Michel Random : Mawlana Shams de Tabriz, les «gens du blâme» et Gurdjieff


01 Jul 2013

(Revue Question De. No 42. Mai 1981)

Michel Random (1933-2008), auteur des « Puissances du Dedans » (Denoël), des « Arts Martiaux », du Japon et de « l’Art Visionnaire » (Nathan), a publié aussi le beau livre : « Mawlana le Sou­fisme et la Danse » (Sud Éditions). C’est un ouvrage grand format illustré de deux cent photos couleurs. Mawlana signifie en persan « notre Maître ». C’est ainsi qu’on appelle dans l’Islam (en Iran et en Turquie surtout), un immense poète, un grand sage et un vrai initié : Djallal ud-din Rumi. Né à Balk en 1207, dans le nord de l’Afghanistan, mort en Turquie, à Konya en 1273, Mawlana est surtout connu pour être le fondateur des célèbres der­viches tourneurs. Sa vie et son œuvre expriment une qualité de l’amour spirituel et humain tout à fait excep­tionnelle dans l’Islam. Cet amour est celui qu’il témoigne à son maître : Shams de Tabriz. Si le livre de Michel Random raconte et illustre particulièrement bien la vie de Mawlana et son enseignement, il a révèlé sans doute pour la première fois avec autant de clarté la per­sonne hors du commun que fut Shams de Tabriz.

Dans l’Islam il est difficile de parler de lui. Il représente un personnage, un homme et un grand maître paradoxal. En parlant de Shams de Tabriz on dit qu’il est le Secret. Ou encore Mawlana le compare à Khezr lui-même. Or Khezr est analogue à l’ange Gabriel. Il est dans le Coran celui qui en quelque sorte initie Moïse. Il est aussi le maître spirituel du plus grand esprit de l’Islam : Ibn Arabi. Enfin Mawlana le nomme le Grand Alchimiste. Et pourtant ? Shams de Tabriz apparaît comme une clef, comme une réponse à l’une des questions les plus contro­versée de notre temps : Gurdjieff. Car il est difficile à sept siècles de distance, de ne pas faire le rapprochement. Évidemment Shams n’est pas Gurdjieff. Il est semble-t-il beaucoup plus, car il témoigne d’une maîtrise de la connaissance et des pouvoirs qui est proche de l’absolu.

Derviches

Il peut tuer un homme d’un cri, le paralyser ou le rendre sourd, il lit dans les pensées et dans les rêves, il commande à la vie et à la mort. Mais là n’est pas en définitive l’intérêt de Shams, car si nous connaissons ses pouvoirs par les témoignages et les récits de l’époque, lui-même faisait visiblement tout pour rester non seule­ment inconnu, mais plus encore pour apparaître le contraire d’un homme spirituel et saint.

Comme Gurdjieff il naît non loin du mont Ararat dans la région de Tabriz en Iran. Comme lui on connaît quel­ques informations concernant sa jeunesse, puis durant quarante années Shams disparaît. Il voyage intensément dans les mêmes régions que Gurdjieff à travers la Turquie, l’Iran et le Caucase. Ses connaissances sont comme celles de Gurdjieff étendues à tous les domaines, médecine, astrologie, et sciences de la vie les plus diverses. Quand il apparaît pour la première fois d’une manière vraiment historique, c’est-à-dire quand a lieu sa célèbre rencontre avec Mawlana à Konya, Shams est âgé de soixante ans. À partir de là nous voyons apparaître un homme dont les méthodes abruptes, sinon extrêmement violentes par­fois, rappellent Gurdjieff. Il jette les melons après les avoir mangés à la tête des jeunes gens qui viennent l’écouter, il fait payer de grosses sommes aux gens riches de Konya qui viennent le consulter, il plaisante sur tout et tous, y compris sur le Prophète, et soumet Mawlana à toutes sortes d’épreuves. Enfin il se met fréquemment en colère.

