Robert Linssen : L'Originalité individuelle et l'égoïsme


24 Sep 2008

(Revue Spiritualité Numéros : 7-8, 15 Juin – 15 Juillet 1945)

Il existe une différence entre l’individualité profonde de chacun et l’égoïsme routinier qui se manifeste au cours de la vie quotidienne de la majorité des hommes.

Les psychologues d’avant-garde sont unanimes à reconnaître la nécessité du développement de l’intuition dans l’éducation des enfants. Ils font appel au développement de l’originalité individuelle, à l’épanouissement des facultés originales et créatrices de chacun. Et beaucoup voient dans cette technique de développement de l’individualité, une contradiction.

La contradiction semble évidente si l’on se perd dans des considérations métaphysiques, qui disent qu’à priori la Vie, Dieu, ou l’Absolu n’existent que dans un mode d’être infini, indifférencié, dans lequel s’effacent toutes les différences, tous les points privilégiés.

Mais Dieu n’est pas seulement cette essence indifférenciée des ultimes profondeurs. Dieu est toute chose. Il est la somme du visible et de l’invisible. Il est à la fois le manifesté et le non manifesté. Et c’est, ici même, où nous vivons, qu’il importe que nous déchiffrions les grandes énigmes de la Vie. Les caractères de ce grand livre initiateur sont suffisamment éloquents. Il existe certaines clés qui nous permettent d’en déchiffrer toutes les significations.

Comment Krishnamurti envisage-t-il le mystère de la création ? Quel but assigne-t-il à notre existence individuelle au cœur de cette symphonie gigantesque ?

Imaginez une immense flamme, nous dit-il, au sein de laquelle se meuvent les mondes et vivent les êtres, une immense flamme d’où jaillissent des étincelles; elles quittent cette Flamme (dont elles ont la Perfection), mais elles la quittent dans une perfection inconsciente (elles se voilent) et petit à petit elles s’éveillent ; une conscience leur vient, mais une conscience personnelle, une conscience que Krishnamurti appelle la « soi conscience », une conscience imparfaite. Elles passent donc par l’imperfection, — imperfection qui devient consciente — pour retourner à leur source, dans une perfection cette fois consciente.

Dès lors, l’existence séparée se perd dans la Flamme originelle. Elle rejoint en profondeur la lumière qui n’a cessé de l’éclairer, mais à laquelle elle n’était plus attentive. C’est en cela que consiste la libération humaine. Elle consiste en l’affranchissement de la conscience en soi.

Dans cet état, chaque homme libéré devient comme le vivant miroir où se regarde la Vie. Mais cette Vie n’est plus celle de ses seules ultimes profondeurs. L’homme libéré, sait qu’il est véritablement Dieu vivant. Il sait que chacun de ses gestes devra, lors de l’ultime réalisation, être l’exacte projection en acte, des suggestions que lui dictent ses facultés d’aimer et de penser, portées à leur plus haut sommet.

L’homme libéré, s’il est donc affranchi de la conscience de soi, s’il n’est plus que l’instrument de la Vie, conserve cependant un caractère individuel. Et c’est en cela que demeure le merveilleux mystère de la féerie divine. La Vie universelle qui s’est révélée dans le cœur d’un homme affranchi, regarde le monde par l’intermédiaire de ses yeux de surface, mais rapporte en ses ultimes profondeurs l’essence de toute expérience.

C’est en cela que consiste l’originalité individuelle. Chaque égoïsme, chaque centre de résistances accumulées que l’on appelle un « je », s’est formé par de multiples associations qui se sont agglomérées au cours des âges en une cristallisation statique. Et parce que ce « moi » individuel s’est formé tout seul, suite aux exigences d’une pensée qui lui est intérieure, il ne pourra se libérer, se briser, que par lui-même, par un mécanisme de libération, d’éclatement purement individuel, unique.

Parce que l’association fût unique, la dissociation le sera également.

L’originalité individuelle, dit Krishnamurti, n’est pas une différenciation qui se rapporte à la forme, comme l’ego. C’est une différenciation inhérente à la Vie Elle-même, et qui se manifeste pleinement lorsque l’égo a cessé d’exister.

Pourquoi ? Parce que ce n’est que lorsque l’homme se libère de cette fausse identification avec son corps, avec ses émotions, avec son égoïsme, qu’il commence à jouer son jeu véritable dans la grande symphonie universelle. Chacune de nos existences séparées porte au fond d’elle-même une originalité individuelle qui lui a été conférée par le grand jeu divin Lui-même.

C’est de cette originalité qui distingue chaque vie individuelle de toute autre et lui donne son propre centre de conscience ; elle demeure même quand l’homme réalise la Vie Universelle. En fait, l’expérience vivante que nous fournissent les grands Sages est éloquente à cet égard. Chacune de leur figure présente un caractère profondément original et créateur, imprimant de ses caractéristiques spécifiques toute une époque, et parfois même des siècles.

