrer l’homme dans le difficile problème de l’Unité du Tout divin, en reconnaissant la transcendance de cette Unité; de montrer que, par un de ses Rayons, le même Soleil divin est en chaque homme, quoique difficile à découvrir, parce qu’Il est en chacun au-delà de sa conscience normale, au-delà de son moi changeant, au-delà de sa personnalité éphémère. Là en effet est l’erreur fondamentale de nos philosophes et moralistes chrétiens, qu’ils n’ont jamais vu en l’être humain autre chose que son moi, sa personnalité mortelle, et qu’ils ont cru que c’était là le tout de l’homme, son âme immortelle et sa réalité suprême. Et la théologie catholique n’a pas redressé leur erreur parce qu’elle pensait de même. En réduisant l’homme à cette dualité, l’âme et le corps (voir les catéchismes), elle a méconnu l’enseignement même de St Paul qui proclame que l’homme est trinité : Esprit, âme et corps, reconnaissant au surplus la transcendance de l’Esprit quand il énonce : « Spiritus omnia scrutatur, etiam mysteria Dei », ce qui assurément ne s’applique pas à notre intelligence cérébrale ! Les vérités révélées sont au-dessus de notre intelligence, nous affirme la théologie.

Non, le vrai trésor en moi n’est pas cet instrument limité de connaissance et de sensibilité que j’appelle mon moi, psychique ou mental. C’est quelque chose de bien plus profond, quelque chose qui transcende ma conscience actuelle. C’est le Principe mystérieux de mon être, caché derrière mon moi et qui étant, en même temps que son Essence sa Source éternelle, lui imprime ses directives les plus hautes. Mon intelligence n’en est qu’un pâle et fugitif reflet.

Et là, nous apparaît en même temps le drame de l’homme moderne, en ce sens que désaxé par les événements qui l’accablent, ne croyant plus au Dieu extérieur et tournant obstinément le dos à l’Etincelle divine qui est en lui, qui est Lui-même, il n’écoute plus que les sollicitations de son moi égoïste et devient par le fait impuissant à reconnaître son Principe divin et à suivre les ordres qu’Il donne à sa conscience profonde. D’où la crise de l’Esprit dont souffre si cruellement le monde !

— « Mais c’est là une forme audacieuse de l’individualisme protestant », diront les catholiques. « Vous transposez dans la conscience de L’individu une autorité spirituelle qui n’appartient qu’à Dieu ou à son représentant ici-bas, l’Église ! Votre erreur, en sapant l’autorité légitime, ne peut nous mener qu’à l’anarchie morale et sociale ! ».

Le reproche — qui ne nous atteint pas, nous le montrerons — est justifié au contraire à l’égard du protestantisme, et précisément parce qu’il n’admet pas que l’essence suprême de l’homme est divine. Aussi, livrés aux incertitudes du raisonnement individuel les protestants sont-ils divisés, impuissants à résoudre le problème de l’unité.

Quant à l’argument de l’autorité de l’Église, que l’on nous accuse de méconnaître, que peut-il valoir ? — Le Christ a fondé une société spirituelle qu’il a voulue universelle. Il a donc institué l’Eglise, l’union des hommes de bonne volonté qui acceptaient son enseignement de vérité, comportant des préceptes de morale et aussi quelque rares notions de métaphysique, de signification d’ailleurs purement allégorique ou symbolique. Il tombe sous le sens qu’ici comme ailleurs c’est l’institution qui fut créée pour les hommes, et non les hommes pour l’institution. La primauté demeure donc aux hommes pour lesquels l’Église a été établie.

N’a-t-on pas dès lors manifestement méconnu les intentions du Christ, ou dénaturé celles-ci, en donnant la primauté à l’Église divinisée, et en prétendant soumettre à son autorité despotique, et à son enseignement démesurément majoré, l’homme lui-même et sa conscience ? L’Eglise qui devait donc encadrer, aider, fortifier, les humains — et, à ce titre la légitimité de son autorité, comme celle de l’Etat, doit être reconnue — a été transformée en un instrument de domination, voire d’oppression dans leur fort intérieur, des consciences et des âmes. Le Christ n’a certes pas voulu cela !

J’ai dit que le reproche catholique ne nous atteignait pas. N’est-il pas paradoxal en effet d’incriminer comme doctrine de désordre et d’anarchie un enseignement qui affirme l’immanence en chaque individu d’un Principe divin auquel il doit se référer ?

