Sohaku Ogata : Qu’est-ce que le Zen ?


29 Mar 2009

(Revue Etre Libre. Numéros : 139-141, Sept. – Déc. 1957)

Conférence donnée à Bruxelles à la Société Belge d’Etudes Bouddhiques.

Un moine indou nommé Bodhidharma arriva par mer en Chine vers l’an 520 après J.C. C’était un moine bouddhiste ordinaire ayant compris exactement ce qu’était le message de Cakya Muni le Bouddha.

Le bouddhisme avait été introduit aux Indes cinq siècles auparavant. Mais en voyant les conditions dans lesquelles les enseignements bouddhistes étaient donnés en Chine, Bodhidharma préféra prêcher à sa façon et ne s’accorda pas avec les autres prédicateurs bouddhistes.

Le point sur lequel ses opinions différaient principalement concernait l’essence de la religion. Pour Bodhidharma, l’expérience de Bodhi ou « illumination » était plus essentielle que toute autre chose dans l’enseignement du Bouddha. Le terme Bouddha signifie réellement « Eveil » ou « illumination ». Bodhidharma avait l’impression que tous les bouddhistes de Chine étaient à cette époque trop intellectuels et attachés aux rites formels. Il discuta la question avec plusieurs chefs bouddhistes y compris l’Empereur Wu mais il eut le sentiment qu’il n’y avait aucun espoir de les éclairer sur la signification véritable des enseignements en discourant sur la doctrine comme d’autres lettrés l’avaient fait.

Il se retira au Temple de Shorinji dans le Nord de la Chine et y médita pendant neuf années. Il insista sur le fait que la méditation et la pratique du Za-Zen étaient les seules voies conduisant à la compréhension des enseignements du Bouddha. Les quatre lignes suivantes résument sa définition du Zen :

« Une transmission spéciale en dehors des écritures. »

« Aucune dépendance à l’égard des mots et des lettres. »

« Une recherche directe vers l’essence de l’homme. »

« Voir dans sa propre nature et atteindre la Bouddhéité. »

L’intellectualisation et la formalisation d’un enseignement constituent la plus grave maladie d’une religion à toutes les époques de l’histoire religieuse. Lorsqu’une maladie s’est développée jusqu’à l’état désespéré d’un cancer, une opération peut se révéler nécessaire. Bodhidharma était un chirurgien pour le Bouddhisme au même titre que Martin Luther l’était pour le Christianisme. Mais le message de Bodhidharma n’a pas été bien compris par les personnes de son époque, exception faite pour quelques-uns de ses disciples. C’est son message qui fut connu plus tard sous le nom de Zen. Ce fut pourtant un autre moine qui donna au Zen un rayonnement plus étendu.

Hui-Neng (638-712), le sixième patriarche de Bouddhisme Zen semble être le principal auteur des enseignements actuellement connus par nous sous le nom de Zen. Hui-Neng était un laïque travaillant dans le monastère du Cinquième Patriarche comme broyeur de riz. A ce moment, Hung-Jen, le Cinquième Patriarche fit savoir aux moines sous sa direction — qui étaient plus de cinq cents — que quiconque lui présenterait une stance excellente du Zen, serait nommé Sixième Patriarche.

Le moine Jinshu, le plus savant de toute la congrégation, composa les vers suivants :

« Ce corps est l’arbre de Bodhi »

« Et l’esprit est comparable à un miroir clair posé sur un support »

« Balayons-le constamment »

« Et ne laissons aucune poussière s’accumuler sur lui. »

Ces vers du moine érudit ne furent pas approuvés par le Cinquième Patriarche. Il jugea qu’ils n’étaient pas l’expression d’un état d’illumination.

Et la stance suivante de Hui-Neng, — un membre laïque du monastère — fut acceptée comme étant l’expression correcte de l’illumination.

« La Sagesse (Bodhi) ne connaît aucun arbre qui puisse croître »

« Et le miroir ne repose sur aucun support »

« Depuis le commencement, rien n’existe »

« Où la poussière peut-elle s’accumuler ? »

La plupart des enseignements doctrinaux du Bouddhisme traitent de concepts intellectuels dualistiques et abstraits tandis que le Zen souhaite que nous vivions dans les faits qui sont non-dualistiques et concrets.

De ce point de vue la seconde strophe de Hui-Neng est beaucoup meilleure que celle de Jin-Shu.

Et Hui-Neng reçut la robe et le bol de Bodhidharma en témoignage de la transmission spirituelle. Plusieurs moines Zen éminents apparurent durant le règne du Sixième Patriarche. Ils fondèrent plusieurs monastères durant les périodes T’ang et Sung de l’histoire chinoise correspondant à l’époque située entre le VIIe et XIIIe siècle de l’ère occidentale.