Le Christ, le Bouddha, Ram Mak’Hotep, Ramakrishna, Shri Aurobindo, Krishnamurti, Ram Dayalshanti sont sans aucune contestation possible les incarnations vivantes les plus splendides, les plus effacées du processus de la libération humaine. Chacun de ces êtres est comme le dit Suarès : « suprêmement absent à lui-même, pour être intensément présent au monde ». Chacun d’eux est l’instrument parfait entre les mains d’un principe de vie cosmique, impersonnel. En aucun recoin inexploré de ces âmes d’élite, ne subsiste quoi que ce soit d’égoïste, quoi que ce soit qui se réserve, quoi que ce soit qui ne se soit pas pleinement donné à  l’immense flot de Vie impersonnelle qui les soulève.

Et que dire pourtant de cette absence totale de conscience de soi… Par quel merveilleux mystère voit-on se matérialiser cet effacement total des personnalités de surface, par une puissance dynamique extraordinaire, par une virilité exceptionnelle dans l’affirmation de l’individualité de ces grands maîtres.

Chacun reconnait le caractère de puissance et de force concentrée, faite d’ardeur divine dans Shri Aurobindo. Quel abîme le sépare d’un Krishnamurti, où se mire la Vie Universelle, non seulement dans ses aspects de puissance, mais aussi et surtout dans ses caractéristiques de spontanéité, de gratuité.

Krishnamurti parait à certains moments aussi frêle, aussi léger que le plus modeste oiseau des buissons, et à d’autres moments nous voyons en lui, l’acuité d’une perception, la puissance d’un regard où se reflète directement la plus émouvante force de Dieu Lui-même. Qui ne peut être ému en pensant au sourire extatique de Ramakrishna, sourire tout empreint de l’ineffable délice que confère la Grace divine à ceux dont les cœurs purs voient Dieu. Voici en cet être le pur reflet de l’Ananda divin, voici le porte-flambeau vivant de la joie, l’incarnation de cet état d’Amour suprême, dont l’accès confère à ses élus les plus ultimes béatitudes.

Ne nous étonnons pas lorsque Krishnamurti nous définit l’originalité individuelle comme la pure forme abstraite de l’individualité qui demeure lorsque tout égoïsme est éliminé.

L’originalité créatrice et individuelle est le foyer à travers lequel la Vie Universelle se libère, et par lequel elle se manifeste librement après sa libération.

Loin de disparaître, loin de s’évaporer, cette originalité individuelle est en réalité le don suprême que chacun de nous fait à la Vie. Ainsi, toute vie individuelle multiplie l’Univers, en donnant à l’Absolu un monde nouveau dans lequel il peut découvrir et recréer son être.

Et c’est ici que se révèle toute la grandeur, toute la magnificence inouïe de notre rôle. Mourir à nous-mêmes, à nos désirs mesquins, nos ambitions limitées, à nos passions stupides, pour que la Vie divine nous utilise pour que chacun de nos gestes, de nos émotions de nos pensées puissent véritablement être un pur reflet de la Vie infinie qui nous habite.

Comprenons donc, que la conclusion pratique de cet exposé qui semble métaphysique est extraordinaire. Elle nous intronise non seulement au rang de fils de Dieu, mais à celui d’indispensable auxiliaire de son Jeu. Auxiliaire ? Non seulement auxiliaire, et ceci est infiniment plus réconfortant, infiniment plus exaltant, parce que parallèlement à ce travail de surface nous savons qu’en profondeur, et en surface même, une même essence un même rythme de vie nous soulève. Nous sommes Dieu. Il suffit de nous ouvrir à Lui. Il est bon que nous sachions que sans l’entremise de l’offre que nous lui faisons, ici à la surface, le Dieu non manifesté des profondeurs ne pourrait poursuivre sa Lila à l’extrême périphérie du monde. Il est bon que nous sachions que par conséquent, chacun de nos gestes, chacune de nos pensées, chacune de nos émotions peuvent oui ou non servir Dieu ou la Vie, dans la mesure où nous nous délivrons de l’égoïsme limité, pour que surgisse en nous et par nous le langage de l’Infini.

Et ceci doit se concrétiser de façon active, dans la vie quotidienne. Il faut dans toutes nos réactions, nous effacer en tant que moi arrogant, irritable, pour faire place a la vie. Il faut apprendre à mater en soi, toute réaction d’orgueil lorsque quelqu’un nous flatte ou nous insulte. Il faut mater en nous, tous nos souvenirs, les traces laissées par un lointain passé suite à des offenses subies, à des trahisons.

