Michel Triet : Meurtre à l’étouffée


30 Dec 2014

(Revue Itinérance. No 2. Novembre 1986)

FAIT DIVERS

Par une suite d’expériences directes, voici une mise en relief de peurs incarnées. Michel Triet est un artiste peintre : son œil sait observer la nature en œuvre. Au travers de son texte il souligne à quel point un exemple banal de prédation d’insectes peut réveiller chez les spectateurs la peur jusqu’à l’horreur.

Dans notre histoire, deux tilleuls sont polyvalents. Ils s’affirment avec la majesté d’ancêtres protecteurs ; fondent le lieu en nous assemblant ; servent de décor à l’action et, générant l’événement, ils sont cause de ce qui va suivre.

En étoiles à leurs pieds, de lourdes racines exposent longuement leurs méandres et leurs gibbosités. Les deux troncs s’élèvent tortueux ; leurs écorces profondément striées, labourées de mouvements parallèles ondulatoires. Vieux boucliers ravinés, surfaces rythmées de bosses et de cicatrices. Des fourches puissantes, se développent les branches maîtresses dans une dynamique rayonnante, reprise plus haut par les branches secondaires, jusqu’à l’épanouissement de la frondaison. L’épais­se feuillée en coupole, commune aux deux arbres, diffuse une suave, lumineuse pénombre verte. Un vert grenouille.

Un jour, près du bassin, une grenouille coassait crûment. Je l’ai surprise assise sur une feuille de bambou. Elle était verte, verte… éblouissante. Toute la fringance et l’alacrité de la vie… Aujourd’hui, sous les tilleuls, nous sommes dans le ventre de la grenouille.

À midi, un cercle d’ombre légère s’accroît au-dessous de la voûte arbo­rescente. Au-delà, l’éclatante lumière, la fournaise ; ici, une faible brise atténue la chaleur. Au milieu du cercle, la longue table occupe la place d’honneur. Elle s’offre à nos regards comme un lieu-dit de tentation, comme une invitation à l’agape.

Sur une nappe blanche et bleue, des pêches cramoisies, des muscats dorés, des prunes pourpres débordent d’une corbeille ; un vaste saladier d’acajou rassemble la laitue véronèse, la roquette pâle, la chicorée violette avec le jaune-blanc des œufs durs coupés, l’indigo des olives ; sur une planche, deux rascasses quadrillées par le gril et bleuies par la flamme ; trois bouteilles de vin noir légèrement givrées portent, dans l’intime de leur galbe, la transparence carminée du rubis.

L’écholalie de l’eau coulant dans le bassin ne trouble pas le profond silence, pas plus que les stridulations exaltées des cigales. Les sons révèlent le silence.

Nous voici assis autour de la table, pris par l’euphorie ambiante. Nous jouissons du plaisir d’être là. Nos sens sont éveillés par une sollicitation diffuse, généralisée. La touffeur ou l’air frais ; le silence ou le clapotis et le chant des cigales ; l’espace libre ou la protection du feuillage, tout est réuni pour que nous comparions, tout s’offre pour que nous goûtions une chose par la présence de son contraire.

Tout coïncide aussi, de la vibrante nature à notre allégresse pour assurer la qualité de notre plaisir. Rien de vulgaire ne peut faire tache. Nous communions dans la saveur de l’instant. Ainsi, quand nous levons nos verres de vin, une tacite gratitude, une intense fraternité se lit dans nos regards. Quand nous commençons le repas celui-ci prend, sans que nous le cherchions, le caractère rituel d’une célébration. Il y a du « religieux » entre nous, dans l’accord entre l’extérieur et nous-mêmes, dans la magie de cet accord.

La conversation s’écoule avec le même bonheur. Une attention, une délicatesse partagée empêche l’affirmation de l’un de blesser la sensi­bilité de l’autre. Les échanges sont éminemment courtois. Sans hypo­crisie, d’un mouvement naturel, peut-être pour préserver la richesse de ce moment rare. Harmonie. C’est dire que la « grâce » circule et il n’existe aucune raison pour…

Chute brève, ouatée, légère.

Ils sont déjà sur la table.

De la branche à la table, le temps d’un clin… Stupeur !

Trop vite, trop muette, chute d’étoupe. Silence… froissé à peine, le chuint d’une haleine… Hébétude… Trop rapide pour suivre… L’esprit médusé, bafoué, presque… Reprenons : dans ma mémoire ils n’en finissent pas de tomber, comme dans un rêve… séquence indéfiniment répétée, pour comprendre… Ils repartent sur la branche, ils retombent… et recommen­cent. Entre l’avant et l’après il y a cette chute, ce grand tournoiement qui finit court… sur la table… et le drame… dans un silence en lames de couteaux.

C’est comme une phrase redite pour l’éprouver, une phrase dont on cherche le dernier mot : … leurs corps enlacés tournant dans le vide… enlacés, tels des amants, tournoyant dans l’espace… leurs corps serrés chutant, emmaillotés dans leur destin, emportés par la pesanteur…

Irruption du tragique dans notre félicité. Pourquoi ? Comment ? Premier regard, première surprise : deux corps tombent (constatation). Aussitôt, les images affluent et viennent interférer ; immédiatement l’imagination « travaille » sur cette chute… ces corps… ces corps enlacés ?

Second regard : la découverte du drame… Et l’on repart en arrière : comment c’était ? oui, ils tombent, ensemble, déportés vers la gauche, ils tombent comme une neige un peu lourde tombe et se reçoit dans un profond silence. Silence ? La trajectoire de leur chute est oblique, mouvement de vrille ouvrant finement l’air. La douleur, dans sa fulgurance, à cette avancée spiralée, cette pointe inexorable.