Le Zen se divisa ensuite en cinq écoles principales que voici :

1° La Secte Rinzai.

2° La Secte Soto.

3° La Secte Ummon.

4° La Secte Igyo.

5° La Secte Hogen.

Par la suite, le Zen connut plus d’ampleur et devint tellement florissant qu’il était souvent identifié avec l’entièreté du Bouddhisme durant les périodes Yuan et Ming du XIVe et XVIe siècle. Le Zen est à l’origine de la renaissance rapide qui suivit les grandes persécutions du Bouddhisme en Chine.

Mais il semble avoir perdu son caractère authentique de créativité après la période Ming.

Nous pouvons voir aujourd’hui des Temples Zen et des moines Zen en Chine mais ils sont en fait rattachés à la fois à la secte Zen de la méditation et à la Doctrine de la Terre Pure.

Le Zen trouva enfin la voie du Japon, vers le XIIIe siècle dans la période Kamakura de l’histoire japonaise. Depuis lors de nombreux moines japonais se sont rendus en Chine pour l’étude du Zen et de nombreux moines Zen chinois se rendirent au Japon pour la diffusion des enseignements. Le Zen a eu une influence considérable dans la vie japonaise. Le caractère national japonais résulte d’une importante contribution des enseignements Zen dans toute sa formation. Un fait est particulièrement significatif : tandis que toutes les autres formes de l’enseignement bouddhique ont limité leur influence à la vie spirituelle, le Zen a dépassé cette seule sphère. Le Zen a pénétré dans toutes les phases de la vie culturelle de la nation.

Au cours des récentes années, le Zen a été remarqué par les occidentaux. Certains d’entre eux se sont rendus au Japon dans le but d’étudier le Zen. Alan W. Watts, l’auteur de « Way of Zen » déclare :

« Durant les vingt dernières années une augmentation extraordinaire d’intérêt s’est manifestée pour le Bouddhisme Zen. Depuis la seconde guerre mondiale cet intérêt s’est développé à tel point qu’il semble que le Zen devient une force considérable dans le monde intellectuel et artistique de l’Ouest. »

Le Zen peut-il contribuer en quelque chose à la vie de l’Ouest ? Qu’est ce que le Zen après tout ?

ESQUISSE DE L’ENSEIGNEMENT

Le Zen prétend être une forme du Bouddhisme Mahayana (Grand Véhicule) mais il n’est pas une religion au sens généralement accordé à ce terme en Occident. Car le Zen n’a pas de Dieu à adorer, ni de doctrine à suivre, ni de rituels à accomplir au sens où les fidèles des religions théistes l’entendent.

Le but ultime de l’existence est, selon le Zen, de réaliser l’unité de la vie ou l’identité de la subjectivité et de l’objectivité. Il n’y a pas place pour l’autorité, pour les dogmes ni pour la puissance surnaturelle dans le Zen.

Un moine appelé Tennen se rendit un jour au Temple Erinji de Rakuyo, la capitale de la Chine. Trouvant qu’il faisait extrêmement froid, il enleva les images de bois du Bouddha situées dans le Temple principal et y mit le feu pour se réchauffer. Lorsque le prêtre du Temple le blâma pour sa conduite irrévérencieuse, il prétendit qu’il était à la recherche des reliques du Bouddha. « Comment pouvez-vous obtenir les reliques en brûlant un Bouddha de bois ? » demanda le prêtre. « Si vos images de Bouddha n’ont pas de reliques, elles ne sont rien d’autre que des morceaux de bois et ne sont pas saintes. Laissez-moi avoir les images du côté également pour me réchauffer » dit Tennen, et il enleva toutes les autres images.

Une jeune fille japonaise qui avait étudié le Zen chez le Maître Hakuin (1685-1768) s’assit un jour sur le livre du « Sûtra du Lotus ». Lorsque son père la blâma pour son attitude impie elle répondit : « Pourquoi est-il mauvais qu’un «Sûtra du Lotus » s’asseye sur un «Sûtra du Lotus » ?

Aucune cérémonie — pour autant qu’on en réalise dans le Zen — n’est plus importante que le nettoyage de la chambre ou le balayage du jardin.