Derrière ces manifestations se cache en fait un enseigne­ment et probablement une tradition, celle des Malamati ou « Gens du Blâme », ordre de derviches dont on dit qu’ils sont arrivés au plus haut degré de l’initiation. Il existe là une question et probablement un mystère. Nous ­publions ci-après des citations de Shams ou « Maqualat » recueillies par des disciples, et quelques pages du livre de Michel Random.

Shams l’alchimiste : « Je suis le changeur du monde »

Alors qu’il se rendait un jour en pèlerinage devant la porte de la cellule de Shams, Mawlana y inscrivit de sa propre écriture, à l’encre rouge, les mots suivants : « De­meure de l’ami de Khezr » (Aflaki, tome II, p. 188), ce qui était une manière d’affirmer une fois de plus le caractère hautement ésoté­rique de Shams.

Khezr est en effet dans l’Islam un prophète dont le nom est associé à celui du prophète Élie emporté au ciel sur un char de feu. Élie-Khezr est l’initiateur suprême et, parfois, le maître des plus grands soufis. L’immense Ibn Arabi le revendiqua comme son Maître direct et dit qu’il l’avait vu deux fois physiquement. Être « l’ami de Khezr » c’est donc être relié à la plus haute des initiations. (Dans le Coran, Khezr est en effet confronté à Moïse lui-même, dont il est l’initiateur, mais qu’il doit néan­moins quitter, car celui-ci conserve des jugements trop humains). Khezr est encore un personnage mystérieux lié à la quête de l’Eau de la Vie Éternelle. Ayant su trouver l’Eau il a gagné la Vie Éternelle.

L’ensemble des témoignages recueillis autour de Shams, l’extrême considération dans laquelle le tenait Mawlana et son fils Sultan Walad, la légende mystérieuse qui entoure sa vie et qui s’est répandue non seulement dans la Mawlawiya, mais aussi dans d’autres confréries de derviches, tels que les Bektachis, les Ismaéliens et jusque dans des cultes situés en dehors des limites propres de l’Islam, tels les Ahl-el-Haqq et les Druses, tout cela donne à penser que Shams était, même si l’on fait la part nécessaire du merveilleux et de la légende dorée, un maître d’une extraordinaire importance.

« Un jour, raconte Sultan Walad, mon père avait fait montre d’une exagération excessive en louant notre Maître Shams. Il avait exposé, hors de toute limite, ses stades, ses miracles, sa puissance ». Il en fit part à Shams en s’étonnant que de tels propos merveilleux puissent être dits à son sujet. « Par Dieu, répliqua Shams, je ne suis pas même une goutte de l’océan de la grandeur de ton père, mais je suis mille fois plus qu’il ne l’a dit. » Sultan Walad rapporta ces paroles à son père, qui aurait ajouté : « Il a loué sa lumière, il a montré sa grandeur, il est cent fois autant qu’il ne l’a dit » (Id., p. 132-133).

Mystère et prédestination : Shams aurait-il rencontré une première fois Mawlana à Damas, lors d’une étape du grand voyage ? C’est ce que nous dit Aflaki : « Un jour, il (Mawlana) se promenait dans le Meydan de Damas. Au milieu de la foule, il rencontra un individu étrange : il était vêtu de feutre noir et avait placé sur sa tête un bonnet noir. » L’homme s’approcha soudain de Mawlana, lui saisit la main et la baisa : « Comprends que je suis le changeur du monde », dit-il. C’était Shams. Il disparut aussitôt, et Mawlana le chercha en vain dans la foule.

