André Miguel : Unitas


14 Apr 2011

(Revue Spiritualité. No 5. 15 Avril 1945)

Notre continent a vu durant sa glorieuse histoire se dérouler les hautes joutes de l’esprit. La civilisation la plus noble, la plus raisonnable s’est formée en son sein. La Grèce de Platon illumine le monde depuis deux millénaires et ne cesse de s’y répandre comme un soleil.

D’ans cette Europe tumultueuse où en même temps que les conquérants se rencontrent les penseurs, le fleuve du christianisme a déposé une alluvion légendaire de spiritualité. Le problème de la foi et de la raison unit et divise les consciences de saint Augustin à saint Bernard, de Denys L’Aréopagite à saint Thomas, de l’École de Chartres à Nicolas de Cuse. La pensée chrétienne est chargée des trésors du platonisme et du néo-platonisme. L’Europe se fonde à Byzance, à Rome et à Alexandrie. Le Moyen-âge est une époque de splendeur mystique et philosophique [1].

La Renaissance même n’a pu briser le flot spirituel qui jusqu’à ce jour influence la destinée de nos esprits. Cependant, elle opposa au théocentrisme du Moyen-âge des hommes actifs pour lesquels réaliser vaut mieux que contempler. Léonard de Vinci, peintre, savant et physicien, est le type de ce héros humaniste. Une ère de créations artistiques et scientifiques est ouverte. L’homme moderne s’y jette avec fougue. Il n’y gagnera sans doute des avantages matériels et spirituels mais au détriment de la belle sérénité mystique du XIIe siècle.

Les grandes synthèses intellectuelles du Moyen-âge sont abandonnées. La vision aristotélicienne du monde est détruite jusque dans son principe de causalité. La nature s’éloigne de Dieu et tend à procurer à l’esprit un domaine indépendant de recherches. On n’a plus foi en les admirables théophanies qui conduisaient par les choses et les êtres à Dieu. Aussi, d’une part, y a-t-il des Copernic, des Galilée, d’autre part des saint Jean de la Croix. Le savant ne se soucie guère de la religion et le mystique n’a cure de la science. Avec les siècles, la dualité s’accentue pour aboutir au positivisme et à l’idéalisme modernes. Nous connaissons des tentatives de conciliation. Elles eurent le défaut de ne pas engager toutes les ressources de notre conscience historique. Sacrifiant à l’intuition, à la raison, à la science, elles ne purent établir l’équilibre et la synthèse qui composent les philosophies conquérantes.

Notre dessein est de combler l’abîme creusé au XVIe siècle entre la Nature et Dieu.

Notre esprit ressuscite les vieilles notions de continuité, d’unité, de totalité, enrichies par les découvertes grandioses de la science et par l’étude des mystiques et des philosophies orientales. Le rapprochement des hommes, des nations, des arts et des religions est en germe dans la conscience universelle d’une hiérarchie des valeurs qui n’en délaisse aucune.

Un élan immense de charité et d’intelligence éclorera de la connaissance que nous acquérons de nous-mêmes et du monde.

Je ne doute pas que nos forces qui depuis la Renaissance, poursuivent des chemins différents ne s’allient et ne se fondent pour le bonheur de l’humanité.

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L’objectivisme scientifique, Bergson l’a développé à sa dernière conséquence.

Le philosophe devient un sourcier qui perçoit magiquement les fontaines du réel. Il ne s’avance plus à la recherche d’une équation rationnelle grâce à la méthode ou à l’expérimentation ; il est un ascète, il purifie, il assouplit le sens de l’immédiat qui est en lui, mais dont il avait depuis longtemps perdu l’usage. Néanmoins malgré la préférence donnée à l’existentiel, l’intuitionniste demeure un fanatique de l’objet. La vérité, pense-t-il, réside toute entière dans le monde extérieur. Le mouvement de la vie s’arrête et se satisfait dès qu’il a saisi les essences naïves. L’art n’est donc qu’une découverte et l’artiste qu’un traducteur. Notre tâche se limite à percevoir puis à transcrire. La valeur d’une œuvre ou d’une morale se mesure au degré de pénétration auquel elle est parvenue.

Cette doctrine doit être considérée comme le stade extrême où est arrivé l’intellectualisme.

Nos facultés seraient assez amples, assez perspicaces pour reconnaître l’éternel au-travers et au-delà du plus médiocre objet. Hélas ! Telle n’est point notre puissance ; nous n’échappons pas à l’indétermination de nos sens et au lent processus de l’intellect. L’art en plus d’une découverte est une création, ne l’oublions pas. L’homme reste l’être intermédiaire, entre la nature et Dieu. Le monde nous abandonne des parcelles de sa richesse, mais il faut pour qu’elles nous soient utiles que nous les amalgamions dans le creuset du moi intérieur. La science ne peut devenir une sagesse ; elle mène à la dispersion et à l’égoïsme sceptique. Dans la hiérarchie des valeurs humaines, elle occupe un échelon du savoir, mais le savoir est débordé par l’existence. On ne se fixe pas impunément à un endroit de la durée psychologique. Le destin de toute philosophie est d’être dépassé. L’empirisme se trompe lorsqu’il s’attache obstinément aux structures primitives.

Vainquons nos préjugés, notre amour-propre ! Si actuellement nous contribuons quelque peu à la marche de l’histoire, durant des millénaires elle s’est faite et se fera sans nous. L’humilité est une vertu philosophique.

Faisons le plus grand nombre d’expériences et d’épreuves ! Que nos facultés d’investigations soient toujours en éveil ! Le passé est prodigue en symboles. Le présent est riche de nos œuvres. Continuerons-nous à croire que la tradition est négligeable, qu’il convient d’émanciper et de détruire. Celui qui préfère un aspect du génie universel et s’y confine, est voué à l’atrophie, au dessèchement et à la corruption. L’homme doit aimer la gloire de l’homme !

Nous ne renierons rien, ni personne. Le rationaliste le plus sec, le plus étroit peut nous enseigner quelque chose car il existe et il pense. C’est à nous de ne point nous laisser entraîner dans le sillage des doctrines. Bergson fut pour notre époque un bienfaiteur. Grâce à lui, nous pousserons plus loin que les formes abstraites et sociales. Il nous propose de retrouver la naïveté spontanée de la perception. Il écarte ce qui durcirait ou mécaniserait notre expérience.

Nous reconnaissons à présent que notre vie, notre art, notre philosophie exigent un assainissement. Les préjugés sociaux, les esthétiques, de pacotille, l’abstraction philosophique consument notre civilisation. Pendant plusieurs dizaines d’années, notre idéal se résuma à enfermer le réel dans les cadres exigus que l’on appelait un mode, une manière, un système. Nous sentons aujourd’hui que cet emmurement ne peut durer, que nous avons besoin d’éclater jusqu’au ciel. Le rire de l’homme qui exulte est une noble chose. Nous l’avons rarement entendu. Nous sommeillons dans les cavernes du fictif ; on vient de nous réveiller. Levons-nous, entamons la paroi. Il manque d’air dans nos caves.


[1] Histoire de la philosophie de E. Bréhier (Alcan). Tome I : Moyen-âge et Renaissance.

Le panorama de la pensée du M. A. est brossé de main de maître, Chef-d’œuvre de clarté, de précision, d’évocation, cette étude témoigne de la maîtrise et de l’universalité du génie français dont l’Europe ne peut se passer si elle veut établir un nouvel ordre de pensée et d’action.


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