Dominique Castreman : L’unité transcendante des religions c’est d’abord un état d’esprit


09 Nov 2010

Toute recherche intérieure lucide, motivée par la volonté d’essayer de comprendre où plongent les racines profondes de notre structure organique, de notre conscience et de la vie en général, fait apparaître clairement que nous sommes sans réponse, sans expérience vécue à ce sujet.

Tout au plus pouvons-nous définir notre rôle social, nos tendances, certains traits de caractère…, que nous projetons dans l’image que nous avons de nous-mêmes ou ego.

La conscience de cette ignorance fondamentale met l’inconnu à nos portes et fait peser sur notre vie une angoisse sous-jacente — et cela d’autant plus que la prise de conscience est aigue — inhérente à l’ignorance de notre identité profonde, de la source fondamentale qui nous anime.

En fait, nous sommes constamment poursuivis par la sensation d’une absence, d’un vide intérieur, sorte de solitude existentielle, qu’il nous faut compenser par la mise en place de valeurs conventionnelles confondues avec l’être essentiel. D’ailleurs, le modèle social dans lequel nous vivons compromet, dès notre naissance, la chance de ressentir pleinement l’être essentiel qui nous habite. Privé de cette sensation innée de valeur transcendante, l’individu ressent la solitude, l’isolement, l’angoisse, et il trouve alors dans l’identification aux valeurs conventionnelles une sécurité fragile sans laquelle il ne pourrait vivre: le faux moi est né. Comment pourrait-il en être autrement dans nos sociétés où les valeurs essentielles de la vie se reconnaissent dans la réussite extérieure, dans l’avoir et le pouvoir.

Il convient donc de constater que — faute de certitude réelle quant à notre identité profonde — nous sommes obligés d’user de compensations, d’ersatz auxquels nous nous identifions excessivement. Complètement identifiés à l’ego, nous sommes dans l’incapacité de lever le voile couvrant notre nature profonde, notre spontanéité créatrice et intelligente de laquelle nous sommes artificiellement séparés. L’individu souffre donc d’absence d’unité intérieure, de séparation brutale d’avec son moi réel qui est conscience de l’unité cosmique au sein de 1a vie quotidienne. De la sorte, l’homme peut être défini comme un exilé spirituel et sa seule alternative est d’adhérer, de coller littéralement à une image de lui-même à laquelle il s’identifie absolument pour surmonter « l’angoisse de la condition séparée ». Mais qu’est-ce que l’Être essentiel dont je parle? Quel crédit peut-on accorder à « la source profonde » qui nous habite? Tout cela, au fond, n’est-il pas le produit de mon imagination, de votre imagination? Bien sûr, on pourrait voir les choses de la sorte, mais ce serait ignorer l’évidence historique des expériences spirituelles proposées à l’humanité depuis des millénaires par des personnages ayant vécu en des lieux et des époques différents. Toutes ces expériences avaient un dénominateur commun, à savoir l’accomplissement de la vie transcendante, inconditionnée à travers un être impliqué dans les conditions de l’existence, mais libéré des conflits intérieurs et donnant ainsi à sa conscience toute l’extension et l’ouverture qui est, originellement, la sienne. Je pourrais encore parler de la science qui ne cesse de détourner notre regard des formes extérieures pour attirer l’attention sur les bases invisibles à partir desquelles se déploie le monde formel. Enfin, il y a l’expérience personnelle qui, conduite par un pur esprit d’investigation, devrait confirmer et donc mettre en rapport, au sein de la conscience individuelle, l’évidence historique des expériences de sagesse ancestrale et notre propre accomplissement spirituel. C’est le passage de la croyance hypothèse, de la conviction profonde et historiquement fondée, à l’expérience vécue et renouvelée d’instant en instant. Je vous livre ici quelques belles lignes écrites par Elie G. Humbert:

« L’angoisse de la mort, la dépression à l’idée de finir un jour, c’est l’angoisse de perdre l’image de soi. La menace vient frapper l’attachement viscéral et si fragile à être ce moi imaginaire, à s’en raconter l’histoire, à en savourer les peines aussi bien que les plaisirs. Il faudrait laisser tomber — au moins au titre d’un doute méthodique — les tentatives de réduction de la mort. Tant que ce n’est pas possible, il est clair que nous sommes collés au miroir de nous-mêmes et puis, pourquoi ne pas se tenir dans l’alignement de sa propre mort, y entrer comme on entre dans son corps au cours d’un exercice de relaxation. Elle est bien notre corps et la peau de notre être« .