La Gnose

Shams dira aussi : « Je suis le négociant qui a acheté les perles, parce que la perle est au milieu de nous (c’est Mawlana). Moi je raconte son histoire » (Aflaki, tome I, p. 278). Il dira aussi qu’il est « le banquier » de Mawlana. Ces différentes for­mules expriment la même idée : celle de « changer » la nature de l’homme, comme d’échanger une monnaie inférieure contre une autre qui a plus de valeur. Le changeur, le négociant ou le banquier, ont une même fonction : faire circuler les biens, évaluer le meilleur prix, échanger une chose contre une autre. La perle et l’or sont les images de la perfection réalisée. Shams, à la recherche de la perfection, veut à tout prix la voir réaliser et l’« acheter ». On ne saura qu’après que lui-même en est le prix.

Nous touchons ici le mystère d’une mutation alchimique du plus haut niveau spirituel. Il y aurait beaucoup à dire et à écrire sur le sens de ce mystère si cela ne dépassait le cadre du présent ouvrage. Car nous assistons à une rare théophanie alchimique, à une naissance de l’homme par sa mort, par une incarnation dans l’être et dans le monde. Ainsi seulement nous pouvons comprendre Mawlana, qui écrit dans le Masnavi : « Puisque le corps terrestre est devenu tout entier pierre philosophale grâce à Shams de Tabriz. »

De fait, Shams, dont le nom signifie « Soleil », est comme le feu. Il est celui par qui les choses arrivent, par qui l’être se consume, meurt et renaît. C’est le sens des paroles suivantes, rapportées par Aflaki et attribuées à Shams, alors qu’il parlait un jour dans le collège de Mawlana : « On lui demanda : « Qu’est-ce que la gnose ? » « C’est la vie du cœur par Dieu (qu’il soit exalté !), répondit-il ; ce qui est vivant, fais-le mourir : c’est ton corps que je veux dire ; ce qui est mort, vivifie-le ; c’est ton cœur que j’ai en vue ; ce qui est présent, cache-le : c’est le monde d’ici-bas ; ce qui est absent, fais-le venir : c’est le monde de la vie future, ce qui existe, anéantis-le : c’est la pas­sion ; ce qui n’existe pas, produis-le : c’est l’intention. La véritable connaissance est dans le cœur » (Aflaki, tome II, p. 147).

Soleil silencieux

L’alchimiste est celui qui opère par le feu, et surtout par la connaissance des énergies subtiles, la transmuta­tion de l’or en plomb, et, plus encore, sur le plan spirituel par la transmutation de l’être inférieur en un être spiri­tuel. Il est celui par qui « se fait le voyage », sens qui a toujours été celui du voyage de Compostelle, c’est-à-dire faire sur soi-même le voyage de compost (terre) à stella (le ciel). Aller de la terre au ciel, du vieil au nouvel homme, ou, plus précisément, dévoiler l’essence fondamentale cachée et la rendre agissante, c’est ce que fait Shams avec Mawlana. Ce n’est qu’après la Rencontre que Mawlana devient ce qu’il est : le géant spirituel, le poète inspiré de la Connaissance se révélant en définitive à travers et au-delà de Shams.

Et Mawlana le chante on ne peut mieux :

« Quand il efface mon chemin, je ne cherche plus ce chemin ni ne le désire.

Tout le monde sait que l’or n’a nul besoin de la pierre philosophale.

Grâce à la chaleur de ce creuset, le cuivre dit : Je suis devenu or.

Quand son cœur brilla de ce feu glorieux.

Le cuivre revint à lui-même, toute prière lui devint suave.

Quand de nouveau s’avança vers lui le grand Alchi­miste. »

(Rûmi, Odes Mystiques (Divan-e Shams-e Tabrizi, trad. Eva de Vitray­Meyerovitch et Mohammed Mokri, ed. Klincksieck, Paris, 1973, p. 294)

Cette opération s’est faite dans le monde sublimal du parfait soleil et du parfait silence. Pour désigner Shams, Mawlana emploie dans le Divan, tantôt le mot « soleil » (puisque nous l’avons dit, Shams signifie « soleil »), tan­tôt le mot khamush qui signifie « silencieux ». Ainsi se perçoit la dimension ultime où les secrets de l’être sont révélés.

