Robert Linssen : S'il n'y a pas de personnes ni d'entité, s'il n'y a pas de moi fixe, comment peut-il y avoir des relations? (Questions et Réponses)


14 Oct 2008

(Revue Être Libre Numéros 115-118, Avril-Août 1955)

QUESTION : Vous dites « qu’il n’y a pas de choses comme nous connaissons les choses ni d’entités comme nous connaissons les entités » et d’autre part, citant Krishnamurti, vous affirmez ailleurs « qu’être c’est être en relation ». S’il n’y a pas de personnes ni d’entité, s’il n’y a pas de moi fixe, comment peut-il y avoir des relations?

REPONSE : Krishnamurti nous dit, en effet (To be is to be related), « Etre, c’est être en relation » et, d’autre part, il nous répète qu’il « n’y a pas de penseur, pas de « moi-entité-continue », mais une succession de pensées.

La contradiction est, en réalité, plus apparente que réelle.

Nous voulons absolument qu’il n’y ait de relations qu’entre entités statiques, entre points particuliers, figés, immobiles. Mais rien n’est fixe, rien n’est immobile. Tout se meut, tout se transforme. Tout est dans un état de transformation, de changement perpétuel. Ceci est aussi vrai dans le domaine de l’esprit que dans celui de la matière.

Il y a donc relations continuelles, mais comprenons bien que ces relations continuelles s’établissent entre des points matériels ou des entités psychologiques qui n’ont aucune fixité, aucune immobilité, aucune continuité.

Cette fleur que j’admire n’est que relations. Sans l’atmosphère ambiante, sans le soleil qui l’éclaire, sans le sol qui la nourrit, elle ne serait rien.

Mais à chaque seconde, à chaque dixième de seconde, il s’agit d’une autre fleur, d’un autre soleil, d’un autre air, d’un autre sol. La notion « d’entité-fleur » ou de « continuité-fleur » ne naît que dans mon esprit en vertu de mes propres tendances à vouloir m’éprouver moi-même comme continuité.

Il s’agit là d’une erreur fondamentale responsable de tous nos faux jugements de valeurs. Il y a les faits et l’interprétation des faits.

Les faits sont ceux-ci : physiquement et biologiquement parlant, il n’y a jamais la même pierre, le même sol, la même fleur, pas plus qu’il n’y a le même « moi-entité-continue » qui les observe. L’apparente continuité du sujet observateur et des phénomènes observés résulte d’une inattention, d’une ignorance de la nature exacte des choses, d’un manque de pénétration dans la « Vue-Juste ».

Le grand art, dans la vie, consiste à saisir le jeu perpétuel de ces millions d’interférences toujours neuves, dans un présent éternellement nouveau, entièrement dégagé des corruptions engendrées par nos automatismes mémoriels et nos habitudes mentales.

Lorsqu’il n’y a qu’un « moi-entité-continue » s’imaginant percevoir une fleur « entité-continue », l’esprit est entièrement conditionné par ses habitudes mentales, ses jugements de valeurs passées, ses points de références, ses comparaisons, ses analyses, ses automatismes mémoriels, ses identifications.

Il n’y a là qu’ignorance percevant les illusions engendrées par elle-même.

Lorsqu’il n’y a qu’un point de conscience pure, dépouillé de toute continuité psychologique, souple et fluide, ne s’opposant plus à la fleur qui, dans l’apparence extérieure des choses, s’oppose cependant à lui, tout change. Mais hélas ! les mots sont impuissants à traduire en langage cohérent la plénitude qui se révèle.

Dans cette dernière perspective, le flux du changement s’opérant dans le « pseudo-moi-entité-continue » et le flux du renouvellement s’opérant dans l’intimité de la substance de la fleur apparemment continue ne font qu’un. Tous deux interviennent à titre second et dérivé devant une unité de profondeur qui les englobe et les domine à la fois. Le jeu des interférences de surface se profile sur une réalité plus vaste que celle que nous voyons dessinée par les contours définis optiquement perceptibles, sans qu’il y ait, entre ces interférences dualistes et la réalité unique une opposition semblable à celles qui nous sont familières.

Disons, pour terminer, cette chose essentielle : nous ne nions pas le particulier, la Vie s’exprime essentiellement par des relations entre points ou formes particulières, mais dans la condition d’ignorance et d’inattention généralisée, nous ne percevons pas la signification extraordinaire du « particulier et de la forme ». Nos automatismes mémoriels s’accrochent au particulier et l’erreur qui nous est familière résulte du fait qu’au caractère particulier des formes extérieures essentiellement changeantes, nous superposons des notions fausses d’entité et de continuité, valeurs qui se révèlent autant erronées pour les personnes que pour les objets.

R. L.