Mais silencieux, sur le lieu de leur chute, deux corps s’étreignent. Nous les couvons des yeux. Nous ne respirons plus : spectacle imprévisible, troublant, d’un accouplement grotesque et féroce.

Par-dessous (si l’on peut dire eu égard à leurs tailles respectives), une grande et large chenille. Plus que verte. Elle donne à voir l’essence verte du tilleul dont elle est issue. Elle est la condensation même de ce vert qui nous absorbe et nous enivre. Verte, tendre, duveteuse, superbe che­nille. Elle s’affole. Ses petites pattes écailleuses s’agitent dans le vide. Son corps se soulève de l’avant, se redresse de l’arrière. Son corps fait un pont en son centre. De son allure caoutchouteuse, par des rétractions-reptations, elle pousse ou étire ses manchons élastiques pour se mouvoir ou se secouer. Elle dessine des spires de détresse. Malgré sa danse acrobatique, elle n’arrive pas à se débarrasser de l’adversaire. La guêpe, qui ne l’a pas lâchée dans le grand saut, la tient fermement au col.

Je pense aux griffes du chat. Sentez les griffes du chat entrant dans votre peau ; sentez-les ces griffes pénétrantes, pénétrées, calées, arquées, crispées dans votre chair — les nerfs se tordent, mal au cœur — vous ne pouvez pas retirer la main. Les ruisseaux écarlates envahissent mais, sans décupler la souffrance, vous ne pouvez pas vous échapper. Il faut pactiser avec le chat.

Ainsi la guêpe est fixée, soudée à la chenille. Les pattes écartées, le corps aplati, immobile, elle agrippe. Elle ne fait que ça : agripper. Elle se confond avec cette volonté de prise. Réduite à ce seul et sauvage entêtement : faire corps avec le dos de la chenille. Elle se cramponne. Rien ne l’en ferait démordre. Et ça peut durer longtemps.

Elles semblent toutes les deux liées à la vie et à la mort, dans cette étreinte impitoyable. Le temps travaille pour la guêpe, dans son appa­rente inactivité, elle domine. La chenille oscille, tangue, redresse tout son corps, retombe. La guêpe fatigue « sa » chenille comme un pêcheur son poisson.

Je vais chercher une loupe pour que nous puissions mieux voir. Et tout à coup, sans lâcher sa prise, la guêpe se meut de côté et de son dard vient piquer près du cou. La chenille se tord, fait des bonds rapides. Comme elle manque de tomber de la table nous la rattrapons. Quelle virulence dans cette chair molle ! Elle dresse ses épines, avance par contractions furieuses et spasmodiques. C’est « sa guerre ». Dans cette ébauche charnue la vie hurle !

La guêpe se déplace, rapide et pique par trois fois.

La chenille animée de mouvements convulsifs, désordonnés, progres­sivement se fige ; connaît encore quelques soubresauts et s’affaisse. Elle est anesthésiée, tétanisée. Elle a perdu. Elle est à la merci de la prédatrice. Si rien n’intervient, aucun événement, aucun geste miraculeux pour chasser ou détruire la guêpe victorieuse, le destin de la chenille est tracé, c’est dire que sa fin est proche.

Comme nous nous passons la loupe, un peu brusquement la guêpe s’enfuit dans l’arbre. Elle revient aussitôt et se met à l’ouvrage. Nous avions remarqué son courage et sa ténacité mais à l’épreuve des faits il faut ajouter cette qualité, partagée par l’abeille et la fourmi, « le pro­fessionnalisme ». Je veux dire une adaptation précise et rigoureuse à sa fonction.

En ce moment, comme une bouchère habile découpe avec autorité l’aloyau, le flanchet, le gîte ou le paleron, elle ouvre de ses mandibules le cou de sa victime. Dans ce geste d’attaque on reconnaît l’habitude ; dans la sûre et efficace incision géométrique on apprécie la virtuosité. Elle fait ainsi le tour et la tête tombe. À ce stade, faisant face à l’ouverture fraîche du corps, elle est à pied d’œuvre pour déjeuner et se faire des réserves.

Débute alors un ardent travail de découpe par petits morceaux. Quelle dextérité ! Avec une concentration sans faille elle agite ses mandibules qui glissent, mesurent, cisaillent et tirent. C’est plaisir de suivre ces mouvements comme réglés par un métronome, mouvements rapides comme ceux de l’aiguille de la machine à coudre. Elle débite ces petits cubes de chair et engrange. Cette prestesse, cette régularité : du grand Art ! Elle finit par disparaître dans le corps de la chenille.

Nous sommes sept, debout, fléchis, accoudés ou assis, à regarder la scène. La loupe passe de main en main. Il y a toujours un amateur pour voir de plus près. Les regards amis, tournés vers moi, sont bizarres, inquiets. L’iris de leurs yeux s’est rétréci, comme réfugié loin en arrière, dans leur mémoire. L’incident cru, sauvage, a rompu notre quiétude. Mais quel écho ! Il était sec, tranchant — apparemment sans trans­cendance — alors à quoi tient qu’il nous ait ravis, captivés même ?

Le vent s’est levé sans que nous le sentions. Brusquement une rafale emporte la guêpe et son cadavre. Consternation ! Nous courons mais trop tard, ils se sont perdus dans les buissons.

L’un de nous lance : « Quand même, la nature, quelle violence ! »

Un grand rire étranglé lui répond et des sourires gênés.

Je me découvre maintenant une grande fatigue. Ce vert tilleul m’agace un peu. Cette table me paraît terne. Ces fruits me semblent gris. Je bois un verre de vin. C’est curieux, il a un drôle de goût…

Ah ! Et puis quoi ? Ce n’étaient quand même que des insectes !

Michel Triet


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