Où les savants nous mènent-ils ?


13 Sep 2010

(Revue Teilhard de Chardin. No 75-76. Décembre 1978)

Deux Prix Nobel belges et le Président de la Société Pierre Teilhard de Chardin se sont réunis le 8 juin dernier afin de débattre sur le thème : « Où les savants nous mènent-ils ? »

La question est d’importance. Qui de nous, en effet, ne songe au monde dans lequel il est plongé sans l’avoir voulu, monde de désarroi, de violence incontrôlable, mais aussi de progrès, monde enfin à la recherche d’un équilibre, d’un sens à donner à sa vie.

Sans doute subissons-nous, ainsi que l’a prédit le Père Teilhard, une mutation sans précédent ? Changer de peau fait souffrir. Sentir la terre trembler sous ses pieds inquiète.

Cependant, jamais, malgré les apparences, aucun siècle n’a autant que le nôtre donné des raisons d’espérance. Et cela pour une grande part, à cause des progrès de la science.

Rappelons-nous. De 1895 à 1905, découverte des rayons X, de la radioactivité, des quanta, Einstein et la relativité. Entre 1913 et 1928, le mystère de la structure de l’atome est percé. On commence à parler de la mécanique ondulatoire, des neutrons. Les bases de la constitution de la matière, au niveau atomique comme au niveau moléculaire, sont jetées.

Pierre Teilhard avait parlé d’un troisième infini, l’infiniment complexe. La science s’attachera à déceler les principes capables d’éclairer et d’unifier la mystérieuse complexité. Les découvertes se poursuivront sans relâche.

En 1960, Jean E. Charon édifie sa théorie unitaire de l’univers. Avec Von Braun l’homme « se spacifiera ». Il marchera sur la lune.

La révolution technologique actuelle est une révolution permanente que suscitent les réussites de la science.

On peut dire que neuf dixièmes des savants engendrés par l’humanité sont vivants. Nous avons fait plus de progrès en trois quarts de siècle que pendant les quarante siècles précédents. Robert Oppenheimer pensait que 99 % de nos connaissances sont dues à des hommes actuellement en vie. Et partout les chercheurs deviennent de plus en plus nombreux. Leur nombre double tous les dix ans.

L’énergie atomique, les vaisseaux spatiaux, la cybernétique, la calculatrice électronique, les foudroyants progrès de la biologie et de la médecine… Les optimistes ont toujours raison. Mais sur quelles voies la science engage-t-elle l’humanité du XXIe siècle?

Trop tôt peut-être pour le savoir.

Nous avons quitté la société historique, nous vivons celle de la science et déjà nous entrons dans la société planétaire avant d’évoluer vers celle du spirituel annoncée. Ecoutons aujourd’hui, les professeurs Christian de Duve, Paul-Emile Duroux et Ilya Prigogine.

Le Président commence par introduire les orateurs :

« Monsieur Ilya Prigogine, professeur à l’Université libre de Bruxelles, membre de l’Académie royale de Belgique, directeur du Centre thermodynamique de l’Université d’Austin, aux U.S.A., Prix Nobel de chimie, et Monsieur Christian de Duve, cytologiste, spécialiste des recherches sur la cellule, professeur à l’Université de Louvain et à l’Institut Rockefeller de New York, Prix Nobel de médecine. »

Puis il introduit le sujet.

« La montée de la science est, aujourd’hui, entre les mains de savants les plus qualifiés. Oui, l’homme n’en a jamais fini de s’interroger sur ses origines. Le problème est vaste. Schématiquement, il apparaît bien que le phénomène humain se soit réalisé par des désemboîtements successifs, la cosmogénèse, c’est-à-dire le développement du cosmos, ayant précédé le développement de la vie, lequel a lui-même précédé le développement de l’homme.

Il y a quelque trois milliards d’années, la vie se manifesta dans la mer, pratiquement pas salée, qui contenait une masse gélatineuse faite de matières organiques flottant à fleur d’eau. Les premiers systèmes vivants furent de simples petites boules chargées de cette gélatine. L’énergie solaire fut utilisée à la réalisation de synthèses chimiques, qui permirent à ces proto-organismes de se nourrir et de se reproduire. Les rayons ultraviolets les transformèrent en cellules très primitives. Après avoir pris naissance dans les océans de la terre juvénile, la vie allait connaître un prodigieux essor. C’est l’évolution biologique. Il n’y a aucune rupture, aucun saut. L’évolution est l’inverse de la révolution.

Supposez que dix mille photographies de la mission Apollo aient été faites et qu’elles aient été livrées en vrac, toutes mélangées, à des ingénieurs de la NASA. Vous admettrez que ces derniers arriveront par tâtonnements, par approximations successives, à les placer de telle manière qu’elles représenteront le film de l’aventure lunaire.

Les biologistes ont établi le film de l’aventure humaine avec un matériel bien plus considérable de plusieurs milliers de fossiles, dont chacun est une image de la vie à une période donnée. L’évolution constitue un phénomène historique.

L’être humain et tous les êtres vivants sont constitués à partir du carbone, de l’hydrogène, de l’oxygène, de l’azote, de minéraux qui sont contenus dans la terre et de quelques vitamines. C’est là une composition qui est toujours la même, quelque soit l’organisme, mais les agencements sont infinis dans leurs possibilités. La loi biologique est telle qu’on voit se mélanger ces éléments, qui sont le support d’organismes toujours complexes. La « complexification » est la grande découverte de Teilhard de Chardin. Mêmes bases, mais agencements multiples, toujours nouveaux, dans le même plan qui est celui d’une augmentation de psychisme.

Il importe de décider ce que nous voulons faire de l’avenir. Nous devrons en décider assez vite, car il existe des statistiques et des courbes inquiétantes. En quelques décennies, la puissance thermonucléaire est devenue capable d’envoyer des fusées dans notre système solaire et même au-delà.

Il y a des courbes qui sont encore plus affolantes : ce sont celles qui concernent le développement de la population mondiale. C’est aux hommes conscients que revient la charge et la responsabilité de modifier ces courbes dans le sens qu’imposent le bien-être et la survie de l’humanité.

Lorsque l’on envoya, en 1965, mille colombes dans le ciel d’Hiroshima, rasée vingt ans plus tôt par la bombe atomique, et que le maire de la ville, un rescapé de la catastrophe, s’adressa au monde devant une foule immense, pour réclamer que « tous les hommes de bonne volonté s’unissent pour sauver l’humanité de la destruction », un sens nouveau, fruit d’une conscience nouvelle, fut donné à l’histoire du monde.