« Habiter sa mort. Pourquoi la craindre? N’y aurait-il pas un chemin là où se trouve la réalité? Je le pense (…) Quand on considère objectivement sa mort, quand on se sait condamné et qu’on le « réalise », le vécu change. On a le temps. »

« Le passé et l’avenir tombent de chaque côté comme les morceaux d’une écorce. Il se fait une éclosion et les débuts d’une croissance qui semble venir de l’inconscient et non de ce qui était déjà inscrit dans la durée. Le temps n’est plus un parcours, une succession, un allongement, mais une explication, un dépliement. Il se vit comme un bourgeonnement (« L’homme aux prises avec l’inconscient » éd. Retz).

Les grandes traditions spirituelles, et aujourd’hui la science, évoquent l’existence d’une autre réalité que celle qui tombe directement sous le sens. Ces deux approches de la réalité nous acheminent aux confins des territoires objectivement observables, là où le sens de l’univers se déploie dans le vécu de notre conscience pour rayonner d’un sentiment intense d’unité intérieure et de participation cosmique.

Nous sommes dans la confusion la plus totale dès l’instant où nous confondons l’image de soi avec notre nature profonde s’enracinant dans cette mystérieuse source de l’univers, laquelle n’est identifiable à aucune de nos conceptions. Bien sûr, il ne s’agit pas de se libérer de telle ou telle autre chose particulière, il convient simplement de voir que nous sommes attachés à un processus engendrant l’identification à des images qui, dans la confusion entre identité et différence, associent la réalité à des idées relatives.

Notre vie ne peut se réaliser pleinement que si nous intégrons authentiquement, et en pleine conscience, notre unicité dans l’organisme social, planétaire et cosmique. En d’autres termes, c’est en expérimentant notre solidarité avec le tout, le fait que toutes les structures individualisées sont inter-reliées que nous pouvons ressentir consciemment l’unité de la pure essence. Si l’univers est bien un tissu d’événements inter-reliés, de processus interdépendants, on peut supposer que cette multiplicité phénoménale est l’expression d’une source unique qui en constitue la réalité de base et par rapport à laquelle le monde manifesté apparaît comme secondaire et dérivé. En termes philosophiques, on pourrait dire que l’unité de principe s’inscrit inexorablement dans l’unité de structure du monde manifesté.

Un regard lucide sur soi-même montre que le moi — dans le sens de l’image de soi — ne peut s’affirmer qu’en s’isolant, qu’en s’enfermant dans des limites de plus en plus rigides et contraignantes pour finalement en arriver à confondre l’image sociale et l’être total. Dans cette situation, nous voyons que les événements n’interfèrent pas seulement avec l’existence propre de l’homme, avec son organisme (physique, mental et affectif) manifestant son désir naturel de vivre, mais aussi et en plus avec l’image qu’il a de lui en tant que distinct. Ainsi, l’avis de monsieur X, s’il contrarie l’image que nous avons de nous-mêmes, ou les idées qui nous tiennent à cœur, peut engendrer des émotions du type de celles éprouvées quand nous sommes réellement agressés dans notre existence propre. Il ne faut pas en arriver à confondre 1a légitime défense avec le fait de défendre des idées relatives. D’une part, nous défendons notre vie et, d’autre part, nous défendons nos idées à propos de la vie et cela, me semble-t-il, ne devrait jamais faire couler le sang.

Nous sommes donc amenés à faire ici une distinction entre, premièrement, l’homme qui se contente simplement d’exprimer ses qualités singulières selon sa propre sensibilité et, deuxièmement, celui qui tient à tout prix à insister sur sa distinction, sur sa différence particulière. En agissant de la sorte, il transforme sa différence, ce qui le distingue de tous les autres hommes en une valeur arbitraire sur laquelle repose un jugement qualitatif et partial par comparaison avec autrui. Une fois encore, il confond différence et identité.

