Henri Hartung : Œcuménisme


02 Jul 2017

(Extrait de L’Iris et le Lotus 1985) 

Avant de présenter quelques réflexions sur la forme prise par la Voie au sein des Traditions que la destinée m’a conduit à approfondir de l’intérieur, il me semble nécessaire de recentrer le débat qui se déroule de nos jours autour du concept de l’œcuménisme. Le sujet ne me paraît pas, en effet, réservé à quelques spécialistes de la théologie mais il concerne, au contraire, l’ensemble de notre humanité et il importe de le rappeler.

Un premier point qui me paraît significatif est le fait que dans la plus grande partie des cas, l’œcuménisme est évoqué au sein d’une seule Tradition, le Christianisme, et ne concerne pas les liens entre les grands courants spirituels. Pourtant œcuménique vient du grec oikoumenê qui signifie « terre habitée, univers ». Peu importerait, ainsi, l’étymologie ? C’est, en tout cas, l’impression que donne aujourd’hui la majorité de ceux qui évoquent l’œcuménisme chrétien, si toutefois le rapprochement de ces deux mots est possible, ce que je ne pense pas. Je vais donc écrire, plus précisément, de la tendance, au sein du christianisme, de ceux qui appellent de leurs vœux un rapprochement entre les trois courants principaux de cette Tradition, l’orthodoxie, le catholicisme et le protestantisme. Si l’œcuménisme a un sens au niveau traditionnel de l’ensemble de l’humanité, à fortiori devrait-il en avoir un quand il s’agit du seul point de vue chrétien. Par contre, si l’unité « des » églises chrétiennes se heurte déjà à tant de difficultés, comment est-il possible de prévoir l’accepta­tion, par un grand nombre de nos contemporains, de l’unité réelle et profonde de toutes les religions ? Certainement pas, en tout état de cause, avec les « arguments » utilisés actuellement puisqu‘ils ne permettent même pas l’unité transcendante des Chrétiens.

Rien n’est plus explicite que la définition que donne le pasteur G. Casalis : « Marqué à son origine d’une visée planétaire, le mot « œcuménisme » a pris depuis le début de XXe siècle une signification plus étroite : il désigne les efforts divers, parfois institutionnellement structurés, pour redon­ner à la famille chrétienne divisée une unité profonde et visible, conforme à l’enseignement du Christ. Selon le témoignage apostolique, ce dernier a voulu que la commu­nion des Chrétiens fût dans le monde un signe parlant de réconciliation universelle accomplie par lui. Voyant comme s’aiment les chrétiens, les non-chrétiens devraient parvenir à la foi et se joindre à l’église, figure du monde nouveau régi par le service, la justice et la paix annoncés et vécus par Jésus » [1].

Il y aurait, bien sûr, une façon cruelle de terminer ici cet article en soulignant que c’est effectivement en voyant « comme s’aiment les chrétiens », que les non-chrétiens ne se « joignent » pas « à l’Église ». Mais comment Casalis peut-il ajouter qu’ils devraient rejoindre le Christianisme pour parvenir à la foi, connaissant la réalité de celle-ci chez tant et tant d’hindous, de bouddhistes, de juifs et de musulmans sans ignorer pour autant la foi évidente de tant et tant de chrétiens.

Une autre approche consisterait à analyser les éléments en quelque sorte techniques du problème, depuis la rupture de 1054 entre l’Orient et l’Occident chrétien, jusqu’à nos jours en passant par la seconde grande scission qu’a été la Réforme.

Dans une telle optique, il me faudrait étudier les « conditions » mises par les uns et par les autres pour se « réconcilier ». Ces deux mots sont en eux-mêmes lourds d’arrière-pensées qu’il est difficile de ne pas ressentir comme plus institutionnelles que spirituelles.

Ainsi, quand la commission épiscopale pour l’unité des chrétiens — catholiques écrit (14 mars 1983) qu’« une hospitalité eucharistique suppose de la part des protestants un réel besoin ou un désir spirituel éprouvé, des liens de communion fraternelle profonds et continus avec les catholiques, une foi sans ambiguïté quant à la présence réelle et à la relation entre communion eucharistique et commu­nion ecclésiale », ainsi que l’autorisation de l’évêque, comment ne pas se sentir mal à l’aise et ne pas comprendre les nombreuses réactions « consternées » et la déclaration du pasteur Nicolas : « Ce qui me navre, c’est l’image brisée de l’Église, de l’évangile du Christ et du pain partagé, donnée par les chrétiens aux hommes d’aujourd’hui » [2].

