XXX : Que désirez-vous ? Un aller simple pour nulle part


07 May 2016

(Revue Être. No 2. 1992)

Depuis que l’être humain est parvenu à graver ou imprimer des signes pour concrétiser et transmettre sa pensée, il a vainement cherché à définir l’inconnu qui le hante et dont il ne cesse de parler, ne serait-ce que pour le nier.

Dès l’origine, l’homme tourne sans cesse en rond, surajoutant aux choses, pour compenser et conjurer son inconnaissance et par là son anxiété d’être. Ce faisant, c’est toujours de lui-même que l’esprit humain parle puisqu’en théorisant sur ce qui lui reste inaccessible, il ne fait que projeter devant lui ses propres constructions forcément imaginaires.

Et si nous éprouvons quelqu’ivresse intellectuelle, embrasement affectif ou sensation extraordinaire, ce ne sera là que le retentissement à travers l’être à l’état conscient, de quelque chose d’autre qui existe hors du champ d’appréhension concret dont on ne peut avoir que l’intuition sans jamais apporter de preuve pour justifier ses hypothèses.

Pourtant, il existe en l’homme un domaine ignoré tout autre que celui qu’il connaît habituellement, celui des choses qui peuvent être définies, apprises et dites.

Ou bien, cet inconnu est un fantasme, pure création de l’esprit, mais alors pourquoi cette attirance vers ce qui transcende la simple condition humaine ordinaire ? Pourquoi cette anxiété, ce mal-être par manque de quelque chose d’indéfini ?

Ou bien, cet inconnu est une réalité dont l’homme ne pourra jamais avoir qu’une intuition vague et confuse à partir de quoi naîtront en fonction des temps et des mentalités : des mythes, des dogmes, des rites et des croyances. Question de foi.

Ou bien, la réalité peut se révéler dans l’homme et à la mesure de ce dernier, de telle manière que celui qui est l’objet de cet événement en ait dès lors la totale évidence. Question d’expérience.

Tant qu’on reste a un niveau mental qui est celui de la mémoire, du savoir et de l’histoire que l’on connaît à l’état de veille consciente, on vit en fonction de ce qui nous a été transmis par d’autres, des « on nous a dit » ; de ce que nous avons acquis par l’expérience. Ce faisant, nous vivons par référence à ce que nous pensons être tel, et si nous ne savons que penser ni quoi faire, alors nous nous en remettons pour décider à notre place à l’autorité dont la très grande habileté consiste à nous faire croire qu’elle a été choisie par nous à cette fin.

Ainsi, vivons-nous par les autres et par procuration, sans jamais exister directement à la source de soi-même, préférant nous abandonner corps et âme à un appareil ecclésial ou à un maître que la renommée, la publicité ou l’entourage ont paré du titre de libéré vivant garanti.

Il ne s’agit en aucune manière de s’indigner et encore moins de se révolter car c’est un comportement naturel, propre aux espèces animales qui vivent en groupe — dans le cas de l’espèce humaine, on dit en communauté, c’est plus flatteur —.

Il convient d’être suffisamment lucide pour se rendre compte de cette situation inéluctable et savoir, afin qu’elle nous soit plus supportable, que rassurer, promettre et donner à espérer sont les ressorts fondamentaux dont toute organisation de puissance joue ; à côté de la crainte des malheurs qui indubitablement arriveront si on n’obéit pas, et ceci pour demeurer au pouvoir.

Il peut arriver que l’on se trouve affranchi, non pas de l’humain — ce qui est impossible — mais du grégaire, de tout ce qui relève de la comédie humaine. Par affranchi, il faut entendre, ne plus être tributaire de son animal préoccupé en permanence à se situer, se « positionner », par rapport aux autres ; mais entendre également se trouver libéré de son anxiété que traduit la crainte inconsciente de ne plus être, si on s’abandonne à cet appel, de l’inconnu dans lequel on craint de se perdre ou de se dissoudre. On veut bien entendre parler de la non-dualité — qui de toute façon reste incompréhensible à qui ne l’a pas vécue existentiellement —. On veut bien adhérer à la doctrine de l’Advaïta, à condition que ce soit sans risque, ce qui en effet est bien la caractéristique du niveau purement intellectuel où se situent le discours et la spéculation des advaïtins occidentaux principalement universitaires.

