Elisabeth Meichelbeck : Vers une nouvelle représentation de l’homme


23 Jul 2012

(Revue 3e Millénaire. No 8 ancienne série. Mai-Juin 1983)

Il ne sera plus le jouet  d’un

dieu ou d’un maître car il aura intégré sa

tridimensionnalité.

Accepter l’approche systémique c’est déjà renoncer à la logique binaire du vrai-faux, beau-laid, bien-mal. C’est aussi admettre que notre représentation de l’homme n’est plus adéquate. Une réintégration d’éléments écartés par le rationalisme doit intervenir. L’outil, nécessaire à cette nouvelle représentation de l’homme, se forge lentement. Tout doit commencer par une organisation différente de notre pensée, par une évolution des esprits. Elisabeth Meichelbeck prolonge ici son article du n° 4 de 3e Millénaire : Agir pour être (septembre – octobre 1982). De cette évolution dépend, en grande partie, le dénouement de la crise de civilisation que nous vivons.

Durant les 6 000 ans de l’Histoire connue, l’humanité a exploré différentes logiques : De l’homme, élément de la nature, jusqu’à l’homme, rouage d’une organisation, en passant par l’homme, objet de la colère et/ou de la sollicitude de Dieu.

De ces représentations de l’homme ont découlé des systèmes philosophiques, politiques, économiques et scientifiques qui lui assignèrent son importance relative, ses droits et ses devoirs, sa place dans la société et des idéaux de relation avec ce qui n’est pas lui-même.

Toute civilisation est articulée sur une certaine représentation des relations de l’homme avec ce qui n’est pas lui-même : le monde concret, les autres humains et/ou la transcendance.

Ces représentations ne sont pas fausses, mais partielles comme la physique de Newton n’est pas fausse, seulement relativisée depuis les découvertes de Planck et d’Einstein.

La crise de civilisation actuelle appelle une réponse au niveau même de ce qui fonde la civilisation en crise ; elle exige de nous de définir une nouvelle représentation de l’homme.

La crise actuelle de notre civilisation est en partie signalée par une exigence de la jeunesse, celle de mai 1968, comme celle des expériences de drogue et des voyages à Katmandou, en quête d’un droit de cité à la vie intérieure, plus généralement à la prise en compte de nouvelles dimensions de l’être humain.

Les pragmatiques refusent et rejettent ces demandes mal formulées. Pour la science, pour l’économie d’hier, il faut réduire les hommes à leur extériorité, à ce qui est visible et mesurable.

Au mot d’ordre de l’Eglise : il faut sauver les âmes des autres, la laïcité a répondu : il faut sauver les corps des autres.

Les représentations actuelles de l’homme stipulent que l’homme doit être sauvé par Dieu, par l’Eglise, par la Science ou par l’Economie, à défaut par un maître à penser, par un gourou, par la technique et par les psychanalystes.

L’homme objet s’en remet à quelqu’un ou à quelque chose d’extérieur à lui-même. L’homme se soumet ou se choisit un mentor pour le guider vers son salut.

Le christianisme de l’Eglise comme la démocratie représentative sont articulés sur l’existence d’un médiateur entre l’homme et la transcendance, entre l’homme et la société. La science même ne peut s’affranchir de la reconnaissance de médiateurs : les prix Nobel, les grands découvreurs plébiscités par leurs pairs.

Dans l’économie, nous retrouvons cette représentation : les contremaîtres, les patrons et les syndicats qui tous ont vocation de rouler pour nous, de nous faire produire, de nous faire gagner notre vie, de nous défendre.

Combien aujourd’hui croient qu’en dehors de la médecine et de la psychanalyse, il peut y avoir un salut ? Les psychanalyses et les activités dérivées n’occupent-elles pas la place laissée vacante par la déconsidération du confesseur autre médiateur institué ?

Si l’assistanat est aujourd’hui reconnu comme un mal en soi, il nous faut le déloger à sa source, dans les représentations de l’homme qui fondent notre civilisation.

Quoi mettre à la place ?

Dans son enfance, le petit d’homme subit pour avoir. Livré à ses géniteurs, il ne peut qu’espérer qu’ils veuillent bien lui accorder biens matériels, tendresse et informations pour lui permettre de grandir et d’acquérir quelques moyens pour se procurer plus tard, par lui-même, ce dont il a besoin pour survivre. Analogiquement, l’humanité en son ensemble attendra de Dieu le Père, de l’Etat-papa et du chef d’entreprise-patron qu’ils lui fournissent la protection par salaire, considération et enseignement interposés.