Pour ma part, lisant la liste de ces « conditions », je pense à la réponse de Jeanne d’Arc à ses juges. À l’un d’eux, Beaupère, qui l’interrogeait sur les lumières qui l’entouraient quand Charles la reçut à Chinon, elle répond : « Eh ! oui beaucoup de lumières, une profusion de clarté, toutes les lumières ne viennent pas de vous, Monseigneur » [3]. De nos jours, devraient-elles ne venir que des seuls catholiques ? « Seigneur, donne-moi le sens de l’humour », disait Thomas More. Encore faut-il le demander…

Ce que fait, à quatre-vingts ans, le théologien allemand Karl Rahner qui, dans une interview à Paris, évoquant sans doute, mais sans les nommer, les travaux de la commission épiscopale, disait : « Je suis convaincu que l’unité des confessions et des Églises chrétiennes pourrait être réalisée beaucoup plus rapidement et beaucoup plus facilement qu’on ne le pense habituellement… En ce qui concerne l’orthodoxie de la foi et son unité, Rome ne devrait pas, dans l’hypothèse d’une unification, exiger des protestants davan­tage que ce qui est exigé des chrétiens à l’intérieur de l’Église catholique, dans la pratique concrète » [4].

Peu d’exemples me semblent aussi probants de la vanité d’un rapprochement, même qualifié d’œcuménique, entre les religions, qui se « négocierait » au niveau de la seule forme prise par celles-ci. C’est se condamner à des argumentations indéfinies qui n’ont plus que des rapports lointains avec « la substantifique moelle », comme aurait dit Rabelais. Il convient d’abord, pour citer le début de cette phrase, de « rompre l’os » et le meilleur moyen n’est certes pas de l’aménager, voire même de la mettre « au goût du jour ». Rompre signifie briser, casser, afin de pouvoir « sucer » ce qui est à l’intérieur : seule manière de pénétrer l’essence de toutes les Traditions au-delà des aspects distinctifs qu’elles ont pris au cours de l’histoire actuelle de l’humanité. Se battre pour la prééminence de l’un de ces signes particuliers par rapport à un autre n’a aucun sens spirituel. Mais il peut en avoir sur un plan extérieur, vécu alors plus culturellement, et même politi­quement, que religieusement. C’est bien ce qui arrive avec cet étonnant ethnocentrisme occidental qui conduit les habitants des pays occidentaux, Europe et Amérique, à ne considérer comme important que ce qu’ils vivent, eux. Or, simple constat, ces contrées appartiennent au Christia­nisme. De là à conclure à la supériorité de cette Tradition, il n’y a qu’un pas, vite franchi malgré deux éléments étrangement occultés.

Le premier est l’éclatement du monde chrétien en de nombreuses « églises » différentes et, à dire vrai, très souvent hostiles les unes vis-à-vis des autres et qui se montrent incapables, comme je viens de le rappeler, de s’unir.

Le second est l’appauvrissement spirituel du message œcuménique transmis officiellement. Ce deuxième point est confirmé, à contrario, par le fait que c’est en général au sein de petites communautés qui sont, elles, bien vivantes, qu’un rapprochement ultime, entre les Traditions, est le plus spontanément compris et, souvent, vécu. Sans pour autant, et je reviendrai sur cet important aspect, tomber dans un syncrétisme mou et à la limite indifférent, à juste titre condamné aussi bien par les partisans que par les adversaires d’un véritable œcuménisme.

Trois points me paraissent devoir être maintenant soulignés, afin de tendre à une présentation, certes incomplète, mais suffisante dans un premier temps, de cette question. Celle-ci, comme je vais essayer de le montrer, n’intéresse pas seulement quelques croyants mais bien l’ensemble du monde et, en tout état de cause, la totalité de ceux pour qui l’opposition apparente des Traditions ne saurait supprimer pour autant leur Unité, puis j’indiquerai les raisons pour lesquelles cette question de l’œcuménisme est actuelle, enfin j’analyserai le lien existant entre ce « noyau » essentiel et les différentes « écorces » qui le recouvrent et qui doivent, existentiellement, être respectées en tant que telles.