« Une base individualiste ne peut qu’engendrer l’anarchie des esprits et le désordre social » protestent les catholiques. L’objection serait valable si chaque « moi » individuel demeurait libre d’agir à sa guise et suivant ses fantaisies. Mais le Principe divin en nous n’a rien de commun avec cet individualisme anarchique de notre moi égoïste. Bien au contraire, il s’agit ici d’un individualisme d’ordre transcendantal, qui loin de représenter une doctrine d’anarchie, loin de menacer l’ordre social, l’intègre au contraire et le réalise. Quand en effet l’individu découvre sa vraie nature, quand, dépassant un rationalisme incertain, il perçoit intuitivement que le Rayon divin est son essence même alors, percevant également que tous les Rayons composent le même Soleil divin, il résout en lui-même le problème de l’Unité, ayant retrouvé en lui l’unique source légitime de toute autorité.

Les catholiques soutiennent que pareille doctrine compromet l’ordre social, l’ordre chrétien. Mais quel est cet ordre chrétien qu’ils entendent ici sauvegarder et restaurer dans le monde ? C’est l’ordre extérieur tel qu’on le concevait au Moyen-âge, c’est-à-dire un ordre figé, basé sur la double autorité du pouvoir religieux et civil, personnifié par le Pape et l’Empereur — ces deux moitiés de Dieu, comme disait Dante — imposant leur contrainte respective, d’une part, aux consciences, dans le domaine intérieur ou spirituel, de l’autre, à la conduite, dans le domaine extérieur ou temporel.

Nous pensons au contraire qu’un tel ordre extérieur n’est jamais que relatif et précaire. Nous estimons qu’un véritable ordre social, un ordre humain dans le sens le plus élevé du mot, n’est pas celui qui est imposé du dehors par une autorité extérieure, religieuse ou laïque, ni même par les Ecritures ou des traditions, si vénérables soient-elles. Et ceci pour la raison bien simple que lois, règlements, codes de morale civile ou religieuse, sont les fruits variables de l’évolution humaine, appropriés aux différents degrés de cette évolution. Même s’ils sont inspirés d’en haut, ils ne peuvent créer un ordre immuable et éternel, valable pour tous les temps et tous les peuples, mais seulement un ordre conventionnel, adapté à un temps et à un lieu déterminés.

Un tel ordre est utile certes, nécessaire même, en ce sens qu’il représente à une époque ou pour un peuple donné une moyenne d’évolution, fixant des règles publiques qui empêchent les masses de retomber au dessous de cette moyenne et de rétrograder. Néanmoins, je le répète, du moment qu’un ordre social est imposé et sanctionné du dehors par une contrainte physique ou morale, son caractère ne peut être que conventionnel, c’est-à-dire superficiel et imparfait, car la contrainte ne crée rien de durable et ne lie pas intérieurement les consciences qu’elle assujettit par la crainte. Comme celle du gendarme, la crainte du Seigneur, nous dit la sagesse de Salomon, n’est jamais que le commencement de la sagesse. Un ordre social donc qui n’est basé que sur la crainte — crainte de sanctions en ce monde ou dans l’autre — ne peut en fait aboutir qu’à une morale grégaire, une morale de troupeaux ou d’esclaves, basée sur la peur et indigne de l’homme, dès que celui-ci a pris conscience de lui-même, de sa nature supérieure.

Sur quoi doit donc reposer un véritable ordre social ? Sur cette nécessité intérieure qu’imposerait à chaque individu sa conscience profonde. Evidemment notre présente humanité, qui n’a guère dépassé encore le stade semi-humain et semi-animal, demeure fort éloigné de pouvoir réaliser un idéal aussi élevé. Celui-ci n’en doit pas moins lui être proposé comme vérité supérieure. Chacun doit donc se proposer tout d’abord de réaliser l’ordre en soi-même et, petit à petit l’ordre extérieur progressera parallèlement, n’étant que l’extériorisation de cet ordre intérieur, instauré dans les intelligences et dans les cœurs.

Mais pour qu’un tel progrès soit possible, il est indispensable de rétablir la notion du divin en l’homme. En dépit des textes évangéliques qui nous affirment que le royaume des cieux est au dedans de nous et que chacun pour trouver Dieu doit rentrer en soi-même, les catholiques se refusent à reconnaître Dieu comme Principe substantiel de l’âme humaine. Dieu est présent en l’homme par sa grâce surnaturelle, nous dit la théologie catholique.