Mais cette discipline, cette maîtrise, ne peuvent surgir que par l’appréhension du Divin en nous. Il faut atteindre à cette suprême innocence qui n’est réalisée que lorsque toute l’acuité de la pensée, toute la force de l’amour, tout l’être est concentré dans le moment Présent, suspendu à l’éclair Eternel qui luit, fugace, fuyant, dans la seconde qui passe. Et aussi impurs, fussions nous, aussi encombrés de vertus ou de vices eussions-nous été, peu importe ; le présent seul compte, le passé est mort, et tous les êtres peuvent accéder au charme de cette suprême innocence, de cette spontanéité divine, auxquelles accèdent les saints et les sages, dès qu’ils consentent librement et joyeusement au don d’eux-mêmes.

Et c’est alors dans une joie immense et profonde, que le chercheur tout, muet de stupeur se dira à lui-même qu’il serait sot de s’enorgueillir de cette libération, et de dire « j’ai atteint l’ultime et grande réalisation ».

Krishnamurti nous dit à ce sujet que rien n’est plus faux que de, dire que quelqu’un obtient la libération : « ce qui est libéré : ce n’est pas l’individu, c’est toujours la Vie », dit-il. Le contraire constituerait la preuve d’une conscience de soi qui doit disparaître.

Merveilleuse leçon encore qui se dégage de cette pensée, leçon par laquelle nous apprenons à quel point dans ces efforts obscurs, où nous nous croyons pleinement isolés, nous sommes cependant soutenus aux ultimes profondeurs, par un élan véritablement cosmique, par une poussée divine dont nous sommes les indispensables auxiliaires.

Qui donc, ayant pleinement compris et senti ceci, oserait encore se conduire de façon légère. Une fois cette prise de conscience réalisée avec acuité, nul, aussi bas a-t-il été, ne pourra résister à cette tentative de reconstruction de tous les éléments qui forment sa personne.

Nous ne sommes pas seulement les « Temples vivants de Dieu », mais nous sommes à la fois Lui-même, et les auxiliaires de Son rôle ici en surface.

Et comme la substance divine est essentiellement dynamique, comme elle est d’une nature tellement vivante et agissante, que toute préfiguration en échappe à notre entendement, nous ne pouvons réellement incarner Dieu dans la matière et libérer Dieu que par nos actes.

Tout acte véritable, n’est ni plus ni moins que Dieu Lui-même, qui se manifeste en nous, s’incarne, se matérialise en ce qu’il a de plus vivant, de plus réel. Chacune de nos individualités, chacune de nos originalités individuelles constitue ne l’oublions pas, une simple note dans la grande symphonie cosmique, un simple personnage de Sa grande création.

Et cet effort de divinisation de notre condition humaine ne doit pas s’effectuer dans les seules méditations, ni dans des paroles, ni dans des écrits. Certes ces choses ont leur utilité. Mais il importe que nous agissions.

Nous avons tous d’abord lu, entendu, certaines choses ; certains, sinon la plupart, les ont senties, éprouvées. Mais les Grands Amis, les Grands Maîtres de la sagesse, nous affirment qu’aucun de nous n’a accompli comme il le fallait, les réformes effectives d’actes qui s’imposent. Nous avons tous trop tendance à répéter machinalement, avec une sincérité qui ne fait aucun doute, certaines pensées, mais trop souvent nos actes ne sont pas un reflet exact de cette vérité. Par nos actes nous entendons la capacité que nous avons, par exemple, de dépenser des énergies inutiles pour nos propres jouissances, à passer du temps inutile penser plutôt aux plaisirs de l’ego, qui servent d’aliment à l’ego, qu’aux dépouillements réels à opérer dans notre cœur. Par nos actes nous entendons notre capacité de manquer de charité, de critiquer autrui sans nous rendre compte que notre critique peut être entachée de jalousie, de crainte, de cruauté. Par nos actes, nous entendons parfois le tout simple fait, de ne pas faire la sourde oreille lorsque nous serions invité chez quelqu’un et qu’un geste de solidarité nous permettrait de l’aider. Par nos actes, nous entendons la façon de donner la main, l’affection et l’acuité chaleureuse d’un regard, la tendresse faite de toute pureté que nous pourrions témoigner à celui qui souffre. Par nos actes, nous entendons aussi et surtout ce rayonnement continuel d’un cœur toujours aimant vers toute chose, de plus en plus affranchi des marchandages subtils de l’égoïsme qui désire être payé du prix de son don.

La Vie recèle en Elle une telle puissance dynamique, elle possède en ses profondeurs de telles richesses, que seule une vie très active permet d’en appréhender parfois tout le caractère pétillant, extraordinairement vivant. Chaque acte juste constitue pour ainsi dire une libération de Dieu en nous, non d’un Dieu statique, mais de ce dynamisme au caractère explosif, imprévu, spontané qui sont les propriétés les moins connues à ce jour de la féerie Divine, et que nous ont admirablement révélé un Henri Bergson, un Krishnamurti, un Carlo Suarès.

RAM LINSSEN.