Diversité et permanence, telle apparaît bien la double caractéristique de la recherche humaine dans le domaine spirituel. Diversité, raciale et culturelle, dont l’évidence n’appelle aucun commentaire. L’approche moderne des sciences humaines conduit à des analyses nombreuses, et souvent, à leur niveau, intéressantes, sur les différences anatomiques et psychologiques des représentants des races connues. Mais, sur ces deux plans, corporel et psychique, les différences étant plus apparentes que les points communs donnent lieu aux théories dissociantes qui ravagent l’humanité actuelle. L’inoffensif « ethnocen­trisme » est porteur, à terme, du « racisme » le plus exacerbé. La distinction devient écart, l’écart se transforme en opposition et celle-ci, à son tour, débouche sur les notions de supériorité-infériorité, à la limite sur celles de bien et de mal.

Ainsi, les peuples diffèrent-ils au niveau de leurs besoins vitaux et de leurs exigences culturelles et politiques. Mais, en deçà de cette diversité apparaît, aux yeux de l’observateur attentif, une convergence de leurs aspirations. Même recherche d’harmonie intérieure et de réconciliation avec cette part d’immortalité ressentie comme faisant partie intégrante de la condition humaine. Il y a là une permanence à laquelle beaucoup de religieux de toutes les Traditions devraient bien réfléchir, car elle demeure non pas la justification de l’œcuménisme, mais plutôt son impérative nécessité.

Or, si, d’une manière générale, l’économie et la politique gèrent, au niveau de chaque nation, la diversité en priorisant les caractéristiques justement nationales, les Traditions ont pour finalité la permanence humaine, en se donnant comme objectif prioritaire, sinon exclusif, cette aspiration des hommes à la Paix intérieure. Seulement, et c’est bien pourquoi se pose le problème de l’œcuménisme, même le point de vue traditionnel se doit, pour des raisons providentielles, de respecter les besoins et les exigences des peuples auxquels il s’adresse. Même message ultime, en quelque sorte, mais en des termes et en des formes adaptées à la mentalité de ceux à qui est destiné le message. Autrement dit, un « cadre » traditionnel aussi varié qu’il y a de peuples, mais un « contenu » spirituel immuable, simplement parce qu’il n’y a pas deux Vérités.

Apparence institutionnelle diversifiée ; Principe com­mun. Selon un passage du Coran : « N’injuriez pas ceux-là qu’ils invoquent au lieu de Dieu… car nous avons enjolivé aux yeux de chaque communauté sa propre action » [5].

Un œcuménisme cherchant à aménager l’apparence ne peut que développer les crispations humaines, c’est-à-dire celles de nos besoins et de nos exigences, donc de notre corps et de notre âme, de notre ego marqué par l’éducation, le lieu, le temps.

Par contre, un œcuménisme centré sur le Principe commun à toutes les Traditions, ne peut que confirmer la prise de conscience de « La » Vérité, bien au-delà des expressions multiples.

En d’autres termes, et en me référant à René Guénon, le « cadre » correspond à l’exotérisme « aspect le plus extérieur de la doctrine » et le « contenu » à l’ésotérisme, à son « aspect le plus intérieur ». Guénon ajoute : « On pourrait sans doute, mais dans une acception beaucoup plus large, envisager un ésotérisme et un exotérisme dans une doctrine quelconque, en tant qu’on y distingue la conception et l’expression, la première étant toute intérieure, tandis que la seconde n’en est que l’extériorisation » [6].

Ainsi, faudrait-il peut-être aller jusqu’à parler d’œcuménisme ésotérique pour bien situer le plan où je place cette étude. Je suis tenté d’ajouter, d’accord en cela avec Karl Rahner, que l’unité non seulement des confessions et des églises chrétiennes mais de l’ensemble des religions « pourrait être réalisée beaucoup plus rapidement et beau­coup plus facilement qu’on ne le pense habituellement ». Le temps est venu, en effet, pour la réalisation de l’Unité spirituelle des hommes et ce sont ceux qui ne pourront dépasser leur ethnocentrisme religieux qui se placeront ainsi délibérément en dehors de ce « moment » privilégié de l’histoire de l’humanité.

