René Dubos : Médecines traditionnelles et médecine de demain


22 Sep 2010

(Revue CoÉvolution. No 6. Automne 1981)

Dans son livre, Médecines traditionnelles sacrées (éditions Retz, Paris), Claudine Brelet rappelait que « la pensée sacrée est une tentative de synthèse »… comprenant « toute recherche visant à établir une harmonie, un équilibre entre « le dedans » et « le dehors », entre l’individuel et le collectif, entre l’Homme et l’Univers… et cette recherche n’est pas sans ressembler à ce que l’homme actuel nomme l’écologie ». C’est à ce type d’approche qu’est consacrée la seconde partie de notre rencontre avec René Dubos (1901-1982) qui, malgré ses 80 ans, est sans doute l’un des plus importants catalyseurs de la pensée du Nouvel Age.

G. B.

Il va falloir échapper à Claude Bernard !

Claudine Brelet : Monsieur Dubos, j’aimerais que nous parlions de la dimension « spirituelle » de la médecine. En effet, la médecine classique occidentale est la seule où l’esprit de l’homme n’ait pas de place. Ainsi, même si l’on parle de psychologie, de psychiatrie, aucune place n’est accordée à la psyché, c’est-à-dire à l’âme, ou Esprit. Pourtant, dans toutes les médecines traditionnelles, l’on accordait une grande place à l’Esprit de l’homme, à la Conscience. Les sociétés traditionnelles connaissaient diverses techniques capables de modifier les états de conscience et, ce faisant, d’apporter sinon la guérison, du moins un soulagement avec parfois des moyens techniques très réduits. La médecine « moderne », elle, ne croit qu’à ce qu’elle voit, ou peut mesurer. Comment voyez-vous cette dimension verticale de l’Homme ? Puisque vous avez le don rare d’être un grand scientifique sachant s’adresser aussi au public, pensez-vous, comme André Malraux que « le XXIe siècle sera métaphysique, ou bien ne sera pas » ?

René Dubos : Naturellement, il est difficile de prévoir ces choses-là. La seule chose que l’on puisse dire, c’est que dès qu’un sujet devient acceptable intellectuellement pour les hommes de science, des centaines se mettent à travailler dessus instantanément.

Cl. B. : Aujourd’hui, grâce aux ingénieuses découvertes des Kirlian, il est devenu possible de mesurer différents états de conscience… Pourtant, en France, il est encore difficile de convaincre les piliers de la science officielle qu’une fois que les problèmes « d’hygiène » sont résolus, c’est de la conscience et de sa maîtrise que les médecins et les biologistes devraient s’occuper pour aider leurs malades.

R. D. : Dès le moment où l’on peut mesurer quelque chose, toutes sortes de nouvelles ouvertures sont acceptées. Mais je peux aussi vous répondre ce que disait Max Planck au sujet de la théorie des quanta. « On ne convainc jamais personne. Il faut qu’une génération meure et soit remplacée par une autre. » Je pourrais aussi vous citer 7 ou 8 faits dans lesquels un effet psychique se mesure. Et moi, je crois que cela va faire démarrer la médecine de l’avenir dans une direction très différente.

Gérard Blanc : Nous sommes dans la situation d’un changement de paradigme… Peut-être la nouvelle génération de scientifiques qui a mis les pieds dans ce nouveau paradigme est-elle à présent suffisamment importante numériquement pour parvenir à faire accepter ce changement !

R. D. : Absolument ! Je crois que cela va même amener un changement dans les institutions. Ainsi, il y a juste cent ans exactement, en 1880, la démonstration que les microbes pouvaient causer les maladies venait tout juste d’être acceptée ; mais aucune école de médecine ne l’enseignait et aucune école de médecine ne facilitait les recherches dans ce domaine. Tout ce qui s’est fait sur le développement de l’étude des maladies infectieuses l’a été par l’intermédiaire de la création d’instituts privés. Le premier fut l’Institut Pasteur, pour des raisons évidentes dont Pasteur a tiré de l’argent pour poursuivre ses recherches. Puis il y eut l’Institut Lester en Angleterre, l’Institut Koch en Allemagne, Kitosato au Japon… Puis, pendant environ une vingtaine ou une trentaine d’années, tout l’enseignement et toutes les recherches sur les maladies microbiennes se sont passés dans ces instituts privés avant de passer dans le public. Aujourd’hui, je crois que notre Institut Rockefeller où, pourtant, nous avons beaucoup plus de liberté que n’importe où au monde, — une liberté absolue où nous pouvons faire ce que nous voulons… eh ! bien, je crois que nous entrerons trop tard dans ce domaine. Tous mes camarades et collègues ont acquis une célébrité mondiale par l’étude chimique de plus en plus raffinée des phénomènes physiologiques mais, pour eux, ce qui est intéressant, c’est la structure de ces particules de graisse…