Shams, les gens du blâme (ou malamati) et la futuwwa

Il est presque impossible de comprendre Shams si on le situe dans le cadre de l’éthique et des règles spirituelles conventionnelles.

À maints égards il se présente comme un personnage paradoxal : il est accueilli et respecté comme un grand saint par Mawlana, qui lui exprime les plus extraordi­naires preuves d’affection et de vénération, mais nous le voyons aussi se comporter d’une manière qui va à l’en­contre de nos idées reçues sur la sainteté. Il n’hésite pas à faire périr ceux qui l’offensent, il insulte ses disciples, boit du vin (ce qui est rigoureusement interdit par l’Is­lam) demande de l’argent pour ses conseils, joue même à un jeu d’argent tel que le trictrac, etc.

Or, il est incontestable :

1) que Shams est un Maître initiatique réel ;

2) que lui-même est relié à un Maître et, plus encore, à une tradition spirituelle de son temps ;

3) que c’est seulement par la connaissance de ce double contexte que nous pourrons percevoir la vraie réalité de Shams.

Or, comme on le sait, les informations sont rares le concernant. Nous pouvons cependant observer que le comportement de Shams (qui, on l’a vu, suscite à Konya même une nuée d’opposants) se calque en définitive assez bien sur un courant soufique célèbre à l’époque, et que l’on nomme « gens du blâme » ou Malamati.

Ces « Malamati » présentent nombre de caractéristiques que nous retrouvons chez Shams : ce sont, comme lui, des errants et des voyageurs impénitents. On les nomme « gens du blâme », car ils affectent ouvertement de faire tout ce qui est interdit. Ils bénéficient de pouvoirs et en usent à l’occasion, enfin, et surtout, ils représentent un très haut degré dans la hiérarchie spirituelle du soufisme. Qu’est-ce qu’un Malamati ? C’est un homme qui fuit toute publicité, qui ne recherche aucun disciple et ne tolère aucune louange. Ses vertus sont grandes, mais secrètes et cachées. Pour les cacher et les rendre plus secrètes encore, il fait ouvertement ce qui est défendu. Il s’attire ainsi non seulement des « blâmes », mais se trouve souvent persécuté, emprisonné, voire mis à mort. Quoi qu’il en soit, son sacrifice est secret et le restera jusqu’au bout. Car ce secret est une force agissante, la condition d’une mutation dans l’ordre d’une haute alchimie spiri­tuelle pour que la conversion de ses qualités ainsi conte­nues et « sacrifiées » agissent réellement et bénéfiquement sur le monde.

On voit comment cette description s’applique en défini­tive étroitement à Shams, qui, on le sait, sacrifie jusqu’au bout sa vie, mais, observons-le bien, d’une manière qui ne peut lui attirer en rien la vénération que l’on porte, après leur mort, aux martyrs tels que Halladj ou Sohra­wardi. Car les conditions de cette mort restent secrètes, obscures, et d’une certaine manière ignominieuses puis­qu’il est assassiné.

Rudes enseignements

Observons quelques-unes de ce que nous pourrions appe­ler les « rudesses » de Shams. Nous l’avons vu les appli­quer à Mawlana lui-même. Quant à ceux qu’on nomme ses « disciples », c’est-à-dire des jeunes gens qui se grou­paient parfois autour de lui pour noter ses paroles, voici comment il les traitait :

« Un jour, raconte Sultan Walad, Shams demanda du melon à ses disciples et à ses amis : on lui apporta alors des melons succulents qu’il dévora, puis il leur en jeta l’écorce à la tête en s’écriant : Misérables, qu’avez-vous apporté ? »

Sachant qu’il buvait du vin, des ennemis de Shams vinrent un jour le provoquer en public. Ils lui deman­dèrent : « Le vin est-il permis ou interdit ? » Shams ré­pondit : « Si vous versez une outre de vin dans la mer, elle n’en sera pas transformée. Le vin ne la trouble pas ; il est permis d’employer cette eau pour les ablutions et la boisson. Mais il est hors de doute qu’une goutte de vin tombée dans un petit bassin en rend l’eau impure. » On a vu, dans le chapitre concernant les pouvoirs, comment Shams n’hésitait pas à faire passer de vie à trépas un homme qui l’offensait.