Le communisme a prospéré d’abord en terre russe, là où le Tsar était le « Petit Père ». Les syndicats ne se comportent pas autrement qu’en protecteurs d’enfants innocents maltraités par leur père, le patron. Les médecins et les psychanalystes prenant le relais des confesseurs soignent et écoutent comme la mère le fit longtemps : l’Eglise de la Vierge-Mère.

Comme beaucoup de parents qui n’existent qu’en tant que parents, les Tsars ou leurs remplaçants, les représentants de droit divin ou élus, les pontes de la science et les patrons de l’économie ne peuvent pas accepter de voir grandir leurs enfants : ils perdraient leur rôle, leur raison d’être.

L’organisation sociale issue de la représentation judéo-chrétienne de l’homme ne permet pas de mener les petits d’homme ou l’humanité encore infantile vers l’adolescence et l’âge mûr.

Depuis quelques siècles pourtant, le nombre de représentants, de leaders, de maîtres et de patrons s’est multiplié. Ces adolescents qui dirigent la planète se donnent des airs de sage, mais en regardant leurs œuvres, nous ne constatons que bagarres, conquêtes et entreprises brouillonnes. Ils s’essaient au jeu favori de l’adolescence : le pouvoir sur le monde extérieur, la mise en marche d’armées, le pillage des réserves naturelles, la construction sur du sable d’organisations mal conçues.

Sous prétexte de fournir des richesses à leurs pères (les rois, empereurs) ou des fidèles à leur Eglise ou à leur idéologie, ils ont entraîné ceux qui espèrent en eux dans des batailles sanglantes, rebaptisées œuvre de civilisation.

Les pères de ceux qui se considèrent comme des enfants à choyer commencent à trouver que leur progéniture n’est plus adaptée aux nouvelles conquêtes : les conquêtes de marché.

Les enfants de ces pères-là commencent à trouver que de ressembler plus tard au père n’est guère enviable.

Il y a crise de confiance entre générations, non seulement au sein des familles, mais aussi entre ceux qui dirigent et ceux qui sont dirigés.

Malheureusement, nous pouvons tuer tous les pères, tous les modèles, tous les pontes, tous les gourous et croire que nous pourrons faire mieux qu’eux, à leur place. Cela ne marche pas.

Un grand ponte de la science sera remplacé par un ancien petit scientifique qui se comportera comme celui qu’il a délogé.

Un président délogé, un maître destitué seront remplacés par des présidents et des maîtres à peu près semblables.

Depuis deux siècles, nous cherchons de meilleurs médiateurs, de meilleurs présidents, de meilleurs leaders au lieu de chercher autre chose.

Comme l’adolescence est une phase indispensable où l’enfant se fait les griffes et commence à affirmer son indépendance relative, l’humanité menée aujourd’hui par des adolescents pourrait se trouver d’autres occupations et quitter ses jeux plus ou moins constructifs.

L’adolescence se caractérise par « avoir pour agir » et les pères s’époumonent à déplorer : « Nous n’avons pas les moyens pour agir. » Conséquence logique, ils demandent plus de moyens, pour des actions de plus en plus éclatantes, croyant que la prochaine conquête sera enfin la bonne, celle qui rendra tout le monde heureux.

Erreur, grave erreur. Le bonheur n’est jamais au rendez-vous, car la finalité de l’homme n’est pas d’agir sur l’extérieur.

Agir pour la gloire de Dieu, pour la gloire de la patrie, pour la gloire de la famille ou pour sa propre gloire n’a entraîné jusqu’ici que bains de sang, ruines et désolation.

Depuis des millénaires, quelques voix presque inaudibles essayent de suggérer qu’il serait peut-être plus utile d’« agir pour être », sans gloire pour personne, de se construire soi-même, de développer une relation intime avec d’autres dimensions intérieures. Et si la finalité de la vie humaine était son propre déploiement, par l’intérieur. Et si la grande aventure était l’aventure intérieure, celle qui rend chaque être maître de lui-même, de ses énergies, de ses relations avec lui-même, avec les autres, avec la transcendance (Jean-Louis Tripon, Sur le Chemin d’Adam, chapitre : l’Ere du Verseau, Ed. Cohérence).

La jeunesse aujourd’hui sent confusément que les leaders actuels ne sont pas des modèles à imiter. Son attrait pour l’Orient n’est que la quête maladroite d’une autre représentation de l’homme plus conforme à ses aspirations encore très floues.

La crise de notre civilisation appelle une autre représentation de l’homme, une représentation où la dimension intérieure est intégrée, où la réalité vécue rejoint l’organisation sociale, où la relation de l’homme avec lui-même est prise en compte.