Cl. B. : Car, elles, on peut les voir !

R. D. : Oui, au microscope électronique. Grâce à une méthode analytique, ces savants peuvent dire avec quelle vitesse ces graisses sont digérées mieux que n’importe qui au monde… Mais dire ce que fait l’acupuncture, par exemple, ce n’est pas de la science pour eux…

Cl. B. : Même si elle a au moins cinq mille ans d’existence… ce qui est au moins une existence dont la durée est quantifiable ! Monsieur Dubos, pensez-vous que ce qui manque le plus aujourd’hui, ce serait « une science de la conscience » ? — pas dans le sens psychanalytique, mais peut-être dans le sens que lui donnent, par exemple, les Bouddhistes tibétains ? ou les Amérindiens qui connaissaient toute une science des divers états de la conscience ?

R. D. : Pour vous répondre de façon très concrète, un livre tel que Science et Conscience (éditions Stock, Paris) qui réunit les Actes du Congrès de Cordoue sur « les deux lectures de l’Univers » se vend environ 150 F. Malgré ce prix assez élevé, il connaît un succès fou auprès du grand public. Pourtant, je suis persuadé que la plupart des gens ne peuvent pas lire ces articles qui, bien que très bien écrits, véhiculent des termes assez difficiles. Si vous parlez de la « conscience de l’électron », non seulement il faut savoir ce qu’est un électron, mais aussi quelle est sa place dans la nature. Les livres du physicien Jean Charon connaissent aussi néanmoins un immense succès qui démontre que le public a senti qu’il y a là quelque chose d’important.

Cl. B. : Si vous aviez aujourd’hui 25 ans, ou même 30 ans, vous lanceriez-vous dans la direction d’une recherche sur « la science de la conscience » ?

R. D. : Écoutez, j’hésiterais entre deux directions dans le domaine médical. Entre cette « science de la conscience » et une autre… En effet, le temps va venir où, tout d’un coup, l’on va se rendre compte que la théorie sur laquelle est basée toute la science, c’est-à-dire ce qu’on appelle la science médicale, n’est plus aussi totalement valable qu’on le croyait. Cette théorie est celle de la fixité du milieu intérieur telle qu’elle a été décrite et conçue par Claude Bernard. C’est à partir de sa théorie que l’on étudie tous les équilibres. A cette théorie, il faut aussi ajouter celle de l’homéostase, selon laquelle il existe des forces de récupération qui font que l’organisme retourne à l’état initial. Toute la médecine scientifique est fondée sur cette réversibilité, sur ces états d’équilibre auxquels le corps et l’esprit reviennent après avoir été transformés. Or, je pense que cela ne se produit jamais ! Rigoureusement jamais ! Je pense que chaque fois que l’on soigne, oui l’on « répare », mais l’individu ne sera plus jamais le même qu’avant… Vous savez mieux que moi que, chaque fois que l’on vit une expérience mentale, celle-ci est enregistrée d’une façon…

Cl. B.:… qui modifie le tout ! La partie modifie le tout…

R. D. : Oui ! Si bien que, pour moi, la médecine de Claude Bernard est l’équivalent de la physique newtonienne, voilà ! Et nous assistons exactement à sa fin. Cela ne veut pas dire que la physique newtonienne soit mauvaise. Cela ne veut pas dire que Claude Bernard se trompait. Mais l’on regardait les phénomènes de manière statique tandis que je crois qu’à partir de maintenant, les scientifiques vont se rendre compte que tout se transforme. Ainsi, si tout se transforme, il sera peut-être possible de relier « science et conscience ».