Le Zen est-il dès lors un système philosophique ? Non, il ne peut être une philosophie. Parce qu’il ne suit pas nécessairement les règles de la logique. Parmi les exposés les plus connus du Zen nous trouvons quelque chose de ce genre : « Tout est Un; l’Un est le Vide; le Vide est toutes choses. »

Fudaish, un étudiant laïc du Zen a composé le verset suivant dans le courant du IXe siècle :

« Les mains vides, je vais… et cependant la bêche est entre mes mains. »

« Je vais à pieds, et pourtant, je chevauche sur le dos d’un bœuf…

« Quand je traverse le pont… »

« L’eau ne coule pas mais le pont avance… »

Quoique l’homme du Zen puisse sembler être engagé dans une conversation conformément aux exigences de la logique, il parle un langage différent du langage commun. Le Maître Ummon accorda un jour une entrevue à Tozan :

« D’où venez-vous ? »

« De Sado, Monsieur. »

« Où avez-vous été pendant l’été ? »

« Au monastère d’Hoji. »

« Quand l’avez-vous quitté ? »

« Le 25 août. »

« Vous méritez d’être battu soixante fois. »

Les êtres humains semblent capables de réaliser deux sortes de connaissances : l’une est intuitive, l’autre est intellectuelle. Au cours des circonstances ordinaires la plupart des personnes vivent sous la direction de la dernière, mais au cours de circonstances imprévues elles agissent en accord avec la première.

Le Zen souhaite nous faire accéder à une forme de connaissance directe non dualiste d’une façon permanente au cours de la vie quotidienne.

La connaissance instructive est directe et dynamique. La connaissance intellectuelle est indirecte et statique.

Zen est un terme japonais provenant du mot chinois « Chang-Na » qui est une traduction du terme Sanscrit « Dhyana ». Dhyana signifie un esprit concentré. Il est souvent traduit en anglais par le mot « méditation ». Mais ce n’est pas parfaitement correct. L’état mental appelé « Dhyana » signifie la réalisation de l’unité de la vie, de l’unité de la subjectivité et de l’objectivité, de l’unité de l’individualité et de l’universalité.

Dans l’état de « Dhyana » nous nous dépassons nous-mêmes. Mais ceci n’est pas le seul but du Zen. « Dhyana » doit s’orienter vers un état d’éveil appelé « Prajna » en sanscrit ou « Satori » en japonais.

Comment pouvons-nous réaliser le « Satori » ? La pratique de la méditation conformément à la tradition Zen en est la seule voie. En guise de conclusion laissez-moi vous citer ce « Chant de la Méditation » composé par le maître Hakuin (1685-1768), le père du Zen japonais moderne.

POEME HAKUIN DE LA MEDITATION

Tous les êtres sensés sont tous originellement des Bouddhas.

Ceci peut être comparé à l’eau et la glace.

Sans eau, la glace ne peut exister.

En dehors des êtres sensés, où pouvons-nous trouver le Bouddha?

Ne sachant pas à quel point la vérité est proche

Le monde la cherche au loin; quel dommage.

Il est semblable à celui qui étant immergé dans l’eau

Crie de soif en implorant qu’on le désaltère.

Il est comme le fils d’un homme riche.

Qui se perd au milieu des pauvres.

Nous transmigrons à travers les six mondes

Parce que nous sommes perdus dans les ténèbres de l’ignorance.

Nous égarant de plus en plus dans les ténèbres

Où pourrons-nous nous délivrer de la naissance et de la mort ?

Concernant la Méditation pratiquée dans le Mahayana

Nous n’avons aucun mot pour en faire pleinement l’éloge.

Les vertus de la perfection, telles que la charité, la moralité

L’invocation du Bouddha, la discipline ascétique

Résultent de la pratique de la Méditation.

Ceux qui la pratiquent

Seront infiniment bénis…

Car ils reflètent au fond d’eux-mêmes

La vérité de la « Soi-Nature » dont ils sont un témoignage…

La « Soi-Nature » n’a pas de « nature » (telle que nous connaissons généralement N.D.T.)

Ils ont réellement atteint le domaine situé au delà des pensées.

La voie de l’unité des causes et des effets s’est ouverte à eux.

Ils accèdent directement au sentier de la non-dualité et de la non trinité.

Ils demeurent avec le « Non-particulier » qui réside dans les choses particulières.

Quoiqu’ils s’en aillent et reviennent, ils demeurent immobiles.

Ils sont établis dans la « Non-pensée » résidant au fond des pensées.

Au cours de chacune de leurs actions ils entendent la voix de la Vérité.

Que le ciel du Samadhi est sans borne!

A ce moment de quoi manquent-ils ?

Lorsque la Vérité éternellement sereine se révèle Elle-même dans leur cœur ?

« Cette terre est le pays du Lotus de la Pureté…

» Et ce corps est le corps du Bouddha. »


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