Ce besoin de savoir, d’obtenir des explications pour se rassurer ; de parvenir, au terme d’une recherche, au dévoilement de l’inconnu, se trouve sans doute à l’origine de la gnose qui prétend accéder à la transcendance, comme la science qui espère connaître l’état ultime de la matière/énergie, tout en reconnaissant pour la première que son but lui est inaccessible et pour la seconde que son objet dépassera toujours ses moyens pour appréhender la manifestation phénoménale à sa source.

Le problème reste entier depuis l’aube de la pensée. Seules les représentations et les explications ont varié, en sorte que ce qui était jadis avancé comme la seule vérité jusque dans sa formulation même, apparaît à notre époque comme complètement dépassé. A se vouloir seul omniscient pour tous les temps à venir et dans tous les domaines, il arrive un moment où on n’est plus cru. On a tout simplement oublié ce qu’on est : un être vivant qui se représente les choses et qui ensuite, interprète ce qu’il se représente.

On peut abuser les autres, et plus encore, s’abuser soi-même, parler de suprématie au nom de ses croyances, essayer de comparer l’expression de la spiritualité du Christ, du Bouddha, d’autres encore. Dans tous les cas, on se confine dans le domaine des systèmes de concepts propres aux connaissances et à la mentalité de son temps.

Pas plus que la théologie apophatique (négative) ne nous fera jamais connaître ce qu’est Dieu en disant ce qu’il n’est pas, l’affirmation contraire que tout homme est essentiellement la réalité divine qui sous-tend l’univers (le Brahman) ne nous donnera la révélation directe de ce dont parlent les textes. La spiritualité authentique se situe au-delà des mots et des formes. Là s’arrête tout le possible de l’esprit humain.

Dès lors, le retrait et le silence s’imposent en raison de la certitude qu’à vouloir parler de ce pour quoi les hommes ont inventé des mots, on cherche en vain à ramener l’absolu aux dimensions de l’esprit humain en s’imaginant le connaître et en parler tel qu’il est en lui-même. C’en est fini de l’entassement d’informations pour accroître son savoir ; elles ne servent à rien pour le passage du monde mental à la dimension de la totalité, si l’on peut appeler ainsi l’indicible.

Il ne s’agit pas, répétons-le une fois encore, d’une chose acquise en plus de ce qu’on est, mais du dévoilement de notre part divine humaine dont nous étions jusqu’alors ignorants. On pourrait dire que c’est aussi simple que de respirer, mais combien plus subtil ; à l’extrême pointe de l’« éprouvé », de la conscience seule en elle-même.

Parler de ce qui est ressenti, éprouvé, ne sert non plus à rien d’autre qu’à alimenter la curiosité d’autrui, toujours avide de sensationnel pour compenser son ennui en éprouvant des émotions à l’audition de nouvelles rares et qui font rêver.

Que tout cela soit éprouvé, interprété et traduit par celui qui en a l’expérience directe, comme absolu, allégresse, lumière, infini, éternel, ultime, divin, non-duel, etc., ne change rien au fait qu’il s’agit de signes apparents d’une réalité tout autre qui échappe aux moyens ordinaires de connaissance.

Qu’ensuite, il se trouve des gens pour interpréter ces signes afin d’en déduire le degré de réalisation spirituelle de leur interlocuteur, à la manière du médecin qui décèle la maladie à partir des symptômes que présente le malade, a toujours paru à l’auteur de ces lignes complètement aberrant. S’imaginer connaître le degré, le niveau, le stade de réalisation atteint par l’autre et sur quel barreau de l’échelle spirituelle il peut bien être perché — et cela en fonction de questions dûment répertoriées et des réponses obtenues, à la manière des tests psychologiques, — montre avant toute autre considération, l’immaturité spirituelle de celui qui recourt à de tels procédés. C’est toujours le besoin d’évaluer, de savoir, de juger l’autre en fonction du système de valeurs, propre à la boutique spirituelle à laquelle on adhère, pour pouvoir ensuite accorder des grades et décerner des brevets.