Si nous postulons que tout être humain est habité par l’énergie créatrice et que la finalité de la vie humaine réside dans l’épanouissement et le développement de cette énergie créatrice, l’ensemble de l’organisation sociale devra reprendre ces finalités et s’interroger sur son adaptation à fournir à chaque individu les outils d’épanouissement et de développement de cette énergie créatrice qui sommeille en lui.

Il ne s’agira plus d’« avoir pour agir », mais d’« agir pour être ». Les discours et les organisations pour le développement des moyens se relativiseront, au profit d’organisations et de recherches pour favoriser l’élaboration de connaissances, de processus et méthodes, de valeurs permettant à chacun d’aller à la découverte de soi.

Les discours sur les conquêtes de marché, sur le produit national brut, sur le droit à la consommation, seront supplantés par ceux qui apportent, non pas la gloire d’un Etat ou d’une nation, mais par ceux qui privilégient la grandeur de l’homme dans sa singularité, dans sa spécificité, dans sa souveraineté individuelle, de l’homme qui s’associe avec d’autres souverains pour réaliser des projets évolutifs pour chacun.

Un tel discours est aujourd’hui inaudible, comme il le fut dans le passé.

Nul ne peut nier que la survie du corps est indispensable pour jouer valablement l’épanouissement intérieur. L’Inde ne peut guère nous servir de modèle d’évolution, même si elle a un plus grand respect que l’Occident de la vie intérieure.

Accepter une représentation de l’homme qui assigne comme finalité des activités humaines l’évolution de l’être humain spécifique ne peut se réaliser dans une vision dualiste : ou bien le corps ou bien l’intérieur.

L’acceptation et la mise en œuvre d’une telle représentation nécessite une transformation fondamentale de notre mode de penser fondé sur la coexistence de plusieurs dimensions et l’aptitude à suivre plusieurs dynamiques à la fois.

L’approche système, la vision holistique ou hologramorphique, l’aptitude à chercher les points d’intégration sont des outils indispensables pour sortir de la logique linéaire et binaire qui sous-tend actuellement toutes nos réflexions.

Dans une vision de finalité d’« agir pour être », il ne s’agit évidemment pas de se comporter comme si le monde extérieur n’existait pas.

Elle passe par reconnaître que chaque être est triple et unique, tel que les anciens décrivaient Dieu. L’homme global, entier, système, entretient des relations avec l’extérieur, avec les choses et les êtres qui l’entourent, mais également avec son propre corps.

En même temps, il doit être en relation avec lui-même. Il est un système ouvert, un système singulier en devenir, tridimensionnel mais unique. Il est détermination, capable d’acquiescer ou de résister, capable de choisir entre de multiples sollicitations, apte à prendre conscience des énergies et de la multiplicité des facettes qui le composent sans le définir, un être en mouvement qui peut grandir et se déployer.

Cet homme est également en relation avec quelque chose qui le dépasse, qui dépasse lui-même, tous les hommes et toutes les organisations humaines. Nous dirons qu’il peut prendre conscience de la transcendance.

La transcendance se distingue de son environnement par l’absence de formes visibles ou mesurables. Elle est de l’ordre de l’esprit, des idées, de l’intemporel (non encore inscrit dans un espace et un temps).

L’homme entier, holistique, a conscience de cette tridimensionnalité. Pour la rendre opérante dans sa vie, il lui faut un outil de penser qui lui permettra d’appréhender les interactions constantes de ces trois dimensions en lui. Il a besoin de cet outil pour entrer en résonance avec les autres êtres humains dotés de représentations différentes, vivant sur des valeurs compatibles avec leurs représentations spécifiques, afin de pouvoir respecter ces différences sans se laisser assujettir par elles.

Cet outil de penser devra lui permettre de relativiser ses propres perceptions, de lui donner l’occasion d’explorer des logiques inhérentes et de formuler des absolus-relatifs.

La science ne s’est jusqu’ici penchée que sur l’apparence des choses, même dans la physique corpusculaire, elle reste descriptive. Seuls des isolés, encore considérés par les grands pontes et leurs disciples comme des égarés, commencent à postuler l’intériorité, même au niveau des particules.

Les sciences humaines, dans leur course effrénée vers la reconnaissance de la scientificité de leurs travaux, ont trahi l’homme dans sa réalité vécue. Elles retiennent essentiellement les caractéristiques descriptibles et les recherches explicatives.