Robert Oppenheimer, dans une déclaration poignante, affirme que « la décision de faire

cesser la guerre qui avait vu la mort de dizaines de millions d’hommes par l’emploi de la bombe atomique ne fut pas prise à la légère ». « Lorsque vous jouez », ajoute-t-il, « un rôle important dans la mise à mort de 200.000 personnes, vous n’y pensez évidemment pas sans malaise. Je sais qu’il était de notre devoir de faire cela, mais je ne crois pas que nos consciences resteront tout à fait tranquilles… nous avons connu le péché d’orgueil de penser que nous savions ce qui était bon pour l’Homme… ». Chaque jour, les hommes jugent, font l’histoire… Ils ne la font vraiment que depuis Hiroshima, puisque, jusque-là, c’est l’histoire qui les faisait : le paroxysme de l’horreur fut aussi le moment de la prise de conscience la plus aiguë, dont l’homme ait été capable.

Dans les études de septembre 1946, et reproduites dans l’ouvrage L’Avenir de l’Homme, Teilhard de Chardin nous fait bénéficier de « quelques réflexions sur le retentissement spirituel de la bombe atomique ».

« Il y a un peu plus d’un an, écrit-il, au petit jour, dans les « mauvaises terres » de l’Arizona, une lueur éblouissante, d’un éclat insolite, illumine les cimes les plus lointaines, éteignant les premiers rayons du soleil levant. Puis un ébranlement formidable… c’est fait. Pour la première fois sur terre, un feu atomique venait de brûler, l’espace d’une seconde, industrieusement allumé par la science de l’Homme. Or, le geste une fois accompli, son rêve une fois réalisé de créer une foudre nouvelle, l’Homme étourdi par son succès, s’est bientôt retourné sur soi; et, à la lumière de l’éclair qu’il venait de faire jaillir de sa main, il a cherché à comprendre ce que son œuvre avait fait de lui-même. Son corps était sauf. Mais, à son âme, que venait-il d’arriver ? »

Teilhard cite une note d’un journal américain The New Yorker, dans laquelle le bilan se trouve condensé de la manière suivante : « une seule énergie politique dirigée vers la réalisation d’une structure universelle est capable d’équilibrer l’apparition dans le monde des forces atomiques ». Et il s’inquiète du « contre-coup » de l’invention sur l’inventeur.

Il comprend que « cette fois, une porte est décidément forcée, donnant accès sur un autre compartiment, réputé inviolable, de l’Univers. L’Homme, jusqu’ici, se servait de la matière. Maintenant il est parvenu à saisir et à manier les conduites commandant la genèse même de cette matière : ressorts si puissants qu’il lui faut regarder à deux fois avant de se permettre un geste qui pourrait faire sauter la terre. Comment, en face de ce succès, ne se sentirait-il pas exalté, comme jamais depuis sa naissance ? Quand surtout cet événement prodigieux se présente, non pas comme le produit accidentel d’une chance sans lendemain, mais comme le résultat longuement préparé d’un effort savamment concerté ? ».

Après l’explosion de la bombe atomique,. Oppenheimer a dit que « ce fut un spectacle d’une émotion intense, solennelle qui nous força à avouer que la vie ne serait plus jamais la même ».

Un conseil de sages doit choisir les solutions de tous les problèmes qui concernent l’humanité. Si Hiroshima nous a montré que nous pouvions faire sauter notre planète, notre sagesse doit nous l’interdire.

L’homme n’est plus ce qu’il était. Pierre Teilhard le sait qui nous en parle : « Or, maintenant (c’est-à-dire depuis le fameux lever de soleil sur l’Arizona) , le doute ne lui est plus permis. De toute nécessité organique, non seulement il peut, mais il doit, à l’avenir, collaborer à sa propre genèse ».

L’homme n’est pas autre chose que « l’Evolution devenue consciente d’elle-même ». L’ordre a pris le dessus dans le phénomène de la vie. La vie est un programme qui contient en lui-même déjà le pré-atome et l’atome.

Quelles chances la vie avait-elle d’éclore? Il me semble bien qu’elle les avait toutes, puisque les conditions mêmes de son éclosion étaient déjà réunies dans le cosmos.

La vie était possible et, dans le cosmos, tous ses éléments étaient présents et disponibles. Loin d’être le fait du hasard, la vie était déjà probable — possible — inéluctable — dans le cosmos.

Les pressions du programme de la vie se sont faites sur toute la longueur de l’Evolution, pour qu’elle accouche de l’homme. C’est le mouvement de complexification de Teilhard de Chardin.

Ilya Prigogine conclut que « la vie apparait comme suivant les lois de la physique, avec une plasticité particulière due à sa composition chimique et aux lois cinétiques qui en résultent ».

Les structures de la vie sont des états de non-équilibre. Ilya Prigogine leur donne le nom de « structures dissipatives ». « C’est par une succession d’instabilités », dit-il, « que la vie est apparue ».

L’ordre biologique assimilé à « l’ordre par fluctuations » de Prigogine s’instaure, l’Evolution commence et se continue avec des mutations successives de substance en substance encore meilleure, s’il est bien entendu que le meilleur, c’est finalement l’hominisation et le psychisme réfléchi.

Nous nous représentons l’Evolution comme un programme qui utilise les informations de la nature. L’ordinateur de la vie accepte uniquement ce qui profite au programme de l’hominisation.

A partir du moment où l’homme possède bien son intelligence en forme de miroir, c’est lui qui dirige la programmation. Il psychise la nature à son profit. Le grand profit, aujourd’hui, est la Science, la convergence des sciences.

Un des phénomènes qui m’apparaît essentiel, est bien celui permettant aux femmes, comme aux hommes, l’option de l’artificialisation qui les rend égaux devant leurs responsabilités et la plus grande : la procréation.

La complémentarité des sexes paraît l’aboutissement des découvertes et le résumé de toutes les actions scientifiques de tous les siècles, qui nous ont précédés. Jointe à l’action informatique des processus génétiques, elle fait concorder les découvertes, car qu’est-il de plus important que le choix ?

Le choix est l’essentiel : choix du comportement à tous les niveaux, des sensations, des sentiments, des compréhensions, des effets et des connaissances. Tel m’apparaît l’aboutissement de la vie vers le bonheur. Le bonheur est de nous comprendre les uns les autres pour nous élever, vers la conscience, pour nous dépouiller des contingences et pour nous unir.

Pierre Teilhard nous dit : « Que voyons nous en avant de nous, sinon qu’il naîtra petit à petit une sorte de sympathie planétaire, une solidarité impossible à éviter si nous voulons survivre…

Demain, l’option sera entre le pessimisme attardé dans le passé, le jouisseur pressé de vivre et l’ardent, dont l’élan vers l’avenir correspond au seul bonheur véritable, celui de grandir ».