« On rapporte, écrit Aflaki, que de grands savants au cœur éclairé appelaient Shams « le glaive de Dieu » parce que toute personne contre laquelle il se fâchait, ou bien il la tuait, ou bien il lui rendait l’âme blessée » (Aflaki, tome II, p. 131)

On pourrait multiplier les exemples. Ainsi, Shams fait mourir un derviche errant, dit Kalandar. Ce derviche, alors qu’il dansait le sama, n’arrêtait pas de se heurter contre Shams, disant que l’espace était à tous. Shams lui envoya une malédiction et l’homme tomba mort.

L’âme du refus

De même, il n’a que faire des règles de l’orthodoxie conventionnelle. Il se qualifie « d’incroyant » (in Maqa­lat). Il oppose le chapelet, la religion et le monastère qui, dit-il, sont « la règle des ascètes » au talisman, à l’incroyance et à la taverne qui sont « la religion de l’amoureux ».

Shams se moque constamment des valeurs établies et va jusqu’à plaisanter sur le Prophète lui-même. On l’a vu précédemment dans l’anecdote concernant Qotb.

Quant à ses qualités, elles sont aussi nombreuses que secrètes : « Toutes les fois, dit Aflaki, qu’il se sentait enivré par la fréquence et la continuité des manifestations divines, qu’il se trouvait plongé dans l’extase parfaite, il (Shams) se rendait en secret auprès des hommes de peine et travaillait jusqu’à la nuit ; quand il s’agissait de recevoir son salaire, il cherchait des prétextes et disait : Qu’on le garde pour l’amasser, car j’ai une dette que je veux payer. Puis il sortait » (Aflaki, tome II, p. 180).

De même, à Erzerum, Shams s’occupa selon Aflaki, de tenir une école. On lui amena le fils d’un personnage considérable, un « roi » [Il s’agit probablement du fils du Sultan, Aflaki, tome II, p. 183]. Cet enfant était extrêmement beau, mais sot et niais. Shams s’occupa si bien de son éducation, qu’en un mois il sut réciter le Coran en entier. Un tel miracle procura à Shams l’amitié du roi, de son fils et de tous les gens de la maison. Quand Shams comprit que cet événement l’avait rendu célèbre, il dis­parut le jour même.

Shams recevait, il est vrai, de l’argent pour ses « conseils » ou consultations, et demandait aux riches d’importantes sommes, mais tout en continuant à vivre très pauvrement. On peut penser qu’il ne gardait rien de ce qu’il recevait. Les Malamati n’ont ni prières, ni tekke, ni aucune forme extérieure de religion. Ils ne font pas le pèlerinage de La Mecque. Ils pratiquent la danse, la libre pensée, et sont particulièrement tolérants envers toutes les expres­sions de pensée.

Gölpinarli, qui fut un ancien derviche mawlawi, dit que nombre de successeurs de Mawlana, nommés Djelebis, vivaient comme des derviches Kalandari (qui sont une branche ou une extension des Malamati), ainsi Ulu Arif Djelebi, et plus encore son frère Abid Djelebi, et le Divane (Le Fou), Mehmed Djelebi.

Initiations

En fait, les Malamati prennent naissance au IXe siècle, du côté de Nishapur, dans le Khorassan. Au XIe siècle, apparaissent les Kalandar qui sont une branche de Malamati. Au XIIe siècle, les Haydari se détachent des Kalan­dari, puis apparaît Najm ud-din Kubra, qui crée la Kubraviya dont fait partie, on l’a vu, le père de Mawlana, Baha ud-din Walad. Le mouvement se poursuivra : on trouve au XIIe siècle, en Anatolie et en Iran, un ordre de vagabonds qui se nomment Abdal, puis en Anatolie les Baba’i, et enfin les Bektashi qui se séparent des Baba’i. Cette filiation conserve les mêmes caractéristiques fondamentales : profonde négligence des rites et du culte mu­sulman, y compris la salat (la prière rituelle).