Je sais que, personnellement, je pratique énormément la « self-modification », l’automodification. Pendant 70 années de ma vie, j’ai réappris à faire des efforts physiques de plus en plus forts, si bien qu’à l’âge de 78 ans, j’étais vraiment au sommet de mes forces physiques. Cela peut s’appliquer également à la mémoire : j’exerce ma mémoire constamment. Finalement, je crois que tout se ramène au fait qu’il va falloir échapper à Claude Bernard.

Cl. B. : Avez-vous ce que l’on appelle « une vie intérieure » ?

R. D. : Je n’ai jamais suivi vraiment une méthode quelconque. Ma femme voudrait que je fasse de la méditation. Mais non, ce n’est pas ce que je fais. J’essaie simplement de faire les choses. En général, je prends des décisions par intuition, sans avoir le temps de vraiment les analyser. Je ne m’analyse jamais.

Cl. B. : Puisque vous nous prédisez que nous allons enfin échapper à Claude Bernard, quelle part pourrait apporter une « science » aussi traditionnelle que l’astrologie, par exemple ? En effet, la médecine astrologique est utilisée dans tous les systèmes des sociétés traditionnelles…

R. D. : Il y a une vingtaine d’années, une très grande conférence sur les phénomènes météorologiques fut tenue à l’Académie des Sciences des États-Unis. Juste après l’avoir organisée sur le plan administratif, le Président de l’Académie me dit : « Tiens, c’est curieux ! nous n’avons pas pensé à un programme biologique ! » Il me demande de le conseiller car nous ne connaissions, ni l’un ni l’autre, personne qui aurait pu s’occuper de ce sujet. Si bien que, pendant sept mois environ, j’ai lu tout ce que je pouvais trouver sur ce type de « météorologie »… J’ai trouvé pas mal de choses ! notamment, un Prix Nobel, biochimiste extrêmement célèbre qui avait alors étudié la chimie des sucres. Il découvrit avec son équipe de chercheurs que leurs cobayes avaient une chimie du sucre tout à fait différente selon les saisons et cela, dans les mêmes conditions et aux mêmes températures. Lorsqu’un jour, j’ai demandé à ce chercheur pourquoi il n’avait pas continué ce travail, il me répondit : « ce que nous voulions comprendre, c’étaient certains mécanismes chimiques »… Personne d’autre que moi ne sait cela, exceptés ceux qui ont lu mon livre L’homme et l’adaptation au milieu ! C’est oublié…

Cl. B. : Personne n’a donc repéré cela ?

R. D. : Les gens le voient, j’en suis persuadé. Mais cela ne les intéresse pas car les résultats ne seraient pas à court terme. L’étude des rythmes demande qu’on accepte à l’avance l’existence d’influences que souvent, il est très difficile de déceler… Mais aujourd’hui, cette étude prend une énorme importance à cause de…

Cl. B. : A cause de l’exploration spatiale ?

R. D. : Oui, de l’exploration dans l’espace, ou des séjours prolongés en sous-marins. A l’heure actuelle, il existe des connaissances très importantes sur ce sujet. Mais elles sont presque toutes secrètes : elles restent presque toutes dans les organisations militaires. Mais l’on publie maintenant beaucoup de choses : sur les effets de la lune, on est très bien documenté. Dans mon livre, Man adapting ( = « L’homme en adaptation »), je cite aussi les effets des vents… D’ailleurs, je dis dans cet ouvrage qu’il est à peu près certain que tout ce qui nous touche (dans le sens où si nous voyons une étoile, elle nous « touche »), produit toutes sortes d’effets qu’on ne soupçonne pas forcément.

Cl. B. : C’est ce que redécouvre l’ethnographie car de nombreuses traditions connaissaient empiriquement tous ces faits…

R. D. : Oui, il faudrait prendre avantage des histoires ethnographiques qui sont, dans le fond, les expériences de centaines de générations.

