Georges Brunon : Spirales et rythmes vivants


24 Sep 2011

(Revue CoEvoluion. No 11. Hiver 1983)

Il s’agit de la vie, des arbres, des ruisseaux, du mouvement, des nuages, du rythme de la mer, de notre corps aussi. Pourtant je parlerai d’art plastique, de notre éveil à l’énergie créatrice et du mouvement. J’évoquerai cela à travers une démarche qui existe, concrète. Elle repose sur : l’aïkido, deux livres, cinq expositions.

Après vingt-cinq ans de travail de peintre, j’ai rencontré l’aïkido. Au bout de plusieurs années de pratique j’ai vu s’éveiller dans mes toiles une énergie car le vécu corporel de la spirale sur le tatami [1] éveillait en moi une force créatrice. Il y a de quoi se poser quelques questions.

Aïkido et kinomichi

L’aïkido fondé en 1925 par Maître Uyeshiba se pratique à deux. L’un des participants attaque, l’autre s’efface devant cette action. En disparaissant il saisit au passage un poignet, une épaule ou un bras pour entraîner son compagnon dans différentes spirales qui se terminent par une roulade. Il ne s’agit pas d’une danse mais d’un art martial sous-tendu par la quête d’une énergie qui devrait être non-violente. Le danger que court actuellement l’aïkido est de se tourner vers la self-défense ou le simple sport. Pour cela Maître Noro qui l’introduisit en France s’est démarqué de cet art et enseigne le kinomichi qui, fondé sur les spirales de Maître Uyeshiba, insiste sur le côté énergétique, non violent et sur la méditation active plus que sur l’action.

Ayant donc constaté que la pratique corporelle de la spirale avait sur moi un effet « créateur »; dans un premier temps je me suis penché sur ce phénomène de relation corps, spirale, énergie.

Le dessin énergétique

Dans un second temps, je me suis dit que si la pratique physique de la spirale éveillait de l’énergie en nous (ce qui se traduisait par la transformation de mon geste de peintre), on pouvait peut-être prendre la chose par l’autre bout : par la spirale dessinée éveiller notre énergie à condition que ce geste ne soit pas cérébral mais vécu corporellement.

J’ai mis au point différents exercices de dessin, de vécus imaginaires corporels reliés à la sensation du corps et aux mouvements spiraliques de Maître Uyeshiba. Nous les avons pratiqués en groupe. Il s’est révélé que cette pratique corporelle du dessin de la spirale éveille des zones énergétiques que n’atteignent ni la raison ni la volonté.

Les spirales de Maître Uyeshiba ne sont pas des gestes personnels. Comme des idéogrammes orientaux, elles véhiculent un rythme qui n’est pas le nôtre. Il nous vient d’une tradition : celle des antiques combats de Samouraï. Pour cela, ces spirales rejoignent des archétypes qui appartiennent à l’Humanité, on pourrait même dire à la vie. En les pratiquant on n’exprime pas sa personnalité, on éveille son « humanité ».

Après avoir fait faire ces exercices de dessin pendant quelque deux ans, j’ai animé des séminaires autour de ce travail. En commençant, je donne à dessiner un objet de la nature que l’on redessinera en finissant. Le dernier dessin est énergétiquement autre dans quatre-vingt-dix pour cent des cas. Nous n’avons pas appris à dessiner. Que s’est-il passé ? Il y a eu éveil d’un état créateur qui est en permanence en nous mais souvent endormi.

Aucune science ne peut éveiller l’énergie créatrice. Au contraire le savoir en fige le flux. Mais la situer hors du savoir ne veut pas dire qu’elle naîtra de notre seule fantaisie. La travailler sans chercher à en faire une théorie, voilà notre propos. Par ces gestes souvent répétés, vécus sur le papier à travers une corporalité subtile, rien ne pénètre en nous mais nous nous ouvrons à une autre dimension qui contient notre énergie créatrice comme en témoigne la différence des dessins.

