Louis Pouilliart : Être soi-même


13 Mar 2009

(Revue Spiritualité. Numéro 30, Mai 1947)

Il existe dans le monde un grand nombre de personnes qui apportent beaucoup plus d’attention à critiquer leurs semblables qu’à essayer d’apprécier leur propre comportement. C’est une déplorable tendance. Sans doute, celui qui analyse ainsi ses contemporains acquiert à ce jeu une certaine connaissance psychologique qui est certainement utile à son développement intellectuel, mais par contre, il laisse s’établir en lui deux penchants extrêmement néfastes: le manque de bienveillance envers autrui et l’habitude de se considérer lui-même avec une indulgence abusive.

Pourtant, un homme normal ne fera aucune difficulté pour admettre théoriquement son imperfection.

Mais cette imperfection — qu’il ne cherche d’ailleurs pas à analyser — ne le dérange nullement. Il s’en accommode à merveille. L’opinion du monde étant que l’homme est un être nécessairement incomplet, il admet une fois pour toutes cette opinion et s’installe commodément dans sa médiocrité. Il se fait ainsi de lui-même et de son rôle dans le monde une conception réellement dérisoire et — ce qui est plus grave — cette conception le satisfait.

La satisfaction de l’idée qu’il se fait de lui-même est, pour l’homme, une véritable malédiction. Même si cette idée est grandiose. Car il ne s’agit pas de se fabriquer une conception illusoire de soi-même, mais il s’agit au contraire de détruire toutes les illusions. Il n’y a pas de chose plus importante au monde, pas de devoir plus sacré, pas de tâche plus urgente que la découverte de la vérité. Toutes nos activités devraient être orientées vers ce but.

Découvrir la vérité, ce n’est pas seulement distinguer intellectuellement ce qui est réel de ce qui ne l’est pas, bien qu’une telle distinction soit évidemment nécessaire, mais c’est d’abord devenir véritablement soi-même dans ses actes et ses pensées, sans contrainte, sans réticence, sans calcul, sans crainte, sans souci de s’apercevoir et de s’admirer, avec la pure simplicité de l’intelligence véritable.

Il est évident que pour atteindre ce but, il faut devenir conscient de ses contradictions intérieures, de son malaise moral. Lorsqu’un homme a l’inestimable chance de se sentir douloureusement mécontent de lui-même, mécontent de ce qu’il a fait et de ce qu’il n’a pas su faire, de ce qu’il a dit sans le penser et de ce qu’il a pensé sans oser le dire, des mensonges qu’il a déguisés en vérités et des vérités qu’il a transformées en mensonges, cet homme-là commence à comprendre la profonde signification de la vie.

Quant à l’homme qui est satisfait de lui, il peut traverser beaucoup d’événements et acquérir une expérience apparemment très riche de l’existence: mais, faute d’une certaine qualité de compréhension qui est la conséquence de la vie intérieure, son expérience demeure superficielle et ne peut que médiocrement l’enrichir.

Devenir soi-même, cela implique, bien entendu, l’indépendance à l’égard des conceptions d’autrui. Mais cela n’implique pas qu’il faille les ignorer ou les nier systématiquement. Tout point de vue renferme une part de vérité qu’il faut comprendre et qui peut fort bien nous éclairer. Pourtant, en définitive, c’est à notre compréhension personnelle qu’il appartient de faire l’évaluation.

Il est clair que l’on ne peut arriver à l’exacte expression de soi-même en imaginant à l’avance une règle de conduite que l’on se proposerait d’appliquer. Car les événements et les hommes ne se présentent jamais tels que nous les avions préconçus, nos états de conscience ne sont pas immuables, et il est impossible de faire coïncider des circonstances nouvelles, toujours imprévisibles, avec une conception fixe imaginée dans le passé.

Etre soi-même, c’est aussi ne pas se condamner à la limitation stérilisante de l’égoïsme; c’est ressentir de la même façon l’injustice commise envers autrui que celle qui est dirigée contre nous; c’est être impersonnel, et par conséquent impartial. Etre soi-même, c’est savoir concilier l’autonomie individuelle avec le sens profond de la solidarité. Etre soi-même, c’est se trouver dans une si heureuse disposition intérieure que rien, dans nos actes, ne sonne faux, ne semble artificiel, forcé, surajouté, contraint, ou ridiculement prétentieux.

Si étrange que cela puisse paraître à quelques-uns, la malhonnêteté et la dissimulation ne sont pas des fatalités de la nature humaine. Il y a, au contraire, au fond de chacun de nous, un grand besoin de probité et de franchise, malheureusement trop souvent étouffé. Etre soi-même, c’est éprouver ce besoin, c’est ne plus être capable de convoiter ni de mentir.

Plus nous ressentons nettement la vérité de notre être, plus la vie prend de la valeur à nos yeux et plus nous percevons son unité. Nous ne sommes plus alors tentés de découvrir une contradiction irrémédiable entre le sentiment et la pensée, mais nous allons naturellement vers une expression de la vie qui s’apparente à la fois de l’inspiration émouvante du musicien ou du poète et à la rigueur intellectuelle du mathématicien.

On a souvent tendance à envisager cette transformation spirituelle comme un progrès qui ajouterait simplement quelque chose à ce que nous sommes déjà, qui serait par conséquent un simple accroissement de notre personnalité. Cette pensée témoigne d’un déplorable attachement à notre état actuel. En réalité, on ne peut s’accroître qu’en abandonnant ses limites, c’est-à-dire sa condition présente; autrement dit, en cessant d’être ce qu’on était jusqu’ici. C’est dans cet apparent appauvrissement que se trouve la plus authentique des richesses. Ce n’est pas en ajoutant quelque chose à la maladie qu’on peut obtenir la santé.

La tentative de réalisation de soi n’est donc pas une chose qui puisse exciter le désir, l’esprit d’avidité. Pour cette raison, elle ne sera jamais entreprise que par ceux qui en éprouveront l’intime et impérieux besoin. La vérité spirituelle demande à être recherchée pour elle seule, et non pour certains avantages que l’on suppose qu’elle pourrait nous apporter. Elle est elle-même sa propre récompense, et qui comprend cela n’a besoin de rien d’autre.

Louis POUILLIART.