Cl. B. : Effectivement, des chercheurs toujours plus nombreux depuis quelques années se lancent à présent dans cette direction. Et ceci nous ramène à la notion de « terrain ». Revenons donc à Pasteur. Vous parlez presque toujours de Pasteur comme d’un homme, d’un chercheur qui avait pensé au terrain et à ces problèmes d’adaptation. Or, un phénomène extraordinaire se produit en France : pour les Français, Pasteur est généralement un monsieur pour qui les microbes seuls ont compté, et absolument pas la notion de terrain. A tel point que, finalement, la médecine classique moderne nie presque complètement les notions de terrain utilisées par les homéopathes ou les acupuncteurs, par exemple. On a fait de Pasteur quelqu’un qu’il n’était sans doute pas et il existe donc un mythe pasteurien en France qu’il faudrait démythifier ! Les médecins allopathes, par exemple, pensent que seule la vaccination (donc des apports exogènes) peut empêcher certaines maladies… Vous-même, à propos de la tuberculose, vous avez démontré que le terrain était au contraire excessivement important…

R. D. : J’ai écrit ma biographie de Pasteur en 1950. Elle vient d’être republiée. Dans le premier chapitre, je cite, en français et en anglais, toutes les phrases de Pasteur faisant mention de l’importance du terrain. J’en donne les références. Pasteur, d’ailleurs, se rendait si clairement compte de la situation qu’il a déclaré : « si c’était à refaire, je m’occuperais surtout des conditions dans lesquels ils vivent », à propos de ses premières études sur les maladies, études qui concernaient les vers à soie. Pasteur savait très bien aussi (et il le déclara) qu’un blessé inquiet guérit moins vite qu’un autre ayant pourtant la même blessure mais ne connaissant aucune difficulté. Pasteur n’a pas travaillé sur ces problèmes, mais il n’était pas aveugle !

Cl. B. : Finalement, comment expliquez-vous ce dérapage de l’Institut Pasteur qui ne porte peut-être de Pasteur que le nom et pas « l’esprit » ?

R. D. : Ce que vous dites était complètement vrai autrefois. Ce ne l’est plus autant aujourd’hui, surtout depuis qu’il s’est produit ce phénomène extraordinaire que sont ces trois garçons qui ont eu ensemble le Prix Nobel : André Wolf, Jacques Monod et François Jacob. Vous connaissez peut-être mes travaux sur les enzymes adaptatifs mais, surtout, ne donnez pas à cette histoire une fausse interprétation ! Lorsque j’avais 29 ans, j’ai découvert qu’un certain microbe ne produisait l’enzyme que je recherchais que s’il était élevé dans certaines conditions. Le problème avait un aspect génétique : n’importe quel microbe pouvait produire la substance enzymatique que je cherchais, ainsi qu’un effet-environnement. J’ai alors consacré trois ou quatre ans de ma vie à essayer de démêler ces mécanismes. Je n’y suis pas arrivé et je crois que personne, à cette époque, n’aurait pu le faire parce que nos connaissances en génétique et en biologie étaient insuffisantes. Des années plus tard, c’est Jacques Monod et ces deux autres chercheurs qui ont eu le sens d’étudier ces aspects génétiques et, surtout, le mécanisme par lequel le milieu détermine la possibilité de produire l’enzyme. Mais, c’est très curieux car, bien qu’ils soient l’honneur de l’Institut Pasteur, on les regarde toujours un peu comme des bêtes sauvages ! J’ai tout de même l’impression que l’esprit de l’Institut Pasteur s’est élargi…

Cl. B. : Puisque vous parlez de l’importance du « milieu », puisque vous pensez qu’il « faut courtiser la Terre », pensez-vous qu’un médecin doive « courtiser » (dans le sens vraiment courtois !) son malade pour obtenir de bonnes guérisons ?

R. D. : Là-dessus, j’ai changé d’avis constamment. Je suis maintenant convaincu que le malade a besoin d’avoir confiance en son médecin. Je connais bien quelques médecins qui ont ce génie. Mais je n’ai aucune idée de ce que cela implique… douceur, autorité ? Cela doit dépendre… Il faut aussi qu’un médecin ait le respect de son malade.

Cl. B. : Vous avez écrit un livre intitulé « God within », mal traduit d’ailleurs en français par « les dieux de l’écologie ». Faites-vous allusion à ce « God within » du malade, c’est-à-dire à sa « divinité intérieure » ? Au fond, comment vous est venue l’idée de choisir aussi un tel titre ?