Le monde de l’intériorité nécessite d’autres approches : la plus redoutée de toutes : l’implication.

L’extraordinaire domination de la représentation ancienne, arrivée à son comble avec la suprématie de la science, déclare nul et non avenu tout ce qui ne peut ni s’expliquer, ni se décrire. Ainsi l’esprit et l’âme n’existent plus depuis un siècle. Dieu est mort.

N’est-ce pas l’ultime signe de l’aberration de nos pères-adolescents incapables d’imaginer qu’en dehors d’eux-mêmes, de ce qu’ils ont découvert, il existe autre chose.

L’énergie créatrice de chaque être est niée par la même logique, le potentiel non actualisé n’existe pas puisqu’il n’est pas possible de le voir, de le mesurer, d’en faire des statistiques, de l’expliquer.

« Prouve-moi que tu es habité par l’énergie créatrice pour que je puisse l’accepter. »

Aussi longtemps que nous ne favoriserons que le visible, nous n’aurons aucune chance de créer des organisations sociales qui favorisent l’éclosion créatrice encore invisible.

« Si cela existait, ça se saurait !» Autre leitmotiv habituel de ceux qui nous servent de pères.

La libération de l’énergie créatrice a besoin d’une vision de l’avenir, d’une conscience des phénomènes de maturation, d’une idée, d’un devenir.

La représentation actuelle collectionne le déjà-là, s’articule sur la reproduction, sur le répétable.

Un des critères principaux de la science est la reproductibilité de l’expérience. Il n’y a pas à contester un choix de critère, mais chaque choix de critère trace ses limites.

Si seule la reproductibilité est scientifique, les recherches sur l’homme devraient fuir comme la peste l’assimilation à une science. La grandeur de l’homme réside en sa singularité, son évolution, en son aptitude à libérer l’énergie créatrice ; il nous faut donc trouver une série de critères de recherche différents de ceux des sciences pour doter l’humanité d’outils conceptuels permettant l’exploration de l’En-soi, de l’intériorité et de la Connaissance.

Une nouvelle vision de l’homme nous paraît indispensable pour répondre constructivement à notre crise de civilisation.

Elle devra repenser la finalité même de la vie humaine, l’homme cessant d’être là pour servir de jouet à un Dieu ou à un maître, comme l’enfant, un jour, a cessé d’être considéré comme la propriété de ses parents.

La législation reconnaît à chaque enfant une identité et limite les droits des parents. Ceux-ci sont jugés selon leur aptitude à favoriser l’épanouissement des enfants, à les mener vers un minimum d’autonomie. Il n’est plus accepté que les parents mettent au monde des enfants pour les exploiter, pour les utiliser à des fins d’autosatisfaction.

Il faudra de même envisager une législation qui reconnaisse explicitement à chaque être, de la part de toutes les institutions, Etats, Eglises, communautés scientifiques, organisations économiques, le droit primordial à son épanouissement, à la libération de son énergie créatrice.

Il s’agira de faire formuler explicitement à ces organisations des finalités d’évolution des êtres humains.

Aussi longtemps que les discours des Etats seront des discours sur la grandeur de la nation, les Etats sacrifieront l’évolution des hommes.

Aussi longtemps que les discours scientifiques seront des discours sur le viol des secrets de la nature, sur l’ampleur du savoir, de l’érudition, ses découvertes ne seront pas adaptées à l’évolution des hommes.

Aussi longtemps que les discours sur l’économie seront des discours de profit, de guerre économique, ils ne créeront pas les conditions d’épanouissement de l’homme.

Aussi longtemps que les organisations syndicales, politiques et humanitaires se permettront de s’assigner comme rôle de créer les conditions de vie pour les militants, les pauvres, les riches, les petits, les grands, les citoyens, elles ne permettront pas l’évolution des hommes.

 Il ne s’agit pas d’organiser, de protéger, de conquérir, de dévoiler et de produire n’importe quoi, il s’agit d’orienter toutes ces activités vers une finalité unique, indiscutable : l’épanouissement de chaque être humain, le cheminement vers une humanité adulte où chaque acte, même le plus anodin, devient l’occasion d’un pas d’évolution.

Il ne s’agit pas de chercher qui peut subvenir aux besoins de qui, mais comment chacun peut se rendre apte à être et à avoir ce qu’il souhaite.

Le débat sur la répartition des richesses est aujourd’hui un faux débat. Outre que les richesses importantes ne sont pas celles dont il est en général débattu (l’argent), il serait temps de se poser la question sur la création en général, sur la création de richesses entre autres, et sur la finalité de la création en tout premier lieu.