Il nous faut choisir. Et justement c’est sur le choix que convergent les sciences des savants. Et y a-t-il un choix plus important, plus déterminant que celui de la procréation et de la démographie?

N’est-il pas angoissant le dilemme, n’est-elle pas grave l’option qui poussent les savants, à travers les découvertes de l’électron, du proton, du neutron, de l’atome, de la molécule, du virus, du gène, des sérums, des vaccins, des antibiotiques, vers l’anti-conception, les œstroprogestatifs, les manipulations chromosomiques, les eugénismes ?

N’est-ce pas, pour les savants, un tournant dangereux celui où se trouvent les populations développées, dans lesquelles ils font en sorte que le nombre des enterrements l’emporte sur celui des accouchements?

N’est-ce pas troublant que les responsabilités gravissimes se trouvent précisément à la seule mesure des possibilités scientifiques ? Au moment même, dans le mois de mai de cette année, où huit chercheurs de l’Institut de Biologie moléculaire de Paris VII viennent de contester le bien fondé d’un programme de recherche en la matière, le professeur Tiollais en fixe les limites et les potentialités d’avenir.

Les scientifiques critiquent leurs propres expériences. Qu’en est-il des échanges génétiques entre espèces différentes, au cours de l’Evolution? Il est fort probable qu’il y en a eu et cela a probablement contribué à l’apparition de nouveaux caractères et de nouvelles espèces. La recombinaison génétique permet d’effectuer des échanges de gènes, par recombinaison entre des chromosomes d’espèces différentes et, ainsi, de faire acquérir à une cellule vivante un gène qui correspond à une autre espèce.

Actuellement, la méthodologie s’applique aux bactéries, aux cellules en culture, pourquoi, bientôt, ne s’appliquerait-elle pas à l’homme?

Selon Pierre Teilhard, nous sommes à un tournant dangereux et il est impossible d’écrire une plus belle page que celle de L’Avenir de l’Homme.

« Comment faire, d’une part, pour que, sur la surface close de la planète, la compression humaine (salutaire en soi, puisque c’est elle, nous l’avons vu, qui amorce l’unification sociale) ne dépasse pas un « optimum » au-delà duquel tout accroissement supplémentaire de nombre ne signifierait plus que famine et étouffement? Et comment faire, surtout, pour que, dans cet optimum numérique, ne figurent que des éléments aussi harmonieux en soi et aussi harmonisés entre eux que possible? « Eugénisme » individuel (génération et éducation ne donnant que les meilleurs produits possibles) et eugénisme racial (groupement ou mélange des divers types ethniques non pas laissés au hasard, mais opérés dans les proportions humainement les plus favorables) : soit du point de vue « organisation technique », soit du point de vue « résistances psychologiques », on se heurte dans ces deux directions, je le sais bien, à des difficultés apparemment insurmontables. N’empêche que le problème d’une saine construction de l’humanité est désormais là, tout près, grossissant chaque jour sous nos yeux. Aidés par la Science, et soutenus par un sens renouvelé de l’Espèce, saurons-nous franchir « le tournant dangereux » ?  »

Il existe deux eugénismes : l’eugénisme négatif, qui détruit les tarés, l’eugénisme positif, qui choisit les plus valables dans une sélection de type vétérinaire pour employer l’expression de M. Jean Rostand et de Mlle Tétry. N’y aurait-il pas un troisième eugénisme, qui consisterait uniquement à prévenir les maladies graves, éviter les croisements, qui comportent un pourcentage de tares héréditaires élevé ? Cela par des informations mieux conduites, des investigations sanguines plus poussées pour les certificats prénuptiaux.

Il ne faut pas se cacher qu’il reste dangereux d’agir sur les cerveaux des hommes, qui ne sont pas toujours aptes à recevoir les informations. Lorsque Freud vînt en Amérique, en 1909, avec cet instrument magistral et puissant qu’est la psychanalyse, il avait lui-même compris les modifications qu’il allait apporter au comportement humain et, si je ne m’abuse, il dit à ceux qui l’entouraient sur le navire qui le transportait : « Ils ne se rendent pas compte que je leur apporte la peste », maladie dont il fallait faire les frais.

Quelles que soient les conséquences d’une information, nous ne pensons pas que l’on puisse s’y soustraire, car il arrivera toujours un moment où elle deviendra utile. La sélection, le contrôle génétique devraient compter au nombre des informations indispensables.

Lorsque Christophe Colomb partit d’Europe pour voir ce qu’il y avait derrière l’océan, il découvrit un pays gigantesque ignorant tout des fabuleuses richesses qu’il contenait. En quatre siècles, toutes les terres ont été inventoriées, analysées, tous les fonds ont été sondés. Un formidable gaspillage par quatre milliards d’humains a réduit à presque rien les matières premières et les richesses du globe.

Mais les relations entre les humains se sont améliorées. Le phénomène le plus visible, celui qui les a rendues plus affectueuses, plus conciliantes, plus accessibles et psychologiquement plus confortables, est le comportement de connivence de l’homme et de la femme dans leur accouplement et leur vie conjugale. Cela leur permet de parler plus facilement de leurs problèmes.

Ceci par la démystification des structures, par l’édulcoration des instincts, par l’apparition d’une nouvelle sexualité. Mais, surtout, le comportement du couple a gagné en simplicité depuis que l’homme ne s’impose plus à la femme, depuis que la femme n’a plus cette vulnérabilité formidable, qui faisait qu’« engrossée » en dehors du mariage elle était au ban de la société, elle était fille-mère avec tout le cortège d’acceptions péjoratives qu’on attachait à ce mot. Les lois favorables à l’anticonception, la pilule et le stérilet, ont transformé le comportement des couples.

Toute contrainte empêche l’épanouissement. La tradition, le dogme ne se conçoivent comme une aide que dans les esprits creux, incapables de bonheur intérieur, inaptes à la contemplation spiritualiste abstraite. Seule l’action de l’homme doit l’emporter sur les événements. C’est inscrit dans l’Histoire naturelle de l’humanité.

Une preuve de ce rôle essentiel se retrouve dans les actions gouvernementales mondiales.

La sélection doit se faire par des pressions, par une information. Faute d’information ou par superstition, des femmes accouchent d’enfants qu’elles n’ont pas voulus, qui ignorent le nom de leur père, qui seront désorientés par une vie compliquée dans des garderies, dans des nurseries, dans des familles d’adoption, etc… souvent à l’abandon ou sauvegardés uniquement par des lois sociales.