Les références aux Malamati sont nombreuses dans la littérature mystique de l’Islam. Abd ar-Rahman Al Djami (1414-1492), l’un des plus grands poètes persans, écrit par exemple dans Vie des Soufis (Michel Allard, Edit. Orientales, p. 50) : « Quant aux Mélaméti (Équivalent de malamati), ce sont des hommes qui consa­crent tous leurs efforts à observer dans toute leur conduite une parfaite pureté (d’intention), et à ne s’écar­ter en rien de la règle fondamentale de la véracité ; ils se font un devoir rigoureux de dérober aux hommes leurs bonnes œuvres, et de cacher le bien qu’ils pratiquent, ne négligeant cependant aucune action vertueuse et s’impo­sant la loi de remplir non seulement tous les préceptes obligatoires, mais même les pratiques pieuses de surérogation. »

En fait, les Malamati « sont d’abord un groupe de grands initiés », écrit Gérard Leconte (« Le traité de l’Unité », Ibn Arabi, introd. Gérard Leconte, Édit. de l’Échelle, 1977, p. 62), sortes de Mahâtmâs occupant le cinquième degré dans la hiérarchie spirituelle de l’ésotérisme musulman.

Muhyi ud-din Ibn Arabi écrit à ce sujet dans le Traité sur les catégories de l’Initiation (Idem, p. 63-64) :

« Le cinquième degré est occupé par « ceux qui s’incli­nent », ceux qui s’humilient devant la Grandeur domini­cale, qui s’imposent le hiératisme du culte, qui sont exempts de toute prétention à une récompense quel­conque dans ce monde-ci ou dans l’autre. Ceux-là sont les Malamati. Ce sont les « hommes de confiance de Dieu », et ils constituent le groupe le plus élevé. Leur nombre n’est pas limité, mais ils sont placés sous la direction du Qutb ou de « l’Apogée spirituelle ». Leur règle les oblige à ne pas faire voir leurs mérites et à ne pas cacher leurs défauts. Néanmoins, ils agissent ouvertement, et ils évoluent dans tous les domaines de la virilité spi­rituelle. »

« Le mot « Malamati », écrit encore Gérard Leconte (Idem, p. 66), désigne un des trois éléments fondamentaux de la reli­giosité islamique. Il constitue la « Voie extérieure », ou exotérique, rituelle, morale et sociale.

Mais il y a aussi une congrégation religieuse, une tarîqa du même nom. Elle est plutôt rare ; on ne la trouve guère qu’en Albanie, en Syrie et dans l’Inde. Autrefois, elle était puissante et répandue, mais, démocratique et libérale, elle a été ruinée par la persécution gouvernementale. Son nom est toujours vénéré parmi les derviches de tous les ordres. Il est de tradition malâmite de s’abriter chez les Naqshabendi et les Bektashi pendant les périodes diffi­ciles. La ruine de cet ordre coïncide avec la décadence de tout le monde musulman.

La Proximité

Si les références aux Malamati sont nombreuses, les textes faisant pressentir la réelle dimension de leur initia­tion sont extrêmement rares. C’est le mérite de Gérard Leconte de révéler à ce sujet un texte qui est, dit-il, « un document unique sur un sujet tout à fait inédit ». En voici un extrait (Idem, p. 67 et 70 à 73) :

Principes des Malamati.

Par le docte Imâm, le savant Initié, le Seyyd Abu Abd ar-Rahman (petit-fils d’Isma’il Ibn Nadjib).