Je noterai brièvement ici, en m’efforçant de le résumer en quelques points de repère fondamentaux, ce que sont ce « contenu » et cette « conception » Traditionnels, com­muns à toutes les religions.

* L’homme , bien loin de « naître par rencontre et mourir par accident », comme le pensent les existentialistes qui ne se placent que sur le plan des apparences…, participe d’un projet universel. Humain en cet état qui est actuellement le nôtre, il est en même temps autre chose et beaucoup plus.

« Beaucoup plus ? ». « Moi et le Père, nous sommes Un » [7] est la réponse chrétienne, ainsi que : « Mais le Royaume est le dedans de vous » [8]. Dans l’expression hindoue, et c’est l’occasion de constater à quel point elle est extérieurement différente et intérieurement convergente : « Tat twam asi, Cela (le Soi, Dieu), toi (le moi, l’individu) tu l’es ».

** Ce rapprochement et, à la limite externe, cette identification entre l’individu et la Personne, entre l’hu­main et le divin, est une possibilité.

Pour continuer à citer les deux Traditions précédentes, les Chrétiens parlent de l’Union en Christ et les Hindous d’Identité suprême et de Réalisation de l’être.

*** C’est justement en pratiquant, c’est-à-dire en vivant les indications traditionnelles, que l’homme, ainsi engagé sur la Voie de la Connaissance de lui-même, peut obtenir cette Identification selon le constat de Maître Eckhart : « Tout ce que la Sainte Écriture dit du Christ se confirme également en totalité de tout homme bon et divin ».

Ces indications sont variées. Pour prendre un exemple simple, le carême diffère du ramadan mais l’objectif, dans les deux cas, est le même : effacement de l’ego, esprit de pauvreté, rapprochement du divin.

* * * * * Ainsi se réalise l’image présentée au début de cet article: Il convient « de rompre l’os » du cadre traditionnel « et sucer la substantifique moelle » de son contenu spirituel. Message de toutes les Traditions. Authentique œcuménisme.

Contrairement à ce que donnent l’impression de penser beaucoup d’Occidentaux, donc de femmes et d’hommes insérés dans la Tradition chrétienne ou directement rattachés à elle, cette reconnaissance d’un noyau commun non seulement aux chrétiens de diverses églises mais aux êtres humains dans leur globalité, a toujours été proclamée par l’ensemble des textes sacrés, orientaux comme occiden­taux. Tous, sans exception, reposent sur trois notions essentielles :

L’unité divine, en termes métaphysiques la réalité du Non-Être transpersonnel ;

la notion de manifestation ou de création parfaite suivie d’un éloignement du Principe ou d’une chute ;

la venue d’un « missionné », avatâra ou prophète, apportant à un ensemble humain, à un moment donné de l’histoire et en un lieu spécifique, le message spirituel « sauveur ».

Il serait même possible de noter un quatrième point commun. Il s’agit de la venue, à la fin des temps d’un ultime messager venant à la fois clore un cycle et accompagner la naissance d’un autre. C’est ce que l’Hindouisme appelle la théorie des « descentes divines

individuées » — avatâra — qui, pour notre monde sont au nombre de dix, la dernière étant encore à venir. [9]

Pour le Bouddhisme, cette dixième incarnation divine ne sera autre que le Bouddha alors que les Chrétiens attendent le deuxième avènement du Christ — la Parousie.

Dans l’Islam, surtout chez les Chiites, c’est la notion de l’Imam caché le onzième imam Abu-l-Qasîm, ayant « dispa­ru » et continuant à vivre caché en attendant l’heure du Retour.

Ces deux notions de Retour et de Parousie, c’est-à-dire de Présence divine actualisée et de son Unité, montrent qu’au-delà des noms et des formes c’est bien, comme l’écrivait René Guénon, « de l’intérieur et par le haut », que se réalisera cet œcuménisme authentique.

Tout ce qui séparait se dissoudra en quelque sorte devant l’accomplissement ultime de l’Esprit dans notre monde. Mais comment cette « prévision » pourrait-elle contrarier un chrétien qui peut lire, dans l’évangile de Jean, envoyé de Dieu pour rendre témoignage à la Lumière : « Celle-ci était la véritable lumière, qui éclaire tout homme venant dans le monde [10].