Ceci n’a rien à voir avec la perspective advaïtine, laquelle fait éclater dans son accomplissement toutes les distinctions, les oppositions et les classifications. Au contraire, en cherchant à savoir par des moyens adaptés uniquement au multiple, c’est-à-dire, le langage et la pensée discursive, on reste dans la dualité et le quantitatif au niveau d’une comptabilité de boutiquier en spiritualité que l’on trouve dans les sectes, les confréries et les groupes ésotériques, avec quelque part un côté inquisiteur [1].

Pas plus qu’il n’est possible d’expliquer la mécanique quantique en utilisant les concepts de la mécanique newtonienne à laquelle nous sommes habitués, nous ne pouvons parler de l’état de non-dualité en utilisant le langage de la pensée rationnelle qui est dualiste par nature. A cela s’ajoute une autre difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité, de décrire quoi que ce soit de la conscience de l’exister pur, pour la raison que nous en faisons partie et qu’on fausse tout à vouloir décrire l’ensemble dont on est seulement une partie et qu’on ignore, à moins de conférer à l’esprit humain le privilège exorbitant d’une objectivité absolue. Cessons d’user de notre raison pour justifier nos « imaginaires ».

Le Réel n’est pas plus ce que décrit la science que Dieu n’est ce qu’en disent la métaphysique ou la théologie. Ce qui ruine à jamais nos prétentions démesurées à tout connaître du ciel et de la terre, tels qu’ils sont en eux-mêmes et cela au moyen de notre pensée humaine, trop humaine.

Pourtant, il existe bien un état d’existence, hors des situations qui nous sont connues (l’endormissement, le rêve, l’éveil conscient) ; modifications apparentes et transitoires de quelque chose de plus fondamental.

Que sommes-nous d’autre qu’un conservateur d’informations à partir desquelles nous avons bâti le scénario d’un film qui est notre histoire, le plus souvent en fardant la réalité pour nous donner de l’importance à nos propres yeux et nous embellir aux yeux des autres?

Alors, nous préférons créer des mythes et adorer des formes personnifiées qui ne sont que des expressions du mystère impénétrable pour l’intellect et le sentiment, mais à partir duquel des dogmes et des rites, reposant sur des systèmes de concepts, de formes et de gestes, vont être élaborés, absolutisés et déclarés véritables tant dans l’esprit que dans la lettre.

Voilà pourquoi chaque système cherche à s’imposer comme la norme universelle des croyances et des comportements, ce qui est l’inversion totale de la perspective offerte par la spiritualité d’expérience. Celle-ci, à la différence de l’adhésion à un système de croyances et de constitutions doctrinales que représente la foi, consiste à vivre la présence de l’exister pur, à retrouver « le Même » à travers toutes les formes, les mythes et les noms. Et encore, en disant cela, s’agit-il d’une formulation défectueuse ; mais il n’y a aucun moyen de procéder autrement pour parler de ce qui, devenu conscient, anéantit toute différence.

Une vague, dans sa forme, sa transformation et son achèvement, — on pourrait dire, son histoire —, n’offre plus d’intérêt une fois disparue, même si elle persiste comme souvenir dans la mémoire d’autres vagues qui la diront grande, sainte, détestable ou sacrilège, selon le point de référence à partir duquel elles vont l’apprécier. Quoi qu’il arrive, cela n’adviendra qu’au plan de la vague, donc des phénomènes, des noms et des formes.

