Robert Linssen : Peur des techniques et paralysie spirituelle


09 Jan 2009
(Revue Être Libre, Numéro 323, Mars 1992)

Les maîtres taoïstes, les zennistes et Krishnamurti évoquent fréquemment l’importance de la spontanéité, du « non-effort » dans l’itinéraire conduisant à l’Eveil intérieur. Il n’entre pas dans nos intentions de contester l’importance des aspects non-mécaniques spontanés et créateurs de l’expérience fondamentale.

Ce que nous allons développer ici n’est pas en contradiction avec les aspects de « non-effort » ou de spontanéité du bouddhisme, du Zen, du taoïsme et de Krishnamurti. Mais de nombreux amis, correspondants, lecteurs et auditeurs et nous-mêmes se sont aperçus au cours de plusieurs années, de l’existence de malentendus concernant le « non-effort », la spontanéité et les techniques ou disciplines.
Nous inspirant ici de Sri Aurobindo, nous dirons que « les disciplines et les efforts furent une aide mais qu’au bout d’un certain temps ils peuvent devenir une entrave ». Les techniques furent une aide mais peuvent devenir des entraves.
En bref, nous estimons finalement que les techniques ne sont pas une entrave à la condition que nous soyons pleinement conscients de leurs limites, de leur nécessité provisoire et des conditionnements qu’elles pourraient impliquer.
Mais, à moins que l’on naisse « Sage », des années de disciplines, d’efforts et de techniques sont parfois nécessaires avant de réaliser pleinement la maturité qui permet de nous en libérer de façon définitive.
Il en est de même pour la parole et la lecture. Il est souvent nécessaire de beaucoup parler, de beaucoup dialoguer, de beaucoup lire avant de réaliser le silence intérieur et la transparence nous libérant de la dépendance des mots, des paroles et des lectures.
Il faut aussi insister sur le danger d’une autre nature : c’est celui de la rapidité avec laquelle il nous arrive de comprendre les enseignements fondamentaux et irremplaçables des « Voies abruptes » (Krishnamurti, Bouddhisme, Taoïsme, Sri Ramana Maharshi, Sri Nisargadatta, par exemple). Cette rapidité nous conduit à ne pas nous apercevoir que notre compréhension se situe beaucoup plus au niveau verbal et conceptuel que nous le supposons. Il nous arrive de voir, soi-disant, tellement bien le sommet de la montagne que nous croyons en toute sincérité que nous y sommes déjà ! Nous avons en réalité créé une projection mentale mais nous ne nous en rendons pas compte.
Plus de soixante années de contact, en divers pays, lors de congrès, de conférences, de séminaires nous ont révélé les difficultés et la rareté de progrès intérieur, de l’aveu même de nombreux amis intimes en dépit du fait qu’ils savent fort bien que dans ce domaine la notion de progrès doit être dépassée.
Ceci est peut-être le seul cas où l’on peut avoir une « impression » parce que de toute évidence, dans ce domaine tout jugement est impossible, inutile et l’acte même de juger est fondamentalement erroné et absurde. Quoi et qui juger et au nom de quoi et de qui ?
Avec nos amis nous constatons cependant une similitude dans l’énoncé de ceux qui parfois se plaignent dans leur « pataugement » spirituel lorsque nous leur demandons ce qu’ils font au niveau de leur santé physique et nerveuse. Parce qu’il est évident que le psychisme et le système nerveux sont indissociablement liés. Des rapports existent entre notre système nerveux et notre comportement, notre hygiène alimentaire, notre façon de respirer, notre faculté de détente.
Lorsque nous conseillons la pratique du yoga aux fervents des enseignements de Krishnamurti, nous recevons souvent la même réponse : « le yoga est une technique ». Sous ce prétexte, les personnes réagissant de la sorte s’enfoncent dans l’inertie à la fois physique, nerveuse et psychique.
Le corps, le système nerveux et la plus grande partie de l’activité mentale sont régis par des lois biologiques, mécaniques impliquant, pour la conservation de leur équilibre, la pratique de certaines techniques, d’exercices et de disciplines.
Krishnamurti lui-même pratique le yoga. Il l’a pratiqué de façon intensive jusqu’à l’âge de 80 ans environ et moins intensivement au cours des dernières années de sa vie.
Refuser la pratique d’un minimum d’exercices, de relaxations, de respirations complètes enseignées par le yoga par peur d’être conditionné est absurde.
La respiration complète, profonde, calme et lente entraîne un ralentissement de l’agitation mentale. Krishnamurti lui-même évoque l’obstacle résultant de l’agitation constante de la pensée ainsi que la rapidité de son déroulement. La nature de l’enchaînement et des motivations cachées de la pensée nous échappe. Or, la prise de conscience du processus de la pensée est importante. Pour cette raison, Krishnamurti la compare aux rouages d’un moteur animés d’une grande vitesse. Si nous voulons observer la façon dont s’enchaînent les roues d’une mécanique, il est nécessaire de la faire tourner au ralenti. De ce fait, nous pourrons mieux observer les détails de son fonctionnement.