La troisième catégorie, ce sont ceux qu’on appelle les Malamati. Ce sont eux dont Allah a embelli l’intérieur par différentes qualités merveilleuses, comme El-Qurba ou la « Proximité divine », Ez-Zulfâ, ou El-Ittiçal ou l’« Union spirituelle ». Dans leur « secret dominical », ils ont réalisé les idéalités de l’hypersensible et ne peuvent plus en être séparés. Comme ils ont réalisé « le Vrai divin » dans les degrés supérieurs (du Microcosme) ; comme ils se sont affirmés parmi « les gens de la concen­tration » (Ahlu-l-Jam’), d’El-Qurba, d’El-Uns et d’El-Waçl, Dieu est (pour ainsi dire) trop jaloux d’eux pour leur permettre de se révéler au monde tels qu’ils sont en réalité. Il leur donne, par conséquent, un extérieur qui correspond à l’état de « séparation avec le Ciel » (El-Iftirâq), un extérieur fait de connaissances ordinaires, de préoccupations sharaïtes – rituelles ou hiératiques – ainsi que l’obligation d’œuvrer, de pratiquer et d’agir parmi les hommes…

« Les Malamati, au contraire, ne parlent jamais de leurs expériences spirituelles, et n’enseignent à leurs disciples que les différentes manières d’obéir à Dieu, et de le suivre réellement. La Tradition en toute circonstance. Ils ne leur permettent pas de prétendre aux récompenses des bonnes œuvres, de divulguer les miracles ou les choses extraordinaires, ainsi que de s’y rapporter. Mais ils leur enseignent la vraie manière d’agir et de persister dans les efforts sacrés. Ils admettent le disciple à leur ensei­gnement et l’élèvent selon leurs principes hiératiques. Lorsqu’ils lui voient des défauts en ses états ou en ses actions, ils lui expliquent ce qui lui manque et lui indiquent comment se corriger. Ils n’approuvent jamais rien et ne se dépensent point en belles paroles. »

« Si le disciple prétend participer à des « états » (Ahwal) supérieurs, se voyant en beau, ils lui font voir que son « état » (Hal) est peu de chose, jusqu’à ce qu’ils aient contrôlé la véracité de son intention. Alors seulement, ils lui font voir ce qu’ils sont eux-mêmes en lui recom­mandant de tenir secrets les « états » supérieurs de l’extase, d’observer les rapports extérieurs, d’accomplir ce qu’il est ordonné de faire et d’éviter ce qui est prohibé (selon la loi extérieure). Ainsi, le contrôle des « stations spirituelles » (Maqamat) se trouve entièrement dans la volonté : la justesse de la volonté, selon eux, rend valides toutes les « stations spirituelles ». »

La paix du Caché

Le sheykh du groupe, Abu Hafslan-Nishaburi, disait : « Les disciples malâmites évoluent en se dépensant. Ils ne se soucient pas d’eux-mêmes. Le monde n’a aucune prise sur eux et ne peut les atteindre, car leur vie exté­rieure est tout à découvert, tandis que les subtilités de leur vie intérieure sont rigoureusement cachées. »

Le sheykh Abu Afs aurait encore dit (Opus cité, p. 73) : « les Malâmati sont constamment avec Dieu par le fait qu’ils se domi­nent toujours et ne cessent d’avoir conscience de leur « secret dominical » … Dieu les favorise par la découverte des mystères, par la contemplation du monde hypersen­sible, par l’art de connaître la réalité intime des choses d’après les signes extérieurs (El-firâsa), ainsi que par des miracles. Le monde finit par les laisser en paix avec Dieu, éloigné d’eux par leur ostentation de ce qui est.

Ceux qui désirent le miroir sont aussi désirés par le miroir, si tu casses le miroir ; c’est toi-même que tu brises.

– Il y a un sama qui est interdit : celui où les mains et les pieds dansent et bougent sans rien ressentir.

– Ces sept cents voiles ne sont qu’un seul voile qui n’est lui-même que toi-même.