Une ouverture est vite obscurcie, c’est pourquoi, afin de mieux concrétiser cette démarche et pour aider ceux qui voudraient la travailler hors séminaire, j’ai écrit un second livre : « L’art et le vivant » (Ed. Dangles, 1982). Dans cet ouvrage, j’ai rassemblé quelques-uns des exercices ainsi que mes réflexions pouvant aider à se repérer dans ce travail.

La solitude de l’homme

égaré dans un monde de choses

inanimées est rompue. Nous savons

désormais que l’extérieur ne peut être

réduit à un mécanisme mort séparé de

l’observateur. Voici venir la déchéance de la

« nature automate ». C’est ce que proclament des savants

comme Prigogine, D’Espagnat, Fritjof Capra et bien d’autres.

Une autre nature est sur le point de naître, nature vivante,

énergétique, échappant au concept. Pouvons-nous ignorer cela ?

Pouvons-nous réduire notre aventure à son contexte social ? Ne sommes-

nous pas concernés aussi par le vivant ?

On a entendu proclamer la mort de l’art. On serait souvent tenté de le

croire. Pourtant, peut-on imaginer la résurrection du vivant sans la

résurrection d’un certain art ? Est morte seulement la vieille notion de

beauté avec d’autres concepts. Toutes les formes plastiques ont désormais

droit de cité. Où est celle qui peut traduire ce renouveau ? C’est par la

spirale que nous présentons le moyen de l’appréhender.

La spirale, rappelons-le, n’est pas l’arabesque. Elle est un lien qui relie

dans un même élan l’objet à l’espace, l’espace à l’objet, le ciel à la terre.

Elle est des plus vieux archétypes du monde. Fini les fonds neutres, les

décors autour des sujets. Il n’y a qu’une même énergie qui enveloppe. Il n’y

là qu’un espace rond, énergétique, une totalité sans géométrie.

Dans cet appel vers la résurrection on voit se lever un vieil ami oublié qui

se révèle être un instrument de création : le corps. Notre époque redécouvre

le corps, occulté naguère par l’âme. Il s’agit d’une corporalité non physique,

d’un aspect de nous-même dynamique revenu jusqu’à nous par l’Orient. Tiré de l’Aïkido, dépouillé définitivement de tout aspect militaire, nous

avons mis sur pied une façon, par le dessin, de vivre et de développer cette faculté corporelle créatrice. Les dessins que nous exposons avec nos œuvres illustrent cette démarche. Nous avons ainsi un outil nous permettant d’évoluer dans la voie dynamique, de la « travailler » comme les hommes de réflexion étudient pour progresser, les lois de l’esthétique et de l’équilibre. Il manquait à notre spontanéité « gestuelle » un moyen pour se dépasser autre que la fureur ou l’exaltation ; un moyen pour tisser un lien énergétique entre le vivant et la réalisation en termes directs, non intellectuels. Cette alliance est celle qui s’exprime par les dolmens, les statues romanes, etc. Elle est aussi ancienne que la spirale elle-même.

C’est pourquoi en la recherchant nous retrouvons les traditions.

Le dialogue de l’homme avec le monde qui est en train de reprendre, ramènerait non seulement la continuité mais aussi, comme le prédisait A. Malraux, une nouvelle spiritualité. A la fin du compte, parmi toutes nos préoccupations, celle-là est l’essentielle.

G. BRUNON

Arts plastiques et vivants

Parallèlement, s’est formé un groupe de peintres et sculpteurs qui se posaient la même question sous une forme différente : ils cherchaient dans un monde mécanisé à outrance la « forme vivante ». La forme vivante n’est pas ingénieuse ou nouvelle à tout prix, elle n’est pas forcément choquante ou agressive. Elle n’est pas le fruit de nos réflexions sur l’esthétique; elle est d’abord énergétique. « Par-delà la notion de beau et de nouveau, il existe une façon dynamique de créer » se disaient-ils. Ils rejoignaient en cela l’abstraction lyrique et la démarche gestuelle en y ajoutant toutefois deux éléments : le corps et la nature.

Une première exposition intitulée : « La spirale organique » eut lieu, en 1980, à la mairie du 3e arrondissement de Paris. Avec les œuvres, sur lesquelles nous travaillons, étaient exposées les planches des différentes spirales. Elles ramenaient le spectateur aux techniques d’ouverture dont nous venons de parler, car cette recherche autour du vivant va de pair avec l’éveil d’une autre dimension dans le public.