Un document bouleversant est celui que nous a donné Jacques Chancel, au cours de son émission « Le Grand Echiquier », du mois d’octobre : un nain de 71 ans nous a fait part des traumatismes psychologiques fantastiques qu’il a dû supporter pendant des dizaines d’années. Il nous a révélé les phrases qui l’avaient marqué à vie et qui concernaient toujours cette difformité, dont il était rigoureusement irresponsable, qui le nierait ?

Les trois lauréats du Prix Nobel 1974 sont les deux savants belges Christian de Duve et Albert Claude, et l’américain George Emil Palade, pour leurs travaux concernant la structure et le fonctionnement de la cellule. Le professeur de Duve a « trouvé comment la cellule peut absorber ou détruire les bonnes et les mauvaises substances sans que cela tue la totalité de la cellule ». « Grâce à cette découverte, nous pouvons maintenant déceler des maladies lorsqu’un être vivant est encore un fœtus, et donc sommes à même d’interrompre la grossesse à temps, si cela est nécessaire ou souhaitable », a dit notamment le professeur Zetterstroem, membre de l’Institut, résumant en quelques mots les impressionnantes retombées scientifiques et sociales des découvertes de Christian de Duve.

Comment ne pas être impressionné aujourd’hui par la présence des professeurs Prigogine et de Duve. Le premier a montré, dans les profondeurs de la chimie, quels furent les concours de circonstances naturelles qui ont présidé à la naissance et au développement de la vie et de l’homme. Le second nous entraîne dans la complexité des cellules. Tous deux montrent le chemin de la Science.

Notre propos n’est-il pas de connaître l’itinéraire de la Science et peut-il exister une Science sans une conscience, pour rappeler une pensée de Rabelais! Aussi paradoxal que cela puisse paraître, du plus profond des découvertes, rendues parfois les plus meurtrières pour en finir du mal, n’est-il pas sorti comme par émergence le bien, tant il est sûr que le vrai savant est toujours un homme de cœur.

Pardonnez-moi un si long préambule, mais ne m’auriez-vous pas reproché de n’avoir pas présenté, avec une certaine solennité et une certaine ampleur, deux savants réunis dans notre même admiration.

Pour terminer, je citerai, in extenso, quelques phrases que Dominique de Wespin m’écrivit le 6 mai dernier :

« Vous avez montré dans la suite d’articles de notre revue, les progrès extraordinaires de la médecine. La réflexion est née, chez chacun, de savoir les possibilités nouvelles de maîtrise des mécanismes de la vie et de connaître les problèmes éthiques totalement neufs qu’ils posent ou, plutôt, qu’ils annoncent. La révolution de la physique a dominé le XXe siècle, celle de la biologie va dominer le XXIe siècle. C’est incontestable.

L’Homme pourra changer l’Homme, n’est-ce pas ? Pas seulement ses organes, mais son comportement. La vie peut être prolongée, la procréation dirigée et le programme génétique lui-même…

Arrivera-t-on à maîtriser aussi le système nerveux ? Vous rencontrerez le docteur van Renynghe de Voxvrie, l’un de nos administrateurs, psychiatre, président de la Société de Médecine psychiatrique de Belgique. »

… Je me souviens tout à coup du cri du professeur Oppenheimer à l’occasion d’un déjeuner auquel j’assistais à Bruxelles en compagnie du regretté professeur Josué de Castro : « Faut-il tuer les savants ? »

Non, Messieurs les physiciens ! Eux seuls ouvrent une voie améliorée à l’humanité… et lui apportent l’espérance ».

Comment mieux conclure. »

(A suivre)

(Revue Teilhard de Chardin. No 77-78. Juin 1979)

De tous temps, l’optimisme s’est heurté au pessimisme, avec ses corollaires, le découragement, la démission, le désespoir.

L’optimiste (courageux et lucide, non point béat) que fut Teilhard a pour sa part toujours fait confiance à la vie et à « ce qui se trouve derrière la vie ». Jusqu’au bout, il aura gardé confiance en l’homme, lequel, au cours des siècles, a mobilisé des forces insoupçonnées chaque fois que son existence a été en péril.

Aujourd’hui que pensent les hommes de science? Sommes-nous à la fin d’un monde? Derrière les milliers d’inventions éblouissantes, comment voient-ils poindre un monde neuf, celui du troisième millénaire?

L’homme est soumis à une pression évolutive comme il n’en connut jamais. Nous le savons tous, même nous les profanes.

Dans un ouvrage publié en U.R.S.S., La Vie au XXIe Siècle, quarante savants soviétiques, membres de l’Académie des sciences de Moscou, ont cherché à décrire le monde à venir, « où plus rien ne sera pareil ».

… « Les géographes deviendront des créateurs de la Nature. Nous avons déjà proposé de fermer le détroit de Behring par un barrage empêchant les courants glaciaux de l’Arctique de se propager dans les eaux tièdes du Pacifique. Le barrage ne serait pas seulement un obstacle passif, il engendrerait un courant chaud. Pour cela, il suffirait d’y incorporer quelques centaines de pompes à hélices mues par l’énergie de centrales électro-atomiques. Ainsi le climat de la ceinture tropicale du Globe s’étendrait-il au cercle polaire »…

Allant plus loin, les savants soviétiques définissent une ville lunaire : « Au-dessus de nous, une voûte constituée de plusieurs parois transparentes. Ce mince toit de verre remplace l’épaisse atmosphère terrestre. Il a plusieurs fonctions. Il laisse passer dans la ville lunaire cette fraction de la radiation solaire qui atteint aussi la terre. Il contribue à transformer le reste de la radiation en énergie électrique et il nous protège contre la chute des météorites… »

Oui, étonnantes réalisations matérielles futures! Mais le reste?

C’est un autre Russe, le professeur Léonide Sedov, qui attire l’attention sur la nécessité pour l’homme de garder le goût de vivre. « Il ne suffit pas, dit-il, de multiplier les ressources matérielles, encore faut-il que le progrès permette à chacun de satisfaire ses besoins spirituels. »

La vie matérielle « endort », tout en faisant apparemment courir… Elle coupe l’homme de sa nature profonde, de ce que les Chinois nomment le « miroir intérieur ».

Est-ce le bonheur?

Avons-nous encore des raisons de croire et d’espérer ? Pouvons-nous nous fier à un véritable progrès de l’homme sur l’homme?

Sans doute, y a-t-il partout dans le monde des jeunes Einstein… Mais ne faut-il pas aussi de jeunes sages ? L’un complétant l’autre.

