Robert Linssen : Pourquoi l’humanité a-t-elle mal tourné ?


01 Jan 2009
(Revue Être Libre, Numéro 314, Avril-Juin 1988)

Le sage indien Nisargadatta déclarait souvent que le monde avait fait fausse route. Au cours de leurs dialogues, Krishnamurti et David Bohm énonçaient fréquemment une constatation semblable et tentaient d’en trouver l’origine afin d’y apporter une solution durable.

Une majorité d’êtres humains se posent les mêmes questions face à la gravité des crises qui déchirent l’humanité : catastrophes naturelles, désastres écologiques, pollution irréversible, sécheresses, famines, problèmes économiques, sociaux, moraux, politiques, etc.
L’origine unique et fondamentale de toutes les crises est d’ordre psychologique et spirituel surtout. Elle résulte, selon de nombreux savants et penseurs, d’une erreur fondamentale de perception, conduisant l’homme à prendre les apparences extérieures pour la réalité absolue. L’erreur consiste surtout à voir les êtres et les choses dans leur apparente séparation et immobilité. Celles-ci sont complètement erronées.
Les êtres et les choses ne sont que des processus changeants, fluides, ils ne sont qu’événements provisoires englobés dans la Plénitude indivise d’une Réalité universelle unique. Cette unité ou non-séparabilité est prioritaire. Les anciens l’enseignaient. Les sciences en 1988 le confirment.
Dans sa critique sévère de l’ancienne physique, Henry Stapp, Professeur à l’Université de Berkeley, déclarait (revue « 3e millénaire », septembre 1988, n° 10) : « L’idée que l’homme se fait de sa place dans la nature a été, dans l’histoire de l’humanité, une force qu’aucune autre n’a surpassée : la vie de millions d’individus lui a été sacrifiée et des civilisations entières ont péri par son emprise ».
* * *
Comment pourrait-en, en fonction des sagesses antiques et des sciences nouvelles, expliquer l’origine première de cette erreur fondamentale de perception ?
Répondant à la question de l’origine de la souffrance, par exemple le Bouddhisme, cite deux causes principales : l’existence d’abord, l’ignorance ensuite. En évoquant l’importance d’une erreur de perception, les savants actuels s’approchent du facteur « ignorance » enseigné par le Bouddhisme. Mais il semble bien que, préalablement au facteur d’ignorance générant une erreur de perception, il y ait lieu de mettre en cause les processus qui sont à l’origine de l’existence.
Si nous résumons l’histoire de la naissance d’un univers selon les acquis des sciences nouvelles, coïncidant avec certaines traditions, nous voyons qu’à partir d’une Réalité unique, vide (cad. absente de toutes les qualités et propriétés qui nous sont familières), des fluctuations de plus en plus actives ont aboutit à la naissance de champs multiples vraisemblablement générateurs de l’Océan de la « prote-matière ». Celui-ci est finalement cristallisé sous la forme d’immenses amas nébulaires constitués d’atomes ionisés d’hydrogène. Ceux-ci se sont ensuite complexifiés, associés sous l’action d’une habitude associative formant les molécules simples, puis les macro-molécules, les règnes minéraux, animaux et finalement le règne humain.
Selon les sciences nouvelles et les traditions orientales, tous les événements illustrant les trente milliards d’années de ce long parcours ont été mémorisés, enregistrés à ce que le savant anglais Rupert Sheldrake, membre de l’Académie royale des Sciences de Grande-Bretagne, appelle les « champs morphogénétiques ».
Chaque être humain est un véritable milliardaire de la mémoire et son cerveau en est à la fois l’incarnation et la cristallisation.
C’est ici que se situe le point critique qui nous intéresse.
Par le fait que les enregistrements de mémoires, situés dans une autre dimension de l’univers complétant les processus connus des transmissions A.R.N. et A.D.N., sont indestructibles et cumulatifs, il se produit vraisemblablement une sursaturation. Au cœur de ce réseau énorme, formé par des milliards de mémoires naît soudain un courant secondaire. Avant cela, il ne devait avoir psychologiquement aucun problème. L’animal constate les faits simplement et obéit à la nature des choses. Mais l’homme constate qu’il constate en vertu de la formation de son égo, une sorte de courant provisoire et secondaire.
Il s’agit peut-être d’un mal provisoire et nécessaire ? Ainsi que le déclarait Sri Aurobindo, « la pensée fut une aide, la pensée est l’entrave ». L’Univers n’étant pas une gigantesque mécanique dont les rouages tournent toujours de la même façon et les sciences nouvelles nous en révèlent une prédominance d’irréversibilité et de création, il nous est possible de déclarer que l’égo fut une aide mais l’égo est l’entrave. Le symbolisme du « péché originel » évoque l’erreur consistant en une identification excessive à l’ego ou image de soi.
Pour les Eveillés, le mauvais tournant n’est que provisoire et n’affecte pas l’Essentiel. Les Eveillés se situent au niveau du Réel et de l’Essentiel. L’absence de compréhension du bien-fondé de leur position nous irrite parce qu’en attendant « nous sommes dans le bain » et, pour nous, la souffrance, toute provisoire qu’elle soit, est prédominante. La situation n’est pas sans issue et loin d’être aussi dramatique que nous le supposons.
David Bohm nous donnait une image assez suggestive présentant une vision globale des faits. Il comparaît l’allure générale de l’Univers à celle d’un grand fleuve. Celui-ci symbolise l’Ordre cosmique, intemporel et sans cause. Mais si nous nous promenons le long du rivage d’un grand fleuve, nous remarquons qu’il existe parfois des remous ou tourbillons qui, non seulement possèdent une provisoire autonomie mais vont parfois nettement en sens contraire. Ceci n’affecte en rien l’allure générale du grand fleuve.
* * *
LA SOLUTION
Il y en a une ! Elle a été présentée de tous temps. Il suffit de voir les choses simplement dans le Présent, telles qu’elles sont et non comme nous souhaiterions qu’elles soient. Mais voir les choses simplement signifie que nous réalisons la vision du parfait miroir suggérée par les maîtres taoïstes : sans images mentales, et si des pensées se présentent, elles doivent être adéquates aux circonstances du moment et n’être l’objet d’aucune continuité ou attachement. Dès lors, l’Ordre ou Plénitude de l’Essentiel révèle dans la joie, Sa priorité naturelle et fondamentale. L’idéogramme chinois qui signifie le mot « crise » est le même que celui signifiant « occasion ». Le mauvais tournant était l’occasion provisoire et désagréable d’une mutation intérieure dont la grandeur dépasse tout ce que nous pouvons imaginer.

R. LINSSEN.