Que se passe-t-il quand le spectateur travaille sur lui-même au lieu d’attendre d’être pris en charge par le spectacle d’une exposition ? De spectateur, il devient créateur car au lieu de critiquer il sentira naître une fusion entre lui et ce qu’il regarde. À quelqu’un qui ne comprenait pas ses œuvres, Picasso aurait demandé : « Comprenez-vous le chinois ? – Non. – Eh bien il faut l’apprendre ». La question à poser serait alors : « comment apprendre ce fameux chinois ? ». Si le spectateur d’un tableau s’ouvre à la création en lui, par chance, par les techniques que nous proposons ou d’autres, il ne cherche plus à juger ou à comparer ce qu’il vient de voir. L’œuvre devient une sorte de mandala qui agit sur lui. Il ne sera pas charmé par cette relation mais ranimé. Il parlera le chinois. Tout serait simple si nous étions des enfants. Enfant, nous avons connu ces ouvrages, sources d’énergie créatrice. Le développement de l’intellect a fait de nous trop souvent des spectateurs extérieurs. Mais en travaillant pour nous « désintellectualiser », nous pouvons retrouver la spontanéité de la rencontre. L’œuvre n’est plus alors un objet culturel ou un prétexte à distraction; elle devient nourriture. La notion de « formes vivantes » prend un sens.

Dans cet esprit la Galerie « Poisson d’or » a organisé, avec un groupe de quatre peintres et un sculpteur, sous le titre « Rythmes vivants », une série de cinq expositions à travers la France, reliées aux exercices d’éveil que je viens de mentionner. Lors de ces expositions, des séminaires de travail sur soi-même seront organisés pour que le public, s’ouvrant à l’énergie créatrice qui l’habite, aille spontanément à la rencontre de la proposition contenue dans les œuvres. Les exposants : Hénia Ziv, T’Ang, Maurice Legendre, Louise Delorme, Georges Brunon, outre l’inquiétude du vivant ont un autre point commun : leur interrogation part de la nature.

J’avais proposé, en commençant, de parler des arbres et des ruisseaux; c’est là que nous les rencontrons. L’énergie créatrice éveillée en nous par la spirale à travers un vécu corporel se révèle, très vite, être de même qualité que la force animant ce qui naît, croît et meurt. Elle aime les formes organiques mais fuit celles, sans défaut et sans sève, qui naissent de la seule technique du savoir faire ou de la réflexion philosophique.

La nouvelle révolution

Dans nos sociétés industrielles, la force de la nature est mise en esclavage. Quand on éveille le corps créateur, quand on entre dans la spirale, c’est en soi, en l’homme, que l’on ressent cet esclavage, la tyrannie du fabriqué sur le créé. Il semble que l’on aperçoive actuellement, derrière les craquements de la société moderne, le réveil de cette conscience de l’organique, d’une nouvelle énergie créatrice plus ancrée dans le corps que dans l’intellect.

Il y a quelque part une révolution en gestation qui n’a pas encore de visage. Elle sera d’une autre nature que les remises en question de ces dernières années dont les avant-gardes en peinture étaient un reflet. Sitôt nées elles étaient stratifiées, statufiées et rangées dans le catalogue des musées. Elles ne montaient à l’assaut de la culture que pour devenir de la culture. On croyait voir les barbares sous les murs de Rome, ce n’était qu’un jeu de ping-pong : les deux adversaires étaient de connivence.

C’est dans le cadre d’une évolution plus générale et moins éphémère, qui tend vers une relation différente avec le monde que se situe la recherche dont il est question ici. Elle propose une ouverture grâce à laquelle on part à la découverte d’un être en soi concerné par le mouvement primordial.

L’art et le travail sur soi sont les moyens de cet être aspirant à nouer le lien (que l’on pense parfois perdu) entre nous, citoyens des grandes cités emportés par l’action du progrès technique, et la vie en nous.


[1] Tapis servant à la pratique des arts martiaux.