Tout homme sauf ceux qui vivaient avant le Christ ? « Il serait absurde de dire qu’il y eut un temps où le Père était sans Verbe, sans Sagesse, séparé de sa propre Splendeur » [11].

Tout homme sauf ceux qui vivent en un tel lieu ? Tout aussi absurde d’imaginer qu’il y a un lieu où le Verbe n’existe pas.

Pourquoi cette question est-elle actuelle et intéresse-t-elle, à ce titre, l’ensemble de nos contemporains ? Après avoir cité des textes sacrés qui annoncent cette Unité primordiale retrouvée quand « les temps seront venus », je voudrais vous proposer une image.

Un groupe d’amis a l’habitude de se rencontrer réguliè­rement, à l’occasion, par exemple, d’un anniversaire commun. L’objectif n’a jamais été longuement analysé, simplement, année après année, cette réunion permet d’échanger des nouvelles, de parler de la situation générale, de se retrouver à la fois autour d’un tapis vert et d’une nappe. La vie apporte à chacun son lot de joie et de peine, les événements heureux ou tristes se succèdent, des questions se posent, ou ne se posent pas. L’âge aidant, les uns, au-delà de sensibilités initiales différentes, de « trajec­toires » humaines dissemblables, s’interrogent sur des questions jadis soigneusement évitées : le sens de ma vie ? le pourquoi ceci ? et pourquoi à moi ? la solitude ? l’absurde ? la mort ? Et voilà que le ton change, l’ambiance devient autre, une sorte de complicité réunit, unit, transforme. Pour d’autres, au contraire, rien ne change, rien ne doit être modifié de leurs habitudes.

Arrivés à ce qu’il faut bien constater comme étant la fin d’un monde, il en est de même des Traditions. Pour certains de leurs représentants, l’heure a sonné d’une réunification au nom de l’universalité de leurs messages. Pour d’autres, rien ne doit varier.

L’heure n’est plus aux tergiversations sur la forme mais bien à l’unité des points de vue traditionnels. Alors, certains fidèles écoutent cet appel, l’entendent même, parfois. D’autres non. Mais l’instant est tellement impor­tant qu’il ne peut plus être question d’attendre indéfini­ment tous ceux qui s’accrochent à la lettre de leur religion afin de prouver aux autres qu’elle est la meilleure. Leur dire ce qui est, fraternellement, et aller de l’avant afin de réaliser cette Unité par le haut dont j’évoquais la réalité dès les premières lignes de ce chapitre.

En écrivant qu’il ne convient plus de se fixer à la lettre, je souligne le fait que l’heure est venue de la transposer en Esprit. Après avoir vécu, lutté, souffert sur le plan horizontal de la croix, le moment est arrivé de se sentir à sa jonction avec le vecteur vertical. Réunion au Centre où l’attitude passionnelle, mondaine, égocentrique, en un mot le comportement profane, se dissout à la lumière d’une Vérité qui ne saurait se « limiter » dans la pluralité. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. La Vérité de l’homme ne dépend pas du lieu et de l’espace, de la politique ou de l’économique et c’est la tronquer, la tronquer totalement, que de l’imaginer multiple.

Certes, les uns l’appellent Dieu, les autres le Vide, d’autres l’Un, Atma, Allah, le Bien, le Principe. Mais pour tous ceux qui l’approchent elle est ce qu’elle est, Unique.

« Étant donné qu’il y a une perception de nous-mêmes et du monde, nous devons nécessairement admettre qu’il y a un Principe unique doué du pouvoir d’apparaître comme multiple. Les images et le spectateur, chacun d’eux compo­sées de noms et de formes, l’arrière-plan aussi bien que l’éclat qui l’accompagne, toutes ces choses ne sont que Lui. » [12]

Ainsi, chacun est-il directement concerné par cette remarque. Et cela d’autant plus qu’au moment où un monde se termine, apparaissent deux attitudes, dont l’une est le reflet inversé de l’autre.

D’abord, la fragilité du monde moderne, nivelé par le bas, je veux dire, réuni autour des caricatures de ce que les anciens nommaient les valeurs et que nos contemporains n’osent quand même pas appeler par ce mot : la quantité, la fortune, l’agitation, le bruit.

