Henri Mangin : Surréalisme et Spiritualité


27 Aug 2010

(Revue Spiritualité. No 52-53. Mars-Avril 1949)

Les surréalistes se sont donnés bien du mal en cherchant à bouleverser les idées admises et à « aboutir à la résolution des contradictions, au sein d’une surréalité qui comprend et dépasse le « conscient, l’homme et le monde, le naturel et le surnaturel »[1].

Pour cela — il faut leur être reconnaissant d’un très grand nombre de leurs activités — ils se sont appliqués à réaliser, en s’abandonnant à l’automatisme, « à la dictée pure et simple de « l’inconscient »[2] des œuvres d’art qui, heurtant la logique, font hurler le bourgeois, irritent le bon sens, provoquent une impression de stupeur et d’irrationnel. Ils se sont adonnés à des expériences — très proches des phénomènes étudiés par les métapsychistes — surtout à l’époque des sommeils, ont abordé le problème des coïncidences, ont étudié les rêves et fait exploser à la lumière libre toute la nitescente phosphorescence, les translucides, sombres ou troubles splendeurs de la subconscience. Ils ont aussi souhaité la transformation sociale par la destruction des conformismes, alors que le paranormal en soi, aussi bien que les données acquises par la science contemporaine — dont ils se sont d’ailleurs beaucoup inspirés[3] — sont riches d’une substance telle que la pensée classique s’en trouve profondément émue, que toutes les conceptions considérées comme vérités fondamentales, mais non pas anciennes, sont ravagées, remises en question, manifestement incapables d’atteindre à la préhension de l’Univers dans sa réalité intime ou éternelle, si je puis mieux dire.

Il y a là une révolution autrement grande et combien plus belle, combien plus féconde et riche de possible, que les agitations populaires si sincères ou légitimes soient-elles.

Maintes fois, suscitées par des tyrannies et des égoïsmes, quelquefois aussi par des ambitions nullement désintéressées, elles sont généralement justes dans leur essence mais, malheureusement, souvent néfastes dans certaines de leurs conséquences parce que trop fréquemment exploitées, à leur tour, par d’autres égoïsmes.

Ainsi, elles aboutissent à de nouvelles cristallisations, à d’autres conformismes, de telle sorte qu’il faut toujours, tant l’espèce humaine manque de sagesse, recommencer. A chaque fois, de la chair souffre, des sensibilités sont mises à vif, des injustices sont commises. Et plus les jours coulent, plus ces crises deviennent âpres, dures, douloureuses et en quelque sorte inhumaines.

L’humanité ne saurait-elle en faire l’économie ? Il faudrait pour cela beaucoup de patience et agir dans le sens de la nature, ce à quoi les hommes consentent le moins !… Puis il y a, en ces effervescences périodiques, cycliques, quelque chose de cosmique qui dépasse l’humain et doit tenir à l’impérialisme et au déterminisme des groupes.

J’ai essayé déjà de traiter superficiellement de cette question dans un de mes ouvrages[4].

J’ajouterai ici quelques réflexions qui se relient à certains aspects scientifiques. Il s’agit là, en effet, d’un déterminisme purement statistique qui englobe les déterminismes particuliers, dans leur relativité, et les dépasse. Chaque individu est donc soumis à son destin propre, lequel est déterminé par divers facteurs, dont n’est pas éliminée la Providence, sans exclure la soumission à un déterminisme global, plus ou moins complexe, constitué de très différents enchaînements, tels ceux de la religion, de la classe sociale, de la nation, du peuple, de la race, du continent, et si l’on veut aller plus loin encore, de l’humanité.

De ce déterminisme résulte une moyenne valable pour l’ensemble, moyenne à laquelle échappent les cas particuliers. Je suis convaincu que les spécialistes, astrologues[5] ou autres, qui voudront bien s’en donner la peine, feront aisément jouer là, avec toute sa valeur mathématique, la loi des grands nombres.

Au surplus, il est certain que dans le destin des hommes, pris individuellement aussi bien que collectivement, il y a, pour reprendre une phrase de C. G. Jung, « beaucoup de choses qui agissent sans qu’on les comprenne »[6].

Pour en revenir aux surréalistes, ce qui semble étrange c’est qu’après avoir « ouvert les vannes toutes grandes au flot du rêve »[7] et avoir cru « à la primauté de l’esprit sur la matière »[8], ils se soient ralliés aux doctrines matérialistes les plus orthodoxes, qu’ils aient aboutit « du moins théoriquement à un matérialisme de révolution dans les choses mêmes »[9].

Toutefois : « La pensée qu’ont les hommes d’eux-mêmes est une chose, et ce qu’ils font, autre chose »[10] et il n’est que de suivre l’évolution des plus notoires d’entre eux pour comprendre combien les différences de nature et de tempérament devaient, en définitive, les conduire par des chemins fort divers.

Bien qu’il y ait, ainsi que le remarquait, il n’y a pas encore si longtemps, M. André Rousseaux : « au départ du surréalisme, une rupture absolue avec tout conformisme, une volonté de retrouver la réalité authentique au delà et au dessus de la réalité prétendue, dont l’armature pèse sur la vie habituée »[11], quelques-uns de « ces insurgés absolus du rêve et de l’esprit, osons même dire de « l’âme »[12], se sont inféodés à des dogmatismes nouveaux, alors que d’autres, parmi les meilleurs, demeuraient très indépendants. D’aucuns se sont embourgeoisés, plusieurs se sont montrés des héros[13].

J’en connais qui, par les voies du surréalisme, sont devenus de fervents et sincères catholiques.

Tous ces destins, curieux à plus d’un titre, dans l’étrangeté de leurs processus, manifestent que l’Esprit souffle toujours où il veut et qu’on ne saurait jamais devoir jurer ou préjuger de rien. Ne serait-ce point, là encore, l’occasion de quelques méditations philosophiques sur un relatif qui ne saurait manquer de rejoindre la relativité scientifique ?

Henri MANGIN


[1] Maurice NADEAU : Histoire du Surréalisme, page 258.

[2] Idem, page 33.

[3] Idem, page 29 et suivantes.

[4] In : La main, portrait de l’homme, 2e partie, chapitre 2 : « Libre arbitre et déterminisme ».

[5] A propos d’astrologie et de considérations statistiques, je ne saurais trop signaler l’intérêt qui se dégage d’un travail tel que celui de Léon LASSON : Ceux qui nous guident. Éditeur René Debresse, Paris, 1946.

[6] De la Nature des Rêves. Revue « Ciba », N° 46, septembre 1945, page 1611. (Bâle, Société Ciba, éditrice.)

[7] Maurice NADEAU, ouvrage cité, page 19.

[8] Ibidem.

[9] Maurice NADEAU : Histoire du Surréalisme, page 34.

[10] Idem, pages 110 et 111.

[11] In. « Le Littéraire », n° 24, 31 août 1946 : Les Livres

[12] Ibidem.

[13] Cf. Feuillets d’Hypnos de René Char. Gallimard 1946