… En ce XXe anniversaire de sa création, le rêve d’une Société Pierre Teilhard de Chardin ne devrait-il pas être, dans le monde atomisé en lequel nous sommes plongés, d’aider à découvrir l’esprit nouveau et surtout à conserver le goût de vivre, de tisser des liens, de former les esprits afin qu’une certaine « âme » du monde se développe et forme un réseau sur tout le Vivant?

Robert Jungk parle de « laboratoires de l’esprit » appelés à explorer le domaine immense de l’homme, cet « homme inachevé » que le Père Teilhard voyait en « voie de divinisation ».

… Et si chaque homme était un génie en puissance ? s’il apprenait à être heureux, à s’accomplir, à aimer?

Car si on apprend à lire, à écrire, à calculer, à réfléchir même, — les écoles sont là pour cela — où aller pour apprendre le bonheur, l’amour?

Nous qui vivons sur la poudrière atomique, sommes-nous finalement destinés à déboucher sur nos grandes forces psychiques comme sur les énergies cosmiques fondamentales, une sorte de Vie totale ? Rêve, utopie ? Alors est rêveur et utopiste, l’un des grands savants de notre temps, l’astrophysicien suisse Fritz Swicky qui veut l’espérer, y croire et y travailler.

Deux Prix Nobel, les professeurs Ilya Prigogine et Christian de Duve, répondent à la question. Comment ne pas écouter avec émotion ces voix hautement autorisées porteuses de nos espoirs.

Ilya Prigogine

La question « Où les savants mènent-ils le monde ? » est extrêmement complexe. Nous sommes ici trois scientifiques : un médecin, un biologiste et un physicien. Certainement, la question évoque des thèmes, des réponses très différents. Il est naturel qu’il en soit ainsi, car il n’y a pas de science dans un sens unitaire. Il y a des éclairages multiples du monde, dans lequel nous vivons, qui, quelquefois, demande une certaine spécialisation, comme le Droit demande un langage particulier, comme la Philosophie en demande un. Ce sont des disciplines différentes.

Il me semble téméraire de vouloir attribuer à une discipline un rôle plus important qu’à une autre. Donc, il ne faut pas s’étonner d’une certaine complexité des points de vue, d’une certaine multiplicité d’éclairages. Ce que je puis vous dire n’aura peut-être que peu de rapport avec ce qui vient d’être dit ou avec ce que mon ami, Christian de Duve, dira, ensuite.

Il n’est pas question et personne ne s’y  attend ici, je pense, que je fasse une conférence-cours sur les structures dissipatives, que le Président a eu la gentillesse de rappeler. Je me limiterai à des questions beaucoup plus élémentaires.

Je voudrais, en quelque manière, poser la première question « Qu’est-ce qu’est, malgré tout, la science ? Qu’est-ce que nous pouvons en attendre ? Quelle est la position de la science, aujourd’hui? »

Je crois qu’il faut, d’abord, bien comprendre l’originalité extraordinaire du phénomène scientifique occidental.

Si, par exemple, l’on compare l’art chinois et l’art européen, on peut préférer l’un à l’autre. C’est la même chose pour d’autres formes d’art. En ce qui concerne la science, il s’agit d’un phénomène dont nous pouvons, je pense, revendiquer l’origine dans l’Europe occidentale du XVIIe-XVIIIe siècle.

Qu’est-ce qui caractérise donc ce phénomène unique ? Je pense que c’est son caractère de dialogue entre pratique et théorie.

La pratique, bien entendu, remonte au néolithique et, peut-être, au paléolithique, car, à ce moment, l’homme devait organiser son environnement. Et nous restons plein d’admiration devant les poteries du néolithique, devant l’art que nous pouvons retrouver aujourd’hui. Cependant il s’agissait de techniques et, je dirais, de conception théorique.

Il y a un second courant, le courant cosmologique ou courant mythique, lequel pose la question de la signification de la position de l’homme dans la nature. Nous voyons, en Grèce, la transition entre la pensée mythique et la pensée philosophique. De grands philosophes, comme Démocrite, philosophe de la nature, parlent de la nature, la décrivent, font appel à l’imagination, à la raison, mais ils ne proposent pas d’expérience.

Les anciens ont découvert des principes extrêmement importants, qui nous servent encore quelquefois, aujourd’hui. Mais ils ne font pas le lien entre les techniques et le mode de pensée. Bien entendu il y a eu des exceptions… mais je dois ici être schématique ne disposant que de peu de temps et me limiter.

Il faut attendre la science occidentale, celle du XVIIe siècle, pour être bâtie sur le dialogue science théorique et recherche expérimentale.

C’est vraiment le miracle newtonien. Il a, bien entendu, eu des précurseurs et cela n’a été possible que parce que s’est dégagée une idée simple de loi de la nature. Une idée presque simpliste de la nature, dans laquelle l’homme, au fond participant à la création définitive, était un élément actif. En face de lui, il y avait une nature morte, une nature automate, une nature qu’il pouvait dominer, qu’il pouvait schématiser, dont il pouvait produire. Dès lors, la science s’est trouvée identifiée au déterminisme, à un mode de connaissance, qui, lorsqu’on connaît ce qui se passe à un moment donné, permettrait, en principe, de savoir ce qui allait se passer dans le futur, comme ce qui avait eu lieu dans le passé.

Aujourd’hui, tout cela paraît un peu simple. Il n’empêche que le dialogue entre l’expérience et la théorie a une valeur humaine extraordinaire.

Il y a certes une valeur humaine dans la science, qu’il convient de souligner. Le scientifique a l’impression de dialoguer avec une réalité, qui est en dehors de lui.

Einstein a dit, paraît-il : « Quand on interroge la nature, celle-ci répond non et quelquefois peut-être. Chaque fois qu’on accomplit un progrès si petit soit-il, on ressent l’étonnante convergence qui existe entre l’imagination et la réalité, qui nous entoure ».

Cela, à l’époque, était un peu difficile à concevoir dans la perspective classique, qui opposait tel l’homme à la nature, l’homme créateur, l’homme qui interroge, qui change la nature, qui domine la nature et la nature qui répond non ou peut-être.

Actuellement, la science est voulue dans une direction différente. Elle va vers le complexe, vers ce qui n’est pas déterminable de manière absolue, vers ce qui n’est peut-être que mesuré en probabilités et tous ces éléments sont évidemment liés.

Si l’essentiel de la nature était composé d’éléments éternels simples, qui ne changeraient pas, cet essentiel de la nature serait éternel et le temps ne jouerait aucun rôle. Or, une des révolutions de notre siècle, déjà pressentie au siècle passé, c’est d’avoir compris l’importance du temps à tous les niveaux, depuis le niveau des particules élémentaires fugaces, se transformant les unes dans les autres, jusqu’au niveau de l’univers tout entier. Donc ces perspectives, qui vont de la physique jusqu’à la biologie et l’astrophysique, demandent des outils différents, des noms et des outils qui peuvent tenir compte de cette complexité.