Il est préférable d’utiliser des moyens physiques, tels la respiration lente et profonde, la relaxation au lieu de moyens psychiques impliquant une grande tension de volonté. Cette dernière est évidemment opposée au « lâcher prise ».
* * *
La « vision pénétrante » dont parlent le Bouddhisme, les maîtres des « Voies Abruptes » ou Krishnamurti requiert la réalisation d’une qualité de sensibilité supra-mentale supérieure. Selon certaines traditions antiques et les progrès récents de la neurophysiologie du cerveau, les cellules cérébrales peuvent atteindre une finesse et une profondeur de perception, un ordre et une vigilance infiniment supérieurs à ce que la majorité des êtres humains atteint.
Ceux-ci n’utilisent en général que 10 à 20 % des possibilités que leur donnent les cellules cérébrales. La pratique d’un yoga équilibré permet à celles-ci la réalisation d’une « vision holistique ».
Les instructeurs spirituels avec lesquels nous avons vécu réalisent un équilibre qui, de prime abord, nous semble paradoxal par l’apparente incompatibilité ou contradiction de ses aspects.
D’abord, sur le plan physique, une discipline rigoureuse dans le régime alimentaire, la pratique de divers exercices yoguiques simples et naturels et, simultanément, au niveau spirituel, intérieur, l’absence de tensions, d’efforts, une parfaite « présence au Présent » ainsi qu’une grande souplesse. Ces deux aspects sont complémentaires et ne sont pas incompatibles parce que les énergies qu’ils mobilisent se trouvent à des niveaux différents, situés dans d’autres dimensions d’un univers polydimensionnel.
Ainsi que l’écrivait notre ami Wei Wu Wei, l’éveil consiste à « vivre nouménalement par les phénomènes ». Ceci correspond d’ailleurs à ce que Krishnamurti entend par « vivre fondamentalement dans l’Inconnu tout en étant parmi le « connu ».
Ce comportement requiert une vigilance décontractée, dégagée de la volonté de l’égo qui aura dépassé cette phase préliminaire.
Il s’agit d’un état naturel de grande intensité donnant spontanément le sens de la mesure. Il est nécessaire de le souligner. David Bohm insiste sur les liens existant entre la méditation profonde et le sens de la mesure. Ceci est important pour ceux qui s’engagent dans le voyage intérieur lorsqu’ils sont jeunes, enthousiastes et débordant d’énergie. Les niveaux ou dimensions spirituelles de l’univers recèlent des forces insoupçonnées. Ceux qui s’en approchent en négligeant la discipline et la maîtrise corporelle s’exposent à des difficultés ou erreurs de comportement dont les conséquences peuvent être désastreuses aux niveaux de la santé et des relations humaines. Nous en avons fait l’expérience à nos dépens.
Le juste équilibre se trouve admirablement évoqué dans les versets du « Yoga Vashishta » dont l’origine encore obscure remonterait à des milliers d’années avant notre ère.
En voici trois versets qui furent longtemps les textes préférés du Sage indien Sri Ramana Maharshi :
« Intérieurement libre de tous désirs, sans passion ni attachement, mais extérieurement actif en toutes directions, agis en te jouant dans le monde, O Râghava !
De noble conduite et plein de bienveillante tendresse, te conformant aux conventions, mais à l’intérieur libéré d’elles, agis en te jouant dans le monde, O Râghava !
Percevant l’évanescence de toutes les étapes et expériences de la vie, demeure résolument dans l’état transcendant sublime et agis dans le monde, O Râghava ! ».
La grande question que beaucoup se posent consiste à découvrir les raisons pour lesquelles si peu de personnes semblent réaliser l’équilibre, le rayonnement, la sérénité, l’harmonie de la « vision pénétrante ». Ceci n’est pas une simple affirmation de notre part mais résulte des déclarations de Krishnamurti lui-même, de Mme Jayakar et de fréquents entretiens que nous eûmes entre 1950 et 1965 avec Carlo Suarès, qui fut un éminent biographe et commentateur de Krishnamurti (« Krishnamurti et l’Unité humaine », publié vers 1950 au Cercle du Livre, Paris).
La réponse à cette question est à tel point claire qu’elle pourra sembler « simpliste » pour beaucoup. C’est l’absence de discipline et d’exercices corporels enseignés depuis des millénaires par le yoga qui contribue à la stagnation spirituelle et psychologique. Le chercheur tourne en rond. Il ne « fait » rien. Il lit et relit indéfiniment les mêmes textes mais ne se renouvelle pas intérieurement. Ainsi que l’exprime très justement Sri Nisargadatta, « cela ne sert à rien de vous savonner et de vous resavonner tous les jours si vous ne vous rincez jamais convenablement ». L’image est admirablement choisie et percutante.
Alors sortons de notre inertie, n’ayons pas peur du conditionnement des techniques. Il existe un domaine où non seulement elles sont nécessaires, mais elles sont indispensables. Respirons convenablement, relaxons-nous, pratiquons quelques postures simples, aidons-nous du bienfait vibratoire des sons, tels le « Aûm » mais pratiquons toutes ces choses sans attente mentale, sans nous projeter dans l’avenir comme le parfait miroir qui voit tout dans la parfaite momentanéité de l’instant présent, qui n’attend rien.

R. LINSSEN.