Ensuite, la force du renouveau actuel, transcendé par le haut. J’évoque ici l’extraordinaire retrouvaille, mais qui reste encore incertaine, des grands messages spirituels qui ne devraient plus être aujourd’hui de l’Orient ou de l’Occident, mais qui, justement au-delà de leur forme, constituent un patrimoine commun. Hier encore cachées, certaines réalités apparaissent et, sans que des confusions soient toujours évitées, permettent à ceux qui savent encore entendre et voir, de se préparer intérieurement à tout ce qui les attend. C’est au fond comme si, au moment d’arriver en fin de course, notre monde faisait refleurir l’ensemble des possibilités de réalisation spirituelle qui ont été offertes aux humains depuis ses débuts.

Une chose est certaine, malgré les apparences contraires : l’autorité spirituelle telle qu’elle se manifeste au sein de toutes les Traditions « aura toujours la meilleure part, et cette part ne saurait lui être enlevée, parce qu’il y a en elle quelque chose de plus haut que les possibilités purement humaines, parce que, même affaiblie ou endormie, elle incarne toujours « la seule Chose nécessaire », la seule qui ne passe point » [13].

Si cette autorité spirituelle « ne passe point », si le noyau se retrouve toujours quelle que soit l’écorce, est-il alors important, ou qui plus est nécessaire, de s’occuper encore du pouvoir temporel et de respecter l’écorce traditionnelle, trop souvent desséchée ?

Je voudrais apporter ici une triple réponse, en pensant notamment à tous ceux qui ont de la peine à ne pas dissocier vie intérieure et activités quotidiennes. Et ce n’est pas la fameuse phrase selon laquelle il faut « donner à Dieu ce qui est à Dieu et à Mamon ce qui est à Mamon » qui facilite la compréhension de ce point.

D’abord, et cette nuance devrait être impérative pour nous, il ne s’agit pas de « s’occuper » du pouvoir temporel, mais bien d’adopter dans la vie quotidienne un comporte­ment que la recherche intérieure inspire. Peu importe, alors, les réactions des uns, les louanges ou les critiques des autres, ainsi que les conséquences humaines pour celui qui « agit » de la sorte. En termes encore plus précis, « je suis agi ». Guidée « du dedans » de la personne à la suite d’un travail actif, sur moi-même, l’action dans le monde n’est pas pour autant une activité du monde. Elle est ce qu’elle ne peut pas ne pas être, ce qui en fait, quand l’inspiration est réelle et non « arrangée » par notre intelligence ou nos sentiments, une action harmonieuse, juste, fraternelle, même quand cette fraternité apparaît comme humaine­ment sévère. Mais sévère par rapport à qui ? Elle est spontanément au service d’un ordre cosmique naturel des choses — harmonieux et juste — ce qui la sépare radicalement aussi bien du conservatisme frileux et mépri­sant du pouvoir temporel de la bourgeoisie que des « litanies soporifiques de la scolastique freudo-marxiste » [14].

Cet aspect naturel, parce que relié subtilement à un Principe d’ordre supérieur, compris et vécu au niveau où il peut l’être par chacun, fait que cette action n’est pas active au sens strict du mot, mais « non-agie ». C’est bien ce qui la différencie de l’engagement culturel, économique et politi­que tel que le conçoivent la grande majorité de nos contemporains. Les résultats de cette « nuance » se lisent quotidiennement dans tous les journaux et se vivent, également chaque jour, au sein des familles, des écoles, des entreprises, des partis et très souvent aussi, des églises.

Ensuite, et presque en sens inverse de ma remarque précédente, il importe de ne pas abandonner le cadre traditionnel sous le prétexte que l’écorce est desséchée et que seul compte le noyau. René Guénon relevait avec humour que certains croyaient « distingué » de ne prati­quer aucun rite tout en se disant plongés dans l’Universel. C’est une question trop importante et surtout trop complexe pour y apporter une réponse hâtive.