Nous n’avons plus la croyance en un niveau fondamental, à partir duquel nous pourrions créer le bâtiment éternel des sciences. Nous avons aussi l’impression que la science est encore à ses premiers balbutiements. Nous sommes dans la préhistoire de la science. Il ne faut pas oublier que la révolution scientifique peut être d’une importance comparable à la révolution néolithique, qu’elle prolonge d’ailleurs sous bien des aspects, et que c’est un phénomène très récent. Il y a deux cent cinquante ans, à peu près, que Newton a présenté ses travaux célèbres. C’est très peu de chose comparativement aux milliers d’années du néolithique et nous avons vraiment l’impression, aujourd’hui, dans tous les domaines, que nous nous trouvons au début d’une ère nouvelle.

Une des choses qu’il faut conclure, c’est qu’il ne faut pas extrapoler à partir des connaissances actuelles vers ce qui sera l’avenir, parce que l’avenir est ouvert. Dans l’avenir, nous connaîtrons une série de techniques, de modes de pensée, d’expériences, dont nous n’avons encore aucune idée aujourd’hui.

Alors, dans ces perspectives, la notion de loi, la notion de changement devient très différente de ce qu’elle était dans la physique classique.

Dans la physique classique, il y avait cette loi déterministe, qui était le schéma qui semblait nécessaire pour le savoir.

Nous avons aujourd’hui une transition, toute une gamme entre deux lois, dans lesquelles interviennent, à titres divers, la nécessité et le hasard. Nous passons d’une manière continue de phénomènes très simples, dominés par la nécessité, à des phénomènes très complexes, dominés par le hasard.

Ce qui est une découverte étonnante de notre siècle, c’est que nous avons montré que, même dans des phénomènes relativement simples, même dans les lois de la dynamique, le hasard peut s’introduire et, dès lors, toute idée définitive sur l’avenir du monde semble nous échapper. Le monde sera ce que nous allons en faire.

Il n’y a aucune possibilité de prédire ce que sera l’état du monde dans un siècle ou deux. Une prédiction déterministe est déjà impossible, même pour les systèmes infiniment plus simples que ceux qui constituent notre société.

Donc, nous sommes en face d’une science du complexe, une science qui parle de fluctuations, de stabilité, une science qui connaît l’histoire. Là aussi il est une chose remarquable, c’est qu’on fait opposer les sciences humaines, qui connaissent évidemment l’histoire, aux sciences physiques, basées sur le déterminisme. Aujourd’hui, on s’aperçoit que, même en physique, l’histoire apparaît comme l’événement et, quelquefois, l’événement imprévisible, la concurrence entre des fluctuations, l’avènement d’une manière nouvelle de penser, une instabilité du réel par rapport à des manières de se comporter. Et c’est cette instabilité du réel qui est aussi une ouverture vers le nouveau, vers le neuf et nous aboutissons, en quelque manière, à une science, à une conception du monde basée sur l’invention, sur la progression et bien sûr, là aussi, il y a un changement.

Nous avions, d’abord, la nature inerte et automate. Nous avons ensuite connu la nature lorsqu’elle n’était pas contrôlée, élément négatif, élément dangereux. La première fois que l’on a parlé de phénomène irréversible, c’est pour dire qu’il pouvait conduire à la mort de l’univers, que c’était un phénomène nuisible qui devait arrêter la marche du moteur-univers.

Chaque fois que l’on ne pouvait pas contrôler des phénomènes, ceux-ci nous paraissaient être des phénomènes négatifs. Aujourd’hui, nous commençons à voir que ces phénomènes irréversibles, la spontanéité de la nature, la créativité de la nature, sont l’œuvre d’éléments hautement positifs, qui, d’ailleurs, sont finalement d’une certaine manière à la base de la vie et du processus de complexification.

Dans cette perspective « où les savants mènent-ils le monde ? », je dirais que ma réponse serait plutôt inverse de celle de cette inquiétude, qu’exprime la question.

Je craindrais plutôt que les hommes de science ne nous mènent pas assez loin, c’est-à-dire que je crains que nous soyons dans un monde, dont le grand problème est que, même si nous concevons des solutions possibles, il n’est pas certain que nous puissions les réaliser.

Je pense que c’est plutôt le sentiment du risque, ressenti par la société, qui est exagéré par rapport au risque que constituerait une politique d’immobilisme.

Je suis tenté de dire qu’aujourd’hui Hiroshima est très loin. Actuellement, il y a surtout le problème de l’énergie, non seulement pour l’Europe, mais aussi pour le monde. Lié à cela, il y a aussi le problème de la nourriture ; finalement le problème de l’aménagement des ressources du globe.

Il faut des moyens scientifiques nouveaux. Il faut des théories nouvelles et de nouveaux appareils. Il n’y a pas de doute, il faut des progrès dans l’énergie solaire. Il faut rendre l’énergie nucléaire moins nocive. Il faut faire des progrès dans le domaine de la fusion. Il faut donc des techniques nouvelles pour faire face à l’avenir et ces techniques sont déjà en partie existantes. On a déjà la certitude qu’on pourra faire face à ces problèmes, s’il n’y a pas, effectivement, un cataclysme, si l’évolution socioculturelle permet de le faire, car, après tout, le regard que la société scientifique jette sur le monde n’est pas le seul. Nous avons connu des sociétés qui étaient répressives, qui n’ont pas permis le développement scientifique. La spontanéité est une caractéristique humaine.

On a souvent parlé d’arrêt de la recherche. On ne pourra réaliser cela par la force, par la répression et, dans ces conditions, le problème c’est, au contraire, d’amplifier le mouvement, de le canaliser vers des buts, qui sont aussi importants pour nous que pour les autres et, là, je pense que le rôle de l’Europe peut être immense, parce que nous avons une tradition dans ce domaine. La science vient de l’Europe.

Quand on regarde les résultats des jeunes, on voit qu’il y a tous les talents qu’il faut pour réaliser une telle œuvre.