PAROLES DE SHAMS :

(EXTRAITS DES MAQALAT)

– Mawlana et bon et beau, et moi je suis laid et beau. Mawlana avait vu ma beauté, non ma laideur. Cette fois-ci, je montrerai mes deux aspects.

– Mawlana est le clair de lune qui brille. On ne peut évoquer mon soleil brillant avant d’avoir atteint la lune.

– Les yeux ne peuvent pas supporter la lumière du soleil.

– Il (Mawlana) me dit qu’avec les étrangers je suis toujours aimable et avec lui toujours en colère ; je lui ai répondu : « Ne vois-tu pas tout mon amour dans ma façon d’agir ? Cet amour-là est éternel. »

– Toutes mes paroles manifestent mon côté terrible (kibria), c’est pourquoi ils ne me comprennent pas, tandis que le Kalam et les paroles des prophètes ne constituent que des supplications (niaz), c’est pourquoi ils les sai­sissent.

– Le chapelet, la religion et le monastère sont les règles des ascètes, le talisman, l’incroyable et la taverne, la religion de l’amoureux.

– Le sommet de la demande est la non-demande, le sommet de la recherche est le but. Qu’est-ce que le but ? L’Aimé. Je suis incroyant et toi tu es musulman. Ils ne me connaissent pas. De la logique ils demandent Dieu, mais de Dieu ils ne veulent pas entendre logique.

– Si Shahab m’entendait dire : « les larmes et les rires des minerais » il dirait : « Que raconte-t-il ? C’est contre la logique humaine. »

– Le sultan Mahmoud fit cadeau d’un bijou à l’un de ses courtisans et lui demanda s’il le trouvait beau.

– Il est plus que beau.

– Brise-le, alors.

– Comment pourrais-je le briser puisque le ministre dit que tout votre royaume ne vaut pas un quart de son prix ?

– Ainsi, tu le considères digne de mon trésor ? Bravo ! Et le sultan le combla de cadeaux.

– Maintenant, voyons, quelqu’un d’entre vous veut-il le casser ?

Le bijou fit le tour du salon royal et le roi tremblait à l’idée qu’Ayaz son favori pût répondre de la même ma­nière ; qu’adviendrait-il alors, de son épreuve ? Il se disait : « Enfin, tant pis, si c’est Ayaz, je ne peux agir que selon sa volonté. »

Ayaz, le voyant trembler, se dit : « Pourquoi tremble-t-il ? Ne sait-il pas que j’ai un cœur qui comprend ? »

Le roi était si égaré dans ses réflexions qu’il dit : « Prends-le, ô ! mon roi », et hésitant, répéta :

« … Prends-le, mon esclave. » Mais, dans ce mot d’esclave, il y avait tant d’amour que le mot de roi ne pouvait sonner aussi agréablement à son oreille. Le roi lui de­manda :

– Est-il beau ?

– Oui, ce bijou est beau et précieux.

– Oui, effectivement il l’est, brise-le.

L’esclave avait rêvé de Yasin et avait caché dans sa poche deux pierres avec lesquelles il brisa la pierre. Tout le monde se mit à crier : « Ah mon Dieu, qu’il est fou celui qui brise un pareil bijou. » Ayaz répondit calme­ment : « Qui est le plus précieux, l’ordre de mon roi ou cette pierre ? »

– Un jour, je répondis à mon père qui s’inquiétait de mon état d’âme : « Tu agis avec moi comme celui qui avait mis un œuf de canard à couver sous une poule. Quand les poussins grandirent, ils partirent un jour vers l’eau avec leur mère. La mère ne put se mettre à l’eau, tandis que les canards, eux, se mirent à nager. Maintenant, O ! mon père, je nage dans la mer ; si tu es mon père, viens nager avec moi ou va rejoindre la poule. » Mon père répondit : « si tu agis ainsi avec un ami, que ne feras-tu à ton ennemi ? »