La personnalité de l’un se contente simplement d’être, sans jugement de valeur. Celle de l’autre est essentiellement distinctive et oppositionnelle puisqu’elle repose, pour l’essentiel, sur des jugements de valeur non relativisés et trouvant leur pleine signification dans l’opposition avec les autres afin de renforcer l’image initiale. Par rapport à ce qui vient d’être dit, nous pouvons avancer l’idée que l’individu qui est spontanément lui-même en fonction de sa sensibilité profonde n’a aucune conscience de lui en tant que distinct et opposé. En lui, la dualité penseur-pensée s’est complètement dissoute, il est jaillissement de conscience dans l’instant présent, à l’intersection du moi et du monde. Cet homme a, en quelque sorte, franchi l’abîme séparant la « conscience oppositionnelle » de soi et la « conscience relationnelle » de soi. La première affirme et renforce la solitude du moi devant autrui et le monde, elle est séparatrice et conflictuelle, elle crée l’illusion d’une existence indépendante.

La seconde affirme et renforce l’interdépendance du moi, d’autrui et du monde, tout interpénètre tout; elle est unificatrice et montre que le fait relationnel est fondamental.

L’être humain ne naît pas éveillé à sa nature profonde, à l’esprit de l’univers, l’éveil en nous de cette conscience originelle, il nous faut l’accueillir dans le présent de la vie quotidienne en débarrassant le mental des obstacles le maintenant dans son sommeil intérieur. Il s’agit de sortir du rêve de la conscience séparée imposée par l’identification exclusive au moi, sorte d’île de solitude oppositionnelle dans un monde dont la réalité essentielle est le fait relationnel. Il s’agit de voir, au-delà du monde visible, à la racine de tout, une source unique et absolue d’où est projetée la conscience-matière-énergie qui structure le monde visible.

Quand la pensée de l’homme s’est retournée sur lui-même, quand cet homme est devenu l’objet de sa propre observation, alors le règne du moi se croyant indépendant et séparé s’est progressivement établi, et, de cette façon, s’est opérée la dualité moi/non-moi. Cette vision de la dualité a, semble-t-il, suscité chez certains d’entre les hommes l’intuition d’une réalité plus vaste qui concilie les contradictions apparentes. Le moi, source de toutes nos souffrances, de toutes nos angoisses est aussi le passage incontournable ver une autre réalité, à condition, bien sûr, de n’être pas totalement leurré par la vision séparatrice.

Je pense que l’homme est hanté par une croyance terriblement destructrice pour lui-même, celle d’être séparé de l’ordre cosmique. Cette croyance — plus ou moins inconsciente — le coupe de ses racines profondes et l’oblige à développer des croyances secondaires pour le rassurer.

Si nous pouvions voir et ressentir qu’en réalité rien ne nous sépare de la totalité de l’univers, comme la vague de l’océan, nous pourrions abandonner toute forme imaginable de croyance dont celle d’être un moi indépendant. Au cours de ces lignes, mon objectif principal a été d’essayer de montrer qu’il était possible de penser d’une certaine façon ne compromettant pas, d’emblée, une ouverture à quelque chose d’inattendu et d’un niveau de réalité beaucoup plus fondamental que celui imposé par le moi seul et ses possibilités sensorielles et intellectuelles. Celui qui reste confiné dans la solitude de sa conscience image de lui-même se coupe non seulement de sa source profonde, c’est-à-dire de lui-même, mais aussi de la conscience qu’il vit dans un monde où rien n’est séparé. Les sens alimentent le cerveau en informations de toutes sortes et c’est lui qui nous permettra de voir, d’entendre…; la raison nuance, explique, reconnaît, compare, élabore des hypothèses…; les sentiments et les émotions font de nous autre chose que des robots pensants… Mais tous ces éléments mis ensemble et représentatifs des multiples façons dont nous pouvons percevoir le monde ne semblent pas suffisants pour aller au cœur des choses. C’est comme si nous devions aller plus en profondeur encore et ainsi  que l’exprime Krishnamurti dans « Au seuil du silence »: « Il se passe une chose étrange qu’aucune hypnose, aucune drogue ne peuvent donner, c’est comme si l’esprit pénétrait en lui-même en commençant par la surface, allant de plus en plus profond, jusqu’à l’instant où la profondeur et la hauteur ont cessé d’avoir un sens, où toute mensuration perd sa signification. Dans cet état règne une paix complète, non pas un contentement issu d’un état de satisfaction mais une paix pleine d’ordre, de beauté et d’intensité (…) Il faut vous mettre en route sans rien connaître, et vous mouvoir d’innocence en innocence. »