Il est exact que nous sommes, dans ce domaine exotérique, arrivés à un degré de décomposition avancée et que la réponse extérieure et en quelque sorte institution­nelle des religions peut être vécue par des chercheurs ésotériques plutôt comme un frein que comme une aide. Mais il est non moins vrai que si le « noyau » spirituel est aujourd’hui, je viens de le souligner, visible et susceptible d’être « sucé », son intrusion, si je puis m’exprimer ainsi, chez une personne non suffisamment préparée peut entraîner plus de dégâts que d’avantages. Bien sûr, beaucoup de textes émanant de l’ensemble des Traditions, soulignent le fait qu’à la fin des temps, quand le chercheur fait un pas vers Dieu, celui-ci se lève de son trône et en fait quatre-vingt-dix-neuf vers lui. Encore faut-il ne pas trébucher en faisant « le » pas ! L’Esprit étant ce qu’il est, même au terme d’un monde, il est nécessaire de l’accueillir en s’y préparant par une transformation permanente de notre individualité. Personne ne devient sage ou saint sous prétexte qu’il est écrit dans les livres que nous sommes porteurs d’éternité, de sagesse et de sainteté. Et c’est un domaine où il convient de se montrer attentif à tout ce que nous faisons.

L’homme moderne est bien trop fragile pour prétendre se passer de ces supports de réalisation qui ont été « utilisés » à toutes les époques, dont certaines étaient pourtant beaucoup plus proches du point de vue spirituel que le monde moderne, par les plus grands maîtres, occidentaux comme orientaux. Sauf situation exception­nelle, parce que providentielle, comment peut-on individuellement décider de se passer, si je puis m’exprimer ainsi, d’un cadre traditionnel ? René Guénon a, sur ce sujet, une phrase que je voudrais citer.

Après avoir indiqué qu’« il est permis d’envisager théoriquement » une réalisation spirituelle d’un être « qua­lifié » sans « aucune intervention extérieure », il écrit ceci : « Mais, s’il n’y a pas d’impossibilité de principe, il n’y en a pas moins une impossibilité de fait, en ce sens que cela est contraire à l’ordre établi pour notre monde, tout au moins dans ces conditions actuelles » [15].

Enfin, et ce dernier point rejoint plus spécifiquement l’œcuménisme, retrouver l’unité transcendante des reli­gions c’est bien évidemment retrouver ce qui, dans les autres Traditions que la sienne propre, s’identifie à elle. Sans cela, comment pourrait-on parler d’unité des reli­gions ? Mais cette sensibilité à l’Universel, et donc à l’universalité, permet une régénération des rites que beaucoup de célébrants, de nos jours, ignorent généralement. Il y a donc là une sorte de réactualisation du soutien traditionnel par la reprise en compte de son symbolisme.

Et c’est sur ce plan qu’il est important de parler d’œcuménisme et que peut se vivre pleinement, sans le moindre syncrétisme, cette rencontre des religions qui caractérise notre époque. Ainsi, ceux qui s’engagent sur cette voie peuvent-ils redonner son sens profond à l’« expression » d’une Tradition spécifique, retrouvant par là même sa « conception ». Ils constatent alors que celle-ci est identique à celle des autres messages spirituels dont, auparavant, ils ne percervaient qu’une forme providentielle­ment certes, différente, mais différente quand même. Loin de dissocier ceux qui le vivent, l’œcuménisme ésotérique, permet seul l’approfondissement total d’abord d’une Tradition, puis de toutes. Le rejet de l’une entraîne ainsi nécessairement celui des autres, en tout cas en ce qui concerne son ultime finalité, et la croyance à la préémi­nence de l’une d’elles ne prouve que l’incapacité d’en saisir la totalité du message puisqu’alors, s’identifiant aux autres, il y a annulation d’une supériorité quelconque. Tout au plus puis-je écrire qu’une expression, plutôt qu’une autre, peut mieux convenir à telle ou telle personne, mais il ne faut pas pour autant confondre les plans individuel et cosmique. L’avenir traditionnel, même s’il ne dépend pas essentiellement de nous, peut néanmoins ne pas être sans lien avec notre comportement de ce jour. De toute manière, notre futur personnel en résulte directement. Ce seul constat suffit pour que soit prise en considération l’attitude œcuménique, en tout cas par tous ceux et toutes celles pour qui l’ésotérisme n’est pas un mot savant, mais le nom d’un travail intérieur tendant à la réconciliation de leurs deux natures. Mais cet intérêt pour l’œcuménisme repose nécessairement, sous peine de rester une spécula­tion, sur l’enracinement dans une Tradition. Il se passe alors un certain nombre de mutations, internes, auxquelles j’assiste chez nombre de personnes et dont mon propre cheminement porte témoignage, même si je n’ai jamais ni cherché ni voulu qu’il en soit ainsi. Le message du Christ permet ainsi d’approfondir celui du Bouddha, la sérénité de celui-ci illumine soudain la Voie de l’Amour hindoue, la rigueur musulmane bouleverse le Chrétien, la tête bouddhique de Gandhara rejoint à travers les siècles le sourire de Reims. « Choisis ton chemin et mets un exercice au milieu » répète souvent Karlfried Graf Dürckheim. Catholiques et protestants, israélites et musulmans, redécouvrent la substantifique moelle de leur Tradition par la pratique de Za-Zen. Et cela, Guénon oblige, par l’intermé­diaire d’une synthèse qui part des principes, c’est-à-dire de l’intérieur et éclaire certains éléments extérieurs, dont la juxtaposition aboutirait à un syncrétisme illusoire.