L’écrivain catholique Chesterton a écrit : « Le Christianisme s’est répandu sur le monde pour affirmer avec violence que l’homme devait non seulement regarder en lui-même mais au-dessus de lui… » . Au-dessus de son « Moi » évidemment, car on ne comprend que trop la répugnance qu’éprouvent les catholiques à admettre que le divin puisse résider normalement dans le cadre étroit, limité de la personne humaine auquel la religion prétend nous réduire — c’est-à-dire dans un être borné de toute part, qui semble déchu, plein de lacunes et de tares, souvent même criminel. Le Moi humain ne peut contenir le divin qui l’adombre. Aussi les religions ont-elles imaginé Dieu comme un Etre extérieur et étranger à l’homme, relégué dans un ciel, fort éloigné de notre plan d’existence et dont le seul truchement ici-bas, pour les Chrétiens, est l’Église, intermédiaire indispensable de Sa Grâce.

C’est là pourtant, pour tout homme qui réfléchit sans se contenter de la foi aveugle, une conception tout à fait simpliste et enfantine, qui relève de l’ignorance et de la superstition. C’est pure illusion en effet que de chercher un Dieu hors du monde, hors de la vie universelle, hors de soi-même : car Dieu c’est tout cela sous le voile de Mâyâ. C’est au cœur caché de toute chose, au tréfonds de notre nature, que le divin, l’Etre pur, réside. Et comme, je le répète, ce ne peut être entre les limites étroites de notre personnalité éphémère qu’il peut être découvert, c’est au delà de ces limites, derrière le masque grimaçant de notre moi, à l’arrière-plan de notre conscience, qu’il importe de Le chercher et de Le trouver. Que chacun transcende donc ses propres limites personnelles et dans les profondeurs ignorées de sa nature spirituelle, il découvrira le Principe divin, immanent en lui comme dans l’univers entier. Immanent et transcendant tout à la fois !

Il s’agit donc de redécouvrir aujourd’hui la vraie notion perdue de l’homme, de retrouver sa nature suprême, profondément enfouie derrières les fallacieuses apparences du Moi. Tel était le sens même du « Gnôti seauton », connais-toi toi-même, inscrit sur le fronton du temple de Delphes. Telle est la vraie grandeur de l’homme, opposée à sa petitesse. Cette doctrine ne présente donc rien de neuf. On sait que dans les Mystères antiques de l’Egypte et de la Grèce, l’initiation dernière et suprême consistait pour l’initié, non seulement à s’unir au Dieu du Mystère, mais à devenir lui-même le Dieu du Mystère.
Conclusion parfaitement logique pour celui qui réalise finalement en lui-même le problème de l’unité. On sait également que tel était l’enseignement millénaire de l’Inde antique.

On conçoit mieux maintenant ce qui nous sépare du traditionalisme catholique. Pour celui-ci, le divin ne s’est uni à l’humain que dans la seule personne historique de Jésus-Christ. Le Christ est dès lors proposé aux hommes comme étant l’unique modèle à suivre. Pour l’universelle tradition ésotérique au contraire, pas de modèle extérieur à suivre. La Vie divine étant immanente en chacun, non dans son Moi périssable, mais comme tréfonds secret de cette « aura » invisible que la religion nomme l’âme spirituelle, chacun a dès lors comme devoir, non de se conformer à un modèle étranger — si divin, si parfait, que soit ce modèle — mais de réaliser dans son originalité unique son propre modèle intérieur de perfection divine. Jésus n’a pas dit « Soyez parfait comme je suis parfait » — il aurait pu le dire — mais « comme votre Père céleste est parfait ».

Et de même le bonheur social, qui est le bonheur de tous, ne peut dépendre de cette conformité de tous à un modèle uniforme, extérieur, imposé à chacun d’eux, mais de cette réalisation individuelle, infiniment variée, par laquelle chacun atteignant finalement sa propre « stature divine » (St. Paul), la perfection globale de l’humanité se traduira par une splendide harmonie collective. On ne peut que pressentir cette possibilité glorieuse. Aujourd’hui, hélas, nous voyons les collectivités humaines nous donner le navrant spectacle d’un orchestre cacophonique où chaque musicien, isolé ou en groupe, s’exercerait à jouer sa partie séparée, sans se soucier de l’effet d’ensemble. Mais dans les concerts d’un lointain avenir, dans les accords futurs de cette merveilleuse symphonie qui nous représentera une humanité réconciliée et fraternelle parce qu’elle aura pris conscience de son unité en Dieu, chacun, conservant sa caractéristique fondamentale, fera entendre sa propre note originale, rendant ainsi plus parfaite, plus harmonieuse et plus splendide la richesse symphonique de l’ensemble. On comprend, dans ces conditions, comment la vie même de chaque individu doit devenir une création continue, une véritable œuvre d’art, non pas une copie servile, fût-ce, je le répète, du plus divin des modèles, mais au contraire une œuvre personnelle, originale, qu’il doit mener à sa divine perfection.