R. D. : Eh ! bien, nous venons de parler de Pasteur et à la fin du XIXe siècle, un homme de science comme Pasteur et un homme de lettres comme Renan pouvaient parler le même langage. Pasteur fut reçu à l’Académie française par Renan. Pasteur parla donc de religion, en faisant très attention d’en citer plusieurs de manière à bien souligner qu’il existe chez les êtres humains quelque chose qui, d’une façon ou d’une autre, nous relie tous à l’univers. C’est au cours de son discours de réception à l’Académie française que Pasteur a fait cette remarque : « les Grecs nous ont laissé le plus beau nom et le plus beau mot de notre langage : Entheos, un dieu intérieur, a God within… » Lorsque j’ai lu cette phrase, j’ai été totalement sidéré. A cette époque, j’avais écrit ce livre mais je n’avais pas trouvé son titre. C’est au carrefour de la 5e avenue et de la 57e rue à New-York où j’attendais pour traverser tout en me rendant chez mon éditeur que cette phrase m’est revenue soudain, sans que je sache pourquoi… Lorsque je suis entré chez mon éditeur, je lui ai dit : « pour le titre, il faut mettre a god within… »

Cl. B. : C’est tout à fait extraordinaire et émouvant de vous entendre raconter cette histoire car ce « God within » est l’une des expression-clés de tout le mouvement du Nouvel Age, de toute la « conspiration du Verseau »… (et là, tout étonnée, j’entends le grand chercheur répéter avec admiration et même une sorte de ferveur)

R. D. : Oui ! Oui ! oui, les Grecs nous ont laissé l’un des plus beaux mots de notre langage : l’enthousiasme ! — ce mot vient de en-theos, une divinité ou un dieu intérieur… C’est dans le discours de réception de Pasteur à l’Académie française ! Et Pasteur ajouta : « on ne peut rien faire, on ne peut rien créer à moins d’avoir cet enthousiasme qui vous demande de vous consacrer à quelque chose. C’est cela votre Dieu intérieur ». Les discours de réception à l’Académie française sont parfois prophétiques… Par exemple, je crois que c’est aussi Renan qui reçut Ferdinand de Lesseps à l’Académie française et je me souviens qu’il dit : « Monsieur, nous vous admirons… mais, peut-être, nous préparez-vous les guerres de l’avenir… »

Cl. B. : Vous savez, Monsieur Dubos, il y avait dans l’antiquité des gens encore plus enthousiastes que les Grecs : c’étaient les Thraces, ces ancêtres des Bulgares chez qui j’ai fait mes terrains d’ethnographie. Pour les Grecs (c’est-à-dire en réalité pour les Athéniens), le vocable qui qualifiait le mieux les Thraces était leur enthousiasme. Ces Grecs éprouvaient à la fois une grande admiration et une certaine crainte de ces Thraces qu’ils savaient aussi être les plus grands médecins parce que « réputés guérir l’esprit avec le corps », comme le conseillait d’ailleurs Hippocrate qui était un Thrace… Évidemment, ces Thraces avaient des conversations avec les esprits de la Nature, — ce qui était pour eux, du pays d’Orphée, de Pan et de Dionysos, tout naturel, mais l’était beaucoup moins pour les gens de la Cité d’Athènes qui avaient perdu ce contact avec le Cosmos… Au fond, c’est cette vitalité, cet enthousiasme qu’il faut retrouver aujourd’hui… Évidemment, c’est très poétique et pas très scientifique et cela risque de heurter bien des esprits !

R. D. : En tous cas, il existe bon nombre d’exemples chez les scientifiques où les découvertes se font d’abord par la perception poétique. Même les mathématiciens ont une perception totale, poétique, avant de faire la moindre équation. Je n’ai jamais rencontré Einstein, mais nous avons eu des relations amicales communes. Il paraît que chez Einstein, c’était absolument fantastique. Il arrivait toujours à ses conclusions par une perception totale et ne les démontrait qu’après… C’est peut-être cela la prochaine révolution qu’annonce votre « Nouvel Age » : la fusion dans l’enthousiasme de la science et de la poésie !

Paris, Décembre 1980

Sur René Dubos: http://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Dubos