En fait, il n’y a pas là deux conditions au point de vue traditionnel, mais une seule qui aboutit à deux attitudes identiques. Vivre sa propre Tradition dans toute sa Réalité c’est nécessairement retrouver le message des autres. Paradoxalement, adhérer à l’Une d’entre elles dans sa Profondeur et s’y tenir « strictement », c’est comprendre toutes les autres « aussi profondément que possible ». Par contre, rester à la surface aboutit à l’irrémédiable limitation spirituelle du dogmatisme religieux. Seule la lumière centrale — le fiat lux initiatique — éclaire et la Voie que je privilégie et toutes les autres en même temps. Tout le reste est agitation sentimentale et raisonnements vains.

C’est bien pourquoi le dernier envoyé de Dieu sera réellement catholique, ce mot venant du grec katholikos : universel, permettant ainsi, sur l’ensemble de notre petite planète, « de retrouver la Parole perdue et de faire sortir la Lumière des Ténèbres et l’Ordre du chaos » [16].

« La civilisation moderne est dans l’ordre des choses » disait aussi Ramana Maharshi, « Elle se résoudra finalement, comme tout autre civilisation, en la réalisation du Soi » [17].

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1 Pasteur G. Casalis, « Œcuménisme » l’« Encyclopoedia Universalis », Vol. 11

2 Religion : « Les évêques posent des limites strictes à la communion réciproque entre catholiques et protestants » Le Monde, 2 avril 1983.

3 Henri Guillemin, « Jeanne dite d’Arc », les éditions Gallimard, 1970, page 169.

4 Karl Rahner, « L’unité des Églises est beaucoup plus facile à réaliser qu’on ne le pense », Le Monde, 14 avril 1983.

5 Le Coran, Sourate VI, Les Bestiaux, Verset 108.

6 René Guénon, « Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues », les éditions Véga, 1932, p. 148.

7 Évangile de Saint Jean, X, 30.

8 Évangile selon Thomas, les éditions Metanoia, 1979, logion III, 7.

9 Cette « descente divine » ou incarnation régulière au cours des temps se produit quand les ténèbres deviennent trop épaisses. Elle conduit alors les hommes vers la Lumière. L’Hindouisme compte dix avatars, le neuvième étant le Bouddha et le dixième qui viendra pour détruire cet âge sombre du Kali-Yuga, sera appelé le Kalki-Avatara.

10 Évangile de Saint Jean, I, 6 à 9.

11 Saint Cyrille, « De la Sainte Trinité », VI.

12 Ramana Maharshi, « La Connaissance de l’Être », traduc­tion Henri Hartung, les éditions Sri Ramanasramam, Tiruvannamalai, 1950.

13 René Guénon, « Autorité spirituelle et pouvoir tempo­rel », les éditions Véga, 1947, p. 117.

14 Georges Vallin, « La perspective métaphysique », les éditions Dervy-livres, 1977, p. XI.

15 René Guénon, « Aperçus sur l’initiation », les éditions traditionnelles, 1946, p. 29.

16 René Guénon, « Études sur la franc-maçonnerie », les éditions traditionnelles, 1964, p. 29.

17 « L’enseignement de Ramana Maharshi », les éditions Albin Michel, Paris 1972, p. 293.