Seule, l’eau demeure inchangée, non seulement à travers tous les états où elle peut se trouver et les mouvements qu’elle peut prendre, mais aussi à travers chaque molécule qui est son unique forme possible [2]. Le plus grand des océans n’est jamais que la réunion de molécules d’eau innombrables dont chacune possède la même nature que les autres, sans qu’aucune fusion puisse s’opérer entre elles, chaque molécule restant à la fois parfaitement individuelle dans sa forme et absolument identique aux autres par nature.

Et c’est là le mystère qui se présente à l’homme. Celui-ci ne le percera jamais avec les outils créés pour exprimer seulement la forme, le mouvement et ce qu’on peut en éprouver.

Voilà pourquoi la non-dualité, la conscience de l’exister pur, ne peut faire l’objet d’aucun enseignement, d’aucune transmission, ni d’aucune initiation, survivance de pratiques magiques qui remontent aux temps les plus reculés et qu’on trouve encore dans le chamanisme et dans les systèmes qui se développèrent ultérieurement, simples disciplines psycho-physiologiques.

Tout cela peut être une aide au début, mais reste incapable de faire s’effondrer le mur qui sépare l’homme à l’intérieur de lui-même et qui le sépare du monde ; ce qui en fait un être inquiet, enfermé en lui-même comme dans une cage.

L’éveil à la conscience de l’exister pur n’est en aucun cas le résultat d’auditions, de récitations, de méditations, de pratiques, de disciplines ou d’activités psycho-physiologiques comme celles que recouvrent les termes de yoga ou de zen. Il n’a ni goût, ni forme, ni rien à quoi on puisse se référer pour y penser et pour en parler. « Cela est ». C’est tout ce qui peut être dit.

A l’origine de sa recherche, le but paraissait extérieur à soi. A la fin, c’est ce qui a été dit, écrit et pratiqué au sujet de l’accomplissement de soi-même qui apparaît extérieur, faux et dérisoire. Celui qui a fait l’expérience de l’exister pur n’éprouve plus aucun besoin intérieur, pas même celui de se connaître, ni de se situer par rapport à ce qu’on peut savoir au sujet de la réalisation, la libération, ou la délivrance à partir de ce que d’autres en ont dit. Il se contente de vivre en Cela, où il n’y a plus quelqu’un pour analyser ni juger, et continuer à alimenter cette création artificielle, prétentieuse et arrogante qui est moi, lequel n’a au fond qu’un seul désir, c’est qu’on parle de lui.

A notre connaissance, rien ne rend mieux compte, de la vision intérieure, dans le domaine des mots, que ce témoignage rapporté par un médecin déporté dans plusieurs camps de concentration nazis. Une histoire toute simple : Une jeune femme va mourir dans quelques jours et elle le sait. Elle n’en est pas moins gaie, toute intériorisée. « Cet arbre-là est mon seul ami dans mes solitudes », disait-elle, montrant la fenêtre de la baraque.

Dehors, il y avait un marronnier en fleurs dont on pouvait tout juste distinguer à travers la lucarne, une branche verdoyante portant deux chandelles de fleurs.

« Avec cet arbre-là, je parle quelquefois… »

Était-ce du délire ou une hallucination ? Déconcerté, le médecin pris de curiosité, demande à celle qui va disparaître :

« Et l’arbre répond. Que dit-il ? » Elle, alors :

« Il m’a dit : je suis là…, je suis là…, je suis la vie…, la vie éternelle… » [3]

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1 La plus belle réponse qui ait jamais été faite en ce domaine, l’a été par Jeanne d’Arc à ses juges de la Sainte Inquisition, rompus à la pratique de tendre des pièges et d’y faire tomber ceux qu’ils interrogeaient, et qui lui demandaient si elle était dans l’état de ne faire que la volonté divine : « Si je n’y suis, Dieu m’y mette. Si j’y suis, Dieu m’y garde ».

2 Rappelons que la molécule d’eau commune se compose de deux atomes d’hydrogène et d’un atome d’oxygène.

3 Victor Frankl – « Un psychiatre déporté témoigne » – Éditions du Chalet – Lyon 1967, p. 118-119.