Pourtant, je ne suis pas tellement optimiste. Je vois des difficultés, parce que la science moderne demande une diversification, quelquefois une spécialisation, des éclairages multiples, qui ne peuvent pas être le fait d’un seul pays et, spécialement, pas d’un petit pays comme la Belgique. Il faudra donc amplifier l’effort européen, tant au point de vue politique que scientifique. Le grand problème est : comment amplifier l’effort européen ? L’effort commun de l’Europe, qui existe dans certains domaines, est insignifiant par rapport à l’effort national de chaque pays. Cela conduit à des phénomènes de concurrence, à des gaspillages et, surtout, à un manque de variété, qui fait que nous ne savons pas utiliser les jeunes qui ont du talent et cela est un phénomène lamentable, que je constate tous les jours. Nous ne savons pas faire usage des jeunes brillants et même très brillants que nous avons trouvés. Alors que s’ils étaient aux États-Unis, je dois bien le dire, ils pourraient trouver une manière de réaliser leur potentiel.

Je suis bien plus frappé par les difficultés à réaliser ce programme, que par le danger, le risque, lesquels, à mon avis, sont bien hypothétiques, des manipulations génétiques ou de l’énergie nucléaire. Là, je crois qu’il faut bien dire qu’à côté de l’effort européen, il y a aussi un problème d’information et c’est pour cela que je suis particulièrement heureux de participer à une séance comme celle-ci, parce que je crois qu’il faut que tout le monde soit conscient de ces problèmes et conscient que beaucoup d’aspects de notre vie sociale, actuellement, dépendent de décisions ayant une grande composante technologique.

La solution de l’expérience du savant détaché du reste de la population est peut-être une solution dangereuse. Ce qu’il faut, c’est que l’ensemble de la population puisse, en connaissance de cause, avoir au moins un minimum de connaissances, un minimum d’appréciation du type de problème.

Comment une démocratie serait-elle compatible avec un état scientifique ? La question n’est pas encore résolue. Il faut certainement revoir le problème de la participation, celui de l’information, celui de l’éducation. Mais ce sont là des problèmes immenses, je le sais. Ces problèmes décideront vraiment de l’avenir de l’Europe et de notre avenir ou, plutôt, de celui de nos enfants.

Christian de Duve

Ilya Prigogine vient de brosser un tableau historique, qui illustre le caractère aléatoire du progrès scientifique et qui, en quelque sorte, répond à la question posée : « Où mène la science? ». Eh bien, nous ne le savons pas.

Je vais quand même essayer de donner une sorte de réponse à la question, qui, nécessairement, sera très générale, puisqu’elle ne pourra pas envisager de cas particuliers.

Où mène la science ? Strictement parlant, la science mène à une meilleure connaissance, à une compréhension plus profonde, plus détaillée de notre nature, de celle de l’univers qui nous entoure. Je crois, pour ma part, que l’acquisition de cette connaissance, de cette compréhension, est un objectif souhaitable et même inévitable, inscrit dans notre nature. On ne peut pas plus étouffer le besoin de chercher, le besoin de comprendre, qu’on ne peut empêcher l’orque de respirer. L’orque est un animal curieux, c’est ce qui fait sa nature humaine.

On reproche à la science de démythifier l’univers. Je ne crois pas qu’une vision doit être fausse, pour être belle et poétique. Je prends pour exemple les sciences biologiques. Pour expliquer le mystère de la vie, on a, au cours des siècles, inventé beaucoup d’hypothèses, d’explications, certaines très belles, certaines très pittoresques. Puis est venue, au cours des vingt-cinq-trente dernières années, ce qu’on peut presque appeler cette révolution biologique, qui, d’une manière inattendue et extrêmement rapide, a apporté des explications, les explications d’un certain nombre de processus fondamentaux de la vie.

Je puis dire et je suis sûr que mon ami Prigogine partage ce sentiment, que ceux qui, comme nous, ont assisté et participé un petit peu à ce développement, ont eu des satisfactions intellectuelles et esthétiques incomparables, satisfactions que nous voudrions pouvoir partager avec tous nos semblables, car cette nouvelle compréhension des phénomènes a été, certainement, quelque chose d’extrêmement satisfaisant et vraiment le fait que certains mythes aient disparu n’est pas à déplorer.

On reproche parfois à la science d’être arrogante, c’est faux. Quelques hommes de science sont arrogants, mais la science elle-même ne l’est pas. La science est au contraire la moins arrogante de toutes les démarches intellectuelles. Elle est la seule à ne jamais rien affirmer. Elle est la seule à remettre toujours en question ses propositions. Elle est la seule à déclarer qu’elle offre des hypothèses, des explications, dont elle dit d’avance qu’elles sont provisoires et approximatives. Je vous demande quelles sont les autres démarches, que ce soit philosophique, ethnologique, politique ou même religieuse, qui soient aussi humbles, aussi soumises au verdict de l’expérience, au verdict des faits ? C’est le propre de la démarche scientifique.

On reproche finalement à la science ses applications magnifiques. Vous savez qu’il existe, aujourd’hui, un courant, parti de la jeunesse, qui reproche à la science les maux de notre siècle : pollution, épuisement des ressources, crise de l’énergie, danger des armes atomiques, problèmes de surpopulation, problèmes urbains. Je crois qu’il faut faire la part des choses. Les applications de la science ne sont pas uniquement maléfiques. Il y en a de bénéfiques. Il faut peser le pour et le contre. Prenez le cas de la recherche médicale. Qui d’entre nous voudrait retourner, ne serait-ce que cent-cent cinquante ans en arrière, à une époque où l’homme était à la merci de tous les éléments hostiles inconnus, incompréhensibles, où il était décimé par la malnutrition, par les épidémies, par les famines, où les enfants mouraient en bas âge en grand nombre, les femmes en couches étaient exposées à des risques considérables ? Qui voudrait retourner à cette époque où atteindre l’âge de 30 ans était déjà une performance et, cependant, c’est cette même recherche médicale, c’est ce même progrès de la médecine, qui nous a donné la surpopulation et, à travers cette surpopulation, tous les autres maux que l’on reproche, aujourd’hui, à la science parce que, sans surpopulation, il n’y aurait pas de pollution, de crise d’énergie, d’épuisement des ressources. Il n’y aurait tout simplement pas les hommes pour créer ces pollutions ou épuiser les ressources de la nature.

C’était un aspect, l’autre aspect comment le résoudre ? Je crois, avec Ilya Prigogine, que la solution n’est pas dans l’arrêt de la recherche scientifique, mais, au contraire, dans sa poursuite, dans l’utilisation de la science pour résoudre les problèmes qu’elle a créés, tout en maintenant les bienfaits qu’elle a apportés.

A propos des applications de la science, il convient de souligner également qu’elles ne sont pas, strictement parlant, le fait des hommes de science. Elles sont la conséquence de choix collectifs, de développements réalisés avec la collaboration de certains hommes de science, mais qui sont faits, avant tout, par le pouvoir politique ou le pouvoir militaire ou encore par certains groupes de pression sociaux, certains groupes financiers, qui décident d’utiliser les notions scientifiques pour envoyer un homme sur la lune, construire une bombe atomique, pour mettre dans le commerce de la thalidomide et ainsi de suite, c’est-à-dire que les décisions ne sont pas des décisions d’hommes de science mais des décisions collectives où tous sommes impliqués et concernés directement ou indirectement. Ces décisions étant de plus en plus importantes, il est bien évident que le dialogue entre les hommes de science et les autres est devenu essentiel. Il est évident que l’éducation à la science est devenue une responsabilité de la société. La connaissance scientifique ne peut pas rester la prérogative d’une petite minorité. Nous vivons dans une société scientifique, technologique, qui doit tout à la science, qui dépend de la science. Est-il concevable que ceux qui dirigent cette société, dans tous les domaines politiques, économiques et sociaux, soient en grande partie ignorants de ce qui se passe dans le domaine scientifique, ne soient pas familiarisés avec les notions, même élémentaires, de la science.

Je pense qu’il y a là une dichotomie, qui est presque aberrante, quand on y pense, qu’un monde dominé, comme le nôtre, par la technique et par la science, soit dirigé en ignorant la science.

Le problème, donc, ce n’est pas celui de la recherche scientifique. Il ne peut être question de l’étouffer, encore moins de la diriger, de la censurer, d’interdire certains thèmes, certaines directions de recherche. On peut interdire et on doit interdire certaines méthodologies, qui sont contraires à la dignité humaine, par exemple, mais on ne peut pas interdire certaines directions. On ne peut pas dire « n’ouvrez pas cette porte, c’est dangereux ». D’ailleurs, même si on essayait de le faire, ce serait parfaitement impossible, parce que, par définition, les découvertes que l’on fait sont imprévisibles. Quand on ouvre une porte, on ne trouve presque jamais ce que l’on cherchait, mais on trouve toujours quelque chose.

Ilya Prigogine a dit que la science était dans sa préhistoire, qu’elle venait à peine de débuter. Elle a trois siècles. Je pense qu’il faut dire aussi que l’humanité est dans sa première enfance, je dirais même toute première enfance. Dans l’histoire évolutive, la fraction occupée par l’humanité représente moins d’un dixième de seconde sur une année. C’est extraordinairement court. Nous avons devant nous, avec un peu de chance, pas mal de milliards d’années. Où cette science va-t-elle nous mener ? C’est, évidemment, impossible à dire. Il faut préciser ici que dans la première enfance de l’humanité le développement brutal de la science, au cours des cent-deux cent dernières années, a créé pour l’homme une crise de croissance, crise imprévisible, parce que, brusquement, nous sommes je dirais presque propulsés vers une étape ultérieure de notre développement, alors que nous n’y sommes pas encore prêts. Nous nous trouvons dans la situation de ces enfants, extrêmement précoces, dont le développement intellectuel dépasse de plusieurs années le développement moral et affectif. Et je me demande si, dans une certaine mesure, nous sommes prêts à assumer cette responsabilité d’adulte ou d’adolescent que le développement scientifique demande à l’humanité.

Il nous faut autre chose que ce qui a fait la science. Il nous faut d’autres qualités. La qualité principale, qui a fait la science, c’est l’intelligence. C’est l’intelligence humaine qui a créé la science et c’est par cette intelligence que nous sommes arrivés là où nous sommes. Pour l’avenir, ce n’est pas cette intelligence seule qu’il nous faudra, car nous devons la conserver, mais en plus il nous faudra la sagesse, parce que les choix que nous faisons, collectivement, de réaliser telle application et de ne pas en réaliser d’autres, sont des choix collectifs de l’humanité et ils dépendent de la sagesse collective de l’humanité.

Il faut dire que lorsqu’on contemple les soubresauts de l’histoire contemporaine, on est un peu effrayé et on se demande si, vraiment, cette humanité convulsée est prête, si elle possède cette sagesse.

Quand on regarde en arrière le processus de l’évolution, on se dit que, malheureusement, les facteurs qui ont favorisé la sélection de l’intelligence, comme qualité humaine, n’ont probablement pas favorisé la sagesse. Parce qu’en effet la pression de sélection, qui s’exerçait sur l’homme, au début de son avènement dans le monde, était une pression de survie. C’était le besoin de survivre dans un environnement hostile, où très souvent l’hostilité envers l’homme venait de ses semblables.

Cette évolution, cette sélection des qualités, qui ont fait de l’homme ce qu’il est aujourd’hui, n’a pas favorisé, je pense, jusqu’à présent, une sélection naturelle de la sagesse. Or, nous n’avons pas le temps de laisser jouer la sélection naturelle. L’évolution de la sélection naturelle joue sur des périodes de siècles, de millénaires, parfois même de millions d’années. Elle sélectionne de génération en génération, par une méthode extrêmement claire, qui consiste à éliminer ceux qui n’arrivent pas à se développer aussi bien que les autres. Elle sélectionne certaines qualités. Voulons-nous demander à l’humanité de développer la sagesse par une série de catastrophes, de cataclysmes, de guerres, de famines ? Ce n’est pas pensable.

Il faut espérer que cela ne se passera pas. Pour cela, je crois véritablement qu’il est extrêmement important et urgent de réaliser le dialogue, dont nous avons parlé tous les deux, de réaliser cette fusion des scientifiques avec les autres hommes de la société, de réaliser cette éducation, cette information de ce que l’on appelle le « grand public » et, en particulier, de nos dirigeants, afin que nous puissions arriver ensemble à faire les choix, les options, qu’une certaine sagesse commande et que nous puissions arriver, par un processus rapide, à acquérir cette qualité qui, je crois, est essentielle à la survie de l’humanité. Si nous n’y arrivons pas, ce n’est pas la science qu’il faudra incriminer, c’est l’homme et il faudra qu’un jour un être, dans le monde, arrive à la conclusion que l’homme, comme le dinosaure, est le fruit d’une mutation létale.

Je ne voudrais cependant pas terminer cette intervention sur une conclusion aussi pessimiste. Si je puis vous confier mon sentiment personnel, je suis, en ce qui me concerne, un optimiste, comme, je crois, Ilya Prigogine l’est, comme l’était Teilhard de Chardin, qui patronne en quelque sorte, par sa société, cette réunion. Je suis un peu moins optimiste que Teilhard ne l’était. Je suis un optimiste à longue échéance. J’ai un petit peu peur de l’avenir immédiat et je pense qu’il n’est peut-être pas inutile de communiquer cette peur, car, de temps en